‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 51 sur 72 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

Vendredi 4. — Baptême du duc de Bordeaux ei réjouissances. Je hais les fêtes officielles, me souvenant toujours de celles de mon enfance qui nous

le peut, elle quitte ses habits de deuil et se met à courir les bals, les spectacles. E le y mène Ernestine. Sa iiraiide beauté attire tous les regards ; on veut savoir qui elle est. On s'informe et l'on découvre l'origine réelle de sa fortune subite. La calomnie s'en mêle. Les hommes vont perdre avec elle le respect. Heureusement, une amie dévouée arrive à point de la province. Par clic, Ernestine apprend toute la vérité. Uéveil cruel mais salutaire. Avec autant de courage que de droiture, elle quitte d'ellemême sa vie de plaisir et va s'enfermer dans un couvent. Le travail bienfaisant régularise sa vie; quelques visitt s à lamie qui l'a sauvée sont toute sa distiaction. Un jour d'été qu'elle est chez elle à la campagne, Clémengis, qui n'a plus donné de ses nouvelles, soudainement apparaît Elle n'a pas la force de le fuir, lui, de se vaincre. Il cède à la passion qu'il a trop longtemps comprimée. La résistance l'irrite, sa raison s'égare, il devient tentateur. Ernestine saisie d'effroi court à son refuge. Mais la porte du cloître n'est pas plus tôt refermée sur elle que tout son cœur lui échappe. Elle écrit, s'excuse, s'accuse. Elle a vu sa pâleur, son aballoment, elle ne veut ])as qu'il meure. Elle tiendra la conduite (jue sa réponse va lui dicter. On pense bien que Clémengis, redevenu lui-même, ne prolitera pas de sa défaite. 11 se décide même, ce qu'on regrette dans un pareil

présageaient chaque fois de nouveaux malheurs. Rien de plus froid, d'ailleurs, le peuple n'y comprenant rien. — J'ai voulu profiter de ces vacances pour aller voir mes anciens maîtres, et d'ahord, M. Villemain. Il s'hahillait pour courir précisément où je ne voulais pas aller. Je n'ai fait que l'entrevoir. Craignant de manquer aussi MM. Lcclerc et Létendart, je me suis rabattu chez mon ours^ bien sûr de le trouver au gîte. Lui, ne voulait pas sortir du tout. Une heure après, il s'est décidé. Que de choses ont été dites sous ces allées du bois de Vincennes, sur nos idées, car pour nos

moment, à se marier. Il espère bien en expirer de douleui-, mais enfin il va épouser. Jleureusement encore, la Providence s'en mêle et change tout. Cet oncle autoritaire, ce Crésus qui fait le malheur des amants, tombe en disgrâce, perd ses biens, est envoyé en exil. Pour Clémengis c'est aussi la ruine. Adieu la riclie succession, adieu aussi le mariage ! Les parents de sa fiancée ne le connaissent plus. — Ernestine au contraire, avertie de ce double malheur, réalise le peu de bien qu'elle possède et l'envoie sous le couvert de l'anonyme à celui qui fut un moment son bienfaiteur. Il vit à la campagne, retiré, silencieux. Que dirait-il à celle que, riche, il n'a pas eu le courage de préférer à la fortune? Le chagrin, l'isolemeut, deux mauvais compagnons pour une âme malade, ruinent sa santé. Bientôt, sa vie même est en péril. Ernestine l'apprend. Adieu cette fois, la sagesse» adieu la prudence! Elle vole s'établir au chevet du lit du mourant. Est-il nécessaire de dire le miracle qui se fait par l'amour et le dénouement?... Bien que le style ait vieilli en quelques endroits, M. Villemain avait raison : c'est bien un petit bijou. Michelet aussi avait raison de prendre là l'idéal de son roman Nous offrons cette pensée de la vingtième année à la jeunesse contemporaine; il y aura profit pour elle à s'y arrêter.

sentiments, il semble que nous nous soyons interdit d'en parler jamais. C'est peut-être un service que me rend Poret. Son amitié m'est salutaire en ce qu'au besoin, elle saurait gourmander ma faiblesse. 11 faut donc toujours remercier Dieu. Poinsot sympathisait tellement avec moi, que sa société ne pouvait, en ce sens, m'ôtre utile. Parlant sans cesse ensemble de l'état de nos âmes, nous ne nous quittions que plus agités. Soit que nous parlions d'amitié ou de vertu, nous n'étions pas plus tranquilles que si nous eussions parlé d'amour. Cet état de l'àme était plein de poésie, mais il avait son danger. Je ne puis cependant m'empéclier de le regretter. Depuis que mon ami est mort, il me semble que le monde a changé. Dans les heures de fermeté, je me dis qu'il a changé plutôt en mieux, que tout ce qui m'entoure, la nature physique et morale, doit m'ùter le regret des enchantements du passé: et, qu'enfin, il faut repartir. Mais à d'autres moments, il me semble que je sacrifierais tout, pour un quart

d'heure passé avec lui!

Le seul moyen de tirer un bon parti de mes lectures serait d'en faire des extraits raisonnes. J'ai souvent pensé à me donner, pour mon usage personnel, un petit traité de philosophie pratique, composé uniquement de pages détachées des auteurs anciens et de quelques paraboles de l'Évangile, celles

qui formulent des vérités éternelles, indépendantes de toute religion établie. Bien avant qu'un jeune et savant rabbin eût l'idée de les réunir, elles étaient le patrimoine des plus aniiques nations, mais elles étaient éparses. En les groupant dans le beau livre des Évangiles, le Christ et les apôtres ont rendu un grand service à l'humanité.

Ce matin j'ai traduit dans saint Jean la parabole :

Personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne naît de nouveau.

Et celle-ci encore : Travaillez , non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui se conserve jusqu^ à la vie éternelle.

Cela est haut, et noble, et fécond.

Jésus a dit encore : « Un cable passerait par une aiguille plutôt qu'un riche n'entrerait dans le royaume des cieux. » Je ne sais si la forlune ferme à celui qui la possède les portes du paradis, mais je sens que la seule société, le seul contact des riches est une grande entrave pour la liberté morale. On peut ne les voir que dans un but de charité, pour en tirer de quoi donner aux pauvres. Mais cela mèm^e mondanise, vulgarise ; on en vient, insensiblement, à estimer l'argent plus que le mérite.

Lundi 21. — Enterrement de Camille Jordan*.

1. Camille Jordan, élu député ea 1816, après avoir été deux ans

La France s'appauvrit. Poret, plus heureux que moi, a pu en être. Le petit discours de Benjamin Constant m'a pénélré. Ce sont bien là les paroles, les sentiments d'un cœur, d'une àme toute française. Quel profit il y aurait pour la jeunesse à \ivre dans la société de pareils hommes î Personne ne paraît songer que demain, nous entrerons à notre tour dans l'action, et que nous sommes déjà l'avenir. J'entends mes camarades, car pour moi, au train où vont les choses, je sens bien que je ne serai jamais qu'un pauvre répétiteur.

N'importe, travaillons quand même. Que cela serve ou non, il n'y a pas à compter. C'est le devoir. Je me dis aussi que c'est le seul moyen de combler le vide que je sens en moi et autour de moi. — Oublie donc, et pâlis sur les livres. — J'aivécu cette semaine dans la Germania de Tacite et dans mes auteurs grecs. La iin de Phédon m'a fait pleurer. J'achève Papologie de Socrate et m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude, l'abstinence absolue.

Jeudi oO. — Nous sommes allés, Poret et moi, nous inscrire à la Sorbonne pour ce misérable concours qui n'aura peut-être pour nous aucun résultat. Le jardin du Luxembourg était plein de

l'appui du ministère, retusa de le suivre dans la léaction et devint le chef de l'opposition libérale.

troupes. On jugeait les conjurés'. Il y avait clans la niasse du peuple, amené là par la curiosité, et dans l'air, je ne sais quel ferment d'orage. « A quoi bon nous inscrire? disais-je à Poret. Dans un pays aussi inflammable que le nôtre, il suffira de la moindre étincelle pour que tout de nouveau prenne feu. Guerre? Révolution?... Peut-être les deux à la fois. 11 faut chaque matin se poser cette question : « Qui seras-tu : scribe ou soldat? » En revenant, nous sommes passés par le Jardin des Plantes, nous avons suivi la poétique allée où nous lisions, il y a six ans, la Nouvelle Ilcloïse. Que les temps

sont changés!

Cette nuit, j'ai encore revu Poinsot. Il était seul, assis dans une grande chambre démeublée près de laquelle logeaient des étudiants en médecine. On entendait leur conversation et leurs rires. Saisi de le trouver là, je m'écriais : « D'où vient que tu sois ici vivant, quand je t'ai enterré et l)leuré? » Il me répondait : « Rien de plus naturel. Après qu'on m'a eu mis dans la terre, on est venu tout près creuser une autre fosse. Le bruit que taisait la pioche du fossoyeur m'a éveillé, car je

1. Sans doute la conspiration militaire du 19 août 1820, qui avorta avant d'éclater.

n'étais pas mort, mais seulement en léthargie. Je me suis écliappé. » La maison où se passait cette scène avait quelque chose de magique. Comme nous en sortions, nous voilà assaillis par unetem pète de pluie et de grêle. Je veux prendre le bras démon ami, je me retourne: il n'y avait plus d'ami. Je le vois remonter et se perdre dans l'ouragan.

La persistance de ces apparitions nocturnes continue à me jeter dans un monde de pensées. Pourquoi nos morts nous reviennent-ils ainsi dans le sommeil, quand nous ilottons nous-mème entre deux mondes? Serait-il donc vrai, que celui qui meurt en pleine amitié, en plein amour, ne peut brusquement s'affranchir de l'àme attardée qui reste en arrière et souffre de son départ? Et, ne semble-t-il pas qu'elle retienne à celle qui la devance, sa part la meilleure, la plus vivante?

La Bible dit : « L'Amour est fort comme la mort ». Je crois qu'il serait mieux de dire : « LAnioiir est plus fort que la mort. » Il garde jalousement le trésor qu'elle a voulu lui arracher.

JUIN

Dimanche ô. — Lefebvre. malgré trop de sujets de distractions, nous reste pourtant lidèle et je lui en sais gré. Au demeurant, plus je l'observe et

plus je me retrouve eu lui. Nous sommes bien de la même race; c'est bien dans nos veines, le même sang ardennais qu'un rien fait bouillonner ; c'est\ la même curiosité ardente, la même soif de tout savoir, de tout acquérir. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons toujours d'accord. 11 a, par boutades, le goût du paradoxe et moi je le liais. Ses bérésies,en amour, m'exaspèrent. Ce soir, il a parlé des femmes, qu'il prétend connaître, comme un homme qui les aurait longuement pratiquées. A vingt et un ans!... Sans doute quelque mésaventure dans une relation facile qu'il n'ose avouer, fait toute sa science et cause sa mauvaise humeur. La mienne, m'a poussé à le redresser vivement, par une théorie toute contraire à la sienne. J'ai soutenu, non sans raison, que le plus perspicace des hommes dans les autres affaires de la vie, peut fort bien en celle-ci, n'y voir goutte. Je lui citais comme preuve, ceux de nos hommes de génie dont les facultés divinatoires ont été si puissantes, et qui, cependant, au milieu môme de la vie, lorsque toute expérience semble devoir être acquise, n'ont pas moins témoigné, par des choix malheureux, d'une singulière ignorance de la femme, de sa vraie nature et de ce qu'on en peut attendre. Ambroisine est survenue; il a fallu s'arrêter. J'ai promis de lui achever par écrit ma réponse. La voici :

« C'est une pure vanterie de prétendre tout savoir quand on vient de naître. Mais, outre l'inexpérience dont pour ma part je ne me sens pas du tout, en ceci, mortifié, il y a, à notre âge, un obstacle qui nous empêchera toujours de voir clair dans cette question en elle-même si obscure. Cet obstacle, charmant il est vrai, c'est que nous sommes amoureux de l'amour encore plus que de la femme. Dans cette disposition qu'arrive-t-il? C'est que la première jeune fille qui arrête notre regard, nous semble presque toujours, réaliser l'idéal que nous poursuivons dans nos rêves. Si la déception vient vite, sommes-nous en droit de nous plaindre?... Qu'est-ce qui nous a servi? Le hasard. Il n'est pas responsable.

Il y a autre chose encore. L'artiste qui, le premier, imagina de faire de l'amour un dieu aveugle en lui mettant un bandeau sur les yeux, cet artiste a été, à mon sens, sans le savoir peutêlre, un grand philosophe.

llélas! quand elle nous tient tout entiers, cette puissance inconnue qui nous fait à la fois si forts et si faibles ; quand elle nous possède à ce point qu'il n'est plus un seul mouvement, une seule de nos pensées qui ne nous vienne d'elle et ne lui appartienne, que pouvons-nous, dites-moi, pour démêler la vérité ? Femme ou homme — il n'y a pas en ceci de sexe fort — nous sommes alors en plein

niirago. Si nous cherchons à analyser hi personne aimée, nous la voyons, non pas telle qu'elle est dans la réalité, mais telle que notre désir la crée.

Donnez-moi à juger la femme qu'aime mon voisin, j'y viendrai peut-être. Dans le calme des sens, l'esprit garde sa lucidité tout entière et ses moyens d'analyse. Mais, si c'est moi qui aime, si j'ai été pris brusquement, à l'improviste, adieu alors l'analvse, adieu même la raison!

C'est pour cela qu'il faut tâcher de rester juste dans nos défaites et de n'accuser jamais témérairement. Qui sait, d'ailleurs, si la femme que notre légèreté condamne si aisément, n'eût pas donné l'infini du bonheur à celui qui eût fait à son cœur un plus sérieux appeP... Piise jeune et novice encore, la fennne devient presque toujours ce que nous la faisons. L'homme est son créateur naturel. A lui, de savoir rélever. Ce qu'il y faut avant tout, c'est d'aimer réellement. Or, peut-on dire qu'il y ait amour, dans ces rencontres fortuites et passagères où Ton ne donne rien du meilleur de soi?... Ce sont bien moins deux âmes qui s'unissent, que deux corps électrisés qui fortuitement se rencontrent. La passion, le vertige des sens semblent les confondre, à jamais, dans Téclair de l'orage. Ce n'est qu'une apparence. L'orage apaisé, l'étincelle électrique éteinte, la séparation brusquement se fait, les voilà redevenus étrangers

l'un à Taiitre. Que dis-je étrangers'. Ennemis plutôt. La nature ne se charge pas de veiller au au bonheur des amants; elle ne s'inquiète pas non plus des droits de la morale. Son seul souci est qu'on aime et que la vie continue. Elle nous prend pour ses auxiliaires, mais elle n'a garde de nous laisser notre libre arbitre. Elle ne le laisse pas non plus à l'Amour. Après avoir armé de pied en cap contre nous ce petit dieu malin et rieur, elle s'arme à son tour contre lui de défiance. S'il s'amusait à tiier, à choisir sur sa route : si tous n'étaient pas ses victimes, s'il y en avait d'épargnés!... Qu'il soit donc aveugle pour être -cruel, qu'il tire à tort et à travers dans la mêlée humaine et que tous soient frappés. Si deux cœurs sont atteints à la fois du même trait, tant mieux, dit celle qui veille si âprement ; le courant de la vie n'en ira que plus rapide.... Ainsi, de la part de la nature, aucune moralité. Heureusement la conscience est là: c'est en elle que son droit réclame. Celui qui sait Tcntendre a droit à un retour sérieux, mais celui-là seulement. Pour ceux qui s'en moquent, et n'écoutent que l'appel du plaisir, — s'il ne leur reste après, que la déception amère et quelque peu le mépris de soi, — c'est, en toute justice, ce qu'ils ont mérité. »

Jeudi 7. — Ma longue épître à Lefebvre a ré-

veillé mon désir d'une adoption. Former une âme!... Je ne conçois pas de plus grand bonheur .en ce monde. Mais cela, hélus! ne semble pas devoir être dans ma destinée. Tous ceux que j'ai aiiiiés jusqu'ici, Dieu me les a repris. Poinsot !... Thérèse!... Celle-ci plus que mortel Même ma pauvre Sophie sur laquelle j'aurais pu avoir quelque influence.... Tous partis! Comme si c'était déjà le soir de la vie, je ne compte les années que par les pertes et les deuils.

Acceptons, cependant, tout sans nous plaindre. S'il est vrai que les fruits de la souffrance morale soient de beaucoup supérieurs à ceux que nous recueillons de la douleur physique, souffrons par le cœur et sans que le monde en sache rien. Ne laissons voir de nos larmes que celles qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont pcut-éti'e, d'ailleurs, les seules qui soient fécondes.

Dimanche 10. — Malgré le bruit des allants et des venants, rien de plus triste que la maison des Poinsot". La mère malade, dans ce même lit, à cette même place!.... Virginie près d'elle, revenue de la veille convalescente, mais si défaite encore que j'en ai été effrayé. Comme je lui deman-

1. Thérèse s'était mariée en province. Voir Ma Jeunesse, pages 514 et suivantes.

2. Les Poinsot, venus de Yermenton, faisaient, en gros, le négoce des vins de Bourgogne.

210 MON JOLRN'AL.

dais de ses nouvelles, la pauvre enfant m'a répondu de cette voix traînante et douce qu'avait son frère aux derniers temps de sa vie : « Oh î merci, je ne souffre plus ». Oui, mais c'est une autre Virginie. Ses grands yeux profonds, démesurément agran-, dis par l'amaigrissement du visage, semblent regarder au delà, vers un monde dont ils ont déjà la vision. Serait-ce celui où est allé son frère, et serait-elle en train de le rejoindre*?

Comme elle lui ressemble dans son dépérissement et sa pâleur sépulcrale ! J'ai eu bien de la peine à cacher mon émotion. Il le fallait pour ne point l'attendrir sur elle-même. Je dois aussi me surveiller pour que son entourage, sa sotte mère surtout, n'aille pas prendre ma pitié i)our de l'amour.

Lundi soir 1 î . — Je sens de plus en plus que l'àme pour avoir toute son action, doit s'harmoniser. Il faut donc s'interdire bien des choses douces et innocentes qui sont comme le sourire de la vie, mais qui rompent l'unité de la pensée et relâchent la discipline à laquelle on a eu tant de peine à s'assujettir.

Je viens, à ma grande- satisfaction, d'achever mes extraits du livre de Gérando. J'avais trop

1. Virginie mourut, en effet, comme son frère, de consomption.

délaissé pour lui mes auteurs grecs, qui doivent toujours être ma principale nourriture. Je relis mon vieil Homère, pour mieux traduire en grec le^discours ([ue j'ai fait sur lui, dans ma dernière année de collège, et qui m'a valu l'éloge de mes maîtres. iM. Leclerc s'est offert obligeamment à me marquer les accents. Je me suis reproché de l'avoir appelé : Faquin.

MM. Villemain et Létendart témoignent un si grand plaisir à m'enlendre lire mes vers, que cela m'encourage fort à ce genre d'exercice.

Jeudi 14. — Yoilà qui est décidé, nous allons concourir. On le doit au recteur ^ Noire ancien condisciple Théry, qui a passé par l'école normale, nous a invités à l'aller voir à Versailles où il est maintenant professeur. Nous irons dimanche. En attendant, j'extrais sa thèse de philosophie.

...Le voici venu ce jour tant désiré! J'avais

1. Le recteur était l'abbé Nicolle. Il avait été préfet des études à l'ancienne Sainte-Barbe avant 89. Il quitta la France en 95, passa en Russie, où il fonda d'abord un institut à Saint-Pétersbourg, puis un collège à Odessa sous les auspices du duc de Richelieu. En 1817 il revint en P'rance et fonda la nouvelle Sainte-Barbe, depuis collège RoUin. Il avait refusé d'être évèque, préférant suivre son goût très vif pour l'enseignement.

un si gros rhume que je tremblais de ne pouvoir faire la course. A six heures, j'entends frapper deux coups. C'est Porel!.... Je m'élance du lit, je cours à la fenêtre.... Déception ! C'était le jardinier de M. Yial. Me voilà tout refroidi par ce désappointement. A tort, puisque le rendez-vous avait été pris pour sept heures. L'ami est exact. Nous parlons. Tout le long de la route, il me lit son Arion que je trouve fort beau. Piien n'excite plus l'expansion que le roulement rapide de la voiture dans la gaieté du matin. Il semble qu'on aille à la conquête d'un monde nouveau. Notre gondole, bien suspendue, nous a menés comme en rêve au terme du voyage. Théry qui nous attendait avenue de Saint-Cloud, très oblioeamment, nous a offert le chocolat. Tout en le prenant, nous lui avons demandé, non sans quelque embarras, ce qu'il ne nous offrait pas, ses cahiers de philosophie. C'est un jeune homme fort estimable, le ton un peu didactique. Cela est remarquable surtout dans la tournure des phrases. Mis à l'aise par son obligeance, nous voilà jasant de tout, politique, philosophie, école normale, elc. Poret, peu à peu, s'engouait de Théry et moi. de notre vénérable mère à tous, la vieille Université. Sans en rien dire, je me repaissais de l'espoir prochain de lui appartenir par des liens plus étroits et plus durables.

Le temps était douteux, voilé, mais on sentait la douce chaleur du soleil à travers les nuages. Le rossignol chantait son idylle amoureuse et sa plainte, aux plus épais fourrés du jardin du roi. Rien de plus délicieux. Cette journée qui a fini trop tôt, marquera dans mes souvenirs. A sept heures, nous étions de retour. Une dame âgée, qui avait fait la route avec nous, a paru fort touchée des précautions avec lesquelles je l'aidais à descendre. Les vieilles, en France, ne sont pas gâtées.

Jamais, je crois, je n'avais senti, plus vivement qu'aujourd'hui, la force du mariage entre l'homme et la nature, mariage souvent inconscient, mais très réel et très fort. Les routes, les bois, dans ce beau jour de juin, regorgeaient de monde ; la joie était sur tous les visages. J'ai bien des fois remarqué Tavidité du peuple de Paris pour les fêtes champêtres. Il ressemble à l'enfant ; il prend tout avec passion, mais, comme lui aussi, il se lasse vite. Cette foule, partie le matin si joyeuse, rentrait chez elle sans presque dire un mot.

Vendredi 22. — Hier, Bodin est venu^ nous demander à diner. Il est bien distrait de ses études. J'ai essayé de l'y ramener, et aussi, de le convaincre qu'il ne rencontrera jamais l'amour

s'il le cherche dans le changement. J'ai combattu sa théorie fausse qui veuf que la femme soit aussi libre que l'homme. Libre, oui, de souffrir, de se masculiniser en se faisant ouvrier quand l'homme lui laisse un métier à prendre. Libre aussi, de mourir de faim, de froid, quand l'ouvrage manque, ou d'allumer un réchaud quand celui qui l'a séduite rabandorme. Ce sont là les seules libertés que je lui voie. Que peut d'ailleurs savoir de la destinée de la femme, celui qui ne Létudie que dans les lieux publics?

Celles qu'on y rencontre, pour s'éviter l'oulrage, vont parfois plus loin que l'homme dans l'audace cynique. Ce sont des viragos déchaînées. Pour se rendre compte de l'inégalité que la nature autant que la société a mise entre les sexes, inégalité toute au préjudice du plus faible, il faut chercher la femme ailleurs, ou plutôt, la surprendre à l'improviste, dans la mansarde où elle est aux prises avec toutes les difficultés de la vie : insuffisance de salaire, de nourriture, fréquence des chômages (la pauvre petite lléloïse en est un exemple).

L'artiste-femme qui ne tire ses ressources que d'un métier de luxe, est peut-être encore plus à plaindre. Moins habituée que l'ouvrière aux privations, elle en souffre davantage. La fréquentation des ateliers l'expose aussi, plus que la grisette.

au péril dos mauvaises rencontres. La pauvre Marianne leur a dû sa fin tragique. En réalité, la liberté de la femme, sa force dans la faiblesse, n'existent pas eu dehors de famour exclusif et fidèle. Là, elle reprend tous ses avantages. Et c'est aloi's aussi que l'homme trouve en elle, avec le bonheur, sa véritable assiette et parfois sa fécondité.

Je lui racontai à l'appui de ma thèse, la scène touchante que j'avais surprise un soir en passant devant la loge de notre concierge. Le mari travaille tout le jour au debors. Elle, garde la loge, surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des survenants, soigne le ménage et Lenfant encore trop jeune pour aller à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de cheminée, et jette avec sa casquette ce mot bref: « Me voilà! » C'est tout son salitt : ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de choses tendres pour les siens, dans ces deux mots : « Me voilà! » Cela voulait dire : a Enfin je vous retrouve, vous, et ma maison! » Cet homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces repas, — j'en sais quelque chose, — où le miel même garderait une saveur amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir. L'enfant s'était emparé de

ses genoux, et, de ses petites mains, caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement, était sa fête. Elle allait et \enait de la cheminée à la table. Il y avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Celte jolie scène d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace : Millier pudica exstrua lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassiK

Depuis que le concours occupe sérieuscmenl ïours et son compère, mille projets leur roulent dans la tète. L'idée qui prédomine, est celle qu'ils ruminaient ensemble il y a un an déjà : Fonder une institution en s'associant Poinsot et Théry. Lefebvre retenait pour lui les mathématiques. Ce matin même, j'ai cru toucher à la réalisation de ce rêve. Une lettre du censeur de Charlemagne est venue m'inviter à remplacer en quatrième, M. Maugeret qui est malade. C'était pour l'après-midi. J'ai dépêché ma besogne rue St-Gilles et je suis parti très fier de me voir élevé à la dignité de professeur. Le censeur est venu écouler

1. a Que la femme honnête construise avec du bois le foyer sacré avant l'arrivée du mari fatigué. » Ces réflexions sur la nécessité de donner à la femme un foyer stable contiennent, en germe, les deux ouvrages que Michelet écrira pour elle, quarante ans plus tard : l'Atnoiir, la Fenuiic. M"* J. 51.

MOiN JOURNAL. 217

une partie de ma leçon. Il a pu se convaincre que je sais tenir une classe.

Dimanc/ie 24 {jou7' de la Saint- Jean et Fête- Dieu). — Je suis allé ce matin prendre des nouvelles des dames Poinsot. J'ai trouvé la mère tout à fait remise, occupée à ses écritures, et Virginie taisant le ménage, toujours très pâle. En les quittant, je suis monté là-haut avec une couronne de roses. Le cimetière en est lui-même rempli. Elles font aux tombeaux, mêlées au gazon très haut à ce moment de l'année, la plus aimable parure. Toutes les herbes de la Saint-Jean finement odorantes. Au milieu de cette fête de la nature, dans ce beau mois voluptueux plein de vie et d'amour, la philosophie de la mort devient souriante. En me promenant à travers les sépultures, j'ai fait l'agréable découverte d'un grand réservoir plein d'eau. Je porterai mon arrosoir pour arroser, non seulement les fleurs que j'ai mises sur le tombeau de mon ami, mais encore, celles qui souffrent de la soif sur les tombes négligées. C'est déjà le cas pour ce pauvre Lallemand. Il semble que personne ne soit venu depuis que les rosiers ont été plantés. Ils sont plus qu'à moitié morts. Je suis descendu chez le concierge acheter pour lui une belle amarante. De retour à la maison, bien clos dans mon cabinet, j'ai fait des vers lais

tins sur tout ce que je veuais île voir. Ensuite, j'ai achevé VAndromaque d'Euripide, puis, quelques pages de Clodius, et le plus long jour de l'année a passé comme un rêve à la fois triste, beau et doux. En voyant, de la fenêtre qui regarde du côté du cimetière, descendre la nuit silencieuse et s'éteindre, peu à peu, les dernières lueurs d'un chaud crépuscule, je songeais à ceux qui sont la-haul et me disais : « Il doit faire bon dormir son dernier sommeil, ainsi englouti sous les roses I »

Jeudi 28. — Je suis allé ce matin chez M. Leclerc reprendre mes vers grecs. Il en a été si content qu'il les a lus successivement à Théry et à Cousin. Celui-ci venait de sortir. J'en ai eu à peu près toute la conversation. Il a parlé avec un souverain mépris de Rousseau. Encouragé par le.> éloges d'un maître si peu prodigue de louanges, je suis monté chez M. Yillemain. Lui, sans marchander, s'est fort récrié sur mon érudition grecque. Je rentrais donc chez moi assez plein d'orgueil. Poret. qui lisait en m'attendant ma Mort de PlineK m'a rendu plus modeste. 11 en ti'ouve la rédaction franchement mauvaise, avec raison. Sa sévérité habituelle a toujours pour effet, au premier moment, de m'irriter parce que i. S'.ijet do prix proposé par l'Académie; il ne fut pas achevé.

je n'entrevois pas la possibilité de mieux faire. Mais bientôt, plus calme, je me range à ses conseils et m'efforce de les mettre à profit.

Samedi 50. — Monté entre deux leçons au cimetière. Le temps était selon mon cœur, triste et pluvieux. Une couronne fraîche venait d'être déposée. J'ai senti la main et le cœur d'une femme; je lui ai su gré de ce souvenir.

Quand je compare ce mois-ci à celui de Tan passé, il me semble que je sois mort avec lui. Rien de la vie ne me plait plus, rien ne m'égaye. Même ce journal que je faisais avec tant de plaisir et d'entrain quand il était là pour le lire, maintenant ne me charme plus. Si ce n'était un devoir de l'écrire pour m'améliorer, je crois que je l'aurais abandonné tout à fait. Une seule chose garde pour moi tout son intérêt, l'exercice de la charité. Je suis allé hier faubourg Saint-Jacques porter à mes anciens pauvres, quelques billets pour la distribution des vivres.

JUILLET

Dimanche 1". — Lu et traduit, pour sanctifier mon dimanche, la parabole du Semeur. Écarter l'ivraie du bon grain pour qu'il monte haut et fort.

que la moisson soit riche, et lourds les épis, voilà où doit tendre la volonté. Je me disais encore,: Si même chez les plus croyants, ce que je ne suis point à le prendre ainsi, l'inquiétude est au fond de la foi, c'est là un bon tourment qui harmonise l'esprit à la marche du monde. Il ne semble fuir le passé que pour mieux éclairer l'avenir. Au total, cela aussi est de Dieu. Seulement, ne seraitil pas utile au progrès même, de regarder parfois en arrière vers ce passé d'où nous venons, et de nous réchauffer un moment le cœur au sein maternel? C'est ce que j'ai fait en traduisant ma parabole. Ensuite, j'ai couru chez M. Devilliers qui devait me conduire auprès de son ami, M. Millon^ 11 était deux heures et la chaleur acca])lante. Mon homme, dans un déshabillé grotesque, n'avait d'autre envie que de s'enfoncer dans sa paresse et de jaser. Il a bien fallu le suivre et divaguer avec lui. D'abord, il a décidé, sans y rien entendre, de l'ordre dans lequel il valait mieux étudier les sciences; puis est venue la liaison à trouver entre les sciences naturelles. Ceci était la grande pensée de mon pauvre Poinsot. Il m'a dit que cette étude était plus avancée que je ne croyais, qu'il y avait déjà des cours de chimie appliquée aux

1. M. Millon était professeur au collège Cliaiiemagne et à la Faculté des lettres de Paris. Il eut un moment la pensée de prendre Michelet pour son suppléant.

arts, etc. Je n'ai pas voulu lui répliquer que j'envisageais les choses de plus haut. A quoi bon? Je ne sais à quel propos j'en suis venu à parler de la spiritualité, de l'immortalité de l'âme. Il m'a i*i au nez et m'a développé, comme il a pu, son mat(> rialisme. J'ai senti, à ma colère, qu'on ne devrait jamais disputer.

Jeudi 5. — Vu enfin M. Millon, qui m'a paru tenir le milieu entre Vhuîlre et Vhomnie. C'est l'idéal de l'ennuyeux.

Dimanche 8. — Journée solitaire et sédentaire. Je me suis avisé de commencer un discours français. J'ai choisi Grégoire de Nazianze à Julien. J'ai écrit quatre grandes pages avec une indomptable ardeur. Puis, est venu le tour de la philosophie avec Destutt-Tracy. Ce sont là les bons moments. J'oublie tout, je ne vis plus que dans mes pensées.

Samedi 14. — Ce matin, je suis passé chez les les dames Poinsot. J'ai trouvé Virginie, toujours languissante, occupée à faire des confitures de groseilles. Comme elle n'avait personne pour l'aider à les tordre, je me suis offert. J'en ai encore les mains toutes rouges. Ces jolis détails de ménage intéressent. Virginie, c'était son droit, a ri

gentiment de ma maladresse. Après le rire, est venue l'émotion. «S'il nous voyait! » Cette exclamation douloureuse, au même moment, nous a échappé. J'ai craint de m'attendrir dans ce têteà-tête solitaire, je me suis brusquement esquivé.

En quittant la sœur — les premières compositions pour les prix ont diminué mes heures de leçons — je suis monté près du frère. La couronne que j'ai mise sur sa tombe le lendemain de son enterrement est bien flétrie. Que doit-il donc en être de ce qui est dessous? Mais mon ami ne peut être là. Où es-tu donc? M'entendstu?...

Après avoir arrosé le saule, je me suis assis du côté qui regarde la barrière du Troue et Bicêtre. Là. j'ai lu pour la vingtième fois Paul et Virginie, et j'ai pleuré comme un enfant. Heureusement au retour, les occasions de me relever se sont offertes. MM. de Flotte et de Pry m'attendaient. Le soir, M. Fourcy est venu me lire une ode qu'il a composée sur la liberté de la Grèce. Xous avons convenu de la traduire en grec pour l'envoyer ensuite à Athènes.

Dimanche 15. — • Ce matin, M. Villemain m'a reçu avec une extrême bonté. Il m'a lu ses vers latins au roi. J'ai eu l'occasion d'observer que c'est un mauvais moment pour lire ses propres

ouvrages que celui où un auteui' \in\{ de vous montrer les siens. Il est épuisé.

Il avait gardé à déjeuner deux de mes anciens camarades : le ridicule Duport et le chagrin Klio *. Je ne pouvais me dispenser de reconnaître ce dernier, et le pauvre garçon en a paru touché comme si j'avais été son supérieur. Je lui ai dit les choses les plus honorahles que j'ai pu trouver, ce qui, en présence de M. Villemain, devait lui faire grand plaisir.

En sortant de là, j'ai tourné vers M. Carré, qui m'a parlé sur-le-champ du concours et a paru désirer m'a voir après, comme auxiliaire'. Cette perspective ne m'a pas quitté depuis. L'espoir fait tant de bien ! Ce soir, je commence à traduire en vers latins :

(( Tel que le vieux pasteur^... »

Samedi 21. — J'ai été chargé par le censeur de Charlemagne de remplacer de nouveau M. Maugeret. Le pauvre diable, que j'ai été voir, m'a fait une peine que je ne puis rendre. Chaque parole

i. Voir Ma Jeunesse, page 92.

•2. M. Carré était à la fois professeur à Charlemagne et chef d'institution.

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