La dernière prière
concentrée dans les cités, on voit les grands hommes du temps se préoccuper, tout naturellement, beaucoup plus de Thumanité que de la >'ature. Au contraire, lorsque ce sont les races agricoles qui jouent le grand rôle, la Nature et riiomme se confondent dans la pensée de celui qui en est l'interprète. Exemple, Virgile. Si, dans les temps modernes, il est un peuple chez lequel le sentiment de la nature semble effacé, ce peuplelà pourrait passer pour être le continuateur de l'antiquité classique. Mais ce n'est pas, en tout cas, dans Descartes qu'il faudrait l'étudier. Sa philosophie, à en juger par cette lettre, ne s'occupe ni de l'homme, ni de la nature. Ce n'est qu'abstraction.
Dimanche, jour de Pâques. — L'Eglise s'est montrée intelligente lorsqu'elle a mis cette fôte qui est un symbole de résurrection, au moment du réveil universel de la nature. Sans doute, le blé courageux n'a pas attendu le printemps pour percer la dure écorce de la terre. Il a pointé dès la fm d'octobre. Mais bientôt, saisi par les brouillards morfondants de l'hiver, comme l'alouette, il a vécu blotti au sillon. Sous le soleil de mars déjà fort, il est reparti, et je le vois, faisant bientôt onduler sur la plaine, la verte mer de ses épis.
C'est avril! Dans mon jardin bas et humide.
tout éclate à la fois, les feuilles et les fleurs resurrexit! Oui, c'est bien en effet, la fête de la vie et la joyeuse envolée des pensées d'amour avec l'envolée des cloches!... Mon esprit, dès le matin, était comme tiré hors de moi. Pourtant, j'ai voulu avant de partir, faire aussi mes Pâques à ma manière. Travailler, n'est-ce pas prier?... Je me suis donc mis vertueusement à traduire l'éloge que Thucydide fait de Périclès. Ma vertu n'a pas été récompensée. Je n'ai rien fait de bon. C'était pourtant quelque chose, de m'etre essayé à remplir le devoir. Tout en me disant cela, je prenais pour la première fois mes habits d'été, et je courais chez mon ours le dénicher de sa tanière. Désappointement! Il ne pouvait pas sortir de suite. Quand il l'a pu, j'ai suivi, mais l'enchantement était passé.
Qui de nous n'a éprouvé que les plaisirs réels, sont presque toujours au-dessous des promesses que nous fait l'imagination ?
Samedi21. — Dans tous ces jours de congé (Pâques et la distribution des prix du semestre), je suis monté plusieurs fois là- haut, et, devant cette tombe que le saule nouvellement planté, commence à égayer de sa jeune verdure, je me suis demandé pourquoi l'Église n'a pas mis aussi la fête des morts le lendemain de la fête de Pâques? Si, d'après la
foicatholiqiie,Christeslmorlpoui'sauverle monde, s'il est ressuscité pour remonter au ciel amen&nt avec lui les âmes bienheureuses qu'il venait de racheter, la fête des morts ne peut être qu'une fête de résurrection. Elle devrait donc venir logiquement, non pas en novembre quand la saison s'achève dans la mélancolie attristée d'une destinée qui finit, mais bien mieux, au moment de l'année où tout veut repartir, revivre, s'élancer vers la lumière. C'est-à-dire, au printemps, à Pâques fleuries. Si l'Église eût fait cela, notre imagination au lieu de s'enténébrer de pensées de deuil, et de chercher les morts où ils ne sont plus, n'aurait recueilli de son culte touchant, que des pensées consolantes et fécondes. Elle n'aurait vu de tous côtés, au-dessus des tombes, que des âmes en route pour le ciel. Heureuses, celles de ces âmes qui se seraient fait, par toutes sortes de bonnes actions, de belles ailes rapides et légères pour monter plus vite à Dieu. Je vois que le peuple de Paris, si exact à visiter les cimetières, le jour de la Toussaint, y revient de lui-même à Pâ(iues, comme s'il voulait associer ses morts à la joie qu'il a de sortir des tristesses de l'hiver et de se sentir revivre. Il faudrait tenir compte de l'instinct des foules.
Aujouid'liui dimanche, je ne suis point sorti. Le commencement de l'^07//?nee/ laCouleiivre, Dugald SlcAvart, quelques lignes de journal, peut-être tout à l'heure un peu de grec, voilà ma journée. Dans ces délicieuses études, j'oublie trop ce qui regarde mon métier. Bodin me l'a rappelé tantôt, en me* disant qu'il avait pris un maître de philosophie. Cela vous apprendra à être négligent, à faire le dédaigneux. Que dirait de cela M. Carré ' ? Je ne sais plus quel jour de l'autre semaine, il tâchait, comme à l'ordinaire, de me démontrer qu'il faut vivre en brute et gagner beaucoup d'argent. Je lui en laisse volontiers la recelte.
Depuis que mon pauvre ami est mort, je n'éprouve qu'un seul besoin, remuer mes idées; je sens aussi, plus fréquemment que par le passé, l'envie de produire. Si je savais mieux manier ma pensée et mieux écrire, je ferais volontiers un livre. Lequel? C'est là<^la question. Les sujets ne manquent pas, mais il faut savoir les traiter. Je suis encore bien novice ! Écrire une Nouvelle serait le plus facile. J'en ai toujours au printemps la tentation. Là, du moins, je pourrais faire la part du cœur, et mettre tous les événements du passé si doux au souvenir — malgré leur tristesse — que je m'oublie à les savourer. Mon roman serait
1. M. Carré était professeur de seconde ù Cliarlemagne ; Miclielet avait été son élève.
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à peu près celui iVErncstine : aimer, adopter, respectera
1. Ce roman de M"" Riccoboni est une simple et touchante histoire. Ernestine, devenue orpheline presque en bas âge encore, est adoptée par un ménage d'artistes. Le mari, peintre en miniature, apprend son art à l'enfant comme un métier afin que, plus tard, elle puisse s'en servir et gagner sa vie honorablement. Bientôt, l'élève dépasse les espérances du maître qui ne pense (lu'à la l'aire valoir près de ses clients. Ecnestine a grandi. La jeune lîUe apparaît, aussi belle que modeste. Un jour qu'elle est seule dans l'atelier; occupée à revoir les ornements d'une miniature que son père adoptif a faite au dehors, un étranger, un olïicier entre à l'improviste. Il se nomme : a Le marquis de Clémengis ». Ce portrait, c'est le sien. Ernestine, toute à son art, après avoir reconnu, en effet, dans le marquis l'original de la miniature, se met à examiner, sans faux embarras, si la ressemblance est lidéle. Ses yeux se portent alternativement sur le modèk^ et sur l'ivoire qui en reproduit les traits. On devine aisément ce qui arrive. Avant la lin de la séance, voilà un lionune épris. Pour avoir l'occasion de revenir, il trouve mille défauts à corriger. Ernestine, sans arrière-pensée, une si grande distance de position et de fortune les sépare, s'abandonne à la douce habitude de voir à peu près régulièrement son modèle. — Mais un matin, le cœur de la pauvre enfant brutalement l'avertit Aimée sans le savoir, elle aime à son tour. La voilà en péril Que fera Clémengis? car il ne peut épouser. Un oncle fort riche, âgé, lui laisse toute sa fortune, mais à une condition, c'est qu'il ne prendra en mariage qu'une femme de son choix. Or, ce choix imposé est déjà fait. Clémengis a consenti. Il n'est donc plus libre. Quelle sera sa conduite à l'égard de la jeune iille'? Son honneur de gentilhomme lui commande de respecter l'innocence, lui interdit de la troubler par des paroles indiscrètes. Il se taira donc. Mais rien ne lui défend de venir en aide à la jeune artiste sans qu'elle le sache. Au moment même où un ordre supérieur le rappelle à l'armée, le père adoptif d'Ernestine meurt. C'est pour elle, peut-être, le retour prochain à la pauvreté. Clémengis s'arrange pour que cela ne soit pas. Jl s'entend secrètement avec la veuve, lui laisse v.ne somme importante qui mettra le sort des deux femmes à l'abri de tout revers. Là-dessus il part rassuré, car il ignore que .M'"^ D... est vaniteuse et légère. Dès qu'elle
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Mais pour faire comme Clémengis, pour donner en secret une partie de sa fortune, il faudrait être riche soi-même, et je n'ai rien. Voilà comment on est arrêté à chaque pas dans l'exercice des vertus actives.