AOUT
Mercredi V\ — Je fais toujours tristement la classe à Cliarlemagne. Poret ajoute à ma tristesse, en me disant que la lettre que j'ai écrite à Théry pour le féliciter, lui a semblé trop flatteuse. Luimême est très froid. Le ton et les paroles me frappent désagréablement. Mon imagination s'effarouche. Je perds tout le plaisir que j'emportais, en sortant de la classe, d'en être tout à fait quitte. Le soir, je n'y tiens plus, je cours chez mon ami qui s'étonne de me voir. « Je veux lire cette lettre ». lui dis-je. Il me la donne, je me rassure. 11 ne me paraît pas que Théry en soit si fâché....
Samedi 4. — Journée profondément triste. Ce matin. M"'*" Ilortense, qui n'était pas retournée au cimetière depuis le jour de l'enterrement de Poinsot, m'a prié de l'accompagner. Nous nous sommes arrêtés devant cette tombe. Elle est restée froide. Toute son émotion a été pour une jeune
1. Il paraîtrait, d'après ce dernier mot, « recommencer », que Michelet avait eu aussi la pensée de concourir. Nous n'avons retrouvé aucune trace de ce travail. M""^ J. M.
iille regrettée de sa mère. Émotion bien natnrelle quand on songe à son malheur. J'ai pourtant souffert de son indifférence. Il me semble toujours que ceux dont je suis aimé, devraient partager mes joies, mes peines et surtout mes regrets. C'est une grande amertume, que la perte de mon illusion me yienne d'une personne si chère î
Au milieu de mes occupations, je sentais mon cœur si lourd des larmes qui ne pouvaient couler, que je suis retourné ce soir près de lui. Jamais le cimetière ne m'avait paru si triste. Le ciel était couvert, la campagne grise et morne. Les hauteurs seules de Bicêtre. éclairées d'un pâle reflet du couchant, semblaient venir à moi. Pour la ])remière fois, j'ai pu apercevoii' sa maison et môme la porte dont j'ai si souvent franchi le seuil. A cette vue, oubliant qu'il était à deux pas derrière moi, j'ai laissé échapper tout haut cette exclamation de douleur : « Cher ami! cher enfant! n'es-tu pas encore là-bas?... » Le sentiment de ma solitude m'écrasait
Mardi 7. — J'aime ce mot qu'on entend fréquemment dans la rue pour exprimer la franchise d'un homme : « Il a le cœur sur la main ». Il est encore vrai qu'à la manière dont un ami ou une femme vous serre la main, vous sentez immédiatement ce que son cœur peut donner. En
réalité, il y a deux sortes de mains : l'une sèche, dure au toucher, véritable main de bois aussi impersonnelle que le serait celle d'un mannequin mise en mouvement par un ressort; — l'autre, souple, humaine, qu'une vie généreuse anime de sa chaleur et qu'il suffit de retenir un instant, pour que réchange des pensées et des sentiments soit complet. Elle entend vous parler par sa pression silencieuse, et en effet, elle a dit tout. Et le cœur aussi, a passé dans cette étreinte. Tous le sentez à la douce chaleur que garde votre main.
J'aime à voir sur les tombeaux, poui' toute épitaphe et expression de l'éternelle union des âmes à travers les vies futures; deiix mains enlacées.
Jeudi 9. — Longue promenade au bois de Yincennes avec mon ours. J'avais trop de choses à lui dire. Et d'abord, sur le livre que je voudrais faire, dont j'ai même esquissé le plan : Histoire d'une chaîne de causes et d'effets, en remontant de nos jours jusqu'à la création \
Tout en marchant et causant dans une allée assez retirée, nous nous amusions à recueillir les débris de plusieurs lettres d'amour. Nous les avons emportés pour faire chacun de notre côté l'histoire heureuse ou malheureuse des deux