‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 54 sur 72 · Voir le Journal des idées · texte numérisé non relu

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amants. La mienne serait fort triste. On y voit combien les femmes sont parfois, entre elles, perfides et fausses. Celle qui entre au foyer domestique sous prétexte d'amitié, et fait souffrir une autre femme dans les choses de l'amour, mérite un châtiment.

Dimanche 12. — Promené tout seul, longuement, sur les hauteurs, derrière lePère-Lachaise. J'ai croisé d'abord une foule bruyante qui descendait dans Paris, et aussi, des couples amoureux emportés, visiblement, par la fougue do la jeunesse et du désir. Cela m'eût plutôt refroidi. Mais qu'en pense dame Nature? C'est là ce que je me demandais en cheminant. Bien qu'elle se soit relativement assagie pendant la longueur des siècles, est-il bien sûr qu'elle préfère aujourd'hui aux fous les sages?... Quand je dis les fous, j'entends l'amour dans le vertige, l'amour aveugle où l'animalité domine.

Celui qui en naîtra, n'en sera que plus riche en énergies physiques. C'est là peut-être encore son rêve, avoir des fils plus semblables à elle, des hommes tout nature. L'humanité à son premier âge ne put être que cela, et légitimement. Elle avait alors à prendre possession du monde qui venait de l'enfanter; elle engageait un combat à outrance, contre ses hôtes primitifs, poilus,

griffus, (lentus qui regardaient avec mépris ce dernier-né de la création, sans poils ni griffes, tout nu et désarmé. Dans une guerre où la puissance matérielle était toute du côté des premiers occupants, il fallut bien que le dernier \enu, pour les vaincre, eût avec eux quelques points communs de ressemblance. Il fallut que lui aussi, appartînt à ce monde inférieur ou plutôt, qu'il résumât les deux natures : c'est-à-dire, qu'il fût à la fois homme et bète, ayant de celle-ci, les ruses instinctives aussi bien que les fureurs sanguines, dans la colère et dans le rut.

La victoire restée, en défmitive, au plus faible, sur tant de points du globe, a prouvé, néanmoins, sa supériorité originelle. Dans Vhomme-hêle, dominé d'abord tout entier, en apparence, par les fatalités physiques, dormait déjà, comme dans la chrysalide, l'homme véritable qui se tient debout et marche la face tournée vers le ciel. Suivant les progrès du globe, cet homme du second âge, s'est peu à peu dégagé de la domination tyrannique du pôle inférieur qui, si longtemps, l'avait asservi; il a gravité avec les siècles, vers son entière émancipation.

Aujourd'hui, le pôle cérébral est décidément vainqueur. Aux lourds rêves d'un sang trouble, aux énergies brutales qui, dans leur orage, brisaient plutôt qu'elles ne créaient, a succédé la

vie nerveuse, de sensibilité délicate, intelligente, enfin la \ie supérieure. La pensée a remplacé le rêve; l'àme a pris des ailes, l'homme moderne, par elles affranchi, s'est approché de Dieu.

Pourquoi s'en éloignerait-il de nouveau et, cédant aux sollicitations de la nature, retournerait-il en arrière?... Je sais bien que la bête n'est pas tout-à-fait morte, et que les heures troubles ne sont encore, hélas ! que trop fréquentes. Mais si la bête sommeille en nous, tâchons que ses réveils soient courts. Qui n'a à se rappeler ces lamentables lendemains où, épuisés de l'orgie de la veille sans avoir rencontré le plaisir réel, on traîne, misérables limaces, dégoûté à la fois des jouissances auxquelles on a trop donné, et de soi-même, et de tout.... Voilà les pensées philosophiques que l'on trouve en cheminant tout seul, sur les hauteurs de Ménilmontant.

Mercredi 15. — Je suis allé aujourd'hui faire mon journal au Père-Lachaise près de la tombe de mon ami. mon intention était de me rendre meilleur. J'avais emporté son précieux carnet qui ne me quitte guère. Je me disais en le feuilletant : « Puisse l'exemple de sa vertu m'êtrc bon à quelque chose 1 »

Au lieu d'écrire mon journal, je me suis mis à copier le sien, du moins une des pages oii son

ànie se révèle dans son élévation morale et son exqnise sensibilité. La voici :

« C'était le temps oii je commençais à m'intéresser anx études anatomiqnes. J'étais parvenu à vaincre la répugnance que l'odeur cadavérique fait éprouver à tout être vivant. Mais je n'avais pu encore dominer le frisson d'horreur qui me glaçait toutes les fois que j'étais appelé à plonger le fer dans un corps encore organisé, tout semblable au mien. Il me seml)lait toujours commettre un meurtre.

« Un matin de décembre, je m'étais icndu, (îomme à mon ordinaire, à l'hôpital de la Charité où je faisais mon premier stage. Il faisait froid et noir. La cour était encore déserte. J'entre dans l'amphithéàlre, je m'approche de la table de marbre où était le cadavre tout prêt poui' la leçon d'anatomie. C'était une femme. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans. Le visage était noble et pur. De longs cheveux châtains, épars autour d'elle, balayaient les dalles. Je fus blessé de voir ces membres délicats ainsi exposés sans protection et sans voiles, sur ce marbre glacé. Personne, ni mère, ni sœur, ne l'avait donc assistée, personne n'était

venu réclamer ses pauvres restes? Une folle

jeunesse allait s'en emparer pour en faire brutalement un amas de chairs informes. Mais par

quelle fatalité du sort était-elle venue ià? Sans doute par l'abandon?... Les hommes avaient dii lui promettre l'amour pour obtenir d'elle le plaisir.... Non, ce n'était pas cela. Je lui faisais injure. Si ses mains étaient restées délicates, on voyait pourtant que le travail les avait durcies. Elle était morte victime de la pauvreté sans que le monde indifférent y prît garde, voilà tout.

« Le jour, qui avait peine à venir, tombait indécis sur son pâle visage. Il semblait dire dans sa douceur touchante : « J'étais résignée ». L'heure de la leçon approchait. La cour était maintenant pleine de voix, de rires. Je ne sais ce que j'aurais donné pour faire taire cette gaieté bruyante. La mort que je m'étais habitué à contempler d'un œil froid, était redevenue pour moi solennelle. J'aurais voulu qu'il se fît autour un silence religieux. Je m'éloignai un peu pour n'être pas surpris dans ce funèbre tète-à-tète par ces jeunes fous. Mais de cœur, à distance, je lui lis mon adieu : « Qui que tu sois, infortunée, si je t'avais connue, je t'aurais soignée, sauvée peulôtre — Sois plainte au moins une fois!... »

« Neuf heures sonnaientà l'horloge de l'hospice. Au même moment, riant, chantant, gesticulant, mes camarades, tous à la fois, tirent irruption. La bande, m'apercevant immobile près de la fe-

nêtre, vint à moi, criant : « Tiens, voilà Poinsot! Toujours le même, n'est-ce pas? toujours troublé quand on va tailler en plein dans des chairs de femme? ah! ah! ah! » L'entrée du prosecteur mit fmà leurs railleries. Froid et grave, il regarda la morte un instant, puis il prit et souleva, l'un après l'autre, chacun des membres qui retomba sur la dalle, avec le bruit mat et sourd particulier aux choses mortes. L'épreuve étant faite, la dissection commença.

Au premier coup de scalpel porté dans la région supérieure de la poitrine, rien ne bougea. Le visage resta doux et triste, mais insensible. Au second coup, un mince filet de sang rouge se mit à couler lentement de la blessure. La main du prosecteur trembla : « Qu'est-ce ceci? La mort ne serait-elle qu'une apparence?... » Il redressa vivement le cadavre, un râle sortit de sa poitrine, suivi bientôt d'un brusque mouvement convulsif. La morte n'était qu'en léthargie; nous étions en train de disséquer une femme vivante ! »

Mettrai-je sur le papier, tout mon cœur et son tourment * ?. . . Avant-hier matin, j 'ai revu Thérèse !

1. Ce fragment est sans date, mais le ton du journal, dans les pages qui suivent, indique que c'est ici sa vraie place.

Le choc de cette rencontre imprévue a été si violent, que je ne puis, au bout de quarante-huit heures, m'en remettre encore, ni me ressaisir, ni me ravoir. Ce que j'éprouve est aussi douloureux qu'étrange. Il me semble que mon âme et mon corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui. est ici misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant là gisant, demi-mort. Eli ! que ne suis-je donc mort tout à faitl...

On dit que l'homme s'appartient. Amère dérision ! Chaque matin, nous sortons, nous croyant libres, et le destin brutal nous mène où il veut.

Ainsi, j'étais parti pour aller voir M. Leclerc, lui parler du concours. La course est longue. J'avais pris pour me faire compagnie Yirgilc {V Enéide). Arrivé rue Saint-iïyacinthe*, je ferme mon livre et, machinalement, je regarde devant moi. Je la vois !... Elle venait en sens inverse sur le même trottoir. Nous étions si près l'un de l'autre que j'aurais pu lui tendre la main. Elle marchait les yeux baissés, dans la contenance modeste de la femme honnête. Sans l'altération de son visage et sa pâleur, j'aurais pu croire qu'elle ne m'avait point vu. Mais c'était matériellement impossible. Elle avait dû môme me voir venir de loin, plongé dans ma lecture, et c'est là, sans

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