NOVEMBRE
Jeudi 10. — Presque plus de journal. Je vois déjà venir le temps où il me faudra le supprimer tout à fait. Adieu aussi les promenades, les longues rêveries. J'entre dans l'action. Puisse-t-elle me tenir lieu de ces examens de conscience qui me servaient de discipline! Maintenant, il faut appliquer aux autres le fruit de mes travaux solitaires. Ce ne sera point, grâce à Dieu, une routine. Les leçons que je donne aux gens du monde, les Hostermann, les AVolkonski, les Saint-Priest, les EUis, ne sont pas celles qui conviennent aux écoliers de Charlemagne, ni à ceux de la pension Briand. Les uns me demandent une chose, les autres une autre. S'étendre ainsi, en tous sens, est souvent une grande fatigue; mais en somme, c'est le seul moyen de s'assurer soi-même qu'on possède une véritable instruction.
En ce moment, j'aurais autant de goût à ensei-
gncr la philosophie que l'histoire. Celle-ci, pour être vue d'ensemble, avant d'entrer dans le détail, demanderait de bons tableaux chronologiques. C'est un travail auquel je vais m'essayer dans mes courts moments de répit. N'y donneraisje qu'une heure par jour, je ferais encore une bonne besogne. J'ai remarqué, bien des fois, tout ce qu'on obtient de l'assiduité. Un peu chaque jour, — n'est-ce pas ainsi que s'est fait le monde?
Dimanche 20. — Monté au Père-Lachaise. Les feuilles s'en vont et les morts viennent. La terre les reprend dans son sein maternel. Sous le brouillard qui s'abaisse, le cimetière se remplit de silence. Les oiseaux qui nichent l'été sous les tombes, je pense au rossignol, sont partis depuis longtemps. Les dernières roses du Bengale, saisies parle froid de la nuit, s'effeuillent. Tout s'assoupit. « Dormez, dormez, chers morts! Laissez-nous les peines et le fardeau de la vie. Dormez dans la paix. »
Mercredi 14 décembre. — La santé de M"'*' Hortense commence à me donner de l'inquiétude. Elle a dû renoncer à ses habitudes matinales. Il lui a fallu céder à M"" Rousseau une part de la surveillance qu'elle avait tenu à exercer seule jusqu'ici. A part la perte matérielle, je ne pense jamais sans effroi à ce que nous deviendrions, mon
père et moi, si la mort nous la prenait. Son activité a beau se ralentir, elle ne remplit pas moins la maison. Amie, mère, providence, voilà ce que Dieu m'a donné en elle. Qu'il me garde donc ce trésor î
Jeudi 2b. — M. Henri Nicolle m'a fait appeler. Il voulait savoir comment je prenais ma suppléance. « Très bien », ai-je répondu brièvement. Sa douceur composée m'a semblé repoussante. Son antichambre était curieuse à voir, par la variété des fio^ures toutes sérieuses et diversement occupées de leurs pensées. En sortant de ma courte audience, je me suis félicité de n'être pas né ambitieux.
1" février. — Gibbon S Deslandes % Dugald- Stewart^, de Gérando\ voilà ma pâture philosophique pour la fin de l'hiver. Mais pour tenir l'esprit en santé, j'ai éprouvé, bien souvent déjà, qu'il faut varier ses lectures comme on le fait pour ses aliments. On passe des uns aux autres, — parce sage régime, avant d'en avoir perdu la saveur et l'envie. Nos lectures doivent donc être alternées. 11 faut qu'elles soient tantôt un travail, tantôt une récréation. En ce moment, pour me récréer, je lis AValter Scott, auquel je prend beaucoup de plaisir: mais pour ses descriptions seulement, car je n'ai jamais compris le roman historique. Outre qu'on ne sait jamais où finit la fiction et où commence le réel, on y perd le goût de l'histoire vraie
1. Gibbon : Histoire de la décadence de Vempire romain. "I. Deslandes : Histoire de la philosophie. 5. Dugald-Stewart : Histoire des sciences métaphysiques, morales et politiques.