‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 63 sur 72 · Belle pensée de Poinsot · texte numérisé non relu

Belle pensée de Poinsot

première rencontre, en gamin comme lui, en camarade, pour ainsi dire en homme, sans aucun ménagement. IJeaucoup né voudraient pas être traitées autrement, dira-t-on. Celles qui sentent ainsi, — cetle fâcheuse erreur de la nature peut se rencontrer, — n'en sont pas moins femmes, au sens littéral et tragique du mot. Il faut donc les traiter comme telles.

Revenons à mon jeune homme. Que gagnet-il pour l'avenir à cette déplorable habitude de sans-gêne? Il y gagne, — et ce sera votre punition. Madame, — de ne pas savoir, près d'une femme honnête, ni se tenir, ni lui parler. Il n'y a plus entre eux de langue commune. Qu'il se marie et soit obligé de se contraindre, je le vois bientôt bâiller d'ennui, ne chercher qu'un prétexte pour rompre le tête-à-tête, prendre son chapeau et partir. Le plus triste et le pis, c'est que plus tard, il ne saura pas même comment on respecte dans une femme la mère de ses enfants.

15 mars, — Poret me réclame les cahiers de Laromiguière, dont l'École a besoin. En les lisant, j'ai été charmé, mais c'est comme dans un beau repas où l'on vous offre d'abord les pâtisseries. L'estomac proteste, et les yeux cherchent sur la table la pièce de résistance qui donnera, avant les douceurs, Taliment solide et nourrissant.

Mon ours me conte que son père dit lui avoir trouvé une riche héritière; cent mille francs de dot! Nous avons bien ri. Puis, nous avons raisonné sur ce grave sujet : le mariage. Pour mon compte, je ne comprends que deux femmes : celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être môme à ses tiavaux: ou bien, la modeste ménagère qui, le jour, gouverne sans bruit son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau qu'elle endort au doux ronflement de son rouet.

50 mai's. — Rien de plus énervant qu'une suppléance où il faut toujours avoir affaire à de nouveaux élèves. A chaque instant M. Basset (le proviseur) m'appelle pour une classe différente. L'un est à la campagne, l'autre est malade. Celui-là se marie, quand ce n'est pas sa femme qu'il enterre.

Les méchants élèves profilent de ces changements pour se livrer à des manifestations bruyantes.

J'ai dû prier le censeur d'assister une fois» invisible, à la classe pour qu'il vît bien par luimême, qu'avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de se rendre maître de ces cancres, autrement que par une répression sévère. Ce soir, toute la classe a été mise par lui en retenue; ainsi les bons payent pour les coupables. Rien n'endurcit plus le cœur.

10 mai. — Grande tristesse dans la maison depuis huit jours. Les infirmités de l'âge avancé et la maladie ont élu chez nous domicile. M"'^ Ilortcnse décline rapidement.

Sa vieille pensionnaire et celle de M'^^ Rousseau arrivent à un état d'inconscience fort douloureux à voir. Ce sont des âmes qui se déforment, dont les rares réveils, ne sont plus que les derniers battements d'ailes de la pensée, les dernières lueurs d'une intelligence qui s'éteint. Que Dieu nous garde de mourir trop vieux!

11 serait plus sage, dans l'état dé santé où est M'"^ Hortense, de les rendre à leurs familles. Chacun y pense et personne n'a le courage de le faire. On peut prédire, qu'elles ne nous quitteraient que pour tomber dans des mains mercenaires.

Et je vois encore à l'œuvre, les gardiennes des folles de la pension Duchemin. Celles-ci ne sont qu'idiotes et plus faciles à soigner; mais elles sont, en un sens, plus gênantes. Soyons donc humains ; ayons pour elles la pitié qu'on a pour l'enfant. Malgré l'embarras qu'elles donnent à ces dames, et le dérangement quotidien que j'en éprouve, je suis le premier à leur conseiller de les garder jusqu'au bout.

Juin 4. — La brutalité est une laideur chez la

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femme; chez la mère, c'est une monstruosité. Ce matin, en allant au collège, j'en voyais une dans le fond d'une cour qui remettait en ordre son enfant qu'avait arrêté un besoin de nature. Cette femme très violente, de mauvaise figure, l'avait fait sans dans doute d'abord rudement, car le pauvre petit, âgé de quatre ans à peine, s'était mis à pleurer. De là, nouvelles violences. Il ne pouvait se taire. A chaque coup, des pleurs éloquents qui disaient de manière intelligible : « Ah! si toi, toimême, tu me bats I . . . que deviendrai-je ? » Rien de plus pathétique. Un désespoir, court sans doute à cet âge, mais si profond!... Je me sentais mordu aux entrailles. C'était comme si moi, j'eusse été la vraie mère. En réalité, rien ne m'émeut plus que les faibles, les enfants, les vieillards et aussi les animaux, — ces muets de la création!

Aujourd'hui, en quittant le collège, j'ai voulu revoir l'impasse Saint-Louis où je menais paitre la chèvre blanche qui nourrissait ma mère dans les derniers temps de sa vie. Je suis passé devant ^'otre-Dame et j'ai fait cette réllexion, que le clergé de l'église métropolitaine était peu populaire au moyen âge. si l'on en juge par le nom que le peuple donnait au terrain légèrement élevé qui

forma de bonne Iieure un jardin derrière l'église : la Motte aux papelards.

Juin M. — On vient d'arrêter le programme de philosophie à Ste-Barbe. Rouillet' me l'a fait tenir en me prévenant que Boupon? voulait y faire insérer, à propos des témoignages humains, une proposition qui établirait explicitement, l'autorité de \di révélation. M. INicollequi, sans doute, ne veut pas que de si grandes questions soient livrées à la méditation des imberbes, a eu le bon esprit de s'y opposer. 11 a rejeté aussi une question relative au contrat social.

J'entends souvent dire autour de moi : Place aux jeunes! La plupart de mes camarades se persuadent, trop aisément, que si telle individualité brillante disparaissait, ce serait leur tour de sélancer dans la carrière. Il y a des impatiences qui sont louables; elles poussent l'homme à vouloir. Mais ce ne sont pas les anciens qui nous gênent. Il nous tendraient plutôt une main secourable. Et que serions-nous sans eux?... Notre vrai père est bien moins celui qui nous a engendré selon la chair, que le maître patient qui a mis notre cer-

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