‹ Mon journalChapitre 13 sur 80 · Fin de la Femme pauvre · texte numérisé non relu

Fin de la Femme pauvre

— Vous devez être bien malheureuse, ma pauvre femme, lui disait un prêtre qui l'avait vue tout en larmes devant le Saint Sacrement exposé et qui, par chance, était un vrai prêtre.

— Je suis parfaitement heureuse, répondit-elle. On n'entre pas dans le Paradis demain, ni après-demain, ni dans dix ans, on y entre aujourd'hui, quand on est pauvre et crucifié.

— Hodie mecam eris in Paradiso, murmura le prêtre qui s'en alla, bouleversé d'amour.

On me dit que cet endroit est irrésistible. A la condition d'être chrétien, j'imagine, et d'avoir besoin du Paradis.

3. — Visite d'Otto Friedrichs à qui plaît l'idée d'un livre de moi sur Naundorff. Il promet de chercher immédiatement les fonds.

9. — Naissance de Madeleine, ma seconde fille. L'Homme étant immortel, chaque naissance est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieu, sur le Paradis, sur l'Enfer, sur l'Irrévocable, sur l'Irréparable, sur l'Absolu... Je me suis amusé à constater que notre petite Madeleine est née à neuf heures et demie du matin, sous l'influence directe de Saturne et au déclin de Jupiter. Que ces démons soient éternellement confondus !

10. — A Henri Provins, auteur du Dernier Roi légitime de France, deux volumes qu'il vient de m'envoyer avec une lettre d'encouragement :

Monsieur, j'ai reçu ce matin, en même temps que vos lignes si obligeantes, les deux volumes que vous avez bien voulu m'envoyer. Notre ami Friedrichs m'avait informé hier de votre adhésion généreuse à notre projet. Dieu fasse qu'il se réalise. Il y a plus de dix ans que j'y songe.

Il est temps de parler aux âmes. Jusqu'à ce jour, il me semble qu'on ne s'est adressé qu'aux intelligences et la cause de Louis XVII est désormais suffisamment instruite. 11 faut maintenant qu'un artiste indépendant et fort fasse entrer dans les cœurs cette vision de

magnificence morale et de douleur. Je ne sais rien de plus grand dans ce siècle ni dans aucun siècle.

J'ai osé rêver d'être cet artiste, cet écrivain. \ expressions me prouvent que voua ne me jugez pas trop téméraire. Vous savez peut-être que ma situation d'écrivain est 'parfaitement unique...

Ici un historique exact, mais trop servi.) ... J'ai eu le salaire que je pouvais attendre. On m'a calomnié tant qu'on a pu, on m'a l'ait endurer la plus dure misère. Enfin on a assassiné deux de mes enfants... Cependant on n'a pas pu me démolir et le livre qui va paraître fera bien voir que je suis vivant. Si j'avais voulu faire de la prostitution comme tant d'autres, je serais riche, c'est bien certain, et je n'aurais pas besoin qu'on me vînt en aide. 11 est vrai que je ne songerais guère à Louis XVII, qui fut un mendiant sublime.

11. — Baptême de notre petite Madeleine. Parrain et marraine, deux agonisants. La marraine a été enterrée deux ans plus tard. Le parrain, Henry de Groux, n'a pas été enterré. Une nuit d'été de 1900, il égorgea sa pauvre àme qui se traînait à ses pieds en sanglotant ; mais lui-même parait vivre encore. J'écris ceci le 15 septembre 1903. j

13. — Enquête du Spectateur catholique d'Anvers. Au directeur :

Monsieur, puisque je suis à vos yeux un « penseur européen » et que vous m'accablez de l'honneur d'une consultation, voici, en aussi peu de mots que possible, ma réponse à vos trois questions :

I. Les Nations chrétiennes sont-elles solidaires les unes des autres ?

— Assurément et incontestablement. Elles sont solidaires du même crétinisme, du même goujatisme, de la même lâcheté, de la même férocité, de la même avarice, de la même bicyclette et de la même ignominie.

II. Les intérêts de la civilisation chrétienne peuventils être sacrifiés au souci de maintenir la paix à tout prix ?

— La question ainsi posée est absolument inintelligible. Mais peu importe. Je suis, avant tout, pour la barbarie chrétienne.

III. Y a-t-il deux morales, une morale de l'individu et une morale de l'Etat ?

— Il n'y en a plus aucune.

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