‹ Mon journalChapitre 18 sur 80 · A Octave Mirbeau · texte numérisé non relu

A Octave Mirbeau

Un de mes amis, le capitaine Bigand-Kaire, m'apprend que vous voulez bien parler de mon nouveau livre, La Femme pauvre, en plein Journal. Il ne pouvait me donner une nouvelle plus agréable, et je pense que toute expression de gratitude vous semblerait un peu banale.

Vivant à l'écart, plein de mépris pour le monde et n'ayant rien épousé de lui, j'ai eu l'honneur longuement, profondément savouré de l'hostilité universelle. Quoi de plus juste?

Il eût été révoltant qu'une pareille façon ne me valût pas le renom d'un raté, d'une crapule, d'un assassin disponible, d'un lâche, d'un sodomite, enfin et surtout d'un mendiant immonde, puisque je suis pauvre. J'ai donc vécu sur cette légende, mal, il est vrai.

Un jour, il y a trois ans, quelques chevaliers de

l'éoritoire réussirent à me faire perdre la situation qui était mon unique ressource. Deux de mes enfants en sont morts. Ce compte sera réglé, — non par ma plume.

Je vous envoie, en même temps que cette lettre, un exemplaire de mon livre et un doux pamphlet qui vous amusera peut-être. Vous comprendrez que l'auteur de ces choses et de plusieurs autres du même genre ne peut pas être de ceux qui demandent des articles aux confrères. Il a fallu, certes! que Bigand prît cela sur lui! 11 a réussi chez vous, Dieu soit loué! Vous paraissez aimer la Justice pour laquelle je meurs depuis dix ans. L'occasion n'est pas banale et vous ne chercherez pas en vain le cœur du réprouvé quand vous chercherez son cœur.

Une page au moins de la Femme pauvre fut écrite pour vous. C'est la page 311-12, quand je raconte mes propres funérailles sous le pseudonyme autobiographique et presque célèbre de Caïn Marchenoir. Oui, à cet endroit-là, j'ai pensé à vous, Mirbeau, avec un peu d'amertume, je le confesse, mais non pas, peut-être, sans espérance, j'ose l'avouer...

Juin

2. — - Arrivée d'Henry de Groux avec sa femme et sa petite fille. Hospitalité à cette famille.

3. — Rencontré Rosny sur la plate-forme d'un tramway. Re'cent chevalier de la Légion et imbécile peu caché dans le prépuce d'un membre de l'Académie Goncourt, il se montre, je ne sais pourquoi, très-insolent, très-goujat. J'ai pu désarmer de Groux qui mourait d'envie de le gifler. A quoi bon? Il y a deux Rosny, dont l'un n'a jamais été vu par personne. On ne sait qui est le décoré, qui est le membre, qui est le giflable. On ne sait pas quelle sale affaire on pourrait se mettre sur les bras.

7. — La présence des de Groux dans la maison rend notre vie très-difficile.

9. — Carte de Lngné-Poé, à qui j'ai envoyé la Femme pauvre. Il me demande pour son théâtre une pièce — à moi !

13. — Le Journal publie une fort belle chronique de Mirbeau sur la Femme pauvre ; mais à qui imputer l'insertion de cet article — qui eût pu m'être si profitable — le seul jour peut-être de toute Tannée où les Parisiens ne lisent même pas leurs journaux, c'est-à-dire le jour du Grand Prix?

A Octave Mirbeau :

Monsieur, je viens de lire voire généreux article et je ne veux pas attendre une heure pour vous remercier.

MON rOURNAl

«il

La pag* ;>l 1 ,,st .n"l< >rit uscim ni démentie. \ oua r< cier! hélas ! comment le pourrai 8-je sans suit tempérament est trop analogue au mien pour que

entiez pas ce que votre vaillance a du me faire éprouver.

êtes le premier. Cela dit tout. J'ignore ce que vous avez risqué pour moi, car il n'y a pas de feuille plus hostile à Léon Bloy que le Journal, et tous les Xau de la boutique ont dû frémir... J'admire que vous ayez pu vous arranger démon Absolu chrétien. Car enfin l'auteur de vos livres est séparé de moi par plusieurs abîmes. On a beaucoup parlé démon orgueil parce que je suis un solitaire. Et comment pourrais-je ne pas être un solitaire"?

Vous avez très-bien vu, du moins, que je ne suis pas de ce siècle, et je n'aurais pu le dire mieux. Ah! certes, non, je n'en suis pas ! Je suis entré dans la vie littéraire à trente-huit ans, après une jeunesse effrayante et à la suite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipité d'une existence exclusivement contemplative. J'y suis entré comme un élu disgracié entrerait dans un enfer de boue et de ténèbres, flagellé par le Chérubin d'une nécessité implacable, Angélus Lo?nini coarctans eum. A la vue de mes hideux compagnons nouveaux, l'horreur m'est sortie par tous les pores. Comment se pourrait-il que mes tentatives littéraires eussent été autre chose que des sanglots ou des hurlements0

Il est possible que ma situation, uniformément épouvantable depuis treize ans, soit modifiée par votre ar-

ticle. Mais combien il aura fallu souffrir! Enfin tout sera dit par moi dans le Mendiant ingrat, journal de quatre années de ma vie que va publier un éditeur belge, aucun trafiquant de papier sale n'ayant osé, à Paris, se charger d'un livre aussi dangereux. « Chaque chien aura son jour », dit le proverbe...

15. — Premier effet agréable de l'article de Mirbeau. Edmond Lepelletiery répond dans YÉcho de Paris, sans éloquence, mais avec un rare discernement. Il informe son public [qui sera, un jour, le public de François Coppée,] que je suis un « crapaud visqueux et répugnant», un « drôle », un « être vil et plat », un « aliéné à la fois ridicule et méchant», un « pleutre », un « polisson », un « poltron », un « vomisseur d'injures », un « scribe de choses immondes ». Rien de trèsinventé dans tout ça. Il y a quinze ans que ces choses s'impriment partout. Mais, chez Edmond, c'est si candide et il y a une telle dépense de bonne foi! Exemple : « Sa pauvreté, d'ailleurs, n'est que relative. (La pauvreté de Léon Bloy, bien entendu.) Il habite la villa d'une dame mûre et généreuse, là-bas, à Montrouge ». J'ai failli en pleurer d'attendrissement.

Ma réponse immédiate : « Mon cher Edmond, grand 'merci pour cette chaleureuse réclame ! »

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Il a l'air aussi d'offrir à Mirbeau le choix entre la jean-foutrerie el l«i crétinisme pour avoir parlé de moi comme il l'a fait, allant même jusqu'à le menacer d'un combat.

Occasion pour Mirbeau d'offrir en retour à ce paladin quelques coups de pied au derrière en notifiant qu'il lui est vraiment impossible de croiser ce qu'on est convenu d'appeler le fer avec un adversaire dédaigné par Léon Bloy. Mais il faudrait que Mirbeau fût mon ami ou, du moins, un magnifique. Ce serait trop demander.

16. — Un ancien ami, congédié pour avoir entrepris quelques saletés sur une jeune fille qui nous est confiée, se venge par une lettre où je suis traité de Judas (???)

20. — De Groux déjeunant chez nous avec le capitaine Bigand-Kaire, dédicataire de la Femme pauvre, fait d'incroyables et vains efforts pour l'entraîner au carnage de Lepelletier. Pourquoi détruire cet insecte profitable?

23. — Article filial de Séverine sur Jules Vallès, à propos de mon livre. — « Un rude écrivain, tout de même! — Oui, père. »

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