‹ Mon journalChapitre 19 sur 80 · A Séverine · texte numérisé non relu

A Séverine

Madame, votre article est assurément ce que j'aurais pu ambitionner de plus flatteur, puisque vous avouez ne l'avoir écrit que sous la griffe et la dent du plus impérieux besoin de justice. Avoir pu vaincre en vous le ressentiment d'une « blessure atroce » (quoique bien involontaire) jusqu'au point de vous faire éprouver pour moi «quelque chose de fraternel», certesT voilà une victoire qui n'est pas banale.

La chose la plus facile du monde, c'est d'être injuste. Quoi de plus simple cependant que de se demander si un homme qui risque ce que j'ai risqué et qui sacrifie ce que j'ai sacrifié, n'obéit pas, fût-ce en aveugle, à une consigne, à un ordre absolu de sa conscience, non moins impérieux que le sentiment supérieur auquel vous avez noblement cédé? Cela paraît, en effet, trèssimple et d'une équité rudimentaire. Mais, en ce qui me concerne, peu de gens s'en sont avisés. Les âmescontemporaines pendent assez bas, croyons-nous, Madame, et le choix libre d'une existence épouvantable est une sorte d'idée gothique et lointaine qui n'obtient pas très-facilement audience.

Il vous sera compté, Séverine, de n'avoir vu en moi, malgré tout, ni un sot ni une âme vile, et d'avoir eu la vaillance de le dire. Cela vous sera grandement compté par Quelqu'un qui n'est pas les hommes, en vérité.

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