A mon éditeur belge
Cher monsieur Deman, j'ai reçu hier matin, le doubla demandé des épreuves, et votre lettre m'annoncant l'envoi d'un pauvre mandat de dix francs que j'attendsencore.
ïl est cruel de me faire tant languir pour une si faible somme, alors que, n'ayant pas même le nécessaire pour les miens, je suis forcé, néanmoins, de supporter des frais de poste qui vont se multiplier.
Comme il faut en finir arec ces premières épreuves du Mendiant ingrat, je vais, cet après-midi, battre le pavé de Paris, en vue de trouver lés centimes nécessaires à l'affranchissement de la présente lettre, à T affranchissement et à la recommandation du paquet T sans parler de ce qu'il faudra, en même temps, que je-
déniche pour qu'on puisse subsister, un jour de plus, dans mon lamentable gîte.
Je vous assure, mon cher monsieur Deman, qu'il est quelquefois singulièrement doux, quand on est un artiste pauvre, de se dire qu'on n'est pas un immortel.
4. — Lecture des Mémoires de Marbot. Il faut croire que j'ai Napoléon dans le sang. Tout livre se référant à la gloire de ce Prodigieux me fait pantelant, haletant, presque sanglotant, comme si Dieu passait.
14. — Avantage de la laideur sur la beauté. La beauté finit et la laideur ne finit pas.
16. — Résolution de ne plus fumer. J'offre pour rame d'un mort cette habitude, cette passion de trente-cinq ans.
[Je ne crois pas qu'on puisse accomplir une pénitence plus dure. Cet immense effort m'a vieilli. Après six ans, j'en souffre encore. Je suis toujours fumeur et même fumeur passionné ; seulement je n'ai pas fumé une cigarette depuis plus de deux mille jours. Décembre 1903.]
18. — Abjuration, à Saint-Pierre du Petit Montrouge, d'un jeune peintre calviniste qui se dit
converti par moi. Idiot de naissance, j'avais pensé qu'une telle cérémonie pouvait enflammer des prêtres. Mais l'abjuration étant gratuite comme le baptême, tous ceux de La paroisse ont eu autre chose à l'aire, à l'exception "l'un seul, très-pauvre et très-humble, qui a dû subir, le lendemain, des reproches outrageants pour avoir allumé une demi-douzaine de bougies sans permission. Jésus meurt pour la seconde fois, non plus sur la Croix, mais au seuil de son Eglise, asphyxié par le dégoût.
20. — Une jeune Danoise luthérienne vivant chez nous depuis dix-huit mois, demande à son tour le catholicisme. Ce sera la cinquième abjuration obtenue chez moi depuis 90, époque de mon mariage. C'est pour cela, sans doute, que je ne meurs pas.
Janvier
1er. — Pas une lettre, pas un ami, pas un sou. L'exercice de la liberté consiste à se dépouiller de sa volonté propre.
2. — On meurt de tristesse et de misère. Supplice d'entendre notre petite Véronique qui souffre et qui pleure...
Je charge un bonhomme de prêtre qui m'aime daller trouver l'abbé Olmer, curé de Saint-Laurent, à Paris, et de le solliciter pour moi. Cet Olmer, Juif de naissance et ravi par surprise, diton, à la Synagogue dès sa tendre enfance, dispose paraît-il, de sommes considérables, ayant apporté dans la paroissiale boutique le génie des affaires qu'il tient de sa race.
— Pourquoi, ai-je dit à mon ambassadeur, l'homme qui trouve si facilement des millions pour telle ou telle œuvre, ne trouverait-il pas les quelques milliers de francs indispensables pour assurer un peu de sécurité matérielle à l'un des
rarissimes écrivains que possède encore Y Église? Telle est la question que je soumets à votre jugement et à votre cœur, en supposant que vous ayez quelques moyens d'agir utilement sur ce curé tout en or.
7. — J'apprends indirectement la mort du nonagénaire Roselly de Lorgues, postulateur de la cause de Christophe Colomb auprès de la simoniaque Congrégation des Rites. J'ai fait pour ce défunt d'énormes et difficiles travaux restés sans salaire. Il laisse, dit-on, sa fortune à un filleul imbécile et méprisé de lui, mais déjà riche, ce qui est sans réplique. On ne doit jamais rien laisser aux pauvres. Je croyais avoir enterré depuis longtemps ce vieillard.