A MmP H., à Bruxelles
Je vois avec un peu de peine que vous me supposez tout autre que je ne suis. Le Mendiant que vous lisez aurait dû pourtant vous mettre eu garde contre la légende si accréditée d*un Léon Bloy très-farouche, et vous auriez pu vous dire qu'avec un peu de simplicité et de bonté, il est, en effet. bien facile de me parler ou de
m'écrire amicalement. Au surplus, ne venez-vous pas de le faire ? Persuadez-vous, chère Madame, que je suis exactement, strictement, un chrétien pauvre et humilié, rien de plus. Il a plu à Dieu de m'affubler de littérature et d'art, à tel point qu'il m'a fallu devenir presque un vieillard pour que je reconnusse mon âme triste sous ce travestissement...
Ah ! je sais bien que vous ne me croirez pas. Vous penserez que cela encore c'est de la littérature. Que faire, pourtant ? Je vous jure que, quand on me parle de mes dons d'écrivain ou que j'en parle moi-même aux autres, je ne comprends absolument pas. Il m'est arrivé de relire certaines pages de mes livres et d'être écrasé par le sentiment de l'épouvantable supériorité sur moi de celui qui avait écrit ces pages.
J'ai essayé d'expliquer ce cas au chapitre trentehuitième du Désespéré, chapitre qui est un des plus terribles cris d'agonie que le siècle ait entendus. On veut à toute force que je sois un très-grand et trèshaut artiste, dont la principale affaire est d'agiter l'àme de ses contemporains, alors que je suis bonnement un pauvre homme qui cherche son Dieu, en l'appelant avec des sanglots par tous les chemins. J'ai écrit cela de bien des façons et personne n'a voulu me croire...
Je viens à la chose que vous me faites l'honneur de me demander. C'est bien, en effet, de l'abbé T. de M. qu'il est question à la page 279 et suivantes du Mendiant, et c'est bien à son frère habitant la Meuse que la lettre fut adressée. Ce frère, étranger à la littérature,
comme la plupart des gens honorables, ignore probablement la publication de cette lettre à laquelle il n'a jamais répondu. Plus d'une fois, j'avais été tenté de l'en instruire, au risque de m'exposer au soupçon de chantage. Car le monde religieux très-spécial auquel appartient le personnage, le monde de la Croix et du Pch'i'i',1, est si bas qu'il faut toujours s'attendre aux plus viles interprétations. Je peux assurer, en conscience, ([lie mon cher ami l'abbé en mourait littéralement de honte et de douleur.
Je sais que M. de M. a reçu ma lettre. Non content de la recommander, j'avais eu la précaution d'exiger un récépissé de la poste. En la publiant, il m'eût été facile de désigner cet homme plus clairement, mais il me répugnait de déshonorer le nom d'un prêtre que j'avais aimé et j'eusse été bien sot de fournir des armes contre moi.
Cependant M. de M. est un vieillard, à la veille peutêtre de mourir. Ne pensez-vous pas, Madame, qu'il serait équitable de lui redire qu'il y a un chrétien qui l'accuse tous les jours devant Dieu ?
Vous savez ce que je lui reproche, maisvous ne pouvez savoir avec quelle véhémence. Dites-vous seulement que toutes les tortures que raconte le Mendiant lui sont imputées rigoureusement et que tout ce qui reste encore à avaler de ce calice d'épouvantes et d'atrocités lui sera imputé de même. Songez aussi que c'est terrible, vraiment, de se présenter au seuil de l'éternité chargé des malédictions d'un pauvre, mais surtout d'un pauvre qu'on a empêché cVobéir à Dieu.