‹ Mon journalChapitre 38 sur 80 · A un ami [qui semble avoir disparu pour toujours · texte numérisé non relu

A un ami [qui semble avoir disparu pour toujours

... J'ai beau chercher, je ne vois pas en quoi ni comment j'aurais pu vous offenser... Vous m'aviez tellement donné le droit de vous parler avec une entière confiance! Vos lettres, qui étaient venues me trouver dans ma solitude, avaient, nécessairement, à mes yeux un tel caractère providentiel ! Vous allâtes jusqu'à m'écrire que vous espériez être pour moi « l'Ami qui viendra sans être attendu », le mystérieux ami à qui j'avais dédié le dernier chapitre des Histoires désobligeantes et dont j'espérais, en effet, la venue depuis tant d'années. Quelle parole à un artiste pauvre, abandonné et quasi désespéré ! Quelle espérance à un homme qui agonise!...

Septembre

1er. — Lettre d'un Belge qui me nomme « Elie » et qui désire mon « manteau ». En attendant cet héritage, il me demande ma « béiiédiction » et sollicite de moi un « bref » l'autorisant à entrer à T « École des Prophètes ». Message très-long et daté de la fête de saint Fiacre.

il. — A Mme H., à Bruxelles :

C'est vrai, chère Madame, que j'ai attendu avec

impatience une nouvelle lettre de vous. C'est tellement le rôle des malheureux d'attendre -ans cesse et d'espérer quand même! J'avais cru plus directe et moins compliquée la .0 dont je vous chargeais avec tant d'audace. Je me suis trompé, pardonnez-moi.

Cependant je ne crois pas et je n'ai pas cru précisément à une restitution. Sans doute, Dieu peut la vouloir, cette restitution, après dix-neuf ans — restitution (jui délivrerait en une manière l'âme de ce mauvais homme sans réparer les maux effroyables que son infidélité a causés. Mais il faudrait que Dieu la voulût bien, et ce ne serait pas le moindre miracle de sa Toute-Puissance.

Je pense que les catholiques de l'espèce de M. de M. sont les pharisiens les plus invincibles qu'il y ait jamais eu et je n'oserais affirmer que les prodiges même du Pentateuque, tels que le changement des eaux en sangr pourraient produire en eux d'autres effets que de leur endurcirle cœur, comme aux Egyptiens. Irréprochables, peut-être, quant aux pratiques extérieures et méprisant comme surérogatoires les grands préceptes évangéliques, ils croupissent en lisant la Croix et le Pèlerin dans une sécurité inexpugnable. L'injustice la plus énorme, si elle a pu se passer sans éclat, surtout si elle est ancienne, leur paraît simplement l'effet d'une prudence de père de famille, et si quelque imperfection a pu s'y mêler, conséquence, hélas ! de l'universelle fragilité des hommes, tout n'est-il pas surabondamment réparé depuis tant d'années par leur édifiante vie ?

Les misérables ne savent pas que cette injustice, à laquelle il est impossible de toucher, est devenue « la pupille même de leur œil », et on les ferait mourir d'étonnement si on leur disait qu'ils en sont venus à un état si diabolique, si mortel, qu'il équivaut à l'exécration de l'innocence. Je vous dis, Madame, que cette dérision de l'Évangile est une chose qui n'a pas de nom et qu'il m'est impossible de me représenter autrement la plénière iniquité qui doit soûler de fureur toutes les puissances des Cieux, à la fin des fins...

Essayer de faire entrevoir à M. de M. son danger... voilà, Madame, toute la mission que j'offre à qui voudra s'en charger. Rien de plus. Dieu et la conscience de ce moribond feraient le reste, s'il y a un reste — ce qui est furieusement incertain avec un catholique de l'école du P. Picard et du P. Bailly.

N'enviez personne. Les Histoires désobligeantes n'ont pas de « clef ». Plusieurs, il est vrai, sont des récits exacts, mais sans allusion à aucune personnalité fameuse. Presque toujours il s'agit de petits bourgeois dont j'ai fait ce que j'ai voulu. Mais, en général, je veux dire la vérité à mon temps d'une manière plus ou moins enveloppée. Telle de ces allégories, Tout ce que tu voudras ou la Fin de don Juan, par exemple, se rapporte à l'histoire horrible de nos mœurs, et d'autres, la Taie d'argent, On n'est pas parfait, etc., sont un raccourci caricatural de notre histoire intellectuelle. J'ai dit ce que je pouvais, page 200, du Mendiant ingrat.

m<>\ JOURNAL I 19

I?. — Relu avec enthousiasme la vie d'Anne- Catherine Emmerich par le P. Schmœger, Conçu le projet d'un livre sur cette visionnaire envisagée comme l'un des plus grands hommes du

siècle.

17. — Nouvelle lettre du Belge déjà dit. 11 m'offre la dédicace prodigieuse d'un volume de vers que je ne connais pas et que je ne désire pas connaître : « Voci Miserorum Clamanti In Desertis, Leoni Sotitudinum, Ultionuin Dei Verba Rugienti, Pcr lngrata Pravi Sceculi Silentia Mirabiliter... »

Réponse immédiate pour décourager cet homme effrayant.

20. — Le vieux peintre Gérôme, qui me fut autrefois bienfaisant, parait avoir subi je ne sais quelle influence hostile. Un ami le sollicitant aujourd'hui pour moi a été rebuté sans douceur. Ce peintre millionnaire ne s'explique pas que je ne puisse pas gagner ma vie. — Il doit y avoir quelque chose, dit-il.

Il se pourrait, en effet, qu'il y eût quelque chose. En 85, Paul Bourget ne me conseillait-il pas, un peu avant que je commençasse le Désespéré, de chercher un emploi d'expéditionnaire. L'eunuque des dames n'a pas tardé à savoir que

j'avais choisi un bureau d'ingratitude. À cette époque lointaine, il y avait déjà quelque chose, mais non pas dans cette culotte.

21. — Les menaces deviennent si terribles que nous pensons sérieusement à fuir en Danemark. Pour ce cas extrême, nous savons où prendre l'argent du voyage. Là-bas, nous donnerions des leçons pour vivre.

De Groux vient nous voir. Le malheureux est complètement possédé de cette affaire Dreyfus et semble voué à la mort.

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