A un jeune jésuite
Mon cher Paul. Je viens de lire, avec toute l'attention dont peut être capable un homme livré à la torture, les quatre pages où vous me parlez à peu près exclusive-
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ment de vous. Je n'ai point d'amertume et je peux, aujourd'hui même, vous répondre sans amertume.
Vous avez fait comme tant d'autres, simplement. Ayant trouvé votre voie, ayant obtenu, dès l'âge de vingt ans, « le bonheur et le calme » dont vous me parlez, il était naturel que vous oubliassiez l'instrument, d'ailleurs misérable et douloureux, dont Dieu s'était servi pour vous attirer à lui. Que son Nom soit sanctifié. Tout ce qui arrive est parfaitement adorable. Si vous avez quelque injustice à vous reprocher à notre égard, un autre Juge que moi vous le dira très-certainement, un peu plus tard.
Vous êtes aujourd'hui si loin de moi de toutes manières, mon cher enfant, que ma fort cruelle histoire ne pourrait guère vous intéresser. Il serait, sans doute, peu profitable à votre avancement spirituel, de savoir, par exemple, que j'ai laissé des lambeaux de mon cœur en divers cimetières et que la Main redoutable s'est appesantie rudement sur le pauvre homme qui vous porta dans ses bras.
Ma situation actuelle ne mérite pas davantage d'occuper votre àme. Je suis venu ici, dans le monde luthérien, encouragé par plusieurs abjurations qu'il avait plu à Notre-Seigneur d'opérer ostensiblement par moi. Or voilà que, dès le début, je suis arrêté, et quej'échoue dans un désert, avec ma femme et mes deux petites filles, sans aucune ressource, menacé de tous les malheurs. Que le Sauveur Jésus soit béni dans tous les mondes et dans tous les siècles !
Une fois de plus, je suis déçu par les hommes, et de quelle façon hideuse! Magnificat! J'ai passé trop d'années de ma vie à compter sur des gens qui me promettaient beaucoup et ne tenaient jamais rien, vous le savez, Paul. C'est fort bien fait que ceux qui regardent les hommes et non pas Dieu soient traités avec rigueur.
i. — Lettre de notre bonne convertie envoyant une somme prêtée pour nous par le Mont-de-Piété de Copenhague, car nous en sommes là au bout de trois semaines. Or la lettre de cette fille ne contient que la reconnaissance sans l'argent qu'elle a oublié d'y mettre ou qu'un employé de la poste a volé, ce qui arrive, dit-on, quelquefois. Il faudrait alors admirer l'acharnement de notre mauvaise fortune. L'argent vient quelques heures plus tard. Faible somme qui ne nous rendra pas nos meubles.
Visite à un vieux pharisien, autrefois pasteur, à qui je déclare assez niaisement qu'il n'y a rien pour moi en dehors de l'Obéissance et de l'Autorité, — mots qui ne signifient absolument rien dans le monde protestant.
5. — Voyage pour la messe et manqué le train de retour. Grande tristesse de me voir dans cette petite ville morne, privé de tout moyen de manger
les heures. Avant de retourner à notre église où il gèle, je vais conter ma peine au curé Storp, — il se nomme Clément Storp, — qui m'invite à déjeuner. Conversation pénible avec cet Allemand peu doué dont je suis forcé d'achever toutes les phrases et dont les idées ressemblent à ces vaches dolentes et vautrées qu'il faut faire lever à coups de bâton quand on veut les traire. On parle des protestants et je l'étonné facilement de ma violence. Le pauvre bonhomme est habitué depuis longtemps aux ménagements et aux contacts. Il me raconte des moitiés de conversion, des pasteurs qu'il a connus adhérant à quelques points essentiels et rejetant le reste, sans cesser d'être, dit-il, in bona fide. J'y consens, mais quelle indigence de la raison ! Quelle inaptitude à recevoir les idées absolues ! Dépression intellectuelle d'un peuple qui a trois siècles et demi de protestantisme. Voyagé avec des paysans qui chantent des hymnes en fumant des pipes.
6. — Le personnage délégué par les démons pour me torturer depuis environ trois mois ne se démasque pas encore. Il veut que j'aie confiance en lui et me le demande par dépêche.