Mon curé me demande des leçons de français
Un inconnu qui me prodigue des louanges m'écrit qu'informé de ma misère, il a pris sur lui d'implorer pour moi Péladan ! Oui, Josephin Péladan, le « fils des anges», qui s'est marié tout en
or, il y a quelque temps, avec une personne bien recommandable. Naturellement la démarche n'a pas réussi. Mais quel manque de tact inouï! Me mettre dans cette situation odieuse et grotesque d'avoir paru implorer un individu si durement jugé par moi! Quelle joie pour ce Péladan prétendu Sar de pouvoir dire ou même écrire que Léon Bloy, le plus vil des hommes, comme chacun sait, après l'avoir compissé d'outrages pendant des années, a fini par lui demander bassement l'aumône. Ah ! que la franche inimitié paraît suave et rafraîchissante en comparaison de tels dévouements!
Lettre violente et comminatoire, mais infiniment inutile, à mon escroc. De telles crapules ne doivent être que rossées ou inaperçues.
17. — Continuation des farces de notre bonnesuédoise qui nous dégoûte et nous épouvante. Lettre à Alexandre Boutique par qui j'ai connu mon escroc. Je le prie d'agir sur ce jean-foutre, s'il est possible d'agir.
20. — Première leçon au curé. Je lui fais lire de Maistre et Victor Hugo, en les commentant, et je me trouve excessivement ridicule.
Lettre d'un ami qui me parle de la mort de
Félix Faure crevé avant-hier, je crois, et de quelle sale crevaison! Mon correspondant espère que son successeur présidera surtout aux égorge m ents. Mien le veuille !
22, — Visite d'un monsieur Kanaris Klein, professeur de français, qui passe ici pour un grand homme et qui veut de moi quelques leçons de littérature française afin de mieux comprendre Coppée. Bien que peu corsaire, il se dit parent de ce Canaris des Orientales qui «arborait l'incendie». Les Jutlandais adolescents admirent en lui YArbiter elegantiarum de leur endroit. [Voir le portrait de cet imbécile, page 271 de mon Exégèse des Lieux Communs.)
24. — Lettre enfin de mon escroc, mensongère d'un bout à l'autre. Il prétend m'avoir écrit plusieurs fois et m'avoir envoyé une dépêche de cinquante mots ! Je ne puis m'em pêcher de répondre :
Votre lettre m'arrive, ce matin, recommandée, il est vrai, mais non chargée. A ce propos, je dois vous dire qu'il est inutile de recommander. Il n'y a que les lettres non envoyées qui n'arrivent pas. Les autres arrivent toujours et les dépêches télégraphiques plus sûrement encore. 11 n'y a pas d'exemple d'un télégramme qui ne soit pas arrivé, les télégrammes étant assimilés aux lettres recommandées dont la poste répond et qui
doivent être retournées à l'expéditeur, si le destinataire est introuvable. Or vous aviez mon adresse exacte, et j'ai cinquante-deux ans passés. Je suis trop vieux pour avaler certaines blagues.
Rien ne vous était plus facile que de conserver mon amitié, même en me trompant. Vous n'auriez eu qu'à m'écrire, qu'à répondre à mes lettres. Vous avez préféré m'exaspérer par votre silence, me pousser au désespoir, sans tenir compte, une minute, de l'horrible situation, du danger véritablement mortel où nous plongeait votre trahison. Aujourd'hui je suis devenu implacable et vous ne tarderez pas à le savoir. Vous vous engagez à me prouver que vous n'êtes ni un hypocrite, ni un scélérat, mais au contraire «un homme digne d'être mon ami ». Soit, mais il faut me le prouver, en effet, c'est absolument nécessaire, car toute confiance a foutu le camp.
Vous me parlez de vendre tout ce qui est chez vous, après m'avoir dit cinquante fois que tout était saisi. Pour quel idiot me prenez-vous ?
Vous me demandez huit jours. Cela m'arrange : ce délai donnera le temps d'arriver à certains documents complémentaires, dont j'ai besoin pour agir contre vous. Car, si vous m'avez trompé, je tiens à ne pas vous rater et je veux vous crever du premier coup. Ce que vous avez fait est trop infâme. Dépouiller des naufrages! Ma dernière lettre était, je crois, suffisamment explicite... Ah ! quand vous me détroussiez, vous ne preniez pas de grands airs, vous ramassiez tout, jus-
>io\ .lorisN \i.
qu'à la pièce de 40 sons, en vous fichant bien d • à des privations deux petits enfants. Il §81 vrai que vous alliez me former une somme considérable, me donner, un peu plus tard, l'opulence, et qu'en attendant -, j'ai eu d'énormes frais d'hôtel dont il ne ne sera jamais tenu compte. Ali! la parole d'honneur du salaud que vous êtes ! Et le coup de la conversion pour me mieux laper! Et les confessions, les communions prétendues ! Et la messe de minuit dans la petite chapelle! Quelle horreur!...
On a enterré aujourd'hui le premier pasteur de la ville. Foule énorme, rues jonchées et pavoisées sur le passage de cette charogne. Rencontré notre curé allant à la cérémonie. Il parait qu'il faut cela pour obtenir le gain fort hypothétique de quelques paroissiens de plus. Où est le recul épouvanté des premiers chrétiens à la seule pensée des cérémonies des hérétiques?
27. — Lettre d'un inconnu qui ne signe pas, qui donne simplement une adresse poste restante. Celui-là dit avoir lu le Mendiant ingrat et n'avoir lu que ce livre de moi. Gela lui suffit pour me proposer de lui copier de ma main un conte de Pierre Louys... ! Cette lettre envoyée à Montrouge est accompagnée d'un timbre de trois sous. Réponse :
Monsieur ou Madame, j'ai cessé d'habiter le Grand
Montrouge dans les derniers jours d'octobre et je suis actuellement domicilié à Kolding, Danemark, où je me suis réfugié avec les miens, pour des raisons que Dieu sait. Ici, nous vivrons peut-être en donnant des leçons. Ce n'est pas gai, mais cela vaut mieux que l'infernale tribulation offerte par la France à l'unique de ses écrivains modernes qui n'ait pas voulu faire le trottoir.
Voici toute la réponse que je peux vous donner. Il est certain que, dans ma situation, je n'ai pas le droit de refuser une aide quelconque. Mais vous me dites avoir lu le Mendiant. Comment alors a-t-il pu tomber dans votre esprit que l'homme d'absolu que je suis pourrait vraiment copier de sa main 260 lignes de... P. Louys!!? Cette idée a quelque chose d'inouï, d'effarant, de périlleux pour ma raison. Si c'est simplement mon écriture que vous désirez, ne pourriez-vous trouver autre chose... Pour ce qui est des « conditions», que pourrais-je dire à quelqu'un qui a lu le Mendiant? Si vous êtes riche, ayant exceptionnellement l'àme bien située, il faudrait profiter de cette occasion ou de ce prétexte, pour réparer un peu l'injustice atroce infligée à l'auteur de la Femme pauvre.
Mars