PREFACE
<( La règle de notre Ordre nous défend de faire l'aumône », m'a dit, un jour, l'un d'entre eux. Cette parole, monstrueuse déjà dans l'acception littérale, entendue au spirituel, est strictement diabolique.
On les a balayés comme de la vermine et on a bien fait. Les affreux catholiques de ce temps ont ce qu'ils méritent et ils l'auront de plus en plus. Après les réguliers les séculiers, la fermeture ou la profanation des églises, les enfants livrés aux démons, l'abolition du christianisme. Il y a bien trente ans que je vois cela et j'étais garçon à le crier si fort que les murs en auraient tremblé. Aujourd'hui, que faire? Il n'y a plus de prêtres, il n'y a plus d'hommes, il n'y a plus de femmes, il n'y a plus d'enfants,... peutêtre. Toute ressource terrestre semble dissipée.
N'importe, je suis forcé de vociférer jusqu'à la fin, étant missiormé pour le Témoignage. Nul moyen d'échapper. Dès que je regimbe, on m'applique à la question, et, si vous voulez le savoir, tel est le secret de mon existence littéraire. Chacun de mes livres est un aveu arraché par la torture. C'est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le Désespéré, Sueur de
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sang et tous les autres sans exception. La Femme pauvre, à clic seule, a nécessité renfoncement à coups de maillet d'un nombre de coins tout à fait invraisemblable. Aujourd'hui je me sens vieux el broyé et la mort me sera douce après une telle vie.
J'ai cru bien longtemps qu'à force de souffrir je verrais venir un libérateur quelconque, un homme de Dieu ou un homme sans Dieu qui, me voyant seul contre tous, près de périr et mf estimant une force perdue, me donnerait simplement ce qu'il faut pour achever mon œuvre en paix, comme les grandes gens d'autrefois fondaient des monastères ou construisaient des basiliques pour le salut de leurs âmes. De quels élans désespérés n'ai-je pas appelé cet Inconnu dans les heures d'excessive déréliction !
Je ne l'appelle plus, mais je veux espérer que la justice posthume, accordée, même par les catholiques opulents, aux artistes enterrés, sera profitable à mes enfants et que mes trente ans de supplice leur vaudront, un jour, un morceau de pain.
Lagny, 28 août 1903.
Ceux qui ont lu Le Mendiant ingrat comprendront sans peine qu'après Regorgement de la fin, il ait fallu quelque temps pour me ranimer. Pendant des mois, mon Journal fut presque entièrement interrompu. A peine ai-je pu retrouver, pour la première année surtout, quelquesbrouillons de lettres, quelques notes rapides el quasi télégraphiques. Je sentais si bien que rien n'était fini, qu'il se préparait, au contraire, une nouvelle série de tourments et j'étais si profondément découragé î
Janvier
i'r. — Enquête du Mercure sur Damas fils qui vient de crever. Ma réponse :
Voici mon « opinion » pour le temps et pour l'éternité :
Le fils Dumas fut un sot et un hypocrite.
Les pleurs ignobles de la presse ou les lamentations de quelques gâteux, tels que Coppée, n'autorisent pas à supposer que la nouvelle génération littéraire puisse être assez basse pour accorder une importance quelconque à la disparition de ce mulâtre.
28. — Henry de Groux, provisoirement domicilié à Bruxelles, m'apprend qu'un Belge riche donnerait volontiers une somme pour avoir une lettre autographe où je lui dirais ce que je pense <ie l'ignoble article de Zola publié par le Figaro à l'occasion des funérailles de Verlaine.
Fragment d'une lettre au grand rabbin Zadoch Kahn :
... En 92, à la suite d'un scandale copieux procuré par M. Drumont, j'écrivis le Salut par les Juifs dans
un désintéressement infini, bien que je fusse torturé par la misère, uniquement pour la justice et pour rendre gloire à Dieu dont les promesses à Israël sont in œternum et ne peuvent être effacées. Ce livre, conçu dans le sens des oracles de l'Ecriture, devait aller, sous peine de néant, jusqu'au fond des choses. Il me fallut donc adopter la méthode recommandée par saint Thomas d'Aquin, laquelle consiste à épuiser d'abord V objection avant de conclure. Méthode excellente et d'une grande loyauté philosophique, mais qui me fit malvenir de ceux même que je prétendais honorer comme nul chrétien ne l'a fait, je crois, depuis dix-neuf siècles. On ne voulut voir que mes prémisses en négligeant d'observer que leur violence était calculée pour donner toute sa force à ma conclusion... Vous-même...
[Cette lettre, naturellement, resta sans réponse, le destinataire n'étant pas homme à consentir à la révision d'un jugement injuste ou imbécile.]
Février
1". — A M. E. iMarlier, à Bruxelles :
Cher monsieur, avec une joie parfaite, je vais donc vous dire ce que m'a fait éprouver la chose de M. Zola déposée le long du Figaro, le 18 janvier dernier. J'ai souvent parlé de ce gros individu, et quelques-uns de
MOM JOUKNAI.
nies articles ont assez retenti pour que les gens littéraires ne puissent ignorer la nature de mes sentiments. Mais je suis tellement copieux quand il s'agit de ce « solitaire » qui veut présentement nous la faire au sanglier, qu'il me semble toujours que je n'ai rien dit.
Comme tout le monde, j'avais Iule Figaro, et mon premier mouvement avait été de répondre par une engueulade confortable dans le Mercure. Aussitôt, malheureusement, je calculai que le numéro de février, devant être imprimé déjà, ma prose ne pourrait être insérée que dans celui de mars, et l'énormitédu retard me dégoûta.
Le cataplasme, cependant, m'était resté sur le cœur, et je me précipite, aujourd'hui, vers l'occasion de l'expulser.
Si Zola était écrivain, — ce que Dieu, j'en conviens, aurait pu permettre — une ou deux pages lui eussent amplement suffi, depuis longtemps, pour empiler toute sa sécrétion intellectuelle. La petite couillonnade positiviste dont il s'est fait le Gaudissart n'est vraiment pas une Somme philosophique très-encombrante et peut aisément s'abriter sous n'importe quoi. Les quatre cents lignes nauséeuses que le Figaro nous étala, se réduisent en fin de compte à la trouvaille peu transcendante, à la truffe modeste que voici : Tout écrivain qui ne gagne pas cV argent est un raté. Je défie qu'on trouve autre chose.
Pauvre Verlaine au tombeau! Dire pourtant que c'est lui qui nous a valu cette cacade ! Pauvre grand poète
évadé enfin de sa guenille de tribulation et de péché, c'est lui que le répugnant auteur des Rong on- Mac quart, enragé de se sentir conchié des jeunes, a voulu choisir pour se l'opposer démonstrativement à lui-même, afin qu'éclatassent les supériorités infinies du sale négoce de la vacherie littéraire sur la Poésie des Séraphins. 11 a tenu à piaffer, à promener toute sa sonnaille de brute autour du cercueil de cet indigent qui avait crié merci dans les plus beaux vers du monde.
« — Te voilà donc une bonne fois enterré ! semblet-il dire. Ce n'est vraiment pas trop tôt. A côté de toi, je ressemblais à un vidangeur et mes vingt volumes tombaient des mains des adolescents lorsqu'ils entendaient tes vers. Mais, à cette heure, je triomphe. Je suis de fer, moi, je suis de granit, je ne me soûle jamais, je gagne quatre cent mille francs par an, et je me fous des pauvres. Qu'on le sache bien, que tous les peuples en soient informés, je me fous absolument des pauvres et c'est très-bien fait qu'ils crèvent dans l'ignominie. La force, la justice, la gloire solide, la vraie noblesse, l'indépassable grandeur, c'est d'être riche. Alors seulement on est un maître et on a le droit d'être admiré. Vive mon argent, vivent mes tripes et bran pour la Poésie ! Je suis le plus adorable génie des siècles. »
Si on pouvait douter que Verlaine ait été véritablement le plus haut poète contemporain, le porphyrogénète et l'enfant-roi de la Poésie égaré parmi les crapules, quel témoignage plus certain que cette rage du richissime potentat des mufles?
mon .lornxAi.
Admirons le flair de cet incomestible pourceau. On a pu braire des lamentations sur la charogne du fils Dumas ou de tels autres bonzes du succès facile, sans qu'il intervînt. La fin prochaine du glabre Coppée ne le troublera pas davantage. Ceux-là ne le gênent ni ne le condamnent. Mais Verlaine, c'est autre chose.
Il s'élance alors comme un proprio furibond sur un locataire malheureux qui déménagerait à la cloche de bois.
« — Un instant, gueule-t-il, vous oubliez qu'il y a Moi et que je suis Moi et que tout ici appartient à Moi. Le garno littéraire est mon exclusive propriété, et je ne laisserai rien sortir. Je suis un travailleur, MOI ! j'ai vendu beaucoup de merde, j'en ai fait encore plus, et je vitupère les rêveurs qui ne paient pas leur loyer.
« Ayant été infiniment plus cochon qu'aucun homme ne Pavait jamais été, ayant avili, avec un succès incomparable, tout ce qui pouvait être avili, je veux qu'on reconnaisse en moi le patron, le chef absolu, le calife, et j'en appelle à toute la racaiile bourgeoise dont les suffrages m'ont exalté. Je suis l'Unique, et c'est un désordre insoutenable que quelqu'un soit admiré sans mon ordre ou ma permission. »
C'est la qualité des suffrages que subodore infailliblement Zola. Il a un instinct de vieux Juif pour discerner la bonne monnaie d'avec la mauvaise, que, pour son compte, il reçoit toujours et dont il est forcé de se contenter. Les raisons, très-soigneusement dissimulées, de sa fureur, apparaissent, malgré lui, dans l'ostentation
de ses « Haines ». Quoi qu'il fasse, il se sent goujat, et il est inconsolable de ne traîner derrière lui qu'une goujate multitude.
Verlaine raté ! Barbey d'Aurevilly raté ! Villiers de l'Isle-Adam raté! Il yen a peut-être un quatrième dont le nom est à l'extrémité de sa plume, mais il ne l'écrira pas, parce que le titulaire est encore vivant et que cela pourrait lui faire un bout de réclame. Parbleu! ceux-là régnèrent et régnent encore, sans argent, sur l'aristocratie de la jeunesse que dégoûte le mercantilisme populacier du croquant de lettres. Et voilà ce qui ne se pardonne pas.
Tout de même, avouons-le, c'est une chose un peu stupéfiante que le dédain de ce compilateur assommant et malpropre pour de tels artistes. J'ai connu surtout d'Aurevilly, dans l'intimité de qui j'eus l'honneur de vivre plus de vingt ans, et je me rappelle l'espèce d'agonie du très-haut et très-magnanime écrivain, quand ses fonctions de critique l'obligeaient à lire un roman de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fosse d'aisances, ne fût-ce qu'une heure, un quart d'heure, une minute même, qui lui semblerait les siècles des siècles !
Et maintenant, cher monsieur, vous allez me demander sans doute comment il est possible, malgré tout, que Zola ait commis la gaffe d'un article aussi insolent et aussi grotesque. Mon Dieu! la réponse est simple. Zola est un sot. Porté parle caprice de la Fortune à une situation littéraire inouïe, il est devenu, par excellence, le « mime » de cette déesse, suivant l'ex-
pression de Ju vénal. Domain ou après-demain, peutêtre, elle le précipitera dans un abîme d'ordures. Mais le malheureux qui eût pu être un honnête savetier de plume etque son élévation prodigieuse a complètement soûlé, ne s'en doute guère et se croit certain d'avoir conquis, pour l'éternité, son scandaleux triomphe.
Mesurant son propre mérite à la toise de son succès, selon la méthode des bourgeois dont il est le jus de viande le plus concentré, mais, comme eux, trop faible pour porter une prospérité colossale, il en est venu à se croire l'Oracle, le Père des lumières, le Parangon de l'entendement, et la notion du ridicule, si elle exista jamais en lui, s'est anéantie.
Que penser d'un pontife, oublié comme une vieille chaussette, quand on enterrait Verlaine, et qui, furieux des éloges un peu tardifs prodigués à ce grand lyrique, pousse l'insoupçon de la rigolade jusqu'à pleurailler ceci :
Eh ! quoi vraiment, parmi les maîtres de notre jeunesse, rien que des foudroyés, des inconnus et des incomplets? ( Verlaine, Barbey d'Aurevilly, Villiers de ÏIsle-Adam.) Pas un homme qui ait eu quelque chose à dire à la foule et que la foule ait entendu? (Zola, par exemple.) Pas un homme aux idées vastes et claires, dont l'œuvre se soit imposée avec la toute-puissance de la vérité, éclatante comme le soleil? (Idem.) Pas un homme sain, fort, heureux, etc.. Vraiment, cela est bien extraordinaire, ce choix exclusif des génies malades... A maîtres inconnus qui NE SE VENDENT PAS,
disciples obscurs, excusés de ne pas se vendre Pour moi,
le solitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans son œuvre (// y a quelqu'un!)... libre de toute influence et qui ne fait littérairement que ce qu'il veut, inébranlable sous les injures.
Inébranlable sous les injures, je le veux bien. Le dernier cheval de fiacre en dirait autant, s'il était doué delà parole et il le dirait peut-être en meilleur style. Se vendre ou ne pas se vendre, tel est le monologue de cet Hamlet. Je crois très-fort qu'il n'y a que deux choses qui pourraient agir sur Zola, la trique ou le manque d'argent. Riche et bien portant, le drôle est inexpugnable.
Nous n'avons pas même le bénéfice de son étonnante sottise, trop dense pour être comique. Cette sottise est tout le secret de l'effroyable ennui de ses livres, où nul ne put jamais découvrir un seul trait de cette aimable bonhomie française qui fait pardonner jusqu'au pédantisme et qui peut même, quelquefois, faire oublier un instant les plus salopes entreprises contre Târne humaine — pour laquelle Jésus est mort et qui vit éternellement.
Sans date. [Vers cette époque et pour Tunique fois de ma vie, je me vis forcé d'accepter le travail de mise en ordre et en français du journal de route d'un commis-voyageur transatlantique. Inutile d'ajouter que je fus complètement roulé. Cette besogne, intitulée Sous les Tropiques, devait être publiée en volume avec cette préface qui sera révélatrice pour quelques personnes bienveillantes, inexactement informées de mes vilenies.]
Oui, Mesdames et Messieurs, je suis un voyageur de commerce et même un commis-voyageur, comme on
MON loi USAI. 13
disait du temps de Balzac Je le déclare, non sans faste et sans délices. Je suis commis-voyageur, comme oo est artiste ou cyelope, général ou toréador, et j'ose nie flatter de n'être pas absolument le dernier des caporaux dans Tannée toujours active de ces agiles conquérants de l'univers. Qui pourrait me faire un ct'ime de n'être pas étranger au secret orgueil d'avoir dompté la Cordillière, foulé la Pampa, bravé les fusillades et les mitraillades en permanence dans toutes les villes en feu de l'Amérique du Sud, de Fernambouc à Buenos-Ayres, de Buenos-Ayresà Yalparaiso,de Yalparaiso à Guayaquil et de Guayaquil à Panama, dans le pacifique dessein d'assurer du fil aux Brésiliennes et aux Patagones ou de parer de nos soieries les plus rares, les beautés somptueuses du Pérou et de l'Equateur ?
Ah ! je l'avoue, plus d'une fois je fus tenté de me prendre pour un héros, et il m'est arrivé de gémir sur la désolante petitesse de ce globe où Juvénal témoigne qu'Alexandre le Grand ne trouvait pas le moyen de respirer. Mon Dieu! oui, j'eusse aimé à escalader le firmament, à négocier dans la Lune, à créer des tournées dans Mars ou dans Jupiter, à étonner de mes offres le mélancolique Saturne, à populariser quelquesunes de nos maisons de nouveautés jusque dans le lointain Neptune.
Réduit à la circonférence médiocre de notre planète, je me suis appliqué du moins à noter attentivement mes impressions ou observations d'une plume candide
arrachée avec douceur à l'aile symbolique du pied de Mercure...
Le public jugera-t-ii exorbitante cette ambition d'un représentant de commerce qui, non satisfait d'obséder l'Orient et l'Occident de ses échantillons, pousse l'audace professionnelle jusqu'à étaler, sous forme d'essai littéraire, l'outrecuidant avis de la présence d'un rayon de nouveautés dans la chevelure flamboyante d'Apollon ? Pourquoi pas ? Je me suis laissé dire que la littérature — comme autrefois l'empire de Byzance — était tellement avilie que tout le monde pouvait y prétendre, et la plus ombrageuse critique ne m'interdit pas d'espérer que je suis au niveau de tout le monde.
Qu'importe"? d'ailleurs, si mon livre, fût-il écrit en thibétain ou botocudos et parût-il excogité par une vache du Brahmapoutre dont la queue serait demeurée aux mains d'un sectateur expirant de Çakya-Mouni, — ah! oui, vraiment, qu'importe? si, tout de même, il est utile à quelques-uns et s'il peut avancer du pas d'un insecte, le triomphe universel de notre industrie.
Mars
26. — Lettre d'un très-jeune homme riche, marseillais et bien promis aux lettres, me déclarant qu'il est protestant, mais que « la religion
importe peu », Encore un qui ne marche pas dans L'Absolu. Annonce d<^ sa visite prochaine. Il sera bien reçu s'il me vante l<i- beautés du protestantisme !
Avril
4. — Visite du très-jeune homme qui déjeune chez nous. Engloutissement par ce penseur de quelques provisions très-maigres sur lesquelles on comptait pour subsister demain. Il est juste assez bien élevé pour ne pas parler de son protestantisme, mais il nous entretient avec un tact provençal de ses voyages en Angleterre et de l'agréable confort de sa vie.
5. — Dimanche de Pâques. Commencement d'un nouveau carême plus rigoureux.
8. — « Faut-il que Dieu m'aime pour que cette faveur de vous rencontrer m'ait été donnée! » Lettre d'un autre Marseillais moins jeune, ami du précédent [et appelé à devenir, quelques mois plus tard, le plus somptueux de mes lâcheurs].
Mai
20. — Je suis forcé, ce matin, de conduire notre petite Véronique chez un ami, pour que celte enfant puisse z/ianger.
30. — Mise en vente de la Chevalière de la Mort, rééditée par le Mercure de France. C'est mon premier volume depuis les Histoires désobligeantes.
Juin
3. — Aujourd'hui, fête de sainte Glotilde, ma chère Jeanne, passant rue d'Amsterdam, a été tout à coup enveloppée d'ua énorme jet de vapeur brûlante et de flammes sorti d'une chaudière d'asphalte, qui l'a rendue invisible une seconde. C'était de quoi tuer plusieurs hommes, et les témoins la croyaient morte. Elle n'a eu aucun mal et s'en est allée, profondément amoureuse de Dieu. Le Miracle est simple comme la Substance.
10. — Dédicace de la Chevalière à l'excellent artiste Marcel Schwob, qui m'a envoyé sa Croisade
BON joihnai. 17
des enfants : « J'en ai eu deux tout petits qui sont allés à Jérusalem, et je vous aime pour avoir conté leur pèlerinage, Domine infantium, libéra me. »
12. — Repris aujourd'hui la Femme pauvre interrompue et quasi abandonnée depuis 91. 11 fallait le torrent de douleurs, l'incroyable saturation de colères et d'amertumes qui a rempli l'intervalle.
10. — Reçu en deux heures trois lettres d'un seul imbécile. Il est vrai que c'est un imbécile de Marseille et même un avocat. J'ai, de ce jeune fantoche mentionné plus haut, 8 avril, une masse de lettres peu écrites que je garue comme la collection documentaire la plus précieuse pour une Psychologie du Pharisien que j'écrirai.
23. — Un bout d'article sur la Chevalière, destiné au Journal et non publié, m'est envoyé en épreuves par Jean Lorrain m'informant d'une consigne qui ne permet à personne de parler de moi. Le drôle, heureux d'avoir à me faire une telle communication et qui n'a peut-être écrit ces quelques lignes que pour qu'on les refusât, se venge ainsi de ma dédicace : à Jean Lorrain qui est un bien joli monsieur. « Gomme l'homme
n'existe pas, dit-il, je déchire la dédicace. » Une question de sexe élevée par Jean Lorrain? Ce serait énorme.
Juillet
24. — Edmond de Concourt est mort, je ne sais plus quel jour, laissant six mille francs de rente à chacun des écrivains qui allaient régulièrement chez lui le dimanche et qui, par conséquent, étaient les seuls écrivains. Au temps du Chat ?ioir, j'aurais appelé cela « les dernières plumes d'un vieux dindon ». Académie décemvirale dont Huysmans est le doyen ou le président.
Août
23. — J'attendais de l'argent, Dieu sait avec quelle violence de désir! Le facteur m'apporte une lettre recommandée que j'ouvre en criant de volupté. C'est le portrait de cette charogne de Wagner que de Groux m'envoie de Bayreuth, où il est captif de son logeur qu'il ne peut payer.
24. — Travail Impossible. A force de peines, la tôtc ne fonctionne plus «-l le cœur est vide. Mon art me harasse. Je suis si las d'interroger ou de combiner « les signes qui ne donnent pas la vie! »
Septembre
24. — Lâchage démon petit avocat marseillais Son truc mérite d'être proposé. Exaspérer un homme à force d'insolences jusqu'à le forcer a répondre violemment. Alors, écrire une lettre de rupture d'une dignité insurpassahle. On a ce qu'on mérite, je l'ai beaucoup dit. Pourquoi ai-je si facilement accordé le pied d'égalité à tant de petits bonshommes qu'il aurait fallu laisser sur mon empeigne? Celui-là s'estimait mon supérieur et ne dédaignait pas de m'arroser de ses conseils. Voir, sur ce précieux garçon, le Mendiant ingrat, note de la page 412.
Octobre
1er. — Lettre à de Groux, toujours à Bruxelles. Je lui suggère de noter, chaque jour, les vilenies
ou les sottises belges qu'il observera, en vue d'une brochure que nous signerions tous deux et dont le titre serait : V Annexion de la France à la Belgique.
5. — Ignoble folie des fêtes franco-russes. Toute la France est sous la botte du jeune Tsar. Ça nous met loin de la Moskowa et même de Sébastopol.
7. — Forcé de courir à l'autre extrémité de Paris, je suis puni durement de n'avoir pas suivi le conseil qui m'était donné de prendre le chemin de fer de Ceinture. Je trouve un mur de cinq cent mille hommes qui barre Paris dans son milieu, comme à l'enterrement de Victor Hugo. Me voilà noyé deux heures dans la foule, souffrant d'un pied malade, au comble de l'indignation. Le Tsar a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit, sans que je pusse l'apercevoir, tant la haie de viande patriote était compacte entre moi et cet avorton.
On revenait de l'Académie française où le Moscovite perspicace, persuadé, comme tous les étrangers instruits, que les Académiciens font quelque chose, avait commandé une séance de dictionnaire. Le vieux Goppée, investi du premier rôle dans
mon Joritwi 21
cette Farce, a été admis a baiser la mam de la
Tsarine!... C'est effrayant de songera ce qu'il v a de liquide sous une France républicaine.
Entendu le cri : Vive Hanotattx! qui est bien certainement le cri le plus étonnant du siècle.
Alliance franco-russe. Ah aqui lotie pandetur malum super omnes habitatores terne (Jérém. i, 14).