‹ Mon journalChapitre 6 sur 80 · A Mme de P · texte numérisé non relu

A Mme de P

Madame, vous êtes parfaitement gracieuse d'avoir bien voulu m'écrire et en de tels termes. Mais j'en suis heureux surtout pour ma chère femme qui me charge de vous exprimer sa gratitude. Songez que, depuis huit ans que Dieu l'a placée sur mon chemin, elle n'entend et ne lit que des malédictions ou des paroles dédaigneuses à l'adresse de son mari.

Or je venais d'écrire un nouveau chapitre dé la Femme pauvre qui l'avait transportée. Une fois de plus, elle s'était indignée de l'injustice exceptionnelle, inexplicable humainement, dont je suis victime. Votre lettre a été pour elle une sensation exquise, un rafraîchissement délicieux.

Vous comprendrez sans doute, Madame, le sentiment d'équité qui me fait vous parler ainsi du premier coup de l'admirable compagne à qui je dois de n'être pas mort. Dès le premier jour, me voyant pauvre, exténué de chagrins, près de succomber, elle a tout quitté. Elle croyait voir en moi de la grandeur et vou-

lut me sauver à tout prix. Nous avons souffert ensemble à peu près tout ce qu'on peut souffrir, et notre vie, en si peu d'années, a été un tel poème de douleur qu'il nous suffît de regarder en arrière pour pleurer ensemble.

Enfin c'est par elle surtout que j'écris, c'est son intuition merveilleuse qui me guide, et si je mérite les louanges extraordinaires dont vous m'honorez, c'est qu'il m'est donne' souvent de traduire avec bonheur ses idées ou ses sentiments.

18. — Au très-jeune homme dont il fut parlé plus haut, 26 mars et 4 avril :

Qui non est mecum contra me est. Si vous « n'avez jamais été mon ami », ce que j'ignorais la dernière fois que je vous ai vu, vous êtes nécessairement mon ennemi, aussi bien que M. de Saint-J. dont vous épousez les sentiments. Il est donc inutile de m'écrire désormais. Mon temps est précieux. Je vous ai fait l'honneur de vous recevoir à ma table. Plein de gratitude, vous vous êtes honoré vous-même en me faisant hommage de quelques vêtements, sans la facture. Nous voilà quittes.

La lettre de M. de Saint-J. est d'une rare hypocrisie. Il ne veut pas me rendre ma correspondance, dit-il, pas même les deux lettres dont il fut comblé par ma femme. Ceci est d'un beau goujatisme marseillais. Je comprends maintenant la quittance qu'il m'a envoyée. Il voulait acheter ainsi mes autographes. Bonne combi-

liaison commerciale. Il y a des gens qui los ont payés pins cher, même dans le monde juif. Mais voilà. Je tiens à rester son débiteur, et je lui renvoie son papier en deux morceaux.

Au surplus, dites à ce monsieur que je suis parfaitement sûr qu'il abusera de mes lettres autant qu'il pourra, s'il ne l'a déjà fait. J'ajoute, pour finir, que je garde les siennes jusqu'au jour où il aura opéré la restitution que j'exige, fort en vain sans doute, car ce n'est pas précisément à un gentilhomme que j'ai affaire. Les lettres de M. de Saint-J. sont peu précieuses, il est vrai, l'auteur n'étant pas doué. Mais elles peuvent être utiles à un romancier et surtout à un proscrit ayant à se défendre contre beaucoup d'ennemis ignobles.

A Henry de Groux :

Mon cher Henry. Quoique nous soyons loin de Noël, je pense qu'il ne faudrait pas attendre un jour de plus pour saigner les bêtes. Dites à notre ami qu'il est temps de tuer tous les cochons qu'il peut avoir sous la main. La chair savoureuse de ces animaux est extrêmement demandée et attendue, chaque jour, avec une impatience que vous ne pouvez concevoir.

20. — Carte postale d'Henry de Groux, illustrée d'un très-beau pourceau. Il est plein de bonne volonté (Henry de Groux), mais il n'a pas de bêtes

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sous la main à l'instant même. Il parait qu'il y a très-peu de cochons en Belgique.

30. — Après une démarche douloureuse et sans résultat, je m'aperçois, en redescendant un escalier qui me semble celui de l'abîme, que j'ai perdu un bijou de peu de valeur, mais précieux par le souvenir. Ayant invoqué désespérément saint Antoine de Padoue, l'objet fragile et intact m'est aussitôt montré par terre, en un endroit où cinquante personnes passent par minute. C'est comme si Dieu me disait : « Ne crains rien, je suis avec toi. »

Novembre

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