‹ Mon journalChapitre 78 sur 80 · A Henry de Groux · texte numérisé non relu

A Henry de Groux

... Notre retour est assuré. Nous serons à Paris le mois prochain, sans aucune splendeur visible. Nous partirions tout de suite sans la nécessité de parfaire une somme. J'ai fait dernièrement le voyage de Copenhague dans cet espoir. Les métaux précieux ne manquent pas dans cette ville immense et superbe, mais ils sont, comme à Paris ou ailleurs, dans des mains très-difficiles à ouvrir... Le Danemark n'est plustenable. J'y suis détesté par quelques catholiques, dont un prêtre, et je suis en même temps défendu par d'autres. Sans les latrines Scandinaves qui sont la plus parfaite horreur de ce globe, cela marcherait peut-être encore, mais il y a cette abomination indicible, puis la misère noire et enfin le besoin furieux de Paris, unique lieu habitable pour un écrivain français. Donc, en route. J'arriverai sans le sou.

Ne croyez pas, Henry, que mon voyage en D mark ait été complètement déraisonnable. Ce était voulu, pour dos raisons profondes. J'ai failli en mourir, ce n'était donc pas vulgaire.

Je commence à me désintéresser du Transvaal. Le chambardement de Victoria m'eût consolé de bien des maux. Mais c'était un rêve. Les calvinistes de là-bas sont aussi haïssables que leurs conquérants et, le comble de la niaiserie serait d'espérer ce magnifique désespoir qui aurait pu tuer l'Angleterre. Zut! alors.

Les propriétaires vous embêtent. C'est bien fait. Vous les avez si honteusement flagornés dans la personne du Crétin î Vous avez maintenant votre récompense.

J'ai reçu de vous un numéro du Journal, où Mirbeau parlait très-médiocrement d'une vieille femme assassinée. Eh bien, écoutez. Un Suédois prend le bateau pour aller d'une île à une autre dans cette partie du monde pleine d'îles et de bateaux. Au beau milieu de la traversée, ce voyageur tire de sa poche des armes diverses, et, d'une main aussi rapide que sûre, assassine le capitaine, expédie les deux ou trois matelots, extermine je ne sais combien de femmes et d'enfants, tout un lot de passagers, et, cette prouesse accomplie, — enfin seul ! — gagne dans un canot la terre la plus proche. On a pu le pincer et les journaux de Copenhague ont publié ses adieux à la vie, sous forme de lettre à sa mère. Cet excellent luthérien se réjouit de penser que son exécution prochaine fera crever cette

vieille et qu'ainsi ils seront bientôt réunis dans « un monde meilleur ». Vous savez peut-être que, selon le doux protestantisme, le Dieu de Moïse est un paternel et ineffable gaga qui ouvre les bras à tous ses enfants indistinctement.

On se sent petit quand on entend ça.

Juin

1er. — Mogens Bailin m'envoie 600 couronnes (840 francs) avec une lettre pouvant se résumer ainsi : « Je vous hais au point de ne pouvoir penser à vous sans être agité par la colère. Cependant vous avez besoin de 600 couronnes. Les voici. Je peux donner cette somme et je n'ai pas le droit de la refuser à un aussi grand artiste. »

[Ce Bailin, à qui j'ai fait une réponse que je ne crois pas devoir publier, n'augmente-t-il pas la listedéjà copieuse de ceux qui m'ont secouru sans le vouloir, contraints par une force mystérieuse ?]

3. — Dimanche de Pentecôte. Entendu, pour la dernière fois, l'horrible carillon du temple. Les luthériens affectent de tenir beaucoup à cette grande fête qui, d'ailleurs, n'est pour eux qu'une occasion de débauche. Ces hérétiques honorent

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ainsi le Saint-Esprit beaucoup mieux que nous, cela va sans dire. Oh I ne plus les voir, dans quelques jours!...

il. — Bienheureuse lin de notre exil. Sublime dernière heure dans le train qui nous porte à la frontière allemande, par une de ces belles nuits claires de l'été Scandinave — le ciel même s'illuminant pour nous voir partir. Désormais nous souffrirons en France.

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