‹ Mon journalChapitre 77 sur 80 · A Friedrichs, pour clore une corresponance · texte numérisé non relu

A Friedrichs, pour clore une corresponance

... Deux mots encore pour vous dire que le silence

de F. ne cache pas grancrchose. Vallette que je regarde comme un homme absolument véridique et qui est, en outre, un ami, ne m'a rien dit sinon, que « M. B. demande seulement 50 exemplaires du Fils de Louis XVI pour Mme B. ». C'est tout. Quant aux mots « violents et malpropres» qui affligent notre ami F., ils seront atténués ou effacés, autant que possible. En général, vous me verrez très-maniable, mais je suis forcé de me défendre et de gueuler ferme, quelquefois, vous l'avez compris.

J'avoue que je ne vois pas très-bien Mme B. distribuant à ses parpaillots 50 exemplaires d'un livre où il y a ce que vous savez. Cette aventure ne vous semble-t-elle pas donner raison aux sceptiques, dont je ne suis pas, pour qui la vie de ce monde est un ensemble de rigolades. Mais le comble serait que Mme B. adorât mon livre, ce qui est possible, après tout. Les mâles sont faits pour plaire aux femelles. Quant à tripatouiller le dit livre, comme la lettre de F. semble exprimer qu'on en aurait le désir, croyez que c'est un rêve. Aucun émissaire ne verra les épreuves, je vous en réponds.

17. — Voyage à Copenhague. Frédéricia, Petit Belt, Fionie, Grand Belt, Séeland, enfin la bonne face de Joergensen qui nous attendait. « Copenhague, c'est vous », lui ai-je dit. Le reste a pu m'intéresser, autrefois. C'est fini. D'autres voyageurs ont assez parlé de cette capitale du monde

Mo\ J0URNA1 .'171

Scandinave. Je demande h me taire, après toue i braves gens.

1(>. — Employé une après-midi à regarder tomber la neige. Là mélancolie rôde autour de moi, mais il no lui est pas permis de me mordrv. Cependant je sens sa présence redoutable.

Réponse de Bail in, extraordinaire. Voilù un homme qui m'a laissé croire à son amitié et qui, tout à coup, se déclare mon ennemi, m'accusant de lui avoir fait beaucoup de mal. J'ai beau chercher, je ne trouve pas. :I1 a fallu une révélation plus lard. Certaine page contre les Juifs avait perforé ce cœur .

Ce matin, achat du Figaro et du Gaulois à la gare de Vesterbrogade. Chacune de ces feuilles à 15 centimes, marquée 0 fr. 20 pour l'étranger, se paye à Copenhague 0 kr. 35 ores, c'est-à-dire 0 fr. 50. Piraterie à signaler.

80. — 5e dimanche après Pâques. Messe dans la somptueuse église des Jésuites. Comme toujours et comme partout, c'est le Monde que cet Ordre paraît avoir en vue, huic séeculo conformamini. démenti formel au Texte Sacré, blasphème et reniement effroyables. L'idée même de la Pauvreté s'abolit. On chante fort bien à la grand'messe, mais

c'est de la musique pour plaire aux femmes du monde, aux femmes qui se décollètent chaque soir et qui font leur salut à moitié nues. Le Kyrie eleison et le Credo disparaissent, meurent dans une sorte de contre-point d'opéra, et je me surprends à regretter notre pauvre église de Kolding.

21. — Promenade avec Joergensen dans l'aimable endroit qui a remplacé les anciennes fortifications de Copenhague. Nous parlons cœur à cœur de la condition misérable des écrivains vraiment catholiques en cette heure inexprimable de l'histoire du pauvre monde.

Au retour, grosse alarme. Madeleine a failli se tuer. L'Homicide cherche nos enfants. La chère fillette a roulé dans un escalier noir situé au fond d'une boutique et n'a — merveilleusement gardée par son ange — qu'une meurtrissure. Un bonhomme de médecin nous rassure. Mais quel serrement de cœurî Joergensen, dont j'entends encore les exclamations de pitié, reste longtemps avec nous et ne s'en va que lorsque toute crainte a disparu.

23. — Kolding. Rencontré dans notre église un prêtre danois ou allemand, je ne sais plus, ancien curé de Rejkjavik en Islande, Tune des missions

1rs plus redoutables qu'il y ait. Il a été forcé d'y renoncer el s Vu va mourir dans une ville d'Allemagne, .l'ai pu échanger quelques paroles avec ce « bon serviteur »< qui a vraiment donné sa vie et dont la physionomie douloureuse m'a paru trèsnoble. Il faut, d'ailleurs, si peu d'âme, dans cette nation avilie depuis quatre siècles, pour donner de la beauté à une face humaine.

A Ballin :

... Joergensen ne m'avait rien dit de vos sentiments à mon égard, sinon que vous aviez pour moi un vif entraînement littéraire, et, jusqu'au moment où j'ai reçu votre lettre à Copenhague, samedi dernier, j'ai pu croire quevous étiez ce que vous paraissiez être, c'està-dire un ami... Soudain vous m'apprenez que c'est exactement le contraire, que je vous ai fait un mal atroce et que je « devrais vous mépriser si vous étiez capable d'oublier YJiommeipour l'écrivain ». Telles sont vos paroles qui ne peuvent être comprises que d'une manière: Vliomme est une canaille, opinion de tous les journalistes à Paris, depuis environ quinze ans. J'ai commencé par ne pas comprendre, me demandant ce que je pouvais bien vous avoir fait. On me dit que c'est une certaine page du Mendiant ingrat qui vous est restée sur le cœur. Alors j'ai compris de moins en moins. Pourquoi vous prétendez-vous « admirateur de mes œuvres » si vous ne les lisez pas ? Je suis l'auteur

'374 >fO\ JOUXRAL

d'un livre, le Salut par les Juifs, qui est, certainement et indiscutablement, ce qu'on a écrit de plus généreux et de plus fort pour les juifs, dans le monde chrétien, depuis le xie chapitre de l'Epître aux Romains, effort inouï dont aucun juif ne s'est aperçu. La page du Mendiant n'est qu'un rappel de ce livre. Rn somme, j'affirme qu'il est aussi téméraire de toucher à la Race juive qu'au Saint Sacrement... Ce passage vous a offensé à un tel point que « vous en appelez au jugement de Dieu » (!), ce qui ressemble à du délire. Je mourrai sans avoir compris

Page 1