CALMANN LÉVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AIMIF.lt, 3
— Pour L'été, je ne dis pas. La forêt derrière vous, la Seine à vos pieds, un joli bout de jardin, une vue remarquable, tout cela n'est pas sans charme. Mais passer l'hiver à Maisons- Lafïitte I... Je voudrais bien savoir ce qu'en pense la belle madame Philipain.
Du fond de son fauteuil d'osier, l'excellente femme répondit avec une fierté douce :
— Nous avons un calorifèredepuis l'an dernier. Eugène Philipain, un petit maigre, très nerveux, riposta avec plus d'aigreur :
— Tu habites bien toute l'année Périgueux, toi!
2 MON ONCLE au; IDE
Dessources, l'hôte et l'ami des Philipain, ne
parut point avoir entendu cet argument ad hominem.
— Si vous m'aviez prévenu que vous aviez besoin d'un calorifère, dit-il d'un ton où perçait le reproche, je vous aurais fait gagner cinquante pour cent sur le vôtre. Nous avons un individu à Périgueux, qui chauffe, avec son système, la moitié du Midi.
— Il y aurait plus de mérite à chauffer la moitié du Nord, objecta Philipain. Vos inventions du Périgord... merci! Je les connais. Tu nous a- déjà llanqué sur le dos une mécanique a faire monter L'eau par le moyen du vent, qui m'a coûté trois mille francs et qui ne marche que les jours de tempête.
Dessources ferma les yeux, lit la moue et, l,i poitrine secouée trois fois par un rire sardonique :
— Tous les mêmes, vous autres Parisiens ! Vous n'admettez que la capitale et ce qui en sort. Quand l'âge du repos est venu, au lieu de retourner vieillir au pays, vous aimez mieux vous engainer dans une bicoque, pourvu qu'on aperçoive l'Arc de Triomphe des lucarnes du grenier!
Eugène Philipain frétillait comme un vieux cheval qui a une mouche sous le ventre.
— Généralement, lâcha-t-il en manière de
ruade, ceux qui « retournent vieillir au pays natal » sont les raies qui n'ont pu faire fortune à Paris.
— Avec ça que lu y as fait fortune, loi !
La belle madame Philipain gémit, en s'agilant dans son fauteuil, qui gémit aussi :
— Messieurs! messieurs! Quels singuliers amis vous faites! Il y a trois ans que vous ne vous êtes vus. Vous vous êtes retrouvés depuis une heure, et vous vous disputez déjà !
Eugène avait laissé passer, comme toujours, la phrase de sa femme. Il savait Théoduline asthmatique et incapable de prononcer plus d'une trentaine de mots sans reprendre haleine. Quand cette corpulente personne suffoqua, Eugène mit les mains dans ses poches et, très dignement, lit sa rentrée :
— Je ne dis pas que je suis millionnaire, mais j'ai de l'aisance que je ne dois à personne, pas même à ma femme. (Dessources avait perpétré un mariage d'argent.) Mon cabinet de dentiste valait cent mille francs comme
un sou, et j'y serais encore, car la poigne est restée ce qu'elle était quand j'ai arraché ma première dent. Mais j'ai marié Glorinde l'année dernière et mon gendre, qui était un de mes jeunes confrères, a repris ma clientèle comme dot de sa femme. Je leur ai laissé l'appartement de la rue Saint-Antoine et je me suis installé dans celte « bicoque », payée soixante mille lianes comptant. Les enfants y viennent tous les dimanches, et — Philipain se leva pour frapper de plus haut — je suis du conseil municipal. Le coup était bien porté. Dessources, petit médecin, végétait à Périgueux et s'était fait battre aux élections dernières par un fabricant de pâtés. Il plia devant l'implacable riposte de son ancien camarade d'école, et. aussi, devant l'écrasante majesté du succès. D'ailleurs, il était tout dévoué à Philipain, mais ces deux amis s'adoraient à la façon des canards : en se donnant des coups de bec.
— Alors, la fille est bien mariée? reprit-il en se défilant.
— Oui, siffla pompeusement Eugène, sans ajouter aucun adverbe, ce qui surpasse tous les adverbes du monde au dire (U's amoureux.
MON ONCLE LLCIDE •>
— M. Gamerot la rend très heureuse, compléla Théoduline.
— De la fortune?
Philipain était redevenu bon enfant, maintenant qu'il avait éteint le feu de l'ennemi et qu'on parlait de sa fille. Il répondit avec beaucoup de rondeur, les lèvres en cul de poule :
— Non. Gamerot vit de son art, quant à présent. Il a des procédés anesthésiques ; c'est leur rage aujourd'hui. Le fait est que c'est plus agréable d'opérer un client qui ronfle. Quand j'ai commencé, il y a trente ans, j'étais parfois obligé de lutter corps à corps avec des individus surexcités par la douleur et fuyant Foulil. Aujourd'hui, pschtt ! un jet de gaz, et vous travaillez clans une bouche aussi tranquillement que dans une planche de carottes.
— Tiens! fit Dessources entrevoyant un point faible. Tu as donné ta fille à un monsieur qui n'a que ses deux bras?
Philipain ferma un œil et suça trois fois le tronçon de son cigare, comme s'il eût pressé un bâton de sucre d'orge entre ses lèvres.
— Auguste a deux bras... et un oncle! articula-t-il lies finement, en lâchant sa bouffée.
MON ONCLE A l.i Mil:
Un oncle qui a dans les douze mille de rente, mon bonhomme!
— Et c'est ton gendre qui hérite?
— A moins que ce ne soit toi, fut la réponse barbare de Philipain.
— Tu as vu le testament?
— Non, mais j'ai vu le notaire qui l'a reçu, un notaire de Nontron, qui a été le témoin de mon gendre avec l'oncle de cujus.
— Comment, il est <le Nontron, cet oncle? Et lu l'appelles?
— Le père Chevillai <1! Ah dame! ça ne sort pas de la cuisse de Jupiter. C'est un brave vigneron enrichi, qui ne paie pas de mine, ou plutôt qui a trop de mine. On croirait voir un soleil couchant, et, quand il parle, toutes les vitres remuent.
Dessources, le visage épanoui, se dodelinait sur le dossier de son banc rustique. Positivement, il exultait.
— Le père Chevil lard ! dit-il. Hum ! y a-t-il un échantillon de sa prose dans le contrat de ta fille?
— Oh! protesta madame Philipain. Si vous le connaissiez, monsieur Dessources! Si vous saviez quel brave homme!...
M ON ONCLE \ LCIDE 7
— Mon Dieu! convint Eugène, Dessources n';i pas tort. Il est certain que nous serions plus tranquilles si l'oncle d'Auguste était intervenu directement. Souviens-toi, ma bonne amie, que je voulais insister...
— C'eût été une faute. Ce brave homme vous l'a dit lui-même; il n'a pas d'autre parent vivant, au degré successible, que son neveu Auguste.
— Oui, articula mystérieusement Dessources. Mais il a Françoise !
— Vous le connaissez! Tu le connais! s'écrièrent à la fois les époux Philipain.
— Tous les ans, je vais acheter mon vin chez Alcide Chevillard, « mon oncle Alcide », comme on l'appelle à Nontron.
— Et... Françoise? questionna Eugène avec hésitation.
Le Périgourdin désigna d'un clignement d'yeux Théoduline qu'il savait plongée dans la haute dévotion. Puis il répondit, tout en considérant la pointe de ses bottines dont il faisait jouer les plis avec ses orleils :
— Françoise? C'est la cuisinière du père Chevillard.
8 mon oncle Ai.rnti:
Phi li pain reçut le coup avec un mâle sangfroid. Tout le monde gardait le silence et l'on entendait seulement frémir l'osier du fauteuil dans lequel rougissait Théoduline. A la fin, comprenant qu'il fallait sonder la profondeur du désastre, l'ancien dentiste se leva et, s'adressant à son ami :
— Viens, dit-il, que je te montre mes melons.
Quand ils furent seuls, dans un coin retiré du jardinet, Dessources s'arrêta, et, croisant ses bras sur sa poitrine, il prit en ces termes la revanche de ses humiliations de tout à l'heure :
— Tu seras toujours le même, toi, ne voulant consulter personne, n'ayant confiance que dans tes lumières. Tu maries ta fille; ton futur gendre n'a rien... que des espérances; ces espérances consistent dans un oncle, qui demeure à dix lieues de chez moi, et tu ne m'en dis pas un mot!
— Il me semble que les renseignements d'un notaire...
Il) MON ONCLE A I.C IDE
— Parisien! va. Qu'est-ce qu'il t'a dit, le notaire? Que Chevillard a douze mille francs de rente? Ce n'est pas vrai; il en a plus près de vingt que de douze, dans les bonnes années. Qu'il a fait son testament et que ce teslainent est déposé en l'étude? Et la survenance d'enfants, tu n'y songes pas?
— Il a soixanle-trois ans. Le temps du mariage est passé pour lui.
— Tu n'as donc jamais regardé les yeux de cet homme-là, et ses cheveux et ses dénis? Tu n'as donc pas vu comment il boit, comment il mange? Tu n'as pas entendu cette voix? Mais tout cela n'est rien; si tu connaissais Françoise !...
— Eli bien! quoi? Une servante-maîtresse? Pardi ! ça ne manque pas chez vous autres, mauvais sujets de province, les Françoises ! J'admets que Chevillard donne, tous les ans, n n ou deux billets de mille à sa Dulcinée. Je
. t'accorde qu'elle lui en vole autant. Enfin, dans le cas de la... survenance dont tu parles, je confesse que cela pourrait couler un peu plus cher. Et puis après? Voilà-l-il pas de quoi perdre la tête? Cet homme est libre de
prendre son plaisir où il le trouve, que diable!
— Très bien ; n'en parlons plus. Seulement, tu ne connais pas Françoise. Tu oublies que Chcvillard piochait la vigne à dix-huit ans, pour trente sous par jour, pins un litre. Il sait un peu lire, tout juste signer son nom. Depuis dix ans, Françoise tient' ses comptes, administre sa fortune. Ce qui est plus grave, c'est qu'elle l'augmente, et j'ai peur que ce ne soit pas dans l'intérêt de ton gendre. Elle... charme la solitude de son maître, utile dulci. Enfin, c'est un cordon bleu, et je te garantis qu'on mange mieux chez Chevillard que chez n'importe lequel de nos ministres. Maintenant, si tu te contentes de savoir que le testament est chez le notaire... tu n'es pas difficile. Tu me rappelles ces badauds, à qui l'escamoteur donne à tenir un écu dans un mouchoir, et qui serrent de toutes leurs forces. Va-t'en voir s'ils viennent !...
Dessources paraissait de plus en plus radieux, à mesure que son ami courbait davantage la tète sous l'évidence. Toutefois, l'ex-dentiste se cramponna à une objection.
— Si Chevillard n'était pas dévoué à son neveu el décidé à faire quelque chose pour lui, dit-il, pourquoi se serait-il imposé la fatigue et le dérangement de venir assister au mariage?
— Voilà où je t'attendais. Tu vas voir pourquoi il est venu. Je me souviens maintenant d'avoir entendu le bonhomme se plaindre à Françoise d'un sien neveu, végétant à Paris, qui l'écrasait de demandes de subsides. Saistu ce qu'a répondu cette femme de tète? Qu'il fallait se débarrasser du neveu en le mariant à une femme riche. Chevillard restant chez lui, après avoir refusé toute participation au contrat, tu n'aurais pas donné au jeune Auguste ta tille... et ton cabinet.
— Tu as raison, soupira Philipain. Mais vois-tu un remède?
Maintenant que son ami faisait appel à ses lumières, Dessources, devenu important, rentrait sincèrement dans le parti Philipain. Les deux hommes causèrent longtemps, comme de vieux camarades, et lorsque, deux jours plus lard, le provincial quitta Maisons-Laffilte pour regagner Périgueux, ses derniers mots furent:
— Préviens-moi quand il sera temps, et j'agirai là-bas.
Le dimanche suivant, Camerot vint, avec sa femme, passer la journée chez ses beaux-paiviits, selon l'usage ordinaire. Il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles, avec cette différence que le chien se tait en pareil cas, au lieu qu'Auguste se défendait comme un diable qu'on veut baptiser. Philipain, en somme, ne pouvait reprocher qu'une chose à son gendre: d'avoir laissé ignorer que Chevillard possédait une cuisinière trop influente. Il le lui reprocha fort aigrement et reçut cette réponse:
— Mais enfin, mon beau-père, était-ce à moi à divulguer les faiblesses de mon bienfaiteur? Car c'est avec l'argent de mon oncle que j'ai fait mes éludes.
Le beau-père répliqua que c'était fort bien quant aux études, mais que le père Chevillard s'était arrangé pour passer la main à un autre, en ce qui concerne le vivre et le couver!.
— C'est bien commode, ajouta-t-il, de trouver, sans qu'il en coûte un liard, un cabinet, une clientèle et jusqu'à une marque d'eau dentifrice, dont la seule vente paie votre appartement!
La discussion s'envenima, et tout porte à croire que Camerot serait allé dîner à Paris, lui et sa femme, si, au môme instant, celle-ci n'avait reparu suivie de Théodulinc qui avait les yeux rouges.
— Papa, dit la jeune madame Camerot en se pendant au cou de son père, je... Auguste croit que nous allons avoir un enfant.
Ce n'était plus le moment de se disputer, mais d'agir. Le soir même, on avisait Dessources d'avoir à commencer le feu sur les posi lions de « mon oncle Alcide ».
Quatre mois plus tard, il n'y avait qu'à regarder Clorinde pour voir que l'opinion d'Auguste n'avait rien d'exagéré. L'attente fiévreuse de l'événement absorbait tontes les pensées et toutes les préoccupations de la famille. Camerot redoublait d'ardeur, et, chaque soir, un rouge alignement de cuvettes sanguinolentes témoignait du travail assidu de la journée, car il n'était pas de ces praticiens dégénérés qui se font une gloire de rabaisser l'art dentaire à d'inoll'ensifs pansements. La jeune femme,
prudemment confinée à Maisons-Laffitte, ne
quittait, pas la chaise longue de sa chambre, où l'on ne pouvait entrer sans se croire sur le bateau de Folkestone, un jour de mauvaise traversée, tant la grossesse était pénible. Théoduline soignait sa fille tout en préparant les langes de la génération nouvelle. Quant à Philipain, les sinistres avertissements de son ami ne cessaient de le hanter. Toute la journée, il pensait à Françoise. La nuit, il voyait en rêve un python monstrueux ramper vers le berceau de son petit-fils. Le serpent avait une tête de femme, une tête ornée d'une coiffe tuyautée, la tète <le Françoise! Armé de sa meilleure pince, il tentait vainement révulsion des crocs de l'affreux reptile, qui glissait sous ses doigts avec des éclats de rire satanesques. Couvert de sueur, Eugène se réveillait, pressant entre ses mains crispées le bras charnu de Théoduline, qui demandait grâce, affolée de terreur.
Au coin de son feu, pendant des heures entières, Philipain combinait des plans, puis, prenant sa plume, il écrivait de longues lettres à Dessources, devenu plus que jamais son confident, son conseiller, son bras droit. Enfin, de
Il, MON ONC1 l vi Cl DE
-un (llh'. Dessources agissait. Sous prétexte de négociations vinicoles, il avait fait, plusieurs fois, le voyage de Non trou ; il s'était lié davantage avec Chevillard; il était devenu le favori de Françoise; on ne voyait plus que lui dans la petite maison des bords du Bandiat.
Tanl de peines et de démarches diplomatiques finirent par porter leurs fruits. Un jour vint où Dessources put écrire à celui dont il avait la confiance :
« Le terrain est préparé; fais ta demande. Françoise le laissera partir et, si vous savez vous y prendre, qui sait? Peut-être qu'»7 déposera un titre de renies dans le berceau de son tilleul : ce sera toujours autant de pris. J'insiste sur deux points: (pie ta cave soit bien garnie et que ta cuisine soit irréprochable. .rajoute, dans l'intérêt des pudiques susceptibilités de ta femme : que la cuisinière soit vieille, laide et vertueuse, ou bien garnis-la en zinc, comme tu fais pour les murs de tes espaliers. Toutes les pêches sont bonnes pour les rats de l'espèce de Chevillard. »
L'instant fixé par la nature arriva. . . C'était un garçon, et Philipain, radieux, écrivit à son ami :
« Nous avons gagné la première manche:
Chevillant possède un petit-neveu. Tout va bien, mais ça n'a pas marché tout seul. Mazette 1 quelle musique ! Il me semblait que j'arrachais une dent à ma pauvre fille et je me croyais revenu au bon temps. Par le même courrier, j'écris à Nontron. Tout est paré. Cave hors ligne; j'ai une facture de vingt-cinq louis au Grand-Hôtel ; certaines bouteilles me reviennent à dix: francs. Quant à la cuisinière...
je ne te dis que ça. Le grand cordon de Saint- André ne serait pas assez bleu pour elle. Pardessus le marrhé, laide, quadragénaire, couverte en zinc, selon ton expression empruntée à l'arboriculture. Eulalie a servi chez un évêque cl l'a quille, parce qu'il ne lui laissait pas assez de temps pour l'accomplissement de ses pratiques religieuses. D'ailleurs, c'est une gaillarde, de ûgure à faire peur au diable et de force à le mettre sous son genou. Elle Lève à bras tendu le billot de sa cuisine. »
Alcide Clievillard ne s'était nullement fait prier pour accepter L'honneur d'être le parrain du nouveau-né, prérogative régulièrement due au grand-père paternel, qui l'avait cédée avec plaisir. L'ancien vigneron, plus rouge que jamais, malgré le froid de décembre, débarqua la veille du jour fixé pour le baptême. Gomme toute la famille réunie le remerciait de celle preuve d'affection :
— Eli ! bouffre, dit-il, j'y comptais bien!
Il avail la spécialité «les jurons mitigés. Les siens avaient mauvaise mine au premier abord, mais ils faisaient presque toujours long
DION ONCLE VLCIDE 19
feu, ce qui n'empêchait pas la pauvre Théoduline de fermer les yeux chaque fois qu'il en sortait un, comme elle eût fait en voyant braquer sur sa poitrine plantureuse un pistolet sans batterie.
Du moment où Chevillard eut posé le pied chez ses hôtes, la maison lui appartint; on n'eut pas besoin de lui dire de se mettre à son aise. Au bout d'une heure il était installé. Il avait embrassé sa nièce, serré la main du futur Alcide en s'écriant :
— Nom de bleu! le beau petit drôle!
Puis il avait pris possession de sa chambre, la propre chambre de Théoduline et d'Eugène, qui s'étaient relégués dans la pièce destinée aux amis de passa:.;!'.
— Que veux-tu, ma bonne! avait dit Philipain. Pour trois ou quatre jours... Il faut le soigner, ce vieux richard.
A peine entré dans le sanctuaire conjugal, objet constant de soins minutieux, le vigneron alluma sa pipe, retira ses chaussures et, les pieds nus dans ses chaussettes qui eussent fait pâlir madame Philipain si elle les avait contemplées, il défit son sac de nuit.
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Eugène, qui l'assistait, eut un éblouissement en voyant son hùte tirer du porte-manteau un paquet de titres qu'il jeta dans le fond d'un tiroir, dont il mit prudemment la clef dans sa poche.
Comme Philipain, très onctueux, demandait à Chevillard s'il était coulent de sa chambre :
— Laissez donc, fit le brave homme. Pour une quinzaine, on est toujours assez bien. Vous me feriez seulement plaisir de m'ôter toutes ces saprées maehinettes qui encombrent le comptoir. Une cuvette et un broc, voilà mon affaire. Tous vos petits flacons me font peur; on dirait d'une pharmacie. Et, vous savez : la pharmacie et l'église, voilà deux établissements où l'on ne me voit pas tous les jours.
Chevillard eut un gros rire et sa large main résonna sur l'abdomen de Philipain. Puis il rebourra sa pipe et, toujours en chaussetles, se promena dans la chambre, condamnant les roses du tapis de Théoduline à des contacts indignes. De temps en temps, il s'approchait <le la cheminée et un jet de salive, lancé avec une rare précision, foudroyait la
tète (le cuivre des chenets. 'L'ex-dentiste, très sérieux, comptait les cou[>s et semblait plongé dans des réflexions tristes; la conversation devenait languissante.
— Si ça vous est égal, dit Chevillard, nous descendrons à la cuisine ; on est mieux là pour f nnier; et puis, c'est toujours plus gai.
— Allons à la cuisine, acquiesça Eugène, qui comprit que son hôte s'ennuyait avec lui.
Eulalie, les bras nus et les brides au vent, était dans le coup de feu du dîner, dont les arômes brûlants se dégageaient d'une demidouzaine de casseroles. L'étranger la salua, en entrant, de quelques paroles aimables; il n'en avait pas dit la moitié autant à ïhéoduline. Et, tout de suite, ils se mirent à causer comme des gens du môme monde. En commençant, la cuisinière était froide ; mais elle s'aperçut bientôt que le nouveau venu n'était pas le premier venu. Elle se détendit, et, tout en arrosant les bécasses qui rôtissaient dans le four, elle répondait aux questions d'Alcide qui s'informait de tout : du prix de la viande et du beurre, des ressources de l'endroit au point de vue du poisson et des légumes, et aussi des
î^oûts et des habitudes des maîtres. Le Nontronnais commença la conquête d'Eulalie en exprimant cette opinion : qu'un rôti, l'ait dans un four, n'est pas un rôti véritable. Le cordon bleu répondit par un sourire et un mouve ni des sourcils qui contenaient des volumes, Philipain comprit que ces deux êtres le méprisaient, lui et son poêle économique d'un système perfectionné.
D'ailleurs, il se sentait déplacé, lui, l'ignorant, entre ces deux compétences ; il aurait voulu s'en aller, mais il n'osait abandonner Ghevillard, qui s'était assis dans un coin où il ne gênait personne, après avoir galamment éteint sa pipe, car Eulalie avait toussé une fois ou deux. Philipain jugeait contraire à sa dignité de prendre un siège; il se trouvait ridicule comme un parvenu qui entre pour la première fois dans un salon, mais personne ne faisait attention à lui. Le vigneron demandait avec politesse :
— Yiendrez-vous au baptême, demain, mademoiselle? Jl paraît <|u *il me faudra réciter le Credo. Vingt dix! je serais plus à mon aise si j'avais àdégoiser la recette du lièvre à la Royale.
— Monsieur, répondit très sévèrement la pieuse personne, je n'aime pas que l'on tourne en dérision les choses saintes en ma présence.
Ghevillard se mordit lus lèvres et ne répliqua mot. En lui-même, il était impressionné par les manières imposantes d'Eulalie ; jamais il n'avait rencontré une personne aussi distinguée.
Cependant, la porte de la cuisine s'était entr'ouverte et madame Philipaim, dans une toilette inachevée, s'était montrée sur le seuil, venant taire son inspection ordinaire. Mais, en apercevant sa cuisine envahie, la digne femme battit en retraite, les bras levés au ciel, avec un « Déjà! » douloureux.
Cette déroute amusa infiniment Eulalie 4111 n'avait rien perdu de la scène.
Objet des préoccupations de toute une famille, ce premier repas était combiné depuis longtemps pour achever, du premier coup, la conquête du vigneron. Du moins fallait-il lui montrer que Françoise n'était pas la seule au monde qui sût faire la cuisine. Joignant à cela quelques bouteilles choisies parmi les meilleures, c'est-à-dire les plus chères, des « Caves du Grand-Hôtel », on pouvait espérer lune de ces digestions attendries qui sont l'acheminement à la générosité, de même que la crainte du Seigneur <ist le commencement (l<' la sagesse.
Mii.n ONCLE AI.CIDE ■!'■>
Ghevillard lit honneur au festin. C'était un beau mangeur, mais c'était aussi un connaisseur délicat. Chacun des plats était commenté, loué, critiqué, d'une façon bienveillante mais sans parti pris d'éloge On se sentait en présence d'un juge, et la pauvre Théoduline n'était guère plus à son aise qu'un auteur qui voit Sarcey prendre des notes à une première. Mais, en somme, le patron de Françoise se montra complètement satisfait de la cuisine d'Eulalie.
Quant au vin, ce fut autre chose. Au premier coup d'ordinaire, le Nontronnais fit la grimace et, aussitôt, il eut un sourire fin et annonça « qu'on en recauserait ». Une déception cruelle vint frapper Philipain à l'occasion de son margaux, servi avec les mêmes précautions que s'il fût sorti, pour la circonstance, d'un septennat d'immobilité. On avait prudemment enlevé l'étiquette coin promettante
— Ça, du margaux ! protesta le convive. On vous a flanqué dedans, mon pauvre monsieur. Qui donc connaissez- vous à Bordeaux?
Eugène rougit jusqu'aux veux et balbutia
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une phrase incohérente. Puis, il lança cet argumenl suprême «lu Parisien:
— Il devrait être bon, cependant. Tel que vous le voyez, il me revient à dix francs la bouteille.
— Tonnerre de Dreux ! éclata Chevillard en (•branlant la table de son poing. Faut-il qu'il y ait des gens canailles !
(-('pendant, renonciation de ce prix élevé semblait l'avoir radouci et, ce soir-là, deux bouteilles de margaux furent absorbées, sans compter les autres.
Au dessert, bon gré mal gré, Eulalie dut comparaître selon l'usage de certaines provinces. Alcide remplit wn verre de Champagne et, se levant, l'offrit au cordon bleu avec autant de politesse qu'il eût fait du lovingcup à la table du lord maire. Il voulait même la faire asseoir, mais, en personne bien élevée, die eut l'aii- de ne pas comprendre, avala le moet sans broncher et regagna sa cuisine après une révérence.
On était arrivé au dernier tableau réglé par Pliilipain, qui comptait beaucoup sur la mise en scène. A un signe, Théoduline se
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leva, disparut, et revint presque aussitôt, tenant un paquet ficelé de dentelles qu'elle mit dans les bras du parrain.
— Monsieur Chevillard, récita-t-elle, d'une voix émue, voici votre petit-neveu. S'il pouvait parler, il vous dirait qu'il vous aimera bien un jour.
Celte fois, il n'y avait pas à s'y méprendre. Le vigneron était empoigné. Il approcha sa grosse face rouge du visage tout ridé de l'enfantelet, le regarda, lui sourit et dit en agitant la tête avec cette voix ridicule qu'on prend pour parler aux perroquets :
— Sapré petit bouffre !
Alors, il rendit le futur Alcide à sa grand'mère et se leva de table en disant :
— Attendez-moi. Je vais chercher quelque chose.
Camerot, Philipain et Théoduline (Clorinde gardait encore la chambre) se regardèrent et se virent réciproquement pâlir. Eugène songeait aux titres enfermés là- haut dans le tiroir de la commode. Enfin, tous ces efforts, toutes ces dépenses n'avaient pas été en pure perte! Le Nontronnais reparut et reprit sa
place. Il tenait un objet enveloppé dans un journal et paraissait radieux; chacun se taisait; on aurait entendu pousser les cheveux du petit Alcide.
— Chez nous, commença le parrain, quand un drôle vient au monde, il est d'usage de lui faire boire un tantinet de vin pour l'aider à devenir un homme. En ma qualité de parrain, j'ai apporté la médecine. C'est du pur, je peux le garantir, puisque c'est moi qui l'ai récolté. Allons, jeune homme, arrive ici qu'on le fasse faire connaissance avec l'auteur de toute joie.
Ce fut ainsi que s'évanouit le mirage des titres. Ce] tendant, le voyage de Chevillard ne devait pas être entièrement perdu.
— Quant à vous, ma commère, dit-il à madame Philipain, la marraine, je n'oublie pas que je vous dois un cadeau. Avant de partir, j'ai mis à la petite vitesse un pièce de mon vin de Tannée dernière. Vous n'aurez à paver que le port. Ce n'est pas du margaux, mais il ne vous reviendra pas à dix francs la bouteille et vous pourrez dire «pie vous avez un ordinaire convenable.
Celte allusion malicieuse laissa Eugène indifférent. Il était découragé autant qu'un homme peut l'être et, quand il fut seul avec sa femme, dans l'étroite chambre où ils s'étaient
réfugiés, il ne put retenir ses plaintes:
— Quinze jours! comprends-tu que nous sommes coiffés de cet animal-là pour quinze jours ! Il me l'a dit. Quinze jours! Trente repas ! rien que ce soir nous avons bu pour cinquante-quatre francs de vin! Ce Gargantua vide une bouteille sans avoir l'air de la loucher. Me voilà pour quinze jours hors de ma chambre !
— Et moi hors de ma cuisine. Il n'en démarrera pas ; c'est, là seulement qu'il se trouve chez lui. Quel sauvage!
— Affaire d'habitude. Tout de même, si Françoise le voyait ! J'ai envie de lui écrire une lettre anonyme, à celle-là.
— Ne fais pas cela, Eugène. Je ne veux pas de vitriol dans ma maison.
— Et, comme résultat de toule cette dépense, de tout ce dérangement, une pièce de piquette, port dû! Si Dessources apprend jamais cette histoire, il n'a pas fini de se
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moquer de nous, bien que l'idée de prendre
le sauvage comme parrain, soit de lui.
— Joli parrain ! Un homme qui ne croit pas en Dieu !
— Et qui sait à peine lire. Un vigneron, quoi !
— Au moins, il ne pose pas pour l'homme du monde, c'est une justice à lui rendre. Il n'y a qu'à le voir à la cuisine ; il est là comme chez lui. Et Dieu veuille qu'Eulalie...
— Oh ! je la garantis. Cette fille-là lui pianotera un couteau dans la poitrine, au premier geste qui dépasserait l'alignement.
Ainsi les époux Philipain ('changeaient leurs plaintes. Chacun d'eux calmait son indignation en la versanl dans le sein de l'autre, de même qu'on refroidit, en la transvasant, une tisane trop chaude. El cependant, Ghevillard digérait, enfoncé jusqu'au menton dans L'édredon moelleux du ménage attristé. Il digérait, cl le bruit tir ses ronflements sonores, traversanl le plafond, chassait le sommeil des yeux de ses hôtes, comme lui-même les avait chassés de leur lit.
L'Église comptait un chrétien de plus. Chevillard, L'athée, le franc-maçon, le libre penseur, était entré dans le temple. Sa main
avait porté le cierge mystique; il avait récité le Credo et juré, au nom du jeune Alcide, de renoncer au démon, à ses pompes el à ses œuvres.
— Hélas! pensait Philipain, liante par des préoccupations d'un ordre moins élevé, que ne jure- 1- il aussi de laisser sa fortune à son filleul I Que ne jure-t-il tout simplement, pour son propre compte, de renoncer à Fran çoise !
M mon ONCLE ILCIDE
Le curé fut invité à dîner. Philipain n'était
pas dévot, tant s'en faut, mais il se piquait de bien taire les choses et jouait volontiers au châtelain. On avait compté sans le néophyte par procuration du matin. Chevillard entra dans une colère bleue quand il sut qu'il devrait s'asseoir à côté d'une soutane II traita de haut en bas Théoduline, écrasa Eugène de son mépris, plaignit Gamerot d'être entré dans une famille de jésuites et déclara qu'il mangerait à la cuisine, où, par provision, il fut s'installer, jurant, maugréant, prenant Eulalie à témoin de l'avanie qu'on lui imposait.
Aux premières paroles, Eulalie l'arrêta net, (l'un regard aussi acéré que la broche dont elle traversait en ce moment un canard. Puis, comme il insistait :
— Monsieur Chevillard, fit-elle avec un laconisme qui n'était pas sans grandeur, je vous croyais un homme bien élevé.
A partir de cet instant, elle n'eut plus l'air de s'apercevoir qu'il fût là. Elle allait et venait, sérieuse sans all'ectation, sévère sans grimaces, avec une pointe de désillusion dans
le regard. D'abord le Non tron nais fit bonne contenance et regarda par la fenêtre, en fredonnant avec forfanterie une chanson de Béranger. Mais le silence glacial d'Eulalie, son altitude austère, si différente de son affabilité naturelle, eurent bientôt raison des principes libéraux de ce farouche ennemi des prêtres.
— Mademoiselle, dit-il, puisqu'il faut en passer par là pour vous faire plaisir, je dînerai avec le curé.
Elle répondit, en redevenant soudain enjouée et bonne fdle :
— Monsieur Chevillard, je n'en attendais pas moins d'un homme comme vous. Mais pourquoi ne fumez-vous pas? Il ne faut pas vous gêner pour moi.
Alcide sentit la joie rentrer dans son cœur et, le soir, à table, il fut pour l'ecclésiastique, d'une politesse irréprochable. Ce fut au point que celui-ci, en prenant congé, dit paternellement à madame Philipain :
— Vous faites des miracles ! Voilà déjà votre hôte à demi apprivoisé ; je vous prédis que vous l'amènerez au confessionnal.
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Théoduline rougit sans répondre. Elle ne voulait pas mentir et, d'autre part, il lui en coûtait d'avouer que le miracle était dû à sa cuisinière.
Déjà huit jours s'étaient passés depuis l'arrivôe de Chevillard; ses hôtes n'en pouvaient plus d'agacement et de fatigue. Les intempéries d'une affreuse saison rendaient les courses dans la campagne impossibles; à peine pouvait-on mettre le nez au jardin. Eugène, sur les instances de sa femme, avait emmené le vigneron faire un tour dans Paris, mais il était revenu, se jurant que cette promenade sérail la dernière, tant il avait souffert du costume, de la tenue, des manières de son compagnon et surtout de cette voix qui faisait retourner tout le monde dans la rue. D'ailleurs, Alcide ne s'intéressait à rien, flânait -t timidement, s'arrêtait tout à coup pour raconter une histoire de Nontron, obstruant avec ses gestes un trottoir de douze pieds. Au bout d'une demi-heure, on s'était échoué dans un café do troisième ordre, une vraie tabagie, d'où Philipain était sorti avec une migraine atroce el à demi mort d'hébétement,
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Théoduline déclarait qu'elle tomberait malade s'il lui fallait [tasser encore une semaine dans ces conditions, campée dans une chambre glaciale et condamnée, deux fois par jour, à voir ce gougeat boire, manger et tacher ses nappes. Elle avait pris en grippe sa maison tout entière, mais surtout sa cuisine avec ces deux grosses laces rouges qui s'y faisaient pendant, comme deux magots sur une console. Elle avait découvert que Ghevillatfd employait Eulalie à lui lire ses lettres et même à y répondre, ne pouvant répondre lui-même, et pour cause. Lorsque madame Philipain les surprenait livrés à cette occupation, Alcide avait une manière d'aller à la fenêtre et de tambouriner les vitres avec ses gros doigts qui signiliail, à ue point si méprendre :
— Dieu ! quel ennui d'être dérangé sans cesse !
Du reste, aucune attitude, aucun regard suspects, malheureusement! Théoduline n'eût pas manqué l'occasion de flanquer Eulalie à la porte, ce qui, peut-être, eût amené le départ du vigneron. En vain, elle les avait espionnés le jour et la nuit; elle avait écoulé à la
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porte, elle, la maîtresse! Tout ce qu'elle avail découvert, c'est qu'Eulalie et le vigneron s'entretenaient de sujets religieux.
Il survint alors un incident qui dérouta le ménage Philipain, en donnant une direction nouvelle à ses combinaisons et à ses espérances.
Eugène s'aperçut, un jour, que Ghevillard le recherchait, semblait désireux d'une conversation intime. Le Nontronnais alla jusqu'à parler (Tune promenade dans la forêt, praticable ce jour-là par suite de la gelée. Bientôt, les deux hommes furent seuls au milieu des laillis saupoudrés de frimas. La langue d'Alcide sYi.nl délice et, chose remarquable, il étail aux petits soins pour Philipain; on eût dit que les rôles étaient changés el que l'ex-dentiste étail devenu l'oncle à succession.
— Mon cher monsieur, disait le campagnard, vous êtes heureux, vous! Vous avez un intérieur, une famille, des êtres qui vous aiment, qui vous sont attaches, qui vous fermeront les yeux. Moi, je n'ai rien de tout cela!
Eugène avail envie de répondre :
— Vous avez Françoise.
Comme s'il eut devine la pensée de son interlocuteur, Chevillard continua :
— Bientôt je rentrerai dans ma maison, où m'attendent des soins mercenaires, sans délicatesse d'un côté, sans estime et sans confiance de l'autre...
— Mais je croyais au contraire que... qu'une longue habitude...
— Pourquoi chercher midi à quatorze heures, monsieur Philipain? Nous sommés des hommes tous les deux, et je ne suis pas le premier vieux garçon qui ait fait fausse route. D'ailleurs vous savez à quoi vous en tenir, et notre ami commun, Dessources, qui, par parenthèse, est un joli cafard, n'a pas eu bouche cousue. Eh, bien! monsieur, Dessources est un imbécile. 11 me croit — disons le mot — sous la pantoufle de Françoise, tout cela parce que cette fille a de l'instruction, de l'intelligence, que je sais à peine lire et que... je ne suis pas de bois. Françoise est comme les autres. Avec le temps elle a pris de l'orgueil, de l'intérêt, de l'ambition. Elle s'imagine qu'elle me tient, et je le lui laisse croire pour avoir le repos. Elle me volerait, si elle pouvait; mais nous sommes
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;i deux de jeu; je lui laisse la clef de la cage et l'oiseau siffle dans ma poche.
— Ah! ahl fit Eugène qui comprit alors pourquoi les titres étaient du voyage.
— Voyez- vous, monsieur Philipain, tôt ou tard on arrive à celte vérité : il n'y a que la famille !
— Cher monsieur, cher... ami ! balbutia l'exdentiste au comble de l'émotion, en étreignant la main du Nontronnais. Ces sentiments vous honorent. La famille, vous l'avez! Jouissez-en ; restez chez nous. Votre neveu vous est dévoué et reconnaissant comme c'est son devoir. Nous vous aimons tous ; notre maison est la vôtre. Rien ne vous presse de regagner Nontron. Prolongez votre séjour et, — si vous voulez m'en croire, — flanquez Françoise à la porte.
Ghevillard s'arrêta, jeta sur celui qui parlait un regard indéfinissable et, lui serrant la main à son tour :
— Merci, dit-il, j'y pensais. En attendant, puisque vous le permettez, je reste.
Théoduline faillit se trouver mal, quand elle apprit que le vigneron prolongeait son séjour pour une période indéterminée ; mais elle fut bientôt remise quand elle sut que Françoise branlait dans le manche et que l'oncle avait assez de son existence irrégulière. La nouvelle fut communiquée aux Camerot en conseil privé, et l'on enjoignit à Auguste de redoubler de prévenances. Au fond, on en voulait à Alcide, le jeune, de ne pouvoir être bon à rien dans l'occasion ; il ne savait que crier, et il en abusait terriblement.
Déjà les plans s'élaboraient. Le système de
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la vie en commun était repoussé par Théoduline, qui déclarait préférer la mendicité pour son petit-fils à la perspective du reste de sa vie à elle, passé cote à côte avec Alcide senior. Camerot, au contraire, ne venant à Maisons-Laffitte qu'une fois par semaine, votait pour la cohabitation. Enfin, sur la proposition du chef de famille, on se décida pour l'établissement de Ghevillard dans quelque maisonnette voisine. Il viendrait chaque jour, deux fois par jour s'il en avait envie, et, puisque les joies de la famille le tentaient, il pourrait s'm donner tout à son aise. L'important, c'était de faire signer la révocation de Françoise. La chose faite, la petite maison des bords du Bandiat vendue, l'enfant prodigue installé à Maisons-Lnfiitte, le testament ne risquerait plus d'apparaître, un beau matin, comme un œuf sans jauiir.
En attendant, Ghevillard était devenu moins renfrogné sans devenir plus sociable. Il prenait plus de soin de sa personne, se tenait mieux à table; il ne mangeait plus les épioards avec son couteau, depuis le jour où Eulalie, qui servait à table dans l'intimité,
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l'avait prévenu par un signe de l'inconvenance de ce mode d'inglutition. Mais il conservait pour le salon son horreur instinctive et ne se trouvait bien en réalité qu'à la cuisine, dans son coin ordinaire, avec sa j»i j>< * .
Madame Philipain, habituée à l'y voir, n'était plus gênée par sa présence et donnait ses ordres comme s'il n'eût pas été là. Lui, de son côté, rendait quelques services pour tuer le temps, battant les œufs, tournant les mayonnaises, écrasant le café. Presque chaque jour, il faisait une promenade avec Eugène, devenu son ami, son confident. Souvent la conversation tombait sur Françoise, et son maître n'était pas tendre pour elle.
— Que nous sommes bûtes, nous autres hommes, avouait-il, surtout quand nous n'avons pas d'instruction ! Cette màtine-là m'avait ébloui jadis, positivement, avec sa lecture, son écriture, son arithmétique, sans compter mille autres choses. Elle disait qu'elle avait étudié pour être maîtresse d'école et, si vous voulez la vérité, je n'avais jamais vu de femme pareille. Avec le temps, je me suis aperçu qu'il fallait en rabattre, que c'était voleur,
menteur, gueulard; avec cela, autant de religion qu'un chien. Or, je ne crains pas de le dire, monsieur Philipain, je ne suis pas bondieusard pour moi-même, mais j'aime à trouver quelque dévotion chez les femmes.
— Absolument comme moi. Je n'ai jamais dit un mot à Théoduline à propos de ses confessions et de ses messes et, tout en trouvant que ma cuisinière abuse de l'église, ma foi! je ferme les yeux. Cette fille a bien des qualités.
— Elle en est pétrie, monsieur. Ah! vous avez eu la main heureuse! Si j étais tombé sur un trésor pareil... Mais il n'y a pas deux Eulalie au monde!
— C'est une erreur. Ma femme vous trouvera, quand vous voudrez, un sujet dans le même genre... avec la couture et le repassage en plus. Un vieux garçon a besoin d'une bonne li u^ère.
— Ah ! mon pauvre ! les célibataires sont bien à plaindre. Songer qu'on mourra comme un chien, sans un enfant autour de soi pour recueillir votre petit bien!...
— Comment! s'écria Eugène, devenu élo-
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qucnt tout à coup. Est-ce bien vous qui parlez ainsi? N'avez-vous pas un neveu qui vous aime sincèrement? Quant à ma tille, je serais jaloux <lc l'affection qu'elle vous témoigne s'il s'agissait d'un autre. Et votre filleul? Savezvous que cet enfant, malgré son âge tendre, semble déjà vous reconnaître? Je ne parle pas de Théoduline et de moi qui vous sommes tout dévoués. Non, monsieur Chevillard, non ! ce n'est pas vous qui avez le dVoit de vous plaindre de n'avoir pas de famille !
A ces discours éloquents, plus d'une fois répétés, Chevillard ne répondait rien, car il ne les comprenait pas toujours. Mais il n'en était que plus ému ; les longues phrases du Parisien, ses gestes pathétiques empruntés aux acteurs à la mode, ses jeux de physionomie attendris impressionnaient « le sauvage ». Alors Philipain voyait déjà le succès assuré, et, le soir, dans le tête-à-tête conjugal, les deux époux, redevenus jeunes, bâtissaient pour leur petit-fds des châteaux qu'ils se gardaient bien de placer en Espagne.
Ce n'était pas qu'il n'y eût des haut et des bas marqués dans- les secrètes dispositions de
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Chevillard. On le voyait, à certains jours, débordant de bonne humeur et d'appétit, content de tout, enchanté de Maisons-Laffitte. Parfois, même, Eugène, qui Pépiait, le surprenait arrêté devant quelque maison où se balançait l'écriteau : A vendre, et comptant les pierres de la façade de ses petits yeux sournois de paysan. Ces jours-là, le jeune Alcide était traité avec des égards sans nombre et, pour un peu, le grand-père se fût levé quand la bonne qui portait son petit-fils entrait au salon.
Le lendemain, Chevillard était triste; sa grosse face rouge, assombrie par une inquiétude mystérieuse, faisait songer à ces soleils d'hiver dont le disque rutilant se devine à travers la brume glaciale. Il mangeait peu, buvait mal, évitait la cuisine et lâchait des phrases mélancoliques. A l'entendre, il était un vieux fou ; il se mettait dans l'esprit des choses irréalisables ; personne ne se souciait de lui; il ferait bien mieux de retourner à INontron... Alors les actions du jeune héritier tombaient, tombaient!... On le traitait durement, comme s'il eût é!é responsable, le pauvre! Et si, par hasard, il s'oubliait dans
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ses langes, Philipain le foudroyait du regard et se tenait à quatre pour ne pas lui dire :
— Il faut savoir se restreindre, monsieur, quand on est destiné à n'avoir point de fortune !
Car, il ne fallait pas se le dissimuler, le cabinet de Camerot s'en allait à la dérive. Un client douillet, un fort de la Halle, pourtant, qui s'était soumis aux procédés anesthésiques pour une extraction de molaire, ne s'était jamais réveillé, et cet accident, « grossi par les journaux », comme disait Eugène, avait effarouché la clientèle.
Un jour, jour heureux ! Philipain apprit, presque en même temps, qu'une maison voisine de la sienne était à vendre et que Chevillard l'avait subrepticement visitée. Philipain estimait, comme son quasi -homonyme macédonien, qu'une place est bien près d'être prise quand un mulet chargé d'or peut en franchir les portes. A défaut de mulet, ce fut lui-même qui se glissa dans la cuisine et mettant un louis dans la main d'Eulalie :
— Ma bonne fille, dit-il assez bas, nous avons remarqué que vous avez sur l'oncle de mon gendre une influence considérable.
— Mais, monsieur, fit l'honnête personne sans s'émouvoir, si l'on me respecte et si l'on m'estime, je crois que je le mérite.
— Certes, personne n'en doute. Or, voici ce que je vous demande. M. Ghevillard n'est plus jeune et nous éprouvons le désir de voir cet excellent homme se fixer près de nous, au lieu de retourner dans son désert de la Dordogne. Vous a-t-il dit qu'il songeait à devenir propriétaire à Maisons-Laffitte?,
Eulalie faisait sauter la pièce d'or dans sa main d'un air distrait.
— Il me l'a dit, répondit-elle.
— Eh bien! mon enfant, il faut l'encourager dans cette idée; c'est pour son bien. Vivant près de nous, il aura des soins, une famille...
— C'est pour cela que monsieur me donne vingt francs? questionna la cuisinière, de l'air d'une personne qui ne plaisante pas sur les pots-de-vin.
— Non, répondit prudemment Eugène; je vous les donne, parce que vous êtes une bonne et brave fille et que nous sommes contents de vous.
Puis, tandis que l'or disparaissait dans les
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coffres d'Eulalie, le mulet, très content de luimême, redescendit la montagne.
Le soir, après dîner, Ghevillard, qui avait bu sérieusement pour se donner du courage, recula sa chaise et, s'appuyant au dossier, proclama d'un air épanoui la grande nouvelle :
— J'ai acheté la maison du coin de la rue.
Théoduline leva vers le ciel un regard chargé de reconnaissance. Enfin ! ils allaient être débarrassés de cet homme, de cette sangsue! Elle allait retrouver sa chambre et, aussi, la paix de sa cuisine !
Philipain, toujours sentencieux, se leva et tendit la main à son hôte.
— Mon cher ami, — laissez-moi, pour la première fois, vous appeler de ce nom, — ce que vous nous apprenez nous comble de joie. Personnellement, je suis heureux de penser que nous allons vieillir tout près l'un de l'autre. Nous nous verrons souvent; notre maison sera toujours la vôtre et, s'il était besoin d'un lien entre nous, ce jeune enfant qui a déjà vos traits serait là pour nous en servir.
Un seul regret vient gâter ce beau jour. Votre neveu n'est pas ici pour partager notre bonheur. Mais Paris n'est pas loin ; îaissez-moi lancer une dépêche. Dans une heure, deux heures au plus, Auguste peut être ici avec sa femme.
— Non, non, fit Ghevillard avec un empressement singulier, ne les dérangez pas. D'ailleurs, je n'ai pas tout dit. J'ai un aveu à vous faire — un sacrifice à vous demander.
Philipain devinait déjà de quel sacrifice il était question. Ghevillard allait supplier qu'on le laissât prendre son fdleul avec lui. Tout marchait à souhait.
— Parlez, mon bon ami, répondit-il d'un air fin. Que peut-on refuser à l'enfant prodigue?
— Eh bien ! continua le sauvage visiblement encouragé, dans cette maison nouvelle, je me sentirais bien seul.
— Le fait est, appuya l'ex-dentiste, qu'habiter tout seul une maison où l'on n'a pas ses habitudes...
— Vous l'avouez vous-même. Aussi, je ne vous cache pas qu'en achetant cette maison,
.1 MON ONCLE Al. (IDE
j'étais décidé d'avance à m'y créer une compagnie. Les convenances m'obligent à m'excuser tout spécialement auprès de madame, à laquelle mes projets vont causer du dérangement. Ne dites pas non; je sais combien vous tenez à Eulalie.
Philipain reçut un petit choc : il attendait autre chose. Cependant c'était, après tout, une garantie que de voir ce vieux garçon pourvu d'une gouvernante aussi incorruptible.
— Ma foi ! répondit Eugène, c'est une tille précieuse que nous aurons de la peine à remplacer. Mais je comprends qu'elle fasse votre affaire. Eulalie est à vous, cher ami. Est-ce tout?
— Non, fit Alcide avec un peu d'hésitation. Je voulais vous demander... mais dites non, franchement, si vous trouvez que j'abuse. Je voulais vous demander si la noce pourrait se faire chez vous.
— La noce! Quelle noce? s'écria Philipain, L'âme traversée par un affreux pressentiment.
— Eh! la mienne, parbleu! Vous n'avez pas encore compris que j'épouse Eulalie?
Philipain ne broncha pas sous le coup. Heureusement [tour lui, il n'était pas de complexion apoplectique, sans quoi c'était un homme mort. La colère qui l'envahit était une colère froide, de celles qui deviennent la rancune de toute une vie.
Très digne, il se leva, et fixant Ghevillard dans les yeux :
— Monsieur, dit-il, vous manquez de respect à ma femme et à moi.
Ghevillard eût étranglé ce pauvre Eugène, s'il n'en eût été empêché par Eulalie qui, craignant un orage, écoutait derrière la porte. Un quart d'heure après, les fiancés avaient quitté la maison, en secouant sur le seuil la poussière d'un testament.
Ils sont mariés voilà trois ans ; les Philipain font un détour pour ne point passer devant le petit jardin du coin de la rue. On y voit, quand il fait beau, un marmot j ou fil u, essayant déjà de faire des pâtés de sable. Puissance de l'hérédité !
A une longue lettre de Philipain lui narrant les ironies du sort, Dessources a répondu par
cette citation, dont l'immoralité flagrante se cache sous une réminiscence classique, comme un serpent sous les fleurs :
Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire.
A la Madeleine, pendant le service.
le marquis d'halézidon. — Cheveux gris,
coupés en brosse; moustache un peu trop noire. Taille mince et élevée. Visage fatigué. Grand air.
la marquise. — Un peu forte, mais encore appétissante. Cheveux un peu trop blonds. Chapeau de Virot. Teint... d'elle-même.
Séparés depuis douze ans, ils assistent, en deuil d'héritiers, aux obsèques de la baronne de Porrentruy, tante du marquis.
le marquis. — Pauvre tante! Parmi les trois cents personnes qui sont là, pas une ne
.". I PAU Vit F, TANTE !
voudrait me croire si je disais que je la regrette. Et c'est la vérité, pourtant. Je m'étais habitué à la voir vivre... Quand je me suis marié, ou plutôt quand elle m'a marié, elle formait une portion considérable de mes espérances. Ce sont d'ailleurs les seules qui se soient réalisées, et elles y ont mis le temps. Dix-neuf ans et demi!... Quant à mes autres espérances (Regardant la marquise prosternée de Vautre côté du catafalque.), les voilà! A cette époque, elles avaient cinquante et un de tour de taille, et Dieu sait si j'en prenais souvent la mesure!... Ah! dame, le corset de satin blanc que Clotilde portait le 3 mai 1872, la gênerait un peu aujourd'hui. Mais la nuque est restée étonnante. Elle est joliment conservée, ma femme...
la marquise. — Pauvre tante! je suis sûre que c'est encore moi qui la regrette le plus. Et pourtant ce n'est pas moi qui hérite, ou du moins je n'hérite qu'en vertu de mon contrat. Hector fera-t-il des difficultés? Ce n'est pas probable, car il est mauvais sujet jusqu'à la moelle, mais gentilhomme jusqu'au bout des ongles... Ces prie-Dieu nie rappellent la messe
PAUVRE ï \ NTE ! •>•>
de noire mariage; ils étaient rouges, ce jour-là; ils sont noirs aujourd'hui. Mes rêves aussi ont changé de couleur... Il m'a regardée à plusieurs reprises sans se douter que je ne perds pas un de ses mouvements. Je connais ces regards-là. Je les ai surpris plus d'une fois adressés à une autre. Je parierais que le monstre ose me trouver bien. Il a toujours ces yeux enveloppants qui ont troublé tanl de femmes... 0 Dieu! donnez-lui le repos éternel. C'est de ma lante que je vous parle, Seigneur.
Le cortège.
Au moment où la famille se prépare à monter en voiture, le défilé des goupillons terminé, il commence à pleuvoir. Le marquis s'aperçoit que sa femme est sans parapluie, et, galamment, l'abrite sous le sien tandis qu'elle gagne son coupé.
la .marquise, un peu émue malgré elle. — Vous vous mouillez pour moi, mons... mon cher. C'est vraiment bon à vous.
L E H A h q u i s , voulant avoir fa ir dégagé. — Oh ! moi je ne risque rien, tandis que ces jolies plumes noires...
l'Ai VltK TANTE ! 57
la marquise. — Vous auriez peut-être préféré le crêpe?,.. Mais c'étail bien affecté pour une tante au quatrième degré.
le marquis. — Au cinquième. (Un silence.) Je ne pense rien, ma chère, sinon que vous êtes à ravir, comme toujours.
la marquise, la nwin sur la portière, un peu embarrassée. — Vous avez... votre voiture?
le marquis. — Ma voiture! La voilà. (Il montre une des calèches de deuil.) Tout le monde sait que ju vais à pied depuis douze ans, pour raisons majeures, et j'aurais trouvé de mauvais goût de rouler carrosse silùt après que la pauvre tante...
la marquise, après une hésitation. — Voulezvous monter? Il me semble que je commettrais une exagération en vous laissant suivre dans une de ces horribles guimbardes, tandis que j'irais seule en coupé...
le marquis, perplexe. — Mon Dieu ! d'un coté, ce serait peut-être un peu... mais, cependant, je me demande si... Car enfin... toute cohabitation...
la marquise. — Ah! tenez, montez vile. Tout le monde nous regarde, et la pauvre tante est
58 P I i VUE TANTE !
déjà en lace de la rue Duphot. (Ils montent; le coupé se met en route.)
le marquis. — Ce que c'est que l'imprévu! Si l'on m'eût dit ce matin que nous serions pendant une heure et demie côte à côte dans la même voiture !...
la marquise. — Le Père-Lachaise est donc bien loin!
le marquis. — Non, mais quand on va au petit pas... Le tète-à-tête vous effraye?
la marquise. — Moi! allons donc! Je ne suis pas une sotte. Mais je n'ai pas déjeuné, à vous dire le vrai. Je craignais d'être en retard.
le marquis. — Toujours la même, n'est-ce pas? Jamais prête à l'heure? Vous souvient-il d'un certain jour où vous avez fait attendre le clergé et plusieurs centaines d'invités pendant vingt-cinq minutes? Dame! cette fois-là un ne pouvait pas commencer sans vous.
la marquise. — Était-ce ma faute, ce retard? Mes souliers de satin blanc n'avaient pas été envoyés. Je vois encore l'agitation de cette pauvre tante qu'on emmène là!...
le marquis. — Ah! Clotilde! quelle journée! et comme la vie est triste!
la marquise. — Il faut savoir se résigner, Hector. Dieu a laissé longtemps sur terre cette vénérable parente. Aujourd'hui il la reprend...
j. a marquis. — Eh! ce n'est pas à cette journée-ci que je fais allusion. C'est au jour de notre mariage. Sapristi! que vous étiez jolie!
la marquise. — Oh! tenez, mon ami, ne parlons pas de cela, vouiez- vous?
le marquis. — Pourquoi donc? Parce que je n'ai pas su voir mon bonheur, parce que ma vie est gâchée sans remède, faut-il m'interdir la seule douceur qui me reste, celle de me souvenir? Mais mon discours vous fait bâiller, à ce que je vois.
la marquise. — Hector! pouvez-vous croire?... Je tombe littéralement d'inanition, mon ami.
le marquis. — Vous avez faim? Voyons, où sommes-nous? Devant le Vaudeville. Je ne fais qu'un saut chez Wanner et je vous rapporte des vivres.
la marquise. — Y pensez- vous? faire arrêter tout un cortège pour... Non, c'est impossible.
(Kl P \ 1 VUE TANTE !
le marquis. — On n'arrêtera rien du tout. J'ai encore le pied leste, Dieu merci ! Je reviens. (Il ouvre la portière et descend, tandis que le coupé roule toujours.)
la marquise, seule. — II n'y a pas à dire. Quand il veut, c'est le plus charmant des hommes. Rien ne l'embarrasse quand il s'agit de plaire à une femme. Non, rien, hélas! pas même sa femme. Je m'en suis aperçue!... Gomme il a encore la tournure jeune !
le marquis, remontant comme il est descendu, avec un paquet volumineux. — Voici : petits pains au jambon, éclairs au café, savarins, plumcakes et ces gâteaux aux pavots qu'on ne trouve que là. Vous ne mourrez pas de faim... ni de soif, car voici une bouteille de frontignan. J'avais pensé au Champagne, mais j'ai craint de sortir de la note. Car enfin nous ne sommes pas au Grand Prix.
la marquise, la bouche pleine. — Pauvre tante! J'ai peur de la traiter bien légèrement.
le marquis. — Elle! allons donc! Vous savez comme elle forçait les gens à se bourrer de sandwiches à ses jive o'clock. Ah ! ma foi, j'ai oublié le verre. Vous boirez au goulot,
mais à cause des passants, permettez. (Il baisse les stores.)
la marquise, après avoir bu, les yeux plus intimes. — Vous avez soif, peut-être? Si... cela ne vous dégoûte pas...
le marquis. — Vous allez voir si cela me dégoûte. (Il boit longtemps, à la régalade.) Dites donc, Clotilde, ces stores baissés, ces provisions, cette bouteille vidée à môme, cela ne vous rappelle-tri] pas le coupé réservé qui nous a conduits à Genève?... ou plutôt à Fontainebleau, car nous n'avons pas été plus loin le premier jour.
LA marquise, lui faisant signe de se taire avec sa main qui tient un baba. — Hector! vous n'avez pas honte, dans un moment pareil, derrière le cercueil de votre tante !
le marquis, mordant dans le baba. — Mais pourquoi aurais-je honte? C'est à elle que vous devez... les adieux de Fontainebleau. Votre père se faisait tirer l'oreille, ne me trouvant pas assez riche pour vous. Et, sans ma tante qui a assuré sa fortune à la communauté... A propos. Il va falloir courir après les hommes d'affaires.
62 l'Ai VRE TANTE !
la marquise, soupirant. — Hélas! ce ne sera pas la première fois!
le marquis. — Voilà une parole cruelle, Glotilde; je ne croyais pas l'avoir méritée, depuis une heure.
la marquise. — Eh ! qu'est-ce qu'une heure à côté de douze ans?
le marquis. — C'est beaucoup, quand c'est une heure de regret et de repentir. Et, puisque les hommes d'affaires vous plaisent si peu... J'ai le droit de vous parler ainsi, maintenant que me voilà riche.
la marquise. — Eh bien?
L i: .marquis. — Nous pourrions peut-être faire nos affaires nous-mêmes. Si vous vouliez me permettre d'aller vous voir. (Mouvement de la marquise.) Oh! pour causer de la succession... d'abord. (Il lui baise la main).
la marquise, très rouge. — Laissez-moi le temps de rélléchir. C'est si grave un rapprochement... (Mouvement de joie du marquis) même momentané.
LE .marquis, joignant le geste à la parole. — Chère Clotildel... Commençons toujours par le momentané...
l'A I VI1K TANTE ! 63
la marquise, émue, mais inflexible. — Hector! Oubliez-vous que nous sommes à l'enterrement de la pauvre tante?...
LE marquis. — Eh bien! ce soir, après votre dîner... l'enterrement sera fini, et... Clotilde!... Ne trouvez-vous pas dans vos souvenirs, dans votre bon cœur, le courage de me pardonner?
la marquise. — Grand Dieu!... cette cloche... Nous sommes arrivés... Oui... Vous m'avez émue; je vous pardonnerai peut-être... Mais relevez les stores, de grâce!... Tout le monde va croire que... c'est déjà fait.
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Il y a deux ans, par une belle journée d'avril, mesdemoiselles Simone et Chantai, âgées de neuf et onze ans, accompagnées de miss Louisa, leur institutrice, allèrent, selon leur habitude, respirer l'air plus ou moins pur des Champs-Elysées. Des deux premières je ne dirai rien, craignant d'être partial, attendu que je suis leur père ; quant à miss Louisa, c'est une Anglaise, avec les yeux terribles d'Aimée Tessandier ; excellente, mais inaccessible à toute crainte. J'ai toujours pensé que, si elle eut été Judith, l'affaire d'Holopherne eût été réglée aussi nettement dans le
fond, mais avec beaucoup moins d'agréments dans la forme. Je vis partir la caravane sans me douter de l'avalanche de catastrophes qui devait résulter de la promenade de ce jour-la.
Comme elles mangeaient leurs gâteaux entre deux reprises de corde à sauter, les deux fillettes furent accostées par un chien gros comme un lièvre, de couleur indéfinie, à l'air malheureux mais intelligent, qui leur demanda, sans fausse timidité, sa part de brioche. Il en mangea tant qu'il voulut, tant et si bien qu'il ne voulut plus quitter ses nouvelles amies, dans lesquelles il devinait évidemment ce qu'on nomme dans le monde une connaissance utile. Simone et Chantai revinrent à la maison enchantées, traînant après elles l'affreux roquet, lequel, débarbouillé, peigné, poudrerizé, se trouva être un petit chien blanc, de race absolument indéfinie, mais pas plus laid qu'un autre. On le nomma Pompon, et le reste de la journée fut employé à préparer sa couchette, un panier garni du satin d'une vieille robe, et décoré de dentelles hors d'usage.
Pompon paraissait trouver sa nouvelle for-
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tune extrêmement naturelle, et faisait semblant de ne pas voir que les domestiques, dont il compliquait le service, le vouaient intérieurement au sort le plus funeste, lui et nous tous aussi, probablement. Hélas ! leur malédiction ne devait être que trop écoutée... Mais n'anticipons pas.
Il va sans dire que Pompon était de toutes les promenades. Ses jeunes maîtresses faisaient des économies pour lui acheter un collier avec plaque et inscription, remplacé provisoirement par des faveurs de nuances variées. Cet ajustement coquet s'accordait mieux avec le genre de beauté de l'animal qu'avec les ordonnances de la police. Un jour deux sergents de ville qui guettaient le réfractaire depuis quelque temps, s'approchèrent de miss Louisa, désignée par son âge comme responsable et lui signifièrent procès-verbal, « attendu que son chien ne portait pas, suivant la loi, une plaque énonçant le nom et l'adresse du propriétaire ».
Miss Louisa les reçut de la belle façon et leur répondit si vertement qu'on fit cercle autour d'eux. Elle déclara comme dernier ar-
gument que le chien ne lui appartenait point, sur quoi les agents de l'autorité voulurent se saisir de l'animal, ce qui fut impossible. Miss Louisa comptait bien là-dessus.
La foule se mit à rire ; les enfants et l'institutrice riaient plus fort que les autres. Les agents aigris par ces moqueries, abandonnèrent leur chasse et, s'approchant des rieuses, les sommèrent sans rire de décliner leur identité. 11 fallut se soumettre. Pour la première fois le nom honorable que je porte allait traîner dans les archives de .la préfecture, parmi les voleurs et les assassins.
Les trois inculpées rentrèrent à la maison dans des dispositions différentes. Miss Louisa était furieuse, Chantai pleurait l'absence du chien qui avait disparu, Simone tremblait de peur d'être grondée. En ouvrant la porte, la première chose qu'elles virent fut Pompon. Le malheureux ne connaissait que trop la police pour l'avoir fréquentée du temps où il était vagabond. Aux premières démonstrations hostiles des représentants de l'autorité, il avait mis la queue entre les jambes, et était rentré chez nous en rasant les murs.
Sans retard, on m'informa de l'incident. Je voulus d'abord me fâcher; mais les trois coupables étaient si drôles que le rire me gagna.
D'ailleurs, il est doux de narguer le pouvoir. Je me rangeai résolument du parti de Pompon, mais, comme il fallait prévenir certaines démarches, je fis monter le concierge, et lui mettant dix francs dans la main :
— Mon ami, lui dis-je, on a dressé procèsverbal à ces demoiselles pour un chien qu'elles ont recueilli, comme vous savez. Si les agents viennent prendre des informations, dites leur que nous n'avons pas de chien, ce qui, après tout, est l'exacte vérité.
Le concierge se retira, jurant de ne pas nous trahir. Effectivement, le lendemain, il déclarait à un personnage de mauvaise mine qui se présenta, que je n'avais pas de chien, que je payais mon loyer avec une régularité parfaite, et qu'à tout prendre, j'étais un homme estimable.
Nous croyions tous l'orage dissipé. De nouveau l'on autorisa Pompon, soigneusement renfermé pendant quelques jours, à prendre
part aux promenades. Seulement on les dirigea vers le parc Monceau, où cette bande de malfaiteurs n'était pas connue. Mais tant de prudence ne m'empêcha pas de recevoir, bien des semaines après, une citation à comparaître devant le tribunal de simple police de mon arrondissement, pour infraction aux règlements imposés aux propriétaires de chiens.
La situation se compliquait. Mon premier soin fut d'envoyer Pompon à la campagne, à quelques lieues de Paris, chez des gens sûrs. Puis, le jour fixé, je me présentai devant la justice de mon pays, au milieu d'un ramassis de gredins. Bien entendu, je ne m'étais fait accompagner ni de miss Louisa ni des enfants.
Le juge m'interrogea. Avec la désinvolture d'un homme du monde, et le calme de l'innocence, je déclarai ne posséder, en fait de chien, qu'un molosse de grande taille, habituellement enchaîné à la grille de mon habitation du Béarn. Et j'ajoutai en me tournant avec un sourire malicieux vers les deux sergents de ville cités comme témoins :
— D'après le signalement donné, j'imagine
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que ce n'est pas celui-là auquel vous avez affaire.
Le juge souriait d'un air bienveillant.
— Que s'est-il passé, continuai-je ? Mes enfants ont la manie de caresser tous les roquets qu'elles rencontrent, de leur donner des gâteaux et de s'en faire suivre. Ces familiarités innocentes sont-elles interdites par la loi? Évidemment non. Dans l'espèce, les agents n'avaient qu'une chose à faire : se saisir du chien. Mes filles se sont-elles opposées par la force à son arrestation ?
L'auditoire se mit à rire, et je vis que le magistrat se préparait à prononcer mon acquittement. Déjà je me réjouissais d'aller respirer un air moins chargé d'émanations diverses. Mais un diable d'homme assis à un petit bureau sur l'estrade (je sus depuis que c'était le commissaire de police remplissant les fonctions d'accusateur publie) prit la parole et détruisit mes espérances.
— Le tribunal voudra bien remarquer, dit-il, que l'inculpé répond par de simples affirmations aux affirmations contraires de deux honorables agents dont le témoignage fait foi.
Ces agents, d'ailleurs, ont signalé l'attitude regrettable de l'institutrice, contre laquelle la contravention a été relevée, et qui s'est servie, pour leur parler, d'expressions brusques et désobligeantes. Notre devoir est de soutenir nos subordonnés. Je demande donc la con-" damnation pure et simple, à moins que l'inculpé ne présente au tribunal une défense plus sérieuse.
— Il me serait facile, répondis-je en maudissant intérieurement le naturel revêche de miss Louisa, il me serait facile d'obtenir un certificat constatant que je ne paye l'impôt à Paris pour aucun chien.
— Nous le savons, reprit sévèrement mon ennemi, et nous nous réservons dans le cas où la condamnation serait prononcée sur l'autre chef, d'exercer des poursuites spéciales pour déclaration fausse et refus d'impôt.
Ma situation s'aggravait de plus en plus. Je devenais un contribuable réfractaire. La moutarde me monta au nez ; j'allais répondre quelque sottise, mais le juge, à qui sans doute ma physionomie était sympathique, m'arrêta d'un geste.
— Je remets la cause à huitaine, pro- Qonça-t-il. Revenez avec deux témoins qui déclareront, sous la foi du serment, qu'il esl à leur connaissance que vous n'avez jamais possédé aucun chien à Paris.
Je me relirai en saluant, poursuivi par un singulier regard du commissaire de police qui semblait lire en moi comme dans un livre. J'étais d'une humeur détestable. Rentré à la maison, je fis une scène à tout le monde, principalement à miss Louisa, que je tentai d'effrayer en lui laissant voir qu'il s'agissait pour elle de la prison tout au moins.
— La prison! s'écria-t-elle, je voudrais voir ça! Je suis Anglaise; on me connaît à l'ambassade. Je soulèverai plutôt un incident diplomatique.
Je haussai les épaules et renvoyai tout le
monde. J'avais besoin de réfléchir. Il me fallait dans la semaine trouver deux témoins prêts à m'accompagner à la barre du tribunal. A qui m 'adresser ? Mes amis, mes camarades de club, les hommes de mon monde auraient (ail des gorges chaudes de mon histoire, sans compter qu'ils auraient trouvé de fort mauvais goût que je les lisse déranger pour une vétille semblable. Mais surtout, ils m'auraient posé des questions embarrassantes. Evidemment je ne possédais pas de chien, dans le sens légal du mot. Mais entin qu'est-ce que Pompon faisait chez moi ? Et, s'il ne m'appartenait pas, de quel droit Favais-je envoyé à la campagne?
Mes réflexions furent bientôt interrompues par des préoccupations d'un caractère plus immédiat. Le moment était venu où je devais me rendre aux bains de mer avec toute ma famille. La villa était retenue; nous étions attendus. Fallait-il partir et me laisser condamner par contumace? L'amende, en soi, ne m'effrayait pas beaucoup, mais en manquant au rendez- vous donné par la justice, n'avaisje pas l'air d'avouer, que dans notre première
entrevue, j'avais... manqué de franchise. Après mûr examen de la question, je pris li parti d'expédier tout mon monde, et de prolonger mon séjour à Paris jusqu'après l'audience; Au jour dit j'accompagnai à la gare toute ma smala, et me séparai d'elle avec force recommandations et l'assurance d'une réunion prochaine. Puis je fus dîner au cercle, et inventai je ne sais quel prétexte pour expliquer comme quoi j'étais resté seul, en garçon. Mes prétextes, je dois le dire, ne trompèrent personne, et l'on ne douta point que j'avais eu, en agissant ainsi, un but mystérieux. Mais à coup sur, on était loin de soupçonner mon but véritable, et je ne m'en sentais nullement fâché, quelle que put être l'atteinte portée à ma réputation d'homme revenu des aventures. A cette heure j'étais tout à mon aise pour chercher des témoins. J'hésitai longtemps, et finis par me décider en faveur de deux personnages qui me semblaient devoir convenir pour cet otïice, l'un, parce que je le connaissais fort peu, l'autre parce que je le connaissais depuis des siècles. Celui-ci, gros négociant de la rue du Sentier, m'avait fourni de tout
temps ma lingerie personnelle : pour dire les choses par leur nom, c'était mon chemisier. L'autre était mon vétérinaire; ce qui, entre nous, ressemblait fort à une sinécure, attendu que je me sers d'un remise, et laisse mes chevaux à la campagne. Mais je lavais consulté dans une occasion pour l'achat d'un cheval dont l'état sanitaire m'inspirait certaines inquiétudes ; à toutes forces, j'avais le droit de l'appeler MON vétérinaire : ce fut par lui que je commençai.
J'allai le voir, lui rappelai nos relations quelque peu éphémères, et lui contai habilement mon aventure, en maintenant, comme de juste, la version que j'avais présentée au tribunal.
— Je pense, lui dis-je, que vous ne ferez aucune objection à déclarer, qu'à votre connaissance, aucun chien n'a jamais été en ma possession.
— Monsieur, répondit l'homme de l'art, dans ces termes le serment ne m'engage pas beaucoup. Je n'ai jamais eu l'honneur de franchir votre porte, et même, Dieu me pardonne ! je serais fort embarrassé de dire le nom de votre rue.
La vérité de cette observation judicieuse me frappa. Si le commissaire de police, aux yeux investigateurs, s'avisait de contrc-examiner le témoin, mon juge pourrait s'étonner d'un choix aussi suspect. D'ailleurs, je devais bien une politesse à celui qui allait me tirer des griffes de la loi.
— Faites-moi, lui dis-je, l'amitié de venir déjeuner chez moi mercredi. Nous ferons plus ample connaissance, et je vous présenterai à mon autre témoin. Puis nous irons ensemble à l'audience.
L'Esculape de la gent chevaline accepta sans sourire, en clignant de l'œil, comme un homme qui comprend à demi-mot. L'existence d'une meute tout entière dissimulée dans un coin de mon appartement ne faisait pas l'ombre d'un doute pour lui, c'était facile à voir.
Sans m'attarder à des protestations qui n'auraient fait que le confirmer dans cette opinion avantageuse, je le quittai pour aller m'entendre avec le petit père Lenoël. Celui-ci .m'avait ajusté mon premier plastron et me rappelait volontiers, quand nous causions après l'essayage, que, le jour de ses noces,
mon père avait marché à l'autel, cuirassé par ses mains et par son amidon. Gomme il comptait parmi ses clients d'autres noms appartenant à la vieille aristocratie, Lenoël professait pour la noblesse un culte véritable. Quand je lui dis de quoi il retournait, le brave homme parut indigné qu'un magistrat, que dis-je, un simple juge de paix, eût exigé des témoins pour contrôler mon affirmation. D'ailleurs, il était prêt à jurer n'importe *quoi, sur ma simple garantie.
Quand je l'invitai à déjeuner avec Désussart le vétérinaire, il ouvrit de grands yeux, et me fit répéter mon invitation. Évidemment, il ne comprenait plus; mais jugeant sans doute que le respect ne lui laissait pas le choix, même d'hésiter, il accepta. Je pouvais considérer mon procès comme gagné. Mes deux témoins furent aussi exacts que s'il se fût agi d'un duel. D'ailleurs, on aurait pu croire, à leur redingote, qu'il s'agissait d'aller sur le pré, ou plutôt, vu le déjeuner qui fumait sur la table, que nous en revenions. D'abord ils mangèrent sans rien dire, légèrement intimidés par les façons grand style de mon
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valet de chambre, qui dissimulait imparfaitement le dégoût qu'il éprouvait à me voir ainsi déroger. Désussart se mit à l'aise le premier, et naturellement, nous parlâmes chevaux. Quant au petit père Lenoël, hors les cours de la toile et du madapolam, et les oscillations de la forme des cols ou des poignets, il n'était guère à même de briller dans la conversation : il mangea d'autant plus.
Au dessert, cependant, il devint plus gaillard, grâce à quelques gorgées de chablis que Désussart avait détournées de son propre verre dans celui de Lenoël, de même qu'on distrait de la masse d'eau d'un grand fleuve un mince filet, pour l'irrigation d'une prairie. Quand nous passâmes au fumoir, mes deux témoins étaient si près d'être gris que je supprimai les liqueurs, de mon autorité privée, voulant qu'ils témoignassent de mon innocence, et non de l'abondance de mon hospitalité. Aussi bien, l'heure était venue de partir. Nous nous empilâmes dans un fiacre ; je les séparais, en lapin. A ma gauche, le vétérinaire voulait me faire convenir que l'échafaud de 93 avait été une sévérité rigoureuse, mais nécessaire.
A droite, l'homme aux chemises me racontait qu'il avait eu la confiance de Déjazct pour quelques-uns des costumes masculins de la grande artiste. 11 en prenait occasion pour fredonner d'une voix aigrelette quelques airs du répertoire de Fanchon. Comme chacun d'eux prétendait accaparer mon attention, je vis le moment où ils se prendraient aux cheveux pour se disputer la conquête de ma personne. Heureusement, nous débarquions alors à la porte de la mairie.
Nous fîmes sensation dans le prétoire. Lenoël était rouge d'avoir trop mangé; Désussart, d'avoir trop bu. Quant à moi, la honte que me causait de tels compagnons me rendait coquelicot. Un habitué fit à haute voix cette remarque intempestive:
— En voici trois qui n'ont pas bu de l'eau claire à déjeuner.
Le commissaire de police était à son poste : il leva la tète en écoutant l'exclamation, me reconnut, sourit d'un air étrange, et je crois, Dieu me pardonne, qu'il haussa légèrement les épaules.
Désussart parla le premier, plutôt en avocat qu'en témoin, mais quelle plaidoirie!
— Ma profession de vétérinaire, dit-il, fait que mon client ne peut guère avoir un chien sans que j'en aie connaissance. Or, je n'ai jamais aperçu chez lui aucun animal de cette espèce, ni rien qui pût en révéler l'existence.
On le fit asseoir, et l'on appela Lcnoël pour la forme. Celui-là, je l'avoue, me faisait plus peur que l'autre, en sa qualité d'homme de bonne foi, mais le tribunal, pressé par l'heure, ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase dont il avait, à vrai dire, quelque peine à se tirer. Son honnête figure, son air d'indignation convaincue, valaient tout un discours.
— Allez vous asseoir, lui dit le juge.
Puis il marmotta quelque chose d'inintelligible pour moi. Le commissaire, voyant que je n'avais pas compris, vint à mon secours d'un air froid et quelque peu dédaigneux.
— Vous pouvez vous retirer, dit-il. Vous êtes renvoyé des fins de la plainte.
Je sortis avec mes deux acolytes. Désussart
voulait m'offrir des rafraîchissements dans le
café de la mairie ; je m'excusai poliment et les
' mis chacun dans un fiacre en me disant à
part moi :
— J'ai vu pour la dernière fois la figure de ces deux hommes. Que j'équipe à mes frais un régiment de cavalerie, que j'entre dans la ligue anti-esclavagiste comme chargé de vêtir les torses de tous les nègres du Congo, jamais tu n'entendras parler de moi, ô Désussart le sceptique, ni loi non plus, vertueux Lenoël!
Dès le lendemain, je rejoignais au bord de la mer ma famille heureuse d'apprendre que les démêlés de Pompon avec la justice étaient finis. Bientôt toute l'histoire fut oubliée; d'autres événements, d'autres soucis nous occupèrent, petits ou grands. Il semblait, tout délai d'appel étant expiré, que je n'avais plus à redouter l'ombre d'un ennui. Hélas! qui peut prévoir l'avenir?...
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Les saisons et les tranquilles événements de notre vie avaient eu leur cours ordinaire. Après un mois de plage, et le double de villégiature à notre terre du Béarn, nous étions revenus à Paris dès novembre, rappelés par les cours de mes filles. Cette fois, Pompon nous accompagnait non plus comme un personnage traqué par la police et obligé de se cacher, mais comme un citoyen jouissant de tous ses droits. Il avait un collier portant le nom et le domicile de ses jeunes maîtresses qui s'étaient prises pour lui, grâce à toutes ces péripéties, d'une véritable passion. L'hiver
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s'écoula, et cet hiver fut. sans doute l'époque la plus heureuse de la vie du pauvre chien. Vers le milieu de mars, mes filles rentrèrent à la maison, pleurant comme des Madeleines, et rapportant dans un journal... le cadavre de Pompon ! Le malheureux venait d'être écrasé par un omnibus.
Moi-même, s'il faut l'avouer, je ne fus pas sans éprouver un petit serrement de cœur. On s'attache aux êtres, en raison de la peine qu'on s'est donnée pour eux, et certes, je m'en étais donné beaucoup pour l'animal qui gisait sans vie dans son pauvre panier arrosé des larmes de Simone et de Chaulai. Désireux de mettre fin le plus tôt possible à une scène aussi lamentable, je fis appeler un commissionnaire que je chargeai de pourvoir aux obsèques de Pompon, en lui faisant jurer que le favori de mes filles serait enterré honorablement, et non pas jeté à la voirie. Ces recommandations furent accompagnées d'un pourboire généreux et l'homme s'éloigna, emportant son funèbre fardeau.
Le reste de la journée fut lugubre ; on ne parlait que de Pompon, et deux ou trois in-
Urnes étant venus nous voir après dîner, je fis devant eux l'oraison funèbre du chien, en racontant les faits qui précèdent. Puis je considérai que, pour cotte fois, nous en avions fini pour toujours avec Pompon, sauf, bien entendu, la mémoire de sa gentillesse et de ses qualités, que nous comptions tous garder éternellement.
Mais deux ou trois jours plus tard je reçus la lettre suivante, écrite sur un papier qui portait l'en-tête de l'un des nombreux bureaux de la préfecture de police.
« Monsieur,
» Le 20 mars dernier, à cinq heures du soir, un île vos domestiques a fait monter chez vous le commissionnaire qui stationne habituellement à peu de distance de votre demeure. Après un court colloque, cet homme s'est retiré emportant un paquet dont vous veniez de le charger avec ordre de le faire disparaître. Le contenu de ce paquet n'était autre chose que le cadavre de ce môme chien pour lequel un procès verbal fut jadis dressé contre vous, et que vous déclarâtes alors, avec témoi-
gnages à l'appui, ne poinl vous appartenir. Or, le cadavre de l'animal portait encore au cou un collier indiquant votre nom et votre adresse. Je ne crois pas devoir vous laisser ignorer que cette pièce de conviction est entre nos mains.
» En somme, monsieur, depuis près d'un an, vous avez su mettre la police en échec, avec une habileté et par des moyens dont il appartient à d'autres que moi défaire l'appréciation. Je me borne à constater les faits suivants, dont vous aurez quelque peine, j'ai lieu de le croire, à récuser l'exactitude.
» 1° La demoiselle Louisa, institutrice à vos gages, a fait preuve envers les agents, à l'origine de l'affaire, de duplicité et d'insubordination en présence de jeunes filles confiées à ses soins ;
» 2° Le même jour, vous avez donné de l'argent à votre concierge pour obtenir de lui une déclaration fausse;
» 3° Une première fois, devant le tribunal de simple police, vous avez nié, en jouant sur les mots, la possession d'un animal qui était alors chez vous et que, dès le lendemain,
vous remettiez à la garde de gens domiciliés hors de Paris, que nous nous réservons de faire comparaître au besoin ;
» 4° Sommé de produire des témoins, vous avez recruté deux individus que vous avez présentés au tribunal comme « vos amis », malgré la différence de vos situations réciproques, et dont l'un, tout au moins, était entré chez vous ce jour même pour la première fois ;
» 5° Vous n'avez pas craint de les suborner par des moyens dont la recherche viendra en son temps, et notamment en les faisant boire à l'excès, de sorte qu'ils ont répété la leçon que vous leur aviez apprise, sans soupçonner la gravité dangereuse du rôle qu'ils assumaient ;
» 6° Enfin, je mentionne pour mémoire la fraude commise par vous au préjudice du fisc, en vous dérobant à l'obligation d'acquitter l'impôt sur les chiens.
» De cet ensemble de faits, il résulte pour nous le devoir d'agir avec une sévérité d'autant plus grande, que vous ne sauriez invoquer, à l'exemple d'autres délinquants n'ayant pas votre fortune et votre rang social, ni
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l'ignorance de la loi et dé l'équité morale, ni la crainte d'une amende insignifiante pour vous.
» Toutefois, avant de donner à cette affaire la suite légale qu'elle comporte, et dont vous ne sauriez méconnaître les conséquences sérieuses pour vous et pour lus personnes qui y ont participé, M. le Préfet de police a cru devoir me confier le soin d'ouvrir une enquête amiable afin d'examiner jusqu'où a pu aller la bonne foi de chacun. Cette façon d'agir, dont vous apprécierez la courtoisie exceptionnelle, doit être attribuée, j'ai l'ordre de vous l'apprendre, à l'excellence de vos antécédents, et de ceux des individus que nous trouvons groupés autour de l'inculpé principal. Cette enquête purement officieuse doit avoir lieu, d'après les intentions de mon chef, hors des bureaux, pour lui conserver son caractère extra-légal. Dans le cas où il vous conviendrait de vous prêter à cette mesure, sur l'issue de laquelle nous faisons, bien entendu, les réserves les plus absolues, vous voudriez donc bien vous présenter à mon domicile personnel, 9, rue du Val-de-Grâce, lundi prochain
à huit heures du matin. Je regrette d'avoir à vous proposer un rendez- vous aussi matinal, niais, obligé de prendre mon service à neuf heures, je n'ai pas le choix des moments. Il va sans dire que votre visite personnelle serait sans objet si vous n'étiez accompagné des personnes suivantes : l'institutrice, le concierge, vos deux témoins. De mon côté, j'aurai soin de convoquer les deux agents rédacteurs du procès-verbal .
» Votre refus d'assister à cette conférence et de la faciliter en ce qui vous concerne, serait l'indication que vous préférez vous défendre devant une procédure régulière, ce qui est absolument votre droit, je n'ai pas besoin de l'ajouter.
» Agréez, monsieur, etc.
» CASTÉRAN, » Sous-chef de bureau à la préfecture de police. »
Mon premier mouvement, après avoir lu cette lettre, fut un mouvement d'admiration, le premier de ma vie envers la merveilleuse lucidité des informations de la police. Le second fut de descendre et d'aller casser les reins
à mon mouchard de commissionnaire, car, à n'en pas douter, cet animal était un agent déguisé, et, depuis un an, il épiait chacun de mes mouvements. Mais ce n'était pas l'heure d'aggraver ma position par un éclat quelconque. Le mémoire d'accusation que j'avais sous les yeux, si menaçant dans sa forme très calme, ne présageait rien de bon. Évidemment le commissaire de police aux yeux perçants était au fond de tout cela. Que faire? S'il ne s'était agi que de moi, j'aurais pu en prendre et en laisser ; mais j'avais des complices. Exposer ces braves gens à de graves ennuis eût été de ma part une ingratitude inqualifiable. J'avais cinq ou six jours pour agir. Je commençai par expliquer à mon concierge et à miss Louisa de quoi il retournait, ce qui consterna le premier et produisit chez la seconde une exaltation de nature à compromettre sérieusement le résultat de l'enquête amiable.
Mais le plus dur fut d'aller retrouver Lenoël et Désussart, ces deux personnages que je m'étais si bien promis de ne plus apercevoir jamais.
Je me souviendrai toujours de la figure du malheureux chemisier, lorsqu'après avoir entendu mou exposé qui ressemblait fort à une confession, il prononça ces mots qui, dans sa bouche, dépassaient l'amertume de longs reproches :
— Oh! monsieur le comte!...
Le brave homme n'en dit pas davantage, mais il trembla de tous ses membres, et je n'eus pas besoin de le sermonner longtemps pour le décider à être exact au rendez-vous. Le pauvre diable y serait allé sur sa tête pour éviter la cour d'assises qu'il entrevoyait à l'horizon. Je suis sûr qu'il ne dormit pas une heure (moi non plus, du reste) entre ma visite et le fameux lundi malin.
Désussart prit la chose plus légèrement et feignit d'en rire. Cependant, au frémissement de sa paupière, je vis bien que la perspective d'une conversation intime avec un policier ne lui plaisait qu'à demi. Mais, content ou non, il ne fit pas d'objections.
Le fatal lundi était arrivé. A sepl heures du malin je montai en fiacre sous les lueurs encore incertaines d'un ciel gris d'où la pluie
tombait en abondance. Le concierge, installé près du cocher, avait dit adieu à sa femme d'un air qui faisait bien voir qu'il n'était pas
assuré de l'embrasser de nouveau ce jour-là. Durant tout le trajet, je fis tous mes efforts pour obtenir que miss Louisa consentît à désarmer. Celte virago m'inquiétait plus que fout le reste. Un peu avant huit heures, nous arrivâmes rue du Val-de-Grûce, ayant traversé les deux tiers de Paris. Mes deux témoins n'étaient pas encore là, mais presque aussitôt ils parurent, chacun de leur côté, avec une exactitude digne de tous les éloges. Nous ne perdîmes pas les minutes en compliments; il nous tardait de savoir quel homme était ce Castéran, et s'il allait nous renvoyer, selon mon espoir, après une semonce plus ou moins désagréable.
J'entrai le premier dans la maison, suivi de ma troupe. Les trois fiacres attendaient à la porte, une petite porte fermée par une barrière à hauteur d'appui, et conduisant dans un jardin. On se serait cru à vingt-cinq lieues de la capitale.
— Monsieur Gastéran? demandai-je à une
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bonne femme qui semblait sortir de son lit, à en juger par l'état de sa toilette.
— Nous n'avons pas ça dans la maison fut sa réponse aigre douce.
J'insistai en exhibant ma lettre, mais ce fut en vain. Castéran était inconnu au numéro 9. Probablement, le chiffre était mal écrit. Nous visitâmes le 7, puis le £>; rien.
Nous revînmes au numéro 9. Sur la porte, la concierge causait avec son collègue, le concierge de ma maison, un almanach à la main.
— Monsieur n'a peut-être pas fait attention, me dirent-ils, parlant tous les deux à la fois, que c'est aujourd'hui le premier avril?
Les Parisiens me font toujours rire lorsque, vers la fin d'août, ils prétendent, — sur la foi des reporters, — que « la capitale manque d'eau ».
Je connais, à l'autre bout de la mer Rouge, une ville de soixante mille habitants qui se nomme Aden, et qui est bâtie sur un promontoire de lave refroidie — imparfaitement. Là, pour tous les trésors des Indes, les détracteurs de feu M. Alphand ne trouveraient ni un brin d'herbe, ni une feuille de salade, ni une goutte d'eau.
— Mais enfin, quand il pleut, que devient
ce qui tombe? demandais-je à mon ami Pujol, le consul qui me faisait les honneurs de son rocher, un jour que je passais par là en revenant de Chine.
— Quand il pleut, les citernes publiques se remplissent. Mais, à l'heure où je te parle, voici cinq ans que les gens du pays n'ont aperçu un nuage au ciel.
— Alors d'où vient l'eau que nous avons bue à déjeuner, ce matin ?
— Elle vient de la fabrique. Les Anglais distillent la mer et nous vendent, au poids de l'or, un produit absolument irréprochable, d'ailleurs, tant la science a trouvé, en toutes choses, le moyen d'imiter la nature. Mais c'est ruineux. Ma dépense d'eau se monte à cent francs par mois, y compris les bains de ma femme qui ne peut supporter l'eau salée.
— Diable! comment font, alors, ces pauvres Arabes qui m'ont tout l'air de n'avoir pas soixante louis par an à consacrer à leur boisson?
— Ceux-là se contentent de l'eau que les chameaux apportent chaque matin des montagnes que tu vois, à vingt-huit kilomètres
d'ici. C'est un liquide peu agréable, <|iii infecte le cuir de bouc. Mais qu'y faire? L'eau fabriquée est trop dispendieuse. De plus un règlement de police interdit rigoureusement sa vente aux indigènes. Elle est réservée exclusivement aux Européens, à la garnison anglaise et aux navires de passage dont la provision est épuisée.
Je pris ces notes sur mon carnet, et nous revînmes au consulat où nous attendait madame Pujol, une jolie Marseillaise exilée dans ce désert et que j'avais vue le matin pour la première fois, mon ami s'étant marié depuis peu.
Nous causâmes du pays et de ses ressources mondaines. Madame Pujol m'apprit, avec un soupir, que sa liste de visites contenait deux noms : une vieille Anglaise, incapable de prononcer deux mots en notre langue, et la propriétaire de l'hôtel de l'Univers, brave Champenoise, plus habituée à se chamailler avec les vauriens arabes et somalis qu'à causer avec une compatriote.
Comme je plaignais la femme de mon ami de cette existence peu récréative :
— Allons, ma chère, lui dit Pujol, ne faites
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pas la dissimulée. Pourquoi vous cacher d'avoir un amoureux dans la ville arabe?
La Marseillaise parut contrariée et haussa les épaules.
— Un amoureux noir comme la cheminée!
fit-elle.
— Très noir, mais très beau, insista Pujol. Nigra sum sed formosa. Et très riche ! Le plus gros cafetier d'Aden, c'est-à-dire le principal marchand de café moka. Je te mènerai demain chez lui. Tu verras quel luxe de tapis, de gâteaux, de confitures. Et quels bibelots! Un vrai bazar ! Ma femme y passe des heures et, si je n'y mettais bon ordre, ce bon Mouloud démeublerait sa maison en notre faveur, sous prétexte que les objets qui la garnissent plaisent à « lady ».
— Quelle exagération ! dit madame Pujol qui paraissait de plus en plus vexée. N'allez pas croire, monsieur, que je fais ma société intime de ce négrillon. Certainement, je ne suis pas allée chez lui depuis quinze jours.
— Ma femme est de mauvaise humeur, " expliqua le consul, à cause d'un bijou qu'elle
a perdu ce matin.
— Ah ! certes, je suis désolée, me dit-elle. J'ai cherché vainement toute la journée um1 des deux perles noires que je porte à mes oreilles et que mon mari m'a achetées à Ceylan. Vous pouvez juger, par celle qui reste, qu'elles étaient superbes.
Je me prêtai à l'examen, et constatai... que madame Pujol sentait bon et qu'elle avait l'oreille bien faite. Puis on parla d'autre chose et j'allai dormir sur le toit de la maison, selon l'usage du pays.
Le lendemain, accompagné de mon ami, j'allai dans le quartier indigène rendre visite à 1' « amoureux de madame Pujol ».
Mouloud ben Saïd est un Arabe, comme son nom l'indique. C'est un marchand de café plusieurs fois millionnaire, chez qui l'on trouve le meilleur moka du monde... après celui des bons épiciers de Paris. Mais chaque voyageur se donne le plaisir de rapporter son café lui-même. Somme toute, il ne coûte pas beaucoup plus cher que celui qu'on achète en France.
Nous avions avec nous, pour aller chez l'homme au moka, un copassager et compa-
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triole dont j'ai oublié le nom, et qui venait de faire le tour du inonde ou à peu près. C'était ce qu'on nomme un savant, grand preneur de notes, grand copieur d'inscriptions, grand adresseur de mémoires à l'Académie, dont il se disait le correspondant. Mais il faut se défier, en voyage, des soi-disant correspondants de l'Académie.
Mouloud, qui parle anglais comme un merchant de la Cité, et qui est un superbe échantillon de la vraie race arabe, la plus belle du monde peut-être, nous reçut à merveille et nous fit les honneurs non seulement de ses magasins, mais de son intérieur, ce qui nous intéressa davantage. Puis, la visite terminée, il nous servit le café oriental, c'est-à-dire un breuvage embaumé, ressemblant au nôtre comme le Champagne ressemble à la limonade gazeuse, accompagné du chibouk inévitable et de la jarre d'eau fraîche.
De l'eau venue de sept lieues à dos de chameaux, dans une outre, ce n'était pas l'idéal. Mais je mourais de soif et, d'ailleurs, j'avais bu pire dans les rizières de la basse Chine.
Chose étrange I cette eau ne sentait pas le
bouc, bien loin de là. On aurait pu lui reprocher de n'être pas absolument limpide, mais elle avait décidément un goût agréable. Elle sentait... ma foi! oui, elle sentait la violette; la violette en face de l'Abyssinie !
Le savant s'en était aperçu comme moi, car, après avoir aspiré, reniflé, dégusté par petites gorgées, il me demanda, d'un air tout académique :
— Ne trouvez-vous pas que cette eau a une saveur particulière?
— Si, répondis-je. Gela rappelle la violette.
— Justement. Eh bien ! cher monsieur, on trouve, parmi les nombreux dérivés de la houille, certains produits dont l'odeur n'est pas sans analogie avec celle de la fleur en question. Les parfumeurs en font même usage pour falsifier leurs produits. J'en conclus que cette eau s'est trouvée en contact avec des gisements de houille. Une houillère à Aden, monsieur! Voyez-vous cela? Songez-vous à cette fortune? Le moindre morceau de charbon qui se brûle ici vient d'Angleterre !
Alors mon compagnon accabla notre hôte de questions sur l'emplacement exact de la source
llij LA PERLE NOIRE
qui fournissait aux chameaux leur chargement quotidien. Il s'y serait rendu sur l'heure, malgré la distance, si le paquebot n'avait dû appareiller le soir même. Du moins il voulut emporter dans une fiole un échantillon de cette eau pour en faire l'analyse à l'École des mines et, ce qui m'étonna fort, ce fut de voir le trouble inexplicable que notre découverte causait à Mouloud ben Saïd.
Cependant, nous allions partir et je me versais un dernier verre d'eau, lorsque j'entendis, dans mon verre, le bruit d'un corps dur qui s'y précipitait en même temps que le liquide. 0 surprise ! c'était une perle noire, la sœur de celle que madame Pujol m'avait montrée la veille. Et maintenant, cette odeur! je la reconnaissais bien. Je l'avais respirée, non sans un petit chatouillement agréable, en examinant l'oreille de la femme de mon ami, de la fringante Marseillaise.
Il était bon, le savant, avec sa houille ! Et mon pauvre ami Pujol!... Ce que je venais . de découvrir n'appartenait pas au règne minéral 1 Je me souviens qu'il m'avait dit, malheureux garçon :
— Le climat d'Aden a cela de particulier qu'il est débilitant pour les hommes, mais excitant pour les femmes.
Et, chez cet Arabe jeune, beau, riche, luxueusement installé, je venais de trouver une perle tombée de l'oreille de madame Pujol, et jusqu'à la trace de son parfum favori.
Que faire? absolument rien. Le superbe Mouloud me regardait d'un œil que je n'aimais pas beaucoup et la présence du mari, le principal intéressé, me gênait considérablement pour ouvrir une enquête. Je pensais tristement en moi-même que si le grand principe de l'inviolabilité consulaire est inscrit dans le Droit des Gens, il paraît fort méconnu des Arabes dans la pratique.
Tandis que le savant bouchait son flacon, je parvins, sous prétexte de me passer de l'eau sur les mains, à m'emparcr de la perle sans être aperçu. Au moins Pujol ne perdrait pas tout. Puis nous sortîmes de chez l'Arabe.
Le minéralogiste se rendit tout droit à la jetée. Quant à moi, je devais repasser nécessairement par le consulat pour restituer la perle. Fort heureusement, Pujol me laissa entrer
|n', LA l'EULE NOIHE
seul el se lit conduire à bord de mon paquebot pour rendre visite au capitaine.
— Avant de vous faire mes adieux, madame, dis je d'un ton sévère mais calme, permettezmoi de vous rendre cette perle.
Elle poussa un cri de joie.
— Ma perle ! quel bonheur! où était-elle?
— Chez Mouloud ben Saïd, fis-je en appuyant sur chaque syllabe. C'est là que je l'ai trouvée tout à l'heure. Dieu merci ! Pujol ignore ma découverte .
Et comme elle manifestait un étonnement profond :
— Je ne sais rien de plus, continuai-je sur le même ton, et surtout je ne veux rien savoir. Inutile de vous dire que je me conduirai en galant homme et ne parlerai à personne du eut incident. Adieu, madame !
Je sortis, presque sans lui toucher la main, en lui disant toute mon indignation dans un dernier regard. Elle saurait du moins qu'elle ne m'avait pas trompé, moi. Je trouvai mon ami à bord. Je l'embrassai avec une effusion qui l'étonna. Pauvre Pujol!... Une heure après, j'étais déjà loin d'Aden...