‹ Mon Oncle AlcideChapitre 2 sur 29 · PERLE MU RE · texte numérisé non relu

PERLE MU RE

J'ai rencontré dernièrement, sur le boulevard, Pujol et sa femme. Ils avaient l'air plus tendrement unis que jamais ; les deux perles noires étaient aux oreilles de la jeune femme.

Nous dînâmes tous les trois ensemble et nous parlâmes d'Aden, bien entendu.

— A propos, me dit le consul, tu nous as fait travailler l'imagination pendant huit jours, grâce à ta trouvaille chez ce brave Mouloud. Toi-même, n'as-tu pas été très intrigué ?

J'étais plus embarrassé qu'intrigué en cet instant, et je balbutiai une réponse qui n'avait ni queue ni tête.

— Figure- toi, expliqua Pujol, que mon domestique avait inventé, pour grossir ses épargnes, un moyen singulier. C'était de revendre aux Arabes l'eau qui servait aux bains de ma femme. II faut croire que la perle était tombée dans la baignoire et avait passé de là chez Mouloud ben Saïd. Comment l'y as-tu découverte?

— Parbleu! j'ai failli l'avaler! m'écriai-je en regardant la jolie Marseillaise qui rougissait.

Cela n'empêche qu'on a lu, à l'Académie des sciences, un mémoire sur la houillère d'Aden.

Si celles du Tonkin lui ressemblent!...

La plus longue, la plus chaude, la plus sale, la plus bruyante, la plus odieuse journée de l'été, à Paris : le 14 juillet ! Aux façades des maisons, le calicot national laisse pendre, d'un air alangui, ses couleurs crues que menace déjà l'averse du soir.

Sur les boulevards, à travers les places, dans certaines rues privilégiées, la foule hideuse se traîne, se croise, se choque, secrètement humiliée de sa laideur et de son ennui.

Seule, au fond de son appartement de la rue de la Ville-l'Evêque déserte et froidement

réactionnaire, la comtesse d'Échallans tue patiemment les heures lourdes. Ses gens sont dehors, sauf la vieille Marthe. Son mari s'est dévoué à conduire les enfants voir le retour de la revue.

Soudain, on sonne à l'escalier de service. Des régions lointaines de l'office arrivent des bruits de province, de gros rires, des voix épaisses de villageois, un tumulte de chaussures campagnardes aux semelles hérissées de clous.

— Madame, vient dire Marthe, la cuisinière, ce sont les Gandillet, les fermiers de la Grandcombe. Ils sont venus en train de plaisir.

La comtesse pose son livre et quitte sa chaise longue pour aller recevoir ses vassaux. Pauvres gens ! c'est bien à eux d'être venus saluer leurs maîtres. Aussi bien, le rend-terre de Noël est encore en souffrance. Qui sait? ils l'apportent peut-être. Déjà les Gandillet sont affaissés sur des chaises. A l'entrée de « leur clame », ils font un effort et se lèvent. Seigneur 1 ce n'est pas une visite, c'est une invasion.

Ils sont six. Il y a le père et la mère ; le fils aîné, fusilier à la caserne du Château-d'Eau;

Tune des filles, récemment mariée et « son homme », plus un frère cadet du gendre. Un murmure de voix éclate :

— Bien le bonjour, m'ame la comtesse.

Les Gandillet présentent le jeune ménage et racontent la noce.

— M. le comte a eu la politesse de nous envoyer douze bouteilles de vin bouché. Nous aurions été ben satisfaits de l'inviter à la fête. Mais vous savez, not'dame, on ne peut pas inviter tout le monde. Ah! ma fine! ça coûte des écus d'établir ses enfants ! nous v'ià en retard pour une année, ben sûr; sans compter que les blés sont ratés comme tout, rapport que l'hiver n'a pas tué ces mauvaises bêtes dans leurs trous. Las ! moi ! si nous n'avions pas des maîtres qu'ont le moyen d'attendre!...

Adieu le fermage en retard ! La comtesse insinue doucement :

— Mais non, mes bons amis, nous n'avons pas le moyen d'attendre. Et peut-être qu'au lieu de dépenser votre argent pour venir voir la fête de la République...

— M'ame la comtesse nous permettra ben de lui offrir quet'chose du pays, interrompt la

(landillettc, à qui son mari a fait un signe.

Elle ouvre un immense panier d'osier et en tire un objet circulaire enveloppé de feuilles de platane. Une forte recrudescence de l'odeur, déjà désagréable, fait comme une rentrée de basse clans le sextuor. Évidemment, il s'agit d'un fromage ; un fromage qui a passé la nuit en train de plaisir... le malheureux!

La comtesse l'admire, en loue l'arôme, le fait installer sur une assiette de dessert.

— M. d'Échallans va s'en régaler. 11 n'y a rien qu'il aime autant. Mais vous, mes amis, vous avez soif, peut-être? Vous boirez bien un petit coup avant de partir?

— Ce n'est pas de refus, m'ame la comtesse. J'n'avions jamais vu Paris; mais c'est un endroit ben singulier. Sur la place d'Échallans, qu'est un p'tit pays, j'pouvons compter jusqu'à trois auberges. Et nous ons fait deux fois le tour de la place... comment qu'vous l'appelez? celle qu'il y a dessus une grande borne, entremis deux fontaines, qui pissent l'eau gros connue mon bras? Enfin, nous ons l'ait deux fois l'tour, sans pouvoir trouver seulement un ch'tit cabaret.

La bande est installée autour de la table, à 1'olu'ce. Marthe débouche deux bouteilles.

— Pardon, mam' selle, dit Gandillet. Vous n'auriez pas la moindre des croules de pain? Une précaution, vous savez. Il fait chaud, et si nous buvons à sec, gare la coloquinte!

On apporte une miche. Les six Gandillet sortent bix couteaux de Jeurs poches, et entament vigoureusement, en jetant sur le cadeau qu'ils viennent de déballer des regards obliques.

— Ne mangez pas votre pain sec, dit la comtesse. Allons ! père Gandillet, donnez l'exemple. Si le fromage n'est pas bon, vous ne pourrez vous en plaindre qu'à vous. Au revoir, mes amis, prenez votre temps. Le mois prochain nous nous verrons là-bas.

Madame d'Échallans partie, les six couteaux se plongent dans le fromage qui disparait lentement, entraînant à sa suite Je reste du pain et trois autres bouteilles.

La vieille Marthe est furieuse.

— Au moins, vous savez faire vos cadeaux, vous autres! gronde-t-elle entre ses dents.

Mais ils n'ont pas l'air d'entendre, et conti-

nuent à écraser leur fromage sur ce pain à la croûte dorée, « qui goûte pareillement comme <lu gâteau ». Us ont oublié où ils se trouvent; ils causent de leurs affaires comme s'ils étaient dans la cuisine de la Grandcombe. Le soldat a déboutonné sa tunique, et plaint ses camarades qui sont « de revue ». Le gendre a doucement retiré, sous la table, ses chaussures qu'il a aux pieds depuis trente heures. Us sont parfaitement heureux. La fêle ne les intéresse plus. La seule chose qu'ils désirent voir encore ce sont les « artifices » et les « éluminations ».

Pour les faire partir, il faut que -Marthe les avertisse qu'elle a son dîner à faire et qu'elle i besoin de toute la place.

Us obéissent à regret, mais sans se plaindre. D'ailleurs, le fromage a vécu, la miche est finie; ils comprennent qu'on ne leur donnera plus de vin. Ils ferment leurs couteaux. Tiennot rentre dans ses souliers, non sans efforts. Le « Parisien » ressangle sa tunique. La Gan- «lillelte reprend son panier. Ils sont partis, et Marthe commence le nettoyage de son office. On pourrait l'entendre grommeler :

— Sacrés paysans !

Cependant, la bande a trouvé à ia porte, dans la rue, le comte qui rentre avec ses deux fils. Ce sont de nouveaux bonjours. Gandillct raconte qu'ils sont venus voir la fête et apporter un fromage à « leux maîtres ».

— Vous êtes de braves gens, fait le comte qui est la générosité môme.

Et, en les quittant, il donne un louis au vieux fermier, pour payer le fromage.

On a pris l'habitude de parler un peu... légèrement de la conscience des marchands de chevaux. Il y en a pourtant d'honnêtes, même à Paris. Quant à moi, j'en connais un que je n'hésite pas à vous présenter comme tel. J'aurais voulu l'introduire ici sous son vrai nom, mais l'incident qui amène son souvenir sous ma plume exigeant une discrétion absolue, j'appellerai mon homme Jones Miller.

Il y a vingt-cinq ans, Jones Miller se nommait Jean Meunier et dirigeait fort intelligemment l'écurie de mon père. Aujourd'hui Jean Meunier achète et vend des chevaux pour son

lit) SANS TARE

compte, après s'être traduit lui-même en anglais pour augmenter son prestige. C'est, je crois, la seule manœuvre déloyale qu'il ait pratiquée. Mais le désir de passer pour Anglais est devenu chez ce brave homme une manie. En la flattant, on peut obtenir un rabais d'un dixième sur un marché.

L'autre jour, ayant besoin d'un cheval pour les chasses de Rallye-Montbard, je rendis visite à Jones que je trouvai, bien qu'il ne fût pas dix heures du matin, en habit noir, cravaté de blanc, et fort gène par une paire de gants paille qui ressemblaient à des gants d'escrime, grâce aux dimensions de la menotte qu'ils emprisonnaient.

— Goodness me! Jones, m'écriai-je. Que se passe-t-il? Est-ce que vous vous mariez?

— Xo, thank Heavens! sir, répondit l'ancien serviteur de ma famille. Ma femme se porte aussi bien que moi. C'est notre Kelty que

.nous marions. Elle a pris vingt ans cet été; elle est en forme et une bonne occasion s'est présentée. Poor girll

Je vis bien qu'il ne fallait pas songer à mon cheval ce jour-là et j'écoutai avec résignation

SANS TA li E in

les confidences de Jones, qui semblait fort ému.

Ketty Miller, aliàs Catherine Meunier, allait épouser dans une heure M. Moulurât, vétérinaire assez riche, pas bien jeune, qui soignait depuis des années les blêmes et les éparvins de son futur fathcr-in-law. En somme, ce Jones était un heureux père. Outre Ta future mariée de tout à Tlieure, il possédait un iils, un enfant de sept ans, l'espoir de sa race, qui donnait déjà les plus belles espérances.

— Si vous le voyiez, monsieur! Dear boy ! Tenez, au printemps, je lui ai fait cadeau d'un mouton qui est devenu gros et gras. Eh bien, de lui-même, l'enfant a décidé de le vendre. Mon boucher, prévenu par moi, annonce sa visite. Monsieur, vous me croirez si vous voulez! Dans la matinée, je découvre le gamin à genoux pies de son mouton. Vous pensez peut-être qu'il l'embrassait une dernière fois avant de s'en séparer pour toujours? Non, monsieur, non. Il était en train — Jones Miller essuya une larme — de lui fourrer du poivre sous la queue !

— Sharp fellow! m'écriai-je. Si miss Ketty

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est à la hauteur de son cadet, je félicite votre futur gendre.

— Mon Dieu ! Ketty est une bonne et jolie fille, mais d'un tout autre genre. Voilà plus d'un an qu'elle a quitté l'institution de mesdemoiselles Mathieu, de Neuilly. Je l'y ai laissée le plus tard possible, parce que c'est une maison de premier ordre, où les jeunes personnes sont dressées au bouton. Eh bien, Ketty est restée gauche, timide, comme une pouliche qui sort du pré. En voilà une que je garantis sans tare! Ça ne sait pas regarder un homme en lace sans rougir. Mouturat est le premier qui lui ait produit un autre effet. La première fois qu'elle l'a vu, elle s'est mise à rire. C'est môme ce qui a décidé ce brave garçon à me demander ma fille.

A cet instant, on remit un télégramme à Jones qui laissa échapper, après l'avoir lu, quelques jurons en bon français des bords de .la Seine.

— Quel ennui! grommela- L— il , quand il se fut soulagé. Figurez-vous, monsieur, que le best mon s'est trouvé mal tout à l'heure en passant son habit noir. Il est dans son lit et

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nous partons pour la mairie dans un quart d'heure. Tenez, voilà les voitures qui arrivent; et pas de garçon d'honneur!

— Qui est ce jeune homme si frêle? demandai-je

— Arthur Grandmougin, le fils de mon marchand de fourrages. Un gaillard de votre force et de votre taille! C'est bfen la première fois de sa vie qu'il esl malade. Avec tout ça, qu'allons-nous faire?

Le pauvre Jones Miller semblait aussi désappointé que si on fût venu lui apprendre que son futur gendre avait une femme et quatre enfants. Tout à coup, il me prit les deux mains et fixa sur moi un regard suppliant.

— Ah! monsieur, me dit-il, vous pouvez me sauver. Quel honneur ce serait pour nous! Songez que je vous ai vu naître et que c'est moi qui vous ai mis pour la première fois sur le dos d'un cheval...

J'abrège cette allocution pathétique. Le lecteur a déjà deviné où ce brave homme voulait en venir. Il ne s'agissait rien moins pour moi que de remplacer Arthur Grandmougin dans le cortège.

J'estime qu'on peut, sans déroger, faire preuve de condescendance envers un inférieur quand il est honnête et qu'il se tient à sa place. D'ailleurs, j'ai le culte des souvenirs d'enfance. Enfin, il faut savoir prendre le côté amusant des choses. Bref, j'acceptai, et comme il n'y avait pas de temps à perdre, j'allai me mettre en grande tenue, tandis que la noce, ou du moins les acteurs indispensables, s'acheminaient vers la mairie. Le rendezvous général était à la porte de Saint-Pierre de Chaillot, à onze heures, pour la formation du cortège.

Tiré à quatre épingles, j'arrivai juste à temps. Je m'étais fait friser, ce qui ne m'arrive jamais. J'avais pris un claque et mis des gants blancs. Enfin, j'étais dans la note de la graineterie et du fourrage en gros. Les dames m'examinèrent en chuchotant beaucoup, mais sans malveillance, au contraire. La mariée, que je n'avais jamais vue, n'était pas laide, mais elle était pourpre. Mouturat était simplement atroce. Le marchand de chevaux, suffoqué par l'émotion, me poussa vers une ravissante petite personne de quinze ans, ornée

d'une paire d'yeux qui en affichaient au moins dix-huit, en vrais Parisiens qu'ils étaient. J'offris mon bras et nous nous dirigeâmes vers le chœur à notre place de bataille. Tout amourpropre à part, notre couple n'était pas le plus mal tapé de la noce.

Pendant la messe, la mariée pleura beaucoup, de bonheur, sans doute*. Tel était du moins l'avis de Moutuiat qui semblait griller d'impatience, ce qui le rendait ignoble. Tout le monde était plus ou moins ému, sauf moi, je l'avoue. En regagnant les voitures, ma compagne, qui m'avait surveillé tout le temps du coin de l'œil, pressa doucement mon bras sous le sien et me dit tout bas :

— Vous êtes un homme, vous!

Je cherchai vainement ce qui pouvait me mériter ce compliment dont j'espère d'ailleurs être digne. Cette singulière petite personne était fièrement gentille, et je me promettais de ne pas m'ennuyer pendant le « repas » qui nous attendait chez Gillet. Nous étions quatre dans la giande calèche à six places, capitonnée de satin blanc. Le véhicule contenait ma jeune inconnue, l'autre demoiselle d'honneur,

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