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L'autre jour, dans un château, pendant que
ces messieurs couraient les champs derrière leurs braques, ces dames réunies sur le perron lisaient les journaux et les lettres que le facteur venait d'apporter, à la grande satisfaction des belles ennuyées.
— Tiens ! s'écria l'aînée du groupe, opulente matrone de quarante ans, surnommée « madame de Windsor » par ses voisins de campagne, sous prétexte que c'est une « joyeuse commère », tiens, voilà le petit de Forcioles reçu à Saumur !
Une vieille fille qui n'avait pas quilté son
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tricot, n'ayant rien à lire, ajouta d'un air convaincu :
— Madame de Forcioles doit être bien contente. Nous étions ensemble à Lourdes, ce printemps, et je sais que son pèlerinage avait pour but le succès des examens de son fils.
— Grand Dieu, s'écria « madame de Windsor », j'espère bien que le pauvre garçon n'a pas été voué au blanc par sa mère !
— Vouer au blanc un dragon î firent ces dames.
— Trouvez-vous moins fort de vouer au blanc son mari? C'est pourtant ce qu'a fait ma très excellente et très pieuse amie, Louise de Forcioles. Vous ne savez pas l'histoire? Vraiment non? Alors je vais vous la dire.
J'ai connu Louise au couvent où j'étais son aînée de deux classes. Nous l'aimions toutes pour sa naïveté, nullement sotte, mais invraisemblablement enfantine. Elle avait perdu sa
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mère fort jeune, et, dès l'âge de huit ans, avait clé confiée aux religieuses, qui, sans y tacher, j'aime à le croire, en avaient fait une sorte de petite nonnette, pieuse comme une sainte qu'elle était.
Peut-être poussail-elle un peu loin la pratique des vœux et des neuvaines. Elle en faisait à propos de tout : pour avoir le soleil un jour de congé, pour obtenir le prix d'arithmétique, pour éviter d'avoir, comme maîtresse de classe, la redoutable mère Sophie, qui ne riait jamais derrière ses lunettes et rapportait la moindre peccadille à madame la Supérieure. Soyons juste : la pauvre Louise était payée pour croire à l'efficacité des vœux et des neuvaines. Vingt fois, sa grand'mère, morte depuis, lui avait conté l'histoire de certaine attaque de croup, dont l'enfant, âgée de quelques mois, s'était tirée contre l'avis unanime de trois médecins, et des plus fameux, grâce à l'idée qu'avait eue sa mère de la vouer au blanc et au bleu jusqu'à sa septième année. Dans sa foi naïve d'enfant très pieuse, ma jeune amie avait plus de confiance dans une promesse à la Vierge faite à propos, que dans
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foules les facultés du monde ancien et du nouveau.
J'étais mariée, moi-même, depuis deux ans, quand elle épousa son cousin de Forcioles, qu'elle n'avait jamais vu ailleurs qu'au parloir, ledit parloir étant le seul endroit où l'orpheline avait eu l'occasion de prendre l'expérience de la vie et d'acquérir la connaissance des hommes.
De la chambre qu'elle occupait au couvent en qualité de «pensionnaire libre», elle passa directement à la chapelle, après une course rapide à la mairie. Puis elle se trouva, sans bien savoir comment, toute seule, dans un compartiment de première classe, avec un jeune monsieur qui l'appelait sa chère petite femme el la bourrait de bonbons, tout en se plaignanl d'une migraine affreuse. Quand ils débarquèrent à Rome, où l'express les avait conduits d'une traite, la migraine avait si bien progressé qu'il fallut quatre hommes pour porter mon Forcioles dans sa chambre, où sa femme, Dieu sait avec quel embarras terrible, le lit déshabiller et mettre au lit. Deux heures après, le médecin déclarait que le nouveau
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marié avait la petite vérole et que le cas était
des plus -raves, après quoi il se retirait, laissant une ordonnance de quatre pages. Enfin, ce brave homme n'était pas dans la rue, que la maîtresse de l'hôtel priait — à travers la porte — la signora contessa de vouloir bien chercher un autre gîte, le « Neptuno » n'étant pas fait pour servir d'hôpital aux varioleux.
Vous m'avouerez bien qu'il y avait de quoi perdre un peu la tète. Cependant la pauvre Louise ne se déconcerta point. Sans faire une objection, sans pousser une plainte, elle remit son chapeau et sortit après avoir enjoint au pauvre Charles de rester tranquille, recommandation superflue, car il n'aurait pas eu la force de chasser une mouche. La jeune femme était d'une ignorance terrible sur bien des points, mais elle parlait couramment l'italien et put se faire indiquer l'église la plus proche, où elle resta cinq minutes à peine. Puis elle rentra, et avec un calme qui n'avait rien d'affecté :
— Soyez tranquille, mon cousin, dit-elle. (De l'appeler « mon mari » elle n'avait pas encore le courage.) Soyez tranquille, tout ira bien.
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Tâchez seulement de transpirer et de dormir.
Huit jours après, Charles avait si bien transpiré, et si bien dormi, qu'il était hors d'affaire et sa compagne, plus jolie et plus touchante que jamais, avait si bien ensorcelé tout le monde, avec le regard limpide de ses yeux bleus, que la maîtresse du « Neptuno » n'avait plus parlé de les jeter dans la rue.
Le moment vint où Forcioles put quitter son lit. Ce jour-là il trouva sur son fauteuil un délicieux complet de flanelle blanche bordée de bleu, avec pantoufles assorties qu'il ne se souvenait pas d'avoir apporté dans sa malle. Mais il ne fit aucune réflexion, car il avait encore la cervelle un peu vide, et, d'ailleurs, il était occupé surtoi à passer la revue de son visage qui, Dieu a 'rci, n'avait gardé que quatre ou cinq piqùres'i peine visibles. Bientôt le médecin conseilla a convalescent de res« [tirer le grand air pou r prendre des forces. Quand on vint dire que la voiture était en bas, Louise poussa un cri. de terreur, en voyant son mari sortir de sa chambre vêtu d'un r.>stume à carreaux bruns, sobrement rehaussés de mouchetures rouges.
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— Ohl Charles! s'écria-t-ellc en joignant l<s mains, vous ne pouvez pas vous habiller ainsi !
Forcioles protesta, invoquant l'autorité de son tailleur, l'un des plus infaillibles de Paris. Louise, de plus en plus troublée, balbutiait. Le convalescent ne comprenait rien à celte scène et se demandait si la fatigue de plusieurs nuits de veille avait dérangé le cerveau de la jeune femme. Enfin la pauvre petite, fondant en larmes, avoua qu'elle avait voué Forcioles au blanc et bleu pour une année.
— Sans cela, dit-;'lle, toute tremblante, vous seriez mort depuis longtemps !
Je vous fais grâce des explications qui suivirent. Le comte était bon catholique, et qui plus est, il adorait sa femme. Mais sortir, voyager, aller dans le monde pendant douze mois, vêtu comme un joueur de lawn-tennis, la chose était vraiment difficile.
— Songez que c'est un vœu, gémissait la pauvre enfant. Si nous y manquons, Dieu nous punira dès ce monde, sans parler de l'autre.
J'ai tout lieu de croire que ce fut la seule
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discussion sérieuse qu'ils eurent cl qu'ils auront de toute leur vie conjugale. Provisoirement, la voiture fut renvoyée, Forcioles rentra dans son complet de flanelle blanche, et sa femme alla, plus morte que vive, soumettre le cas à son confesseur, car elle n'était pas restée si longtemps à Rome sans faire choix d'un directeur spirituel.
— Mon enfant, dit le Père, le Souverain Pontife seul peut commuer un vœu. Il faut obtenir une audience. La chose n'est pas difficile, car je connais le doyen des cardinaux. Je m'en charge.
Le pape d'alors, selon ce qu'on m'a raconté, ne put s'empêcher de sourire en écoutanl la requête de la jeune chrétienne prosternée devan! lui. Mais, avec sa bonté ordinaire, il la rassura aussitôt.
— Vous avez été imprudente et inconsidérée, lui dit-il. Mais je comprends que vos craintes pour une vie aussi chère aient obscurci votre jugement. Je vous relève de votre vœu, vous et celui au nom duquel vous l'avez prononcé. Toutefois, l'obligation dont je vous délie dm! être remplacée par une autre. Pour le reste
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de votre vie, renonce/ à une des satisfactions temporelles qui ont le plus de prix pour vous. Je laisse à votre conscience le droit de la déterminer. Allez, ma tille, le vicaire du Christ vous bénit.
La petite comtesse rentra chez elle après avoir passé par l'église, où une fois déjà elle avait fait une station si mémorable.
— Soyez heureux, monsieur, dit-elle avec un soupir. Ilabillez-vous en lose, en vert, en jonquille, si la cho-e vous plaît. Vous êtes relevé de cette promesse qui vous irrita si fort contre moi.
Elle avait l'air triste, mais résigné, les yeux un peu rouges, mais elle n'en était pas plus laide, au contraire, si bien que son... cousin voulut enlever jusqu'au dernier nuage de ce Iront de seize ans.
— Voyons, dit-il, avouez franchement qu'il s'agissait pour moi de rester une année entière sans sortir de ma chambre. Avoue- le, ma Louiselte ?
— Qu'est-ce que cela fait, puisque je vous aurais tenu compagnie!
Forcioles rit dans sa barbe, trouvant la fé-
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ponse plaisante dans la bouche d'une jeune personne à peine échappée du couvent. Mais il répondit de son air grave qui intimidait beaucoup la petite :
— Merci pour l'intention. Seulement nous aurions fini par tomber malades l'un et l'autre, de ne jamais prendre l'air.
— l>on! fit l'ingénue, nous aurions loué un château, dans le milieu d'un parc. Ou bien nous serions partis pour les Indes, où les hommes vont habillés de coutil blanc, d'un bout de l'année à l'autre. Là vous auriez été à la mode.
— Vous avez réponse à tout, Louisette.
Mais, s'il faut vous le dire, j'aime encore mieux être à la mode à Paris. Pour commencer, allons passer une heure au Pincio et faites-vous très belle.
La promenade til grand bien à Forcioles qui, pour la première fois depuis trois semaines, dîna de bon appétit. Le dessert enlevé, seul dans le petit salon avec l'apprentie comtesse, il songea qu'il était temps de commencer son voyage de noces, fortement négligé jusquelà. Donc, reprenant les choses où elles en
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étaient au sorlir de la chapelle du couvent, il mit la conversation sur des sujets de circonstance, et, après avoir un peu cherché:
— Je vous ai vue, tantôt, embrasser furieusement dans les bras de sa nourrice, le bébé de cette princesse dont l'appartement touche le notre.
— Oui, soupira la pauvre* Louise. Il est si beau ! Qu'elle est heureuse, cette femme !
— Le même bonheur vous attend, chérie!
Notre fils, j'en suis sur, sera beau à rendre jalouses toutes le3 mères... Seulement il faut...
— Hélas! interrompit madame de Forcioles, c'est un bonheur que je n'aurai jamais. J'y ai renoncé solennellement cet après-midi, au pied de la madone.
Le convalescent lit un bond de deux pieds dans son fauteuil.
— Vous avez renoncé à avoir un fils ! s'écria- t-il. Qu'est-ce encore que cette folie?
— C'est la commutation de mon vœu. Relevée d'une promesse qui vous déplaisait, je fus mise en demeure d'en faire une autre, de m'imposer la privation d'un grand bonheur, d'un grand plaisir. Quant au choix du sacri-
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lice, on le laissail à ma conscience. Alors, en examinant le fond de mon cœur, j'ai compris qu'un enfant doit être l'extase suprême de la vie, et j'ai dit : Mon Dieu, qui m'avez rendu mon bien aimé mari, je ne puis payer trop cher ce bienfait de votre miséricorde ! Mon Dieu, je vous sacrifie, eu échange, mon bonheur de mère. S'il vous plaît, Seigneur — c'est moi qui vous le demande — ne me donnez pas d'enfants !
Forcioles écoutait sans rien dire, frappé d'une stupeur profonde, se demandant s'il n'avait pas épousé une pauvre créature au cerveau dérangé.
Il questionna sa femme qui lui répondit avec une limpidité lumineuse, lui racontanl son audience au Vatican, ses réflexions, les scrupules de sa foi, la décision qu'elle avait prise, tout cela d'un air si calme, d'une innocence si radieuse, que la seule chose que le brave garçon pût faire fut de tomber aux genoux de cetle petite sainte, qu'il était vraiment nécessaire de désanctifier un peu.
Mais quoique Forcioles pût dire ou faire, sa femme ne sortait pas de cette réponse :