E N T 11 E C II I E N ET LO I" P
nue question! Vous ferez sagement de ne pas la poser à tout le monde.
diane. — Mais d'abord, je ne puis la poser qu'à vous, qui êtes seul dans ce cas. Ensuite, croyez-vous que je resterais une demi-heure avec « tout le monde, » dans un salon à peine éclairé? Qu'est-ce vous disiez vousmême, tout à l'heure? C'est précisément parce que vous n'êtes pas tout le monde, que vous m'intéressez et que je vous étudie. Je tache de découvrir en quoi vous êtes moins... mettons moins bête que les autres. Allons! j'écoute.
guy, après un court silence. — Je vais vous répondre par un apologue. Vous passez tous les jours dans la rue de la Paix. En voyant les saphirs et les perles à la devanture des bijoutiers, songez-vous à les mettre dans votre poche?
diane, avec conviction. — Ah! ça, oui, par exemple !
guy, cachant son trouble sous un ton de galanterie banale. — Allons ! Mon apologue tourne contre moi. 11 était mal choisi, d'ailleurs, car les pierres les plus précieuses sont faites pour votre beauté, tandis que je serais le dernier
des fous d'élever mon rêve jusqu'à la comtesse de Limeuil, tout serment à part.
DIANE, d'abord très sérieuse, puis affectant de rire. — C'est bien : me voilà fixée. Mon Dieu! quel joli madrigal!... Ah! ahl ah!... Et quelle modestie!... Ali! ;ili! ah!... C'est à mourir de rire... (Sa voix change, et elle se met à sangloter dans son mouchoir. M. de Lus trac, vperdu, la contemple en se faisant violence pour ne pas tomber à ss pieds.) Je vous demande pardon. (Elle s'essuie les yeux rapidement.) Cette maudite migraine m'a mis les nerfs dans un état... ! Et puis voilà ce que c'est que de causer « entre chien et loup. » (Elle tend à Guy la lettre qu'elle vient de recevoir.) Tenez, mon ami, prenez vousmême les nouvelles qui vous intéressent. (M. de Luslrac hésite.) Oh! il n'y a pas d'indiscrétion. Vous êtes son confident... et mon frère. Allons, lisez!
guy, lisant tout haut. — « Madame, quand vous recevrez ces lignes, je ne serai plus... » Il s'interrompt brusquement.
diane, effrayée. — Grand Dieu ! il s'est tué ?
guy, très troublé. — Non. (H continue à lire
tout bas, et, subitement, tombe aux <jcnoux de madame de Limeuil.) Oh ! Diane ! comme je vous aime 1... et comme il y a longtemps!...
diane, confondue. — Vous m'aimez ?...
Vous ?
guy. — Elle ne le voyait pas!
diane, très simplement, un peu bas. — J'avais cru le voir, plus d'une fois. Mais, depuis un instant, j'étais certaine de m'être déçue. Quand on fait de si belles phrases, c'est qu'on a le cœur parfaitement libre.
guy, couvrant de baisers la main de madame de Limeuil. — Et voilà ce qui vous a fait pleurer ! Oh ! chères larmes !
diane, retirant sa main. — Vous perdez la tôle, monsieur ! Vous oubliez la devanture du bijoutier, c'est-à-dire vos serments à Roger d'Oncieux.
guy, se relevant, et reprenant la lecture de la lettre. — Écoutez ce qu'il écrit :
« Quand vous recevrez ces lignes, je ne serai t> plus en France. Dans la solitude où je me » suis enfermé, j'ai pu réfléchir, et j'ai vu » clair. Vous ne m'aimerez jamais, parce que » vous en aimez un autre. Lustrac vous dira
» le nom de cet homme heureux. Pauvre ex- » ccllenl ami! Je lui écris par le même cour- » rier pour lui rendre certaine parole qu'il » m'a donnée... » (Pendant celte lecture, madame de Limai il s'est levée et s'est approchée de M. de Lustrac, pour lire en même temps que lui. Aux derniers mots, il passe doucement son bras autour de la taille de la jeune femme.)
diane, le repoussant avec indignation. — Monsieur! Qui vous permet?...
GUY, retombant aux genoux de madame de Limeuil. — Oh! Diane! je vous aime tant!... Pardonnez-moi !
diàne. — Jamais! jamais je ne vous pardonnerai... de n'avoir pas manqué à votre serment !
cuy. — Ma chère femme bien-aimée!
Le rideau tombe.