Mon oncle Célestin; moeurs cléricales
fut manifeste, que mon oncle Célestin, desservant de la paroisse des Aires, Saint-Michel et Margal, avait perdu les bénéfices de la cure de vingt et un jours quïl avait faite l'année précédente, à Amélie-les- Bains, dans les Pyrénées. Vainement M. Anselme Benoît, un rustre qu'autrefois mon oncle avait arraché à la charrue et entretenu de son argent à Montpellier pour y conquérir un brevet d'officier de santé, épuisa-t-il les formules mucilagineuses du Codex ; vainement M. le docteur Barascut, de Bédarieux, l'autorité médicale de la haute vallée de rOrb, fut- il appelé en consultation, la face du malheureux convalescent était redevenue blême, sa joue creuse, et, symptôme plus alarmant que tout le reste, la toux reparaissait. La phthisie laryngée, un moment enrayée, reprenait son cours.
Ce fut le dimanche des Rameaux, à la grand'messe, qu'après des gloussements étouffés, éclata la première quinte. Quel coup pour la vieille gouvernante Marianne, dont l'oreille, les yeux, l'âme tout entière demeuraient constamment ouverts sur M. le curé ! Comme je passais à côté d'elle, en allant, dix minutes avant V Elévation, renouveler, à la sacristie, le feu à peu près éteint de l'encensoir, elle tira le pan de ma soutanelle rouge d'enfant de chœur et me souffla ces mots:
— Dis donc à ton oncle de ne pas chanter si fort. II se rendra malade.
Je fus étourdi de la nouvelle. Je ne m'étais pas aperçu que la voix de mon oncle, une voix vibrante, sympathique, eût dépassé son diapason ordinaire, quand tout à l'heure il avait joué Jésus dans le drame poignant de la Passion selon saint Mathieu. Au contraire, tandis que Jean Maniglier, dit Braguibus, ermite de Saint-Michel, planté fixe près de la Sainte- Table, devant l'antiphonaire du lutrin, lançait aux voûtes, de toute la force de ses poumons, la prose calme de VHistorien, que Simonnet Garidel, le plus jeune chantre de la paroisse, debout sur la chaire à prêcher, avec des détonations de gosier formidables, faisait Barahas, mon oncle, d'un ton pénétrant, suave, avait détaillé les rares paroles que l'Évangéliste met dans la bouche de Jésus, cette phrase surtout avec une incomparable douceur :
« Vous savez qu'on célébrera la Pâque dans deux jours et que le Fils de l'Homme sera livré pour être crucifié. Scitis quia post Mduum pascha fiet; Filius Hominis tradetur ut cruciflgatur, . . »
Je vole à la sacristie, j'avive d'un coup de soufflet énergique mes braises mourantes, je jette dessus quelques débris de charbon neuf, je recours au soufflet une dernière fois, et je retourne au chœur précipitamment. Il était temps. L'officiant, les mains de toute leur longueur appliquées Tune contre l'autre, les yeux arrêtés sur le calice couvert de sa pale, m'attendait. Je lui présentai l'encensoir, et un autre acolyte — Pierre Sureau, de Margal, — lui offrit la navette de cuivre doré débordant de menus grains et de poussière d'encens. Pendant que mon oncle, murmurant des textes latins, puisait dans Ja navette avec une mignonne cuiller d'argent, moi, préoccupé des recommandations de Marianne, je le regardais; mais, encore qu'il eût toussé de nouveau et que je le trouvasse bien pâle, je n'osais lui parler. Soudain, un
MON ONCLE CELESTIN O
nuage dégageant l'odeur délicieuse des lis en pleine floraison s'éleva, semblable à une colonne blanche, entre mon oncle et moi. Ne le voyant plus, ne distinguant pas même les galons brillants de sa chasuble, je me sentis devenir courageux, et je lui dis, à travers les ondes parfumées qui nous séparaient :
— Ne chantez pas si fort, mon oncle Célestin, ne chantez pas si fort. Marianne et moi, nous vous en prions.
Ne recevant aucune réponse, je redescendis les cinq degrés qui formaient un large piédestal au maîtreautel. Pierre Sureau tintait les trois coups de VÉlévation. Tout le monde, dans l'église, avait courbé la tête. D'un élan superbe de mes bras, merveilleusement prestes aux besognes sacrées, j'encensai Thostie et le calice que l'officiant, se grandissant pour la circonstance, recueilli et solennel, éleva tour à tour au bout de ses doigts.
Dès le premier jour de mon arrivée aux Aires, — à ce mois d'avril, il y avait un an, — au moment de nous mettre à table, mon oncle, fidèle aux usages du grand séminaire, où le réfectoire continue la salle d'étude, m'avait tendu un livre court, épais, et m'avait dit:
— Lis-moi un chapitre du Nouveau-Test amenl pendant que je mange la soupe. Tu as les dents jeunes, tu me rattraperas. Cet exercice t'habituera à articuler le latin, la plus belle des langues humaines, une langue presque divine.
Après cette interminable messe des Rameaux, la plus longue du rituel romain, je pris donc, sur la tablette de la cheminée où il demeurait en permanence, le bouquin à tranche rouge, et, comme Marianne déposait la soupière fumante au beau milieu de la nappe, je prononçai à haute et intelligible voix :
« Sanctum Jesu-ChrisUEvangelium... »
— Je te dispense de la lecture aujourd'hui, mon enfant, interrompit mon oncle.
Une pareille faveur me surprit. Avant de touchei au repas, je n'avais jamais manqué de débiter mes versets. Je refermai le livre. Je regardai mon oncle Célestin. Il était penché sur son assiette et prenait son potage maigre — une purée de pois chickes — - à petits, à très petits coups. Après chaque cuillerée, il s'arrêtait et haletait longuement, ainsi qu'un homme ayant fourni une trop longue course. Je demeurais immobile, tournant le Nouveau-Testament entre mes doigts.
— Eh bien ! me dit-il, tu n'as donc pas faim?
— Si fait ! si fait !
Je remis le livre à sa place sur la tablette de la cheminée, juste au-dessous d'une gravure ronflante, d'après Jouvenet, représentant la Résurrection du fils de la veuve de Naïm, — elle est encore devant moi, cette gravure, — puis j'attaquai ma soupe délibérément.
Cependant mon oncle avait assaisonné les pois chiches dans le saladier: deux fois je l'avais vu les arroser de notre vinaigre rouge si clair, trois fois de notre huile si blonde, et je ne parvenais pas à me débarrasser de ma purée.
— Laisse cette soupe, si tu ne peux pas l'achever, me dit-il.
— J'ai fini, balbutiai-je.
— C'est étrange comme je te trouve l'air défait I insista-t-il... Du courage, mon enfant, nous voici au bout de répreuve. Encore huit jours, et nous chanterons Alléluia !
— Oh ! ce n'est pas moi que ce carême fatigue le plus, hasardai-je.
Et mes deux yeux tirèrent sur lui à bout portant.
Mon oncle ne répliqua pas à ce coup de feu ; il se versa un filet de vin de notre vigne de Canals, près Bédarieux, dont mon père lui avait envoyé une pipe de trois setiers, et le but en s'y reprenant à plusieurs fois.
— Ce n'est pas moi qu'il fatigue, le carême, c'est vous! repris-je avec une ardeur courageuse qui prenait sa source dans mon immense affection.
— Moi !
— Croyez-vous, par exemple, qu'on ne vous ait pas entendu tousser pendant la messe I
— J'ai toussé ?
— Demandez à Marianne.
Et, ne prenant conseil que de mon cœur :
— Marianne! appelai-je, Marianne!
La gouvernante parut. Mon oncle, un peu troublé, me fit un signe pour m'inviter à me taire. Puis, s'adressant à sa vieille servante :
— Mon neveu prétend que j'ai toussé à l'église. Est-ce vrai, cela, Marianne ?
— Si vous avez toussé ! s'écria la pauvre femme, oignant les mains d'un élan de touchante affliction,
si vous avez toussé ! Jésus-Maria ! vous avez toussé sans comparaison comme une ouaille quand elle a avalé une mauvaise herbe dans la prairie. Vous, certes, aussi bien nourri qu'un poupon, et même mieux, ce n'est pas un vilain herbage que vous avez mâché, mais c'est le carême qui vous a aflfaibli les sens. A-t-on jamais vu jeûner le matin, manger quatre légumes à midi et faire collation avec une poignée de châtaignes le soir. En voilà un régime pour un homme chétif et qui marche sur ses cinquante ans !
— Vous avez bien soixante-quatre ans, vous, et pourtant vous pratiquez la loi de l'Église dans sa rigueur.
— Moi, c'est différent... En vérité, il ne manquerait plus que je n'arrivasse pas au bout de mon carême. Je voudrais voir ça, par exemple !
Elle se rapprocha de la table, et, élevant la voix de plusieurs tons :
— Est-ce que je suis née à la ville, moi, dans des chambres où l'on a tout à souhait, où l'on trouve des
Armoires en noyer qui brillent comme des miroirs? Si vous l'avez oublié, je suis née à Eric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane, parmi la misère et le travail, et je ne vous ressemble pas plus qu'un gros châtaignier de la montagne ne ressemble à un osier fin de la rivière.
— Marianne a raison, elle ne vous ressemble pas du tout, mais là pas du tout, dis-je, satisfait dans mon amour-propre de parent et de citadin de voir que la vieille paysanne du mont Caroux reconnaissait n'avoir rien de commun avec M. le curé des Aires, dont la famille habitait une ville, Bédarieux !
Mais mon oncle Célestin, qui, lorsque sa gouvernante était entrée, m'avait déjà fait un signe, par un geste m'intima de nouveau le silence, et arrêtant sur la montagnarde d'Eric des regards où le prêtre mit je ne sais quel enthousiasme pieux, le maître je ne sais quelle reconnaissance attendrie :
— Marianne, lui dit-il avec la gravité qu'il imprimait à sa parole dans les sermons, ne vous comparez pas à moi. Moi, je ne suis qu'un malheureux pécheur très en peine de son salut; vous, vous êtes une sainte, et je vous le dis en vérité, un jour vous verrez Dieu.
Puis, la considérant toujours, je l'entendis murmurer bien bas, d'abord en son cher latin, puis en français :
« Beau mundo corde, quia ipsi Deum videl)unt. Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! »
On ne parla plus guère jusqu'à la fin du repas. Au moment où Marianne, ayant enlevé assiettes et
couverts, ramenait la nappe, la repassait de ses mains soigneusement, l'arrangeait dans les mêmes plis avec des précautions inimaginables, mon oncle, d'un air fin, malicieux :
— Et le café ? demanda-t-il.
— Le café ?
— Vous savez bien que j'en prends tous les dimanches.
— Mais le médecin...
— Mon café !
— Dimanche passé, quand il est venu vous visiter M. Anselme Benoît ne vous a-t-il pas dit : — « Dans votre état, monsieur le curé, le café ne vous vaut rien?... »
— En avez-vous fait ?
— Je crois qu'il en reste un peu au fond du sac.
— Il faut le moudre.... Vite !
Marianne étouffa un soupir et s'en alla.
— Petit, me dit-il, radieux de sa victoire, ouvre le buffet et prends les tasses de M. l'abbé Combescure.
Les tasses de M. l'abbé Combescure !.... Nous avions deux espèces de tasses à café. D'abord, six tasses en terre de pipe, éraillées, écornées sur les bords, aux soucoupes ébréchées, fendues, et les tasses de porcelaine bien conservées de M. l'abbé Combescure. liOs premières étaient un cadeau de ma grand'mère lorsque, vingt-sept ans auparavant, prenant possession de la succursale de Soumaltre, près Bédarieux, mon oncle avait monté son ménage; les secondes avaient été acquises de M. l'abbé Combescure, ancien desservant des Aires et autres annexes des environs. Cent fois Marianne, en me recommandant de ne jamais toucher aux porcelaines de M. l'abbé Combescure, m'avait conté le grand événement de leur achat. Au moment de quitter les Aires pour gagner son nouveau poste.. Lignitres-sur-Graveson, dans le canton de Lunas, le paavre M. Combescure, dont les habitudes charitables invétérées vidaient les poches perpétuellement,
s'aperçut quïl allait lui manquer cinquante francs pour le transport de son mobilier, et avait vendu son cabaret à son successeur. Du reste, ces douze tasses, de forme octogone, un peu massives, mais relevées par des peintures délicates et fines, — des boutons de roses entrelacés, avec profusion de feuilles tombantes, — valaient bien le prix énorme que mon oncle les avait payées. Elles n'avaient subi aucune avarie, et non seulement, étalées dans un plateau à galerie à jour, elles s'offraient intactes au regard, mais intact aussi était le sucrier aux deux anses contournées, intact le mignon pot au lait laissant gentiment retomber sa lèvre d'or comme pour sourire, intacte la haute pièce du milieu, la cafetière au ventre rebondi, au col démesuré, élégant, imperceptiblement recourbé au bout.
Jusqu'à mon arrivée aux Aires, les porcelaines de M. l'abbé Combescure étaient demeurées rangées dans leur plateau sur le buffet de la salle, pièce qui servait tout ensemble de salon et de salle à manger. Mon oncle mettait je ne sais quelle ostentation naïve à afficher cette splendeur aux yeux de tous.
— J'ai plaisir à voir ces tasses resplendissantes comme les vases de l'autel, puis elles me rappellent les vertus de mon saint prédécesseur, répondait-il à Marianne, toutes les fois que, depuis vingt-cinq ans, celle-ci, prise de peur à la pensée qu'elle pourrait casser quelque pièce en la nettoyant, demandait qu'on serrât le cabaret dans un placard.
Il fallut cependant se résoudre à l'enfermer, ce cabaret magnifique. Je n'étais pas à la cure depuis huit jours qu'une après-midi qu'il pleuvait, jouant à la balle dans le salon, j'entendis tout à coup : clic La balle, en retombant du plafond sur une soucoupe, l'avait fait chavirer contre le rebord du plateau, et un fragment de porcelaine avait tinté avec le bruit sec d'un sou jeté, à l'Offrande, dans l'assiette de cuivre du marofuillier.
— Seigneur ! cria mon oncle, interrompant son chapelet qu'il récitait assis devant une flambée.
Il courut au cabaret, se renseigna sur le malheur qui venait d'arriver en tournant et retournant la soucoupe ébréchée entre ses doigts, eut une moue chagrine, se contenta du bout de l'index de me faire un signe qui me fut un grave reproche, puis, ayant ouvert le buffet, y enfouit le plateau chargé de son attirail au complet, et tout fut dit.
On devine maintenant avec quelles précautions je dus prendre la tasse qu'on me demandait. Par une habitude déjà ancienne, je la déposai sur la table avec sa soucoupe d'un mouvement droit de mon bras raidi, sans qu'il se produisît le moindre cliquetis. Mon oncle Célestin considéra la porcelaine, les bouquets de fleurs plus frais que jamais, et parut réjoui.
— C'est singulier, dit-il, comme on aime ce que l'on a ! Hélas je ne suis pas assez détaché de la terre et de ce qu'elle contient. — Et toi, mon enfant, tu t'oublies ?
— Moi !
— Allons, sois de la fête, puisque aussi bien te voilà tout pâlot, tout défaillant.
— Je vous assure que je vais très bien.
— Une goutte de café te remontera.
Comme j'avais ouvert la porte de la cuisine et réclamais modestement de Marianne un de nos tessons en terre de pipe.
— Non, non ! s'écria-t-il, pour aujourd'hui je veux que tu boives dans une tasse de M. l'abbé Combescure.
La joie enfantine qu'éprouva mon oncle à voir reluire devant lui deux pièces du fameux cabaret le rendit très exigeant. Aussi, quand sa gouvernante affairée entra tenant à la main un pot de deux sous enfumé par la flamme, les bords baveux d'une écume noirâtre, refusa-t-il de se laisser servir le caCé.
— Mettez -le dans la cafetière de M. l'abbé Combescure, lui ordonna-t-il.
— Hardi ! hardi ! monsieur le curé, je me brûle les doigts.
— Je veux la cafetière de M. l'abbé Combescure î Marianne déposa son pot de grosse faïence sur le
perron du foyer, et, maugréant, s'empressa de satisfaire le caprice de son maître.
— Eh bien ! le trouvez-vous meilleur, maintenant qu'il est passé par la cafetière de M. l'abbé Combescure?
— Il est un peu trouble.
— Pardi, ça se comprend. Pourquoi m'obligezvous à le remuer !
— Peut-être, avez-vous oublié de verser dans votre pot un filet d'eau froide pour précipiter le marc ?
— Je l'ai versé, votre filet d'eau froide, je l'ai versé... Jésus-Seigneur > si, au lieu de vous en mêler, vous me laissiez faire mon métier, à la cuisine...
— Enfin !... conclut mon oncle.
D'un geste lent, mesuré, précis, — le geste de l'officiant à l'autel, — il reporta à ses lèvres la tasse de M. l'abbé Combescure, dont l'anse dorée, au beau milieu de laquelle venait de tomber une goutte de la liqueur, lui mit au doigt un anneau épiscopal avec son améthiste enchâssée.
^ Mais mon oncle Célestin, qui buvait dans un recueil- "=* lement profond, redressa la tête tout à coup. La sonfd nette du presbytère, violemment secouée du dehors, I chantait un épouvantable carillon .
I — Ah ! mon Dieu ! gémit-il douloureusement. -—Je suis sûre que c'est lui, cria Marianne... Eh bien ! tant mieux, cela vous apprendra. ..
C'était lui, en effet, avec son large chapeau, ses lunettes vertes, sa mine sombre qui m'effrayait, lui, l'officier de santé des Aires, l'aimable Anselme Benoît, médecin ordinaire de M. le curé.
— Comment, encore du café, malgré ma défense 1 s*écria-t-il, dévisageant la haute cafetière de M. l'abbé Combescure.
— Que voulez-vous, mon cher docteur, balbutia mon oncle, absolument déconfit... Ayez pitié de ma faiblesse...
— « L'esprit est prompt et la chair est faible. » Comment tournez-vous ça en latin ?
— « Spiritus promptus est, caro autem infirma »,. répondit mon oncle, docile comme un écolier récitant sa leçon.
— Allons, mon cher ami, je ne vous en veux pas d'avoir déchiré l'ordonnance. Un doigt de café après tout...
— Cela ne peut pas faire beaucoup de mal peutêtre, acheva Marianne.
— Où sont les tasses? Je ne vois là que la cafetière. .. Il s'arrêta, et avec un claquement de langue sonore:
— Peste! la cafetière de M. l'abbé Combescure F Mais que sont devenues les tasses, répéta-t-il d'un ton gouailleur, les tasses de M. l'abbé Combescure?
Penaud, rougissant, mon oncle découvrit la sienne,, enfouie sous sa serviette, et je montrai la mienne, difficilement dissimulée derrière mes deux mains.
— Ah ! joli, joli, très joli ! s'écria M. Anselme Benoît.
Un rire énorme, sans retenue, dilata sa bouche jusqu'aux oreilles. Cette bouche immense et profonde de l'officier de santé m'apparut comme un gouffre noir avec quatre pierres blanches sur les bords. — Quelle gueule affamée! pensai-je. —Mon oncle Celestin leva sur son terrible ami un regard qui demandait grâce; puis, lui montrant une chaise autour de la table :
— Voyons, mon cher Anselme, lui dit-il avec une douceur humiliée qui faillit m'arracher des larmes, ne soyez pas méchant aujourd'hui. Asseyezvous là et causons tranquillement... A propos, s'il
VOUS était agréable de prendre du café avec nous ?...
— Dans une tasse de M. l'abbé Combescure!.. Volontiers.
— Marianne ! commanda mon oncle.
M. Anselme Benoît tendit le bras une longue minute, car la gouvernante, qui s'était emparée de la cafetière, versait la liqueur un peu opaque avec une lenteur désespérante, presque goutte à goutte.
— Allons donc! allons donc !
— Mais il me semble, monsieur le médecin... balbutiait la servante.
Et, montrant la tasse du doigt, elle indiqua qu'elle commençait à déborder.
-— Croyez-vous, par exemple, que le bain de pied me fasse peur! insista M. Anselme Benoît, le bras toujours en avant. Continuez. Moi, d'abord, il me faut énormément de café, parce que j'y mets énormément de sucre.
Quand la cafetière, en dépit des ménagements de Marianne, qui, fidèle à ses habitudes de parcimonie, aurait voulu ne pas- l'épuiser complètement, eut rendu l'âme, notre convive incongru amena à lui le sucrier et y puisa avec une révoltante indiscrétion. Ce sans-gêne glouton n'émut guère mon oncle, plein d'indulgence pour les incartades d'un homme qu'il redoutait presque autant qu'il l'aimait ; mais il irrita singulièrement Marianne, ménagère de toutes les provisions de la cure, surtout du sucre, « une denrée qu'on ne fabriquait pas même à Bédarieux et qu'on faisait venir des pays étrangers ». Lui, M. Anselme Benoît, ne se troublait pas le moins du monde ; il agitait bruyamment sa cuiller dans le café, et de temps à autre la portait ruisselante à ses lèvres, ayant l'air de se demander s'il était à point, s'il ne fallait pas un morceau de plus. Enfin, satisfait de tant d'épreuves répétées, avec des sifflements que provoquait une aspiration trop avide, il englou tit sa tasse d'une lampée.
— Délicieux ! dit-il .
Et la soucoupe à son tour fut vidée.
— Quel café! quel café ! répéta-t-il. . . Oh! pui& cela n'a rien d'étonnant, dans les porcelaines de M. l'abbé Combescure.'...
— N'est-il pas vrai, docteur, que, dans ces tasses, dorées comme des calices... dit mon oncle, dont le visage, soucieux jusqu'ici, s'épanouit délicieusement.
— Mais, j'y pense, vous connaissez la nouvelle ?
— Quelle nouvelle ?
— Comment, vous ne savez rien ?
— Je ne sais rien, mon ami.
— Dans ce cas, je ne devrais peut-être pas...
— Dites toujours, dites.
— Il s'agit justement de M. l'abbé Combescure, curéde Lignières-sur-Graveson.
— Eh bien?
— Eh bien, il est mort, voilà.
— Mort !
— M. le docteur Barascut, de Bédarieux, avec qui e suis allé causer devons hier, revenait de Lignières,
comme j'arrivais chez lui. Que voulez-vous? à quatrevingt-sept ans!.. C'est M. Carpezat, archiprêtre de Saint-Fulcran, de Lodève, qui a donné l'absoute...
— < Que les anges du Seigneur le conduisent au ciel, ainsi qu'il est écrit dans VOffîce des Morts, In oaradisum deducant eum angelî!» articula mon oncle dont la voix tremblait.
Après avoir tendu les deux mains par un mouvement qui lui était familier au cimetière, quand il accompagnait de sa bénédiction un cercueil descendant dans la fosse, il les joignit dévotement l'une contre l'autre et se réfugia en Dieu. M. Anselme Benoît, un peu décontenancé, recueillait, tantôt du bout de sa petite cuiller, tantôt du bout des doigts, les menus grains de café épars dans sa tasse, à travers sa soucoupe, les portait à ses lèvres et les mâchait doucement.
La vieille servante ne put supporter longtemps la vue de l'accablement où son maître était tombé. Deux minutes, elle branla la tête d'un air d'indécision; puis elle se retira. Au bruit qu'elle fit en refermant la porte de la salle, mon oncle Célestin ouvrit ses yeux clos à demi; ses lèvres murmurantes cessèrent tout balbutiement, toute prière, car il priait pour le repos de l'âme de M. l'abbé Combescure, et il regarda M. Anselme Benoît. Ce regard eut quelque chose de timide, de troublé, de furtif. Evidemment mon oncle voulait interroger son médecin ordinaire, mais il n'osait pas. Pourquoi n'osait-il pas ?
Pourtant M. Anselme Benoît avait broyé le dernier grain de café collé à l'or de la porcelaine, et il restait devant la table, les membres raides, sans le moindre mouvement de sa forte machine, et chose extraordinaire chez un homme peu habitué à laisser sa langue au nid, absolument silencieux. Lui aussi paraissait contraint, embarrassé.
— Oui, je rai vu, murmura-t-il enfin, je Tai vu hier.
— Que vous a-t-?7 dit ? demanda M. le curé avec un effort.
M. Anselme Benoît plaça au milieu de la soucoupe la tasse de M. l'abbé Combescure, imprudemment abandonnée sur le bord, et ne répondit pas. Mon oncle, déjà fort pâle, pâlit encore un peu plus, et ses doigts blancs, posés le long de ses genoux, eurent sur le drap noir de sa soutane de légers frémissements convulsifs.
— Mon Dieu, monsieur le curé, dit l'officier de santé des Aires, prêt à triompher d'un dernier scrupule, mon Dieu....
— Je vous sais gré d'invoquer Dieu, mon ami, interrompit mon oncle, dont la voix s'était raffermie ; Dieu, en effet, tient-dans ses mains la vie et la mort de sa créature, et je me repose dans la confiance de sa miséricorde infinie. Parlez sans réserve, rapportezmoi mot pour mot votre entretien avec M. le docteur Barascut.
— Pour commencer, puisque vous autorisez une absolue franchise, M. Barascut, de Bédarieux, docteur très illustre de la Faculté de Paris, n'est pas d'avis que vous retourniez cette année à Amélie-les-Bains.
— Ah ! il n'est pas d'avis...
— Il a à vous proposer, pour guérir votre laryngite, une médication sur l'efficacité de laquelle il compte beaucoup. Il craint seulement que vous n'ayez de la peine à vous soumettre à l'ordonnance.
— Je suis disposé à tous les sacrifices pour améliorer mon état. De quoi s'agit-il ?
— Il s'agit do prendre du repos.
— Du repos ! Comment l'entendez-vous ?
— M. Barascut croit que le moment est venu pour vous de quitter le service actif de l'Église. La confession, la prédication deviennent autant d'excitants fâcheux...
— Quitter le service actif de l'Église ! s'écria mon oncle avec désespoir. Cela n'est pas possible. Je mourrais, si je devais m'éloigner de cette paroisse que je dessers depuis vingt-six ans.
— Combien de vos confrères pourtant se résignent, chaque jour, à prendre leur retraite. Et tenez, M. l'abbé Boutaric, ancien curé deDouch, n'a-t-ilpas obtenu dernièrement de Monseigneur d'être relevé de ses fonctions ? Je ne vois pas pourquoi l'éveché vous refuserait ce qu'il a accordé à M. Boutaric.
— Monseigneur m'a toujours traité avec une ex-
trêrae bienveillance, et Sa Grandeur m'accorderait certainement la même faveur qu'à M. l'abbé Boutaric. Mais cette faveur, je ne l'envie point et je me garderai de la solliciter. Quand M. Boutaric a demandé qu'on lui donnât un successeur à Douch, la goutte l'avait réduit à un état presque complet de paralysie.' Dieu, qui ne veut pas m'éloigner de son service, ne m'a pas éprouvé à ce point. Je tousse, j'ai parfois des syncopes fort pénibles ; mais enfin, il m'est accordé d'aller, devenir, et mon enrouement me laisse encore assez de voix pour jeter la semence divine dans le sillon. Oh ! puis si vous saviez, cher docteur, quel élan une foi ardente est capable de communiquer à un corps débile ! L'autre jour, j'éprouvais un malaise qui m'avait absolument brisé les jambes. On sonne à la porte. Mariane s'empresse d'ouvrir, et Simonnet Garidel m'annonce que* son beau-père, Ambroise Combal, en élaguant un frêne au bord de la rivière, est tombé de l'arbre, qu'il s'est heurté la tête contre une pierre et qu'il me réclame pour les derniers sacrements. Je voudrais, mon ami, que vous m'eussiez vu en ce moment-là ! Simonnet n'avait pas achevé de parler, que j'étais debout vigoureux et ferme, courais à l'église, .revêtais le surplis, l'étole, retirais du tabernacle les saintes espèces, le vase au saint-chrême, et m'acheminais vers le lieu de l'accident, où je suis parvenu sans broncher... Du reste, demandez à mon neveu...
— C'est vrai, monsieur Anselme Benoît, je vous le jure ! me hâtai-je de dire, heureux d'être cité pour rendre témoignage de la vaillance de mon oncle.
-— Dieu est bon, reprit-il, et, toutes les fois que j'aurai besoin de son assistance, je suis sûr...
Sa voix, qui avait faibli peu à peu, s'embarrassa, puis brusquement s'éteignit. M. Anselme Benoît rejeta sa chaise, et, s'élançant vers mon oncle, dont il releva la tête penchée en lui appliquant une main sui le front :
hi YÎnaigre ! cria-t-il, du vinaigre !
Ce coup de gosier du médecin avait fait trembler les vitres.
Marianne! Marianne! appelai-je, incapable de ^bouger de ma place.
— Ah ! Seigneur du ciel ! gémit notre gouvernante. M. le curé...
Elle ouvrit trois placards et finit par découvrir la burette au vinaigre. M. Anselme Benoît s'en inonda les mains, puis passa et repassa ses gros doigts noyés du liquide rouge sur la face, sur les tempes principalement, de M. le curé. Mais mon oncle Célestin, le visage blanc comme le corporal de l'autel et parsemé de gouttelettes de sueur, ne revenait pas de son évanouissement. Il ne bougeait ni ne parlait. Cette immobilité que je n'avais vue à personne me remplissait d'un effroi indicible, et je balbutiai dans un torrent de larmes :
— Mon oncle, mon oncle Célestin, ayez pitié de nous, êtes-vous vif ou mort ?
Il rouvrit les yeux, me regarda, puis il leva sa main droite péniblement et m'ordonna par un signe de me calmer. Je lui souris à travers mes sanglots.
Cependant M. Anselme Benoît, après lui en avoir mouillé les cheveux, la tonsure, le front, les joues, le menton, le petit collet dégrafé de la soutane, ne cessait de lui faire aspirer du vinaigre à l'aide d'un mouchoir surabondamment imbibé.
— Assez ! murmura le malade, qui eut la force de repousser le bras de l'ofïîcier de santé.
— Mon bon monsieur le curé... bredouilla Marianne, passant une main sur ses yeux troubles pour mieux dévisager son maître ressuscité.
— Merci, mon cher docteur, dit enfin mon oncle. Il est fort heureux que vous ayez été là... M. Barascut a raison : il me faut du repos, beaucoup de repos....
— C'est cela, interrompit le médecin satisfait.
— La semaine dernière, quand M. Barascut m'a
ausculté si minutieusement, j'ai surpris un clignement d'yeux qui était à votre adresse, et j'ai deviné la gravité de mon état. . .
— Vous vous trompez, monsieur le curé, votre état n'est pas grave le moins du monde, et, si vous pouviez prendre sur vous de renoncer momentanément à desservir la grosse paroisse des Aires, je réponds...
— Alors, vous pensez que plus tard ?...
— J'ai la conviction que, plus tard, vous seriez à même de solliciter un nouveau poste de Monseigneur. Toutefois, à vous parler franchement... pour évitei des rechutes... puisque vous voilà décidé à écrire à révêché.., à votre place... je demanderais ma mise à la retraite purement et simplement.
— La retraite... la retraite... soupirait-illamentablement.
Il promenait des yeux vagues, chargés de mélancolie, à travers la salle, comme pour exprimer à ces vieux murs, qu'il faudrait quitter, l'immense chagrin qui l'accablait. L'officier de santé, très dévoué à son bienfaiteur, dans le but unique de lui faire des jours plus longs, s'acharna à vaincre toutes les résistances.
— Et qu'a de si effrayant la retraite ? dit-il. Il est peu de fonctionnaires qui, après trente ans de services, ne l'acceptent avec plaisir.
Mon oncle dressa la tête vivement et, avec un élan d'orgueil dont je ne devais pénétrer le secret que plus tard :
— Les prêtres ne sont pas des fonctionnaires. Apprenez cela, mon ami.
— Comment, est-ce que vous n'émargez pas au budget ?
— Ce n'est pas à titre d'appointements que noue recevons de l'argent de l'État, c'est à titre d'indemnité, répliqua-t-il un peu fâché.
M. Anselme Benoît, qui n'avait jamais lu les débats de l'Assemblée constituante de 1789, qui ignorait le
discours de Mirabeau sur la Constitution civile du cley^gé, qui peut-être ne connaissait pas le nom du grand orateur, ouvrit des yeux pleins de surprise.
— L'État ne paie pas l'Église, il lui restitue une partie de ce qu'il lui a pris, insista mon oncle Célestin.
— Alors, si les prêtres ne sont pas payés, ils ne sont pas fonctionnaires, et, s'ils ne sont pas fonctionnaires, ils n'ont pas droit à la retraite ?
— Dieu merci !
— On ne vous fait donc pas de retenue sur vos mandats ?
— Nos mandats ne sont soumis à aucune retenue.
— Diable! je comprends à présent que vous hésitiez à envoyer votre démission à Monseigneur ! se récria l'officier de santé, trop cévenol pour ne pas accorder à la question d'argent la première place dans les préoccupations de M. le curé.
Mon oncle avait décidément repris force et courage. Souriant, non sans malice :
— Ce n'est pas la pauvreté qui m'effraye, mon ami, dit-il avec une dignité simple et touchante. De quoi vivons-nous aux Aires, depuis vingt-six ans, Marianne et moi, sinon de pauvreté ? D'ailleurs, sans parler du petit revenu que je retirerais de mes messes, j'ai à Bédarieux une famille qui ne me laisserait manquer de rien. Puis, si le gouvernement ne s'inquiète guère des ecclésiastiques que leurs infirmités ou la vieillesse condamnent à résigner leurs fonctions, il serait injuste de prétendre qu'il les abandonne tout à fait. Dernièrement, M. Boutaric, grâce aux démarches d'un député de notre département qui a vu le ministre des cultes, n'a-t-il pas obtenu un secours de deux cents francs. Enfin, après la famille, après le gouvernement, reste la caisse diocésaine, dont Monseigneur tient la clef et qu'il peut ouvrir quand bon lui semble pour alléger la situation d'un de ses prêtres trop malheureux. Le même M. Boutaric a touché cinquante francs au jour de l'an.
— Cinquante francs !... Quelle pitié !
— La caisse ii'est pas riche et les besoins sont innombrables. Mais encore un coup, mon cher docteur, Feffroi de la gêne, de la misère même, n'entre pour rien dans mon indécision. Ah ! s'il ne s'agissait que de supporter la faim, la soif, avec quel élan je volerais à Bédarieux, le lieu de ma naissance, l'endroit que je chéris le plus sur la terre après Soumaltre et les Aires, les deux paroisses que j'ai desservies. Mais en me poussant vers Bédarieux, vous ne m'invitez pas au repos, vous m'invitez à un siipplice pire que la mort : celui de me sentir désormais inutile à l'Église, pour laquelle il m'aurait été doux de donner la, dernière goutte de mon sang.
Il se tut et pleura. Marianne de nouveau se hâta de fuir. J'aurais voulu la suivre; malheureusement je me sentais l'estomac si serré, les j ambes à la fois si lourdes et si molles que j'eus peur de ne pouvoir marcher. M. Anselme Benoît, un peu gêné, considérait mon oncle attentivement.
— Il me vient une idée ! s'écria-t-il d'un air triomphant.
— Une idée ? soupira le malade.
— La paroisse des Aires, avec ses annexes de Margal, de Saint-Michel, etc.. ne compte pas moins de cinq cents feux, quinze cents habitants au bas mot. Pourquoi, au lieu d adresser une démission à Monseigneur, ne lui demanderiez-vous pas une paroisse de moindre importance à desservir ?
— Une paroisse de moindre importance ?
— Celle que M. l'abbé Combescure vient de laisser vacante, par exemple. Lignières a deux cents âmes, deux cent vingt-cinq tout au plus.
Mon oncle regarda son médecin avec anxiété.
— M. l'abbé Combescure, poursuivit l'officier de santé, malgré son grand âge, a pu suffire à son troupeau jusqu'au dernier jour ; à plus forte raison y suffiriez-vous, vous qui n'avez que cinquante ans...
— Au fait, au fait... répéta-t-il ébranlé.
— Puis Lignières-sur-Graveson est un endroit très abrité, plus sec que les Aires, où le voisinage de l'Orb et nos immenses oseraies répandent une humidité qui vous est contraire, qui finirait par vous devenir
taie.
— Oui, mais Lignières-sur-Graveson est du ressort de Lunas, et M. l'abbé Clochard, curé-doyen de ce canton, n'a pas pour moi, je le crains, une sympathie bien -vive... Hélas ! mon cher Anselme, les prêtres, eux aussi, connaissent les misères de l'humanité. Puis si Monseigneur refusait d'accueillir ma requête?...
-- Ce n'est pas possible, accompagnée qu'elle sera du certificat de M. Barascut constatant l'état de votre santé.
— Je tremble... Je n'ai jamais sollicité aucune faveur, et il me serait pénible...
— Vous ne possédez donc aucun appui à l'évêché ? Est-ce que M. l'archiprêtre Carpezat ne fut pas votre doyen, lors de votre vicariat à Saint-Gervais-sur- Mare?
— M. Carpezat, en eff'et, a été mon doyen ; je sais même qu'il me conserve une vive affection... Mais j'ai été le condisciple de M. le vicaire-général Vidalenc, et M. Vidalenc est plus en position de me servir...
— Quoi ! vous connaissez le vicaire-général du piocèse et vous hésitez à écrire ?
— Mon cher docteur, à l'instant même, je vais écrire à M. Vidalenc.
Et, m'interpellant :
— Petit .' une feuille de papier à lettre, du beau ! Il traça d'enthousiasme ces quatre mots, illustrés
de quatre majuscules superbes :
« Monsieur Le Vicaire-Général... »
Après cet énorme eff^ort, il retint sa plume et, arrêtant sur M. Anselme Benoît, sur moi, des yeux
souriants, il ajouta d'un ton de fierté confiante qui n'allait peut-être pas sans quelque vagae amertume ;
— Quand je songe que ce long abbé Yidalenc, que je tutoyais, ordonné prêtre deux ans seulement avant moi, est aujourd'hui vicaire-général du diocèse^ chanoine titulaire de la cathédrale de Saint-Pierre, vice-président de l'Officialité, que demain immanquablement il sera évêque! Que de fois, le samedi, au grand séminaire, je lui prêtai pour se raser le miroir à barbe que vous voyez là !
D'un geste convaincu, il nous montra une glace étroite comme la main, encadrée d'un filet de noyer^ qui demeurait suspendue, non loin de la fenêtre, à la muraille du salon.
La santé de mon oncle Célestin subissait des hauts et des bas qui nous surprenaient beaucoup au presbytère. Un jour, il ne lui restait plus que le souffle, et c'était tout au monde si, appuyé sur mon bras, il pouvait se traîner jusqu'à l'église et y murmurer une messe basse; le lendemain, debout sur ses jarrets redevenus vigoureux, dédaigneux de mon aide, il partait vers Margal, vers Saint-Michel, par des sentiers de chèvre, et je l'entendais, sous la voûte sonore des châtaigneraies, réciter son bréviaire d'une voix pleine et assurée. Ces alternatives cruelles, connues de tous ceux dont ce mal terrible, la consomption, soutira les forées goutte à goutte, nous désespéraient, Marianne et moi. Que de chapelets récités, le soir, sous les figuiers de notre jardin, quand quelque dévote retenait M. le curé au confessionnal, et que de neuvaines
à sainte Philomène ! J'ignore quelle place sainte Philomène occupe à l'heure présente dans la piété des catholiques; en 1846, on n'avait pas encore ouï parler des apparitions de la Vierge à la Salette, à Lourdes^ Pontmain, et sainte Philomène était une bien grande sainte. Mon oncle avait fait venir de Lyon l'image en cire de la jeune martyre, et j'ai conservé le souvenir de mes longues stations dans sa chapelle rivUégiée, mes yeux enthousiastes, enflammés de ferveur, arrêtés sur ses beaux yeux d'émail paisibles et doux, me complaisant à voir iasatiablement son pur visage déjeune flUe, le diadème de pierreries qui lui ceignait le front, la magnifique robe de satin blanc de laquelle se dégageaient ses deux petits pied» roses de baby, à admirer tout jusqu'à l'étoffe bleue qui tendait le fond de la châsse et où étincelaient, comme au ciel, des étoiles d'or à l'infini.
Cependant, si mon oncle Célestin, de temps à autre, avait éprouvé quelque amélioration dans son état^ jamais cette amélioration ne s'était produite aussi complète qu'aujourd'hui. Non seulement, depuis que, pressé par M. Anselme Benoît, il avait écrit à l'évêché, il ne lui était pas arrivé de tousser une fois, mais son œil abattu avait retrouvé l'animation des anciens jours avant la maladie, et son teint blafard, absolument exsangue, aux pommettes particulièrement montrait de vagues reflets carminés, pronostic d'une circulation plus riche, plus libre, indice de la vie qui revenait.
— Pourquoi faut-il que j'aie demandé mon changement, quand Dieu me fait la grâce de me rendre la santé ! nous répétait-il à tout propos.
Puis il ajoutait, consterné :
— Peut-être suis-je à la veille de quitter les Aires...
— Et si, encore une fois, vous envoyiez une lettre à M. Vidalenc pour lui dire que vous ne vous souciez, plus d'aller remplacer M. l'abbé Combescure à Li-
26 IVJON ONCLE CÉLESTIN
gnières-sur-Graveson ! intervenait Marianne, aussi effrayée que son maître à l'idée d'un déplacement.
— Et M. Anselme Benoît ? articula mon oncle, pris d'un scrupule.
— • C'est vrai, et M. Anselme Benoît ? dis-je.
— A-t-on besoin de raconter à M. Anselme Benoît le fin du fin des affaires de la cure ? observa la vieille gouvernante .
— Et M. le vicaire-général Vidalenc, auquel, pour obtenir son appui, j'ai rappelé les menus services que je lui rendis au grand séminaire, que penserat-il, lui ?
— Vous avez raison, mon oncle, que pensera-t-il, celui-là ?
Il continua, scandant chaque mot :
— Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais, mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes livres.Vous savez, Marianne, la tache qui est à la page 240 du troisième volunîe de mon Theologiœ cursus completus ? Et bien ! c'est lui qui l'a faite. M. l'abbé Clochard me le dénonça... Si je voulais tout avouer ! Un dimanche qu'il devait servir de diacre à la cathédrale, ne lui ai-je pas fait présent d'un rabat neuf avec bordures de perles ! Il était si pauvre ! On prétendait que son père exerçait le métier de cordonnier au village de Murviel. Et le Toilà vicaire-général !... Mon Dieu ! c'est comme cet abbé Clochard, avec qui j'ai été vicaire à Saint-Gervais, du temps de M. Carpezat, et qu'on a nommé curé-doyen de Lunas ; son père est maquignon au pays minervois... Maquignon î... Enfin!...
Il se tut,
— Pourtant, reprit-il anxieux, si M. Vidalenc obtenait pour moi le poste de Lignières-sur-Graveson, comme je serais attrapé !... Je lui récrirai demain.
Le lendemain, en effet, sur une magnifique feuille de papier, à l'extrémité de laquelle se détachait en relief le mot BatK mon oncle commença sa lettre.
Assis de l'autre côté de la table, où je traduisais péniblement un passage du Selectœ eprofanis, je l'épiais curieusement.
Il commença :
« Les Aires, 18 avril 1846.
» Monsieur Le Vicaire-Général,
> Je vous dirai qu'après de mûres réflexions... >
Sa main, qui avait glissé d'une belle allure, s'arrêta court. Il regarda la ligne tracée en caractères grêles, étirés, puis réfléchit. Durant ce recueillement profond de sa pensée, je l'entendis répéter à plusieurs reprises :
« Je vous dirai qu'après de mûres réflexions... Je vous dirai qu'après de mûres réflexions... »
Il leva sur moi sa face congestionnée et parut chercher quelque chose dans mes yeux.
— Il serait plus habile, au lieu de m'adresser à. M. le vicaire-général, de m'adresser à Monseigneur lui-même, me dit-il, m'ayant observé un moment, bien que je ne fusse pas le moins du monde Tobjetde ses préoccupations et que son esprit vaguât loin de moi. Au bout du compte, c'est Sa Grandeur qui prendra la décision qui me concerne, non point M. Vidalenc.
— Certainement, mon oncle, lui répondis-je, plantant là ma version trop difficile et passant à un thème sur la question Unde,
— Je vais préparer mon épître aujourd'hui en allant à Margal, et demain...
Il s'interrompit pour ajouter, tout aise d'avoir trouvé un prétexte de renvoyer la besogne :
— Et demain: Epître de Célestin, prêtre, à
Charles, évêque, Epistola Celestini, presdyteri, ad Carolutn, epîscopum.
En proie à l'inquiétude des caractères faibles, toujours en quête de voies pour fuir leurs résolutions, mon oncle, pour échapper d'un côté à la peur qui lui venait de son médecin, de l'autre au tourment de son
indécision éternelle, se mit à parcourir le vaste cahier duquel il avait, un instant auparavant, retiré la feuille de papier-Batli et où il venait de la remettre soigneusement. Ce cahier grand format, contenant cinq cents feuillets environ, pourvu d'une reliure solide en épais carton rougeâtre, à dos de maroquin vert plucheux, à tranche ingénieusement marbrée de petits cailloux de diverses couleurs qui prenaient des airs de mosaïque, avait été acheté, dix ans auparavant, chez Jean-Pierre Audidert, libraire à Bédarieux. Je n'ai pas oublié avec quel geste solennel, me le montrant à mon arrivée aux Aires, mon oncle me 4it:
— C'est un ouvrage que j'écris. N'y touche jamais.
Le soir même, j'ouvrais le précieux manuscrit, et j'avais le temps de lire ceci sur la première page :