L'ABBÉ CÉLESTIN
Curé desservant de la paroisse des Aires,
Saint-Michel et Margal
(canton de Saint-Ger vais, diocèse de Montpellier),
Membre correspondant
de la Société archéologique de Béziers,
Auteur d'une notice
sur l'ermitage de Saint-Michel archange.
(Hérault.)
Mon oncle feuilleta le lourd in-folio, quelquefois s'arrêtant pour lire quatre ou cinq lignes, le plus souvent tournant les pages sans les regarder. Je le guettais du coin de l'œil et je demeurais stupéfait des changements brusques de sa physionomie quand il lui arrivait de happer à la volée une phrase de la Vie de Saint Célestin. Tantôt il souriait d'un sourire discret, tantôt ses traits immobiles prenaient un air de sévérité inconnue. Pourquoi se montrait-il tour
à tour souriant et sévère ? De quoi paraissait-il content? Était-ce de son œuvre? A qui semblait-il en vouloir ? Était-ce à son patron '^ Parvenu au milieu du cahier, il tomba en arrêt devant une longue page écrite d'une écriture serrée, microscopique. Il laissa aller sa tête entre ses deux mains et déchiffra ce grimoire à haute et intelligible voix, avec tous les repos, tous les bégaiements d'un écolier qui épelle sa leçon. J'écoutais des deux oreilles et j'appris cette chose inouïe que Boniface VIII, un pape, avait fait jeter en prison Célestin V, un autre pape, et l'y avait laissé mourir dans le plus triste état. Je copie dans le manuscrit, que mon oncle m'a légué plus tard par testament avec ses papiers quelconques^ ce court passage qui bouleversa ma foi naïve, qui fut la première atteinte portée à ma virginité religieuse, comme un trait aigu qui me déchira l'âme et la fît saigner.
« Le génie de Célestin se trouva si contraire au » faste et aux grandeurs delà cour pontificale, que se » ressouvenant toujours de sa chère solitude, il se » résolut enfin de retournera sa cellule. Boniface VIII, » qui luy succéda, et qui s'accommodait mieux du > pontificat que luy, craignant que la sainteté de sa y> vie ne le fit appeler, donna incontinent ordre qu'on » le poursuivît, et qu'on se saisît de sa personne. » Ayant esté pris, il le fit mettre en une prison fas- » cheuse et étroite près d'Anagni, où il mourut » l'an 4296. »
Après ces lignes épouvantables, il avait fermé le cahier d'un tour de main violent.
— Et vous croyez que c'est vrai, ça^ mon oncle Célestin? lui demandai-je enhardi par sa mauvaise humeur très évidente.
— Malheureusement, moucher petit.
— Il y avait donc deux papes en 1296 ?
— Il n'y en avait qu'un, Boniface VIII.
— Et le pape Célestin ?
— Cétestin V avait abdiqué le souverain pontificat.
— Ce n'était pas une raison pour le mettre en prison, il me semble.
— Non, mon enfant, ce n'était pas une raison. -— Pourquoi Boniface VIII fut-il si méchant?
— L'ambition...
Il se mordit la langue. Puis, avec effort :
— Tu liras mon livre un jour et tu y découvriras toutes choses... Pourtant, bien que je fusse, au grand séminaire, des plus forts en Histoire ecclésiastique^ plus fort même que l'abbé François Vidàlenc, un flambeau pour le Dogme^ et plus fort que l'abbé Clochard, un foudre pour la Morale, si j'avais prévu les difficultés multiples du sujet, je n'eusse pas entrepris d'écrire l'histoire de mon saint patron. Il ne s'agirait que de lui, ma tâche serait commode, n'ayant qu'à relater des traits d'humilité, de charité chrétienne admirables. Mais, à chaque pas de la vie de Célestin, se trouve amalgamée la vie de Boniface VIII, et comment parler du premier sans juger le second ?... Cependant Boniface VIII, comme Grégoire VII, comme Innocent III, a rendu d'immenses services à l'Église... Je suis bien malheureux. Parfois l'envie me prend de jeter ce manuscrit au feu, et puis, je recule, pensant aux renseignements, aux notes recueillis, aux livres compulsés, à l'argent dépensé pour savoir la vérité, rien que la vérité, et sur Célestin V et sur Boniface VIII. Une fois, n'ai-je pas fait copier, à la Bibliothèque royale de Paris, une pièce qui me manquait ? Cette pièce seule m'a coûté quarante francs...
— Quarante francs !
Mon oncle joignit les mains, et, levant les yeux au ciel :
— Seigneur î puisqu'il vous plaît de me rendre la santé, et que prochainement je vais être mis à même de reprendre cet ouvrage depuis longtemps délaissé, faites que je puisse dire, comme le saint roi David : — « Vous m'avez manifesté les choses incertaines et
les choses cachées de votre sagesse, Tncerta et occulta sapientiœ tuœ manifestastis mihi ! »
Il regarda la pendule dans son long cofTre de ois.
— Allons, petit, ta version. Il est onze heures. Je fus stupéfait. J'avais si peu travaillé ! Mon oncle
se leva pour aller chercher dans sa chambre la traduction interlinéaire de iS^/^c/<^, qu'il enfermait, non sans mystère, dans son prie-Dieu, au chevet de son lit. Il reparut, le livre à couverture mordorée à la main. Je connaissais ce tome, édité chez Jules Delalain, rue des Mathurins-Saint-Jacques, à Paris. En dépit d'une séparation forcée, nous nous fréquentions de temps à autre. Mais ce matin-là, nulle dévote, nul malade n'ayant appelé M. le curé, je n'avais pu rendre visite dans sa cachette à mon discret ami, et j'avais grand'peur. Mon oncle se rassit. Il s'arrangeait une assiette commode sur le siège où il devait rester une heure immobile, quand une grosse voix retentit dans la cuisine brusquement.
— Le facteur ! m'écriai-je.
Nous ne recevions pas de journal à la cure, et l'arrivée d'une lettre était un événement. L'homme entra suivi de Marianne, et tendit à M. le curé un papier qu'il venait de tirer de son havre-sac de cuir.
— C'est de l'évêché, soupira mon oncle.
— Qu'est-ce qu'on vous veut de l'évêché ? demanda Marianne.
Mon oncle lut d'une voix déchirante :