LIVRE CINQUIÈME
LE CASTELAS
Dans le courant du mois de février, mon oncle fît plusieurs voyages à Lodève, et il revenait de ces courtes pérégrinations de plus en plus satisfait, de plus en plus reposé. Nous l'accompagnions invariablement jusqu'à Lunas, l'ermite et moi, et nous allions invariablement l'y retrouver le lendemain au passage de Barrai. J'ai encore dans l'oreille le cri qu'il poussa à notre dernière rencontre au canton, devant le castel de M. Charamaule. Barrai n'était pas descendu de son siège pour ouvrir la rotonde que, passant sa tête à la portière, il nous jeta ces mots d'un élan :
— Elle vit !
Nous le reçûmes dans nos bras.
— C'est M. le procureur du roi qui a raconté la chose à M. Carpezat, nous dit-il.- Positivement, le soir de sa fuite, Marie s'est arrêtée à V Auberge du Roulage, chez Antoine Durand. De là, elle a pris la route d'Hérépian...
— Et à présent, où est-elle ? demandai-je.
— On l'ignore...
Le soir même de cette nouvelle arrivée de Lodève, au moment où, la prière récitée en commun, nous gagnions chacun notre lit, mon oncle se prit à tousser. Nous nous retournâmes vers lui, inquiets. Il était d'une pâleur livide, et, s'affaissant dans son fauteuil, il ne put articuler un mot pour nous rassurer.
Nous le regardions tous trois, n'osant lui adresser la moindre question pour lui éviter la fatigue d'une réponse. Lui, qui souffrait de notre attitude consternée, portait de temps à autre la main à sa gorge, essayant par ce geste de nous faire comprendre l'impuissance où il était de nous parler. Mon Dieu ! aux Aires, nous lui avions connu des quintes plus fortes. Mais celle-ci prenait un caractère alarmant par «a persistance, puis la voix se trouvait totalement supprimée, tandis qu'aux Aires, même ébranlé par la toux de la tête aux pieds, le malade avait toujours €onservé la voix. Laborie ralluma le feu vivement, et Marianne fit une tasse de tisane d'après les prescriptions anciennes de M. Anselme Benoît. Encore qu'elle fût bien chaude, mon oncle Célestin avala une gorgée de cette tisane. Il se trouva ranimé. 11 parut respirer plus librement. Il arrêta de nouveau ses yeux troubles sur nous, et nous murmura :
— Ce n'est rien... Me voilà mieux... Je suis las... J'ai besoin de me coucher.
Nous le conduisons à son lit ; Termite le déshabille avec des précautions, des délicatesses de femme; moi, je lui noue autour du col les cordons de sa chemise de nuit, en prenant soin de ne pas déchirer son scapulaire très usé ; Marianne lui borde les couvertures comme à un enfant, puis nous attendons, assis dans sa chambre, que le sommeil vienne clore ses paupières, rougies de fatigue et aussi de l'abondance des larmes versées en secret.
Il n'y avait guère à se faire illusion : si mon oncle Célestin, atteint depuis des années d'un mal cruel, avait vaillamment combattu pour son honneur sacerdotal menacé, il était désormais à bout de forces, et il ne pouvait plus rien pour personne, plus rien pour lui. La quinte de la veille, quand il nous revenait au Prieuré plein d'idées consolantes, n'était que le commencement d'une crise terrible. Peut-être Harie Galtier allait-elle reparaître à Lignières-sur-
Graveson ; une chose était certaine : l'état de plus en plus précaire de la santé de mon oncle, épuisé jusqu'au dernier souffle, jusqu'à la dernière goutte de vie. Et cependant le temps devenait si beau ! Figurezvous que ce petit trou rocailleux de Lignières, avec les premières tiédeurs, prenait des airs de jardin tout à fait réjouissants. Les grands arbres du Graveson déployaient des panaches chaque jour plus larges; le Berlou, nu comme un ver pendant la rude saison, s'habillait de costumes verts, étoiles de toutes les fleurs des eaux, et là-haut, dans les environs du CastélaSy les châtaigneraies profondes levaient vers le ciel des touffes de gros bourgeons gommeux où le jeune soleil, toujours plus brillant et plus fort, accrochait des diamants par milliers. Quelle joie de vivre en cette contrée si belle, avec mon oncle, Marianne, Adon Laborie I
Un soir, comme mon oncle s'était couché de bonne heure, que Marianne besognait dans la cuisine, nous nous étions assis sur le banc de pierre de la terrasse, le Frère et moi. Les rossignols, revenus aux rives du Graveson et à celles du Berlou, lançaient à la lune des notes vibrantes, perlées, qui montaient dans la nuit sereine et douce comme des fusées. De partout s'élevaient des murmures assourdis, peutêtre les bruits profonds, très enfouis de la sève prête à animer tous les êtres, à lefj faire revivre, à les inonder jusqu'à l'enivrement. Et moi aussi, dans la résurrection universelle, je me sentis touché tout à coup par la renaissance, par le printemps divin, et ces mots étranges, ces mots de renouveau, s'échappèrent de mes lèvres :
— Voyez-vous, Frère, il n'y a pas à dire, il faut que mon oncle vive.
— - J'occupe ma tête à ça, en ce moment.
— Et qu'est-ce qu'elle vous conseille, votre tête, en ce moment ?
— M. le curé Célestin, qui a les jambes trop faibles
380 MON ONCLE OÉLBSTIN
pour faire le voyage jusqu'à l'ermitage de Saint- Raphaël, dans le bois du Gros, veut que j'aille voir Barthélémy Pigassou. Il se pourrait bien que ce Frère indigne sût quelque chose sur Marie Galtier, surtout sur ce qui s'est passé, le jour de la saint Fulcran, chez Espérit Garrigat, dans la prairie du Soulondre. Les ermites étaient-ils là? Le Santi- Belli était-il là? Question. J'interrogerai donc cet ivrogne de Pigassou, un fort triste sire, va, mon fillot...Puis...
— Puis?
— Puis, me trouvant sur la route de ce pays, j'avais l'intention de pousser jusqu'aux Aires.
— Jusqu'aux Aires! Et pourquoi, s'il vous plaît, frère Laborie ?
— Est-ce que M. le curé Célestin n'a pas invité M. Anselme Benoît à notre fête de saint Pargoire, qui tombe la semaine prochaine ?
— Oh I si fait, si fa>it ! Le jour de la saint Fulcran, comme nous revenions de Lodève, mon oncle a même invité à la fête de Lignières Simonnet Garidel, Liette, Ambroise Combal et l'ermite Braguibus... Frère, Frère, amenez au Prieuré notre monde des Aires au complet : cela fera du bien à mon oncle, je vous le promets.
— J'amènerai toujours M. Anselme Benoît, car il faut qu'il guérisse M. le curé, puisqu'il est médecin.
— Il le guérira, j'en suis sûr. Il est si savant, ce M. Anselme Benoît !
Quelques jours après, un beau matin, sa bure bien brossée, ses coquilles bien reluisantes sur sa pèlerine, frère Laborie prit son bourdon et s'en alla.
L'année précédente, avec mon ami Pierre Sureau, de Margal, je m'étais beaucoup amusé à la fête patronale des Aires. Certes, mon oncle nous ayant défendu de nous approcher du bal public, dont la tente accrochée à l'un des côtés du four communal
occupait la moitié de la place du village, nous nous étions tenus loin de cette salle de perdition, où des démons, soufflant dans des fifres, battant des tambours, s'adonnaient à un tapage enragé. Mais les marchands d'oubliés avec leurs cylindres chiffrés, les santi-belii avec leurs étalages de saints et de saintes, nous avaient été permis, et Dieu sait le nombre de gourmandises avalées, le nombre de médailles d'un sou achetées, baisées pieusement, passées au cou avec transport ! Que serait, à Lignières, la saint Pargoire? Par le souvenir des plaisirs savourés aux Aires, elle s'annonçait affreusement triste, quand la présence au Prieuré de M. Anselme Benoît, de Simonnet Garidel, de Liette et du frère Braguibus — Ambroise Combal, retenu au lit par sa sciatique, n'avait pu venir — m'apporta quelques espérances de retrouver les joies anciennes, les joies du paradis perdu.
Ce M. Anselme Benoît pourtant ! Il était très savant, en efifet, car mon oncle, éprouvé depuis huit jours par une extinction de voix qui, à la messe basse du matin, lui permettait à peine d'articuler de façon à être entendu les mots sacramentels de la Consécration, ayant trempé ses lèvres dans une potion préparée par son médecin ordinaire, parla soudain, et très haut. L'amélioration alla de si bon train au bout de vingt-quatre heures seulement, que notre malade, désespéré par l'impuissance où il allait se trouver, le jour de la fête patronale de Lignières, de chanter une grand'messe solennelle, le samedi soir, pressé par son citer Anselme d'entonner la Préface, essaya tout à coup et réussit. Non, de la vie, je n'oublierai ce : « Per omnia sœcula sœculormn ! »
— C'est un miracle! cria Laborie, la face éclairée d'un rayonnement.
Et nous tous de répéter :
— C'est un miracle!
— Pas du tout, c'est la potion ! ditM. Anselme Benoît, qui, malheureusement, avec beaucoup d'autres méde-
cins, — avec M. Barascut, de Bédarieux, tout le premier, — croyait plus à ses drogues qu'au bon Dieu.
Mon oncle Célestin, étouffé par les transports d'une indicible allégresse, n'eut pas une parole : il se contenta d'embrasser son sauveur.
M. Anselme Benoît, plus ému dans le fond qu'il ne voulait le laisser paraître, ne savait quelle contenance adopter. Il eut un geste bizarre; puis, d'un ton délibéré, il articula cette phrase absolument insensée, absolument inouïe :
— Et si l'on fumait un cigare?
Un cigare ! Il était donc fou, l'offlcier de santé des Aires? Et quoi, il fumait des cigares à présent, M.Anselme Benoît ? A ce vice nouveau, dont s'étaient augmentés tant de vices anciens, comme on voyait que mon oncle avait quitté les Aires! Jamais, du temps de mon oncle, là-bas, son médecin n'aurait osé fumer. Fumer! mais cela était bon pour les gens désœuvrés, «ans conduite, pour les riches fabricants de drap de Bédarieux, toujours disposés à montrer leur argent au soleil et à le faire sonner. Eh bien! après Ninette Catinel, morte dans l'Orb, 11 ne manquait plus à M. Anselme Benoît que de fumer pour se perdre complètement. Ce qui me surprit le plus en tou^ ceci, porta un coup à ma naïveté, ce fut que mon oncle, ayant entendu la proposition immorale de son médecin, ne trouva rien à lui répondre, et avec nous tous, Marianne, Laborie, Braguibus, Liette, Simonnet Garidel, le suivit sur la terrasse du Prieuré. Enhardi par cette approbation tacite, l'officier de santé alluma effectivement un cigare presque aussi long qu'un cierge, duquel, en se creusant les joues, il tira plus de fumée que n'en rendait le dimanche mon encensoir comblé de braises et d'encens.
La nuit était claire, d'une extrême douceur. Au ciel, d'un bleu profond, quelques légers nuages blancs
dont une lune à demi pleine argentait les crêtes, les volatilisait à certains endroits en flocons impalpables, à d'autres les brûlait. Le silence enveloppait la nature grandement. De rares coups de marteaux, donnés dans le village, arrivaient de temps à autre jusqu'à nous comme des rappels de vie. Peut-être la tente du bal qu'on dressait sur les bords du Graveson. Les maisonnettes de Lignières, celles surtout échelonnées le long du Berlou, nous offraient leurs toits glacés par la lumière obscure des étoiles et tout brillants par-ci par-là de pièces de cinq francs et de vingt sous à l'inflni. Une chose splendide, c'était le massif noir de notre cathédrale, découpant sur le firmament la dentelure de ses clochetons, de ses niches, d'où se détachaient des profils sévères de saintes et de saints. Il n'y avait pas un mois, un œil brillait dans les ténèbres de l'édifice : le lampion de la Galtière, accroché jusqu'à minuit aux montants de son métier. Maintenant, les Galtier, auxquels ce méchant M. Saturnin Boyer avait offert un logement dans sa maison, n'habitaient plus la clocher, et le monument avait perdu cet œil da cyclope avec lequel il regardait la contrée dans la nuit.
M. Anselme Benoît, entêté à se passer sa monstrueuse fantaisie, y avait mis quelques ménagement» pour mon oncle : redoutant, par l'acre fumée du tabac, de provoquer une quinte de toux chez son malade, il s'était avancé jusqu'à l'escalier du Cloître, et Simonnet Garidel l' avait suivi, frisant le parapet, comme un gros chat qui s'achemine à un mauvais coup. Allait-il fumer, lui aussi? Je conçus des doutes. Quoi qu'il en soit, Marianne, Laborie, Liette, Braguibus et moi, nous restions auprès de mon onclt> Célestin, jouissant tous de son relèvement, nous complaisant à espérer pour le lendemain une fête de saint Pargoire magnifique, la plus magnifique qu'on eût jamais célébrée à Lignières-sur-Graveson, car Simonnet Garidel, premier chantre des Aires, occu-
perait le lutrin avec Termite Braguibus, un musî" cien fini, comme on s'exprimait sur son compte dans la basse vallée de l'Orb.
— Venez voir ! venez voir! appela la voix forte de M. Anselme Benoît.
Nous nous précipitons vers le Cloître.
— Regardez là-haut! nous ditSimonnet.
— Ah ! mon Dieu ! c'est lui ! crie notre ermite.
— Lui ? demande mon oncle.
— Lui, lui, le Démon !
— Frère, je ne vous comprends pas, se récrie mon oncle Célestin.
— Cette flamme que nous montre M. le médecin, c'est une flamme d'Enfer, monsieur le curé.
Dans la masse sombre des châtaigneraies, vers les premiers échelons de FEscandorgue, très ^n arrière de notre cathédrale, une lueur tantôt vive, tantôt très atténuée et comme près de s'éteiudre, apparaissait.
— Quand je vous disais que le Démon revient au Castélas tous les ans, soit à la saint Pargoire, soit à Noël, reprit I aborie. Rentrons. Il n'est pas honnête d'assister à ce sabbat.
— Au contraire, riposta M. Anselme Benoît, il faut y assister, à ce sabbat! Pour moi, je vous l'assure, je ne serais pas taché de voir le Diable une fois dans ma vie.
— Docteur!... murmura mon oncle avec une sévérité douce.
— Mon cher ami, je ne vous invite pas à me suivre, continua le médecin des Aires. Mais,t>im()nnet et moi, si vous le permettez, nous allons nous donner le plaisir de tirer les oreilles au Diable. Nous vous apporterons tout à l'heure de ses nouvelle-;... Un vieux château!... f.e Diable y faisant ténèbi'es, la nuit!... C'est supf^rb3, cela ! — Passez devant, IVère Laborie, et montrîz-nous le chemin.
— Moi !... Ah! par exemple!,.. Autant me deman
tler de vous conduire en Enfer, Ne comptez pas sur mes jambes pour vous mener là-haut, quand le Démon y ripaille avec sa bande... Tenez! tenez !
Les lierres épais du Castélas, illuminés d'un éclat subit, se détachèrent distinctement à nos yeux. Celaient des branchages, puis des branchages, encore des branchages, pendant immobiles dans une lumière d'incendie.
— Hardi, Simonnet ! reprit M. Anselme Benoît. — Êtes-vous des nôtres, Braguibus?
— Ma foi !... répondit le petit ermite de Saint- Michel-des-Aires.
Nous fûmes ébahis. Quoi î frère Jean Maniglier, dit Braguibus, aussi menu qu'une châtaigne, aurait le courage !... Tous trois, courant à leur expédition nocturne, traversèrent le Cloître. Comme ils disparaissaient dans l'ombre projetée par la cathédrale, mon oncle, d'un grand effort, les rappela. Puis, s'adressant à nous :
— Venez !
Une minute après, nous nous trouvions tous réunis au milieu du Cloître, non loin des pierres tombales des moines bénédictins, à la surface desquelles la lune étendait d'immenses suaires blancs.
— Mon cher Anselme, dit mon oncle, il se passe assurément quelque chose d'extraordinaire au Castélas. Je ne crois pas néanmoins à la présence du Démon dans les ruines. 11 me paraît plus vraisemblable ûe supposer que des malheureux, peut-être des petits marchands accourus à la fête de Lignières, soit pour y recueillir des aumônes, soit pour y vendre leur pacotille, se sont arrêtés là, ne découvrant nulle auberge dans le pays. Je viens au Castélas avec vous afin d'inviter ces voyageurs à descendre jusqu'au Prieuré, où ils trouveront non-seulement un abri clos, mais aussi an morceau de pain.
— Un abri, je ne dis pas, interrompit Marianne; ijuant à du pain, il faudra envisager avant si nous en
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avons pour toutes les bouches affamées de la création.
— Marianne, Liette, retournez à la maison et couchez-vous, poursuivit-il. — Allons, mon neveu, allons, frère Laborie, marchons !
Le courage de mon oncle me communiqua un énorme courage, et je bondis en avant de la troupe. Cette excursion au Castélas, terrifiante d'abord, devenait désormais une promenade très attrayante, très gaie. Pour Laborie, M. le curé ayant parlé, il ne pouvait qu'obéir. li dit adieu mélancoliquement à Marianne, à Liette, et mit ses jambes en train. Je l'apercevais de temps à autre traînant derrière nous des pas languissants. Un moment, je ne le vis plus. Où était-il ? Positivement il nous avait faussé compagnie. Je me rabattis à travers les buissons, fouillant les recoins obscurs du sentier. Personne. Un peu effrayé de me trouver seul, — la peur qui manifestement avait arrêté l'ermite me gagnait, — je m'élançais, quand un cliquetis argentin me fit me retourner malgré moi. (J'était Laborie.
— Eh bien, eh bien, est-ce que vous reculez ? lui dis-je fièrement.
— Vois-tu, mon garçonnet, me murmura-t-il très bas, moi, j'en tiens pour ce que j'ai dit. M. Anselme Benoît ne croit pas au Démon parce qu'il ne croit pas à Dieu. C'est un brave homme, mais c'est un impie, ce médecin. Je n'ai pas sur les épaules une caboche vide de bon sens, et, quand je jure que le Démon avec ses cornes et sa fourche revient au Castélas, }e ne conte pas des sornettes. Dans tous les cas, pour nous préserver tous, en premier M. le curé Célestin, des malices de VAutre^ en passant devant l'église, j'y suis entré et j'ai pris le bénitier de cuivre avec son aspersoir. Nous verrons bien si on n'aura pas besoin d'eau bénite au Castélas.
Et, le dégageant des plis profonds de sa bure, il me montra le bénitier de la cathédrale, au ventre duquel
la lune allumait de petits éclairs furtifs. Nous doublons le pas, tous les deux plus fermes, plus rassurés. Le bon Dieu est de notre côté. Voilà.
Quelle adorable nuit ! Les nuages blancs parsemant le ciel avaient fondu pareils à des amas de neige, et l'immense voûte, dans son étendue, apparaissait criblée d'étoiles. Là-haut, quelle douceur ! icibas, quelle sérénité! Pas le moindre souffle. Les arbres, immobiles, recueillis dans la splendeur des choses célestes, dans les magnificences de la nature qui, se réveillant après un rude hiver, leur rendait la jie, les arbres retenaient le bruit de leur jeune feuillage et semblaient admirer. LeBerlou seul, dans cette [solitude religieuse, jasait, sautait, cabriolait. Vrailent, c'était plaisir de voir ce ruisseau perdu avoir ^l'air, à travers les roseaux de ses rives, de jouer avec [les astres, qu'il reflétait complaisamment, tantôt les [entraîner dans une course vertigineuse, tantôt les faire bondir du haut des rochers comme un enfant [ui s'amuserait à lancer des palets d'or. Ah ! ce Berlou, cet inoubliable filet d'eau claire où je me suis si souvent trempé les pieds, que mon oncle et Marianne mt traversé des milliers de fois, dans les amarines [duquel j'ai déniché tant de linottes et de rossignols I lApre vie des jours mûrs, des jours pensants, pourquoi nous fais-tu regretter l'enfance, l'époque heureuse où l'homme n'était pas encore, où l'être allait, qu'on me passe l'expression, sans cerveau, c'est-à-dire sans douleur !
Mais les lierres géants, enserrant dans leurs ai-
guilles tenaces les ruines du Castélas, dressaient devant nous de hautes murailles lustrées, brillantes car places comme de grandes plaques de métal.
— Chut ! souffla M. Anselme Benoît.
— Attention ! monsieur le médecin, dit Laborie ; attention ! il est là.
Et, du bout de l'aspersoir dégouttant d'eau bénite, il montra, parmi les frondaisons sauvages, à la hauteur d'iin premier étage, un large trou illuminé comme une fenêtre d'église à la messe de minuit.
Cependant Laborie, dont M. Anselme Benoît et Simonnet Garidel viennent de s'emparer, un peu malgré lui, nous guide à travers l'escalier branlant du Castélas. Un palier spacieux, encombré de pierres tombées des murailles et des voûtes, se déploie devant nous. Nous franchissons ce palier, Braguibus et moi, soutenant mon pauvre oncle qui halète de fatigue. Nous arrivons devant une baie immense. Cette baie, livrant passage à tous les vents, donne accès sur un corridor d'une longueur médiocre, mais aussi large que notre sacristie de Lignières, où, sans se toucher les coudes, vingt prêtres pourraient s'habiller pour l'autel. Vous devinez si nous assourdissions nos pas. Pour mon compte, le cœur inquiet, palpitant, j'allais sur la pointe des pieds, tout à fait comme lorsque, guettant une couveuse de mésanges sur son nid, je m'avançais et happais à l'improviste elle et ses petits. — Je ne conseille du reste ces cruautés à personne, les mésanges prises ainsi ne s'apprivoisant pas et mourant dans la cage une à une, tristement. — Sur ce corridor s'alignent à la file plusieurs ouvertures, dont la luno nous signale lestrous noirs béants ; mais tout au fond, une de ces ouvertures, veuve de porte aussi bien que les autres, est éclairée. La lumière même qu'elle projette est si vive, que, là-haut, les dalles sont toutes blanches et les murs également sont tous blancs.
MON ONCLE CELESTIN C5«y
— Attention ! attention ! chuchote de nouveau Laborie.
Épouvanté, il s'accroche à M. Anselme Benoît, à Simonnet Garidel, et, finalement, rétrograde vers nous. Braguibus ne paraît pas bien fier, et, s'il ne flageole pas sur ses jambes, il ne s'en faut guère. Mon oncle m'étonne : savez-vous que maintenant il est le troisième en tête et qu'il touche presque son médecin.
Voilà les lueurs du fond qui pâlissent, puis brusquement s'éteignent presque. Nous sommes de gentils compagnons, perdus dans ces terrifiantes ruines du Castélas. Si du moins Laborie avait pris notre lanterne, au lieu de prendre notre bénitier ! Mais M. Anselme Benoît, qui ne craint ni Dieu ni Diable, profite justement de l'obscurité croissante pour pousser plus avant et arrive à la porte tout à l'heure brillante, flambante comme la bouche d'un four. Il s'élance, s'élance, ce brise-tout... Un cri retentit. Ciel! j'ai reconnu la voix... Quelqu'un court à travers le corridor, dans la nuit qui nous enveloppe.
— Une femme!... Arrêtez- là ! arrêtez-là ! répète l'offlcier de santé.
Simonnet Garidel se précipite en nous bousculant, et saisit une masse qui se sauve vers l'escalier.
— Je la tiens ! crie-t-il de loin.
Nous courons à lui et nous voyons, fortement serrée dans ses bras, — c'est à n'y pas croire, — Marie Galtier, oui, notre Marie Galtier, la Marie Galtier du Prieuré, de Zite, de ces affreuses gens du clocher.
Mais, tout à coup, malgré nos dix bras développés autour d'elle, elle nous échappe et enfile de nouveau le corridor. Nous galopons. Nous la rejoignons en une vaste pièce délabrée. Tiens! je retrouve la salle où, trois mois auparavant, retournant de Grangelourde, nous avons fait une dinette frugale de fro-
mage et de jambon, Thomas Galtier et moi. En un eoin, aujourd'hui comme alors, des tas de feuilles sèches; seulement, sur le perron du foyer, où traînaient autrefois des tisons éteints, brûlent maintenant des branches et des ramures de châtaignier.
— Toi ! toi ! dit mon oncle à sa pastoure, essayant de lui décoller les mains du visage.
Honteuse, elle ne veut pas se laisser reconnaître.
— Tu sais bien, Marie, que tu es mon enfant bienaimée, insiste-t-il, et que je ne te reprocherai jamais rien... Je t'en supplie, retire tes doigts.
Elle obéit et nous permet enfin de la regarder. — Il faut dire que Simonnet Garidel, ramassant à ses pieds des brindilles sèches, en a jeté des poignées sur les braises incandescentes, et que l'immense chambre s'est trouvée éclairée comme si le soleil y était entré brusquement. — Nous contemplons Marie, muets de surprise, je pourrais ajouter d'effroi. Quel énorme changement en elle ! Ses traits charmants, si suaves dans leur immobilité, où la jeunesse mettait cette plénitude gracieuse qui constitue un de ses privilèges les plus ravissants, ses traits blancs et roses tout ensemble, veloutés de cette poussière d'or particulière aux blondes, sont creusés, flétris, montrent par-ci par-là des taches terreuses, affichent je ne sais quelle dépravation générale de toutes les lignes, eomme si la face pure, virginale de cette jeune fille avait roulé à toutes les ronces de l'Escandorgue, à toutes les fanges du Graveson et du Berlou.
Adorable Marie Galtier ! Ah ! je comprends qu'elle cache sa figure avec ses mains. Ses yeux pourtant demeurent toujours grands et beaux, aussi bleus toujours que le ciel, toujours embellis de cette expression ensemble farouche et attirante où transparaissent toutes les pudeurs, où pointent inconsciemment tous les désirs. Et puis il faut voir comment elle est vêtue î Aux Aires, j'avais cent fois
fait rauraône à la Margouette en haillons, mais les haillons de la Margouette n'étaient rien comparés aux haillons de Marie. D'abord, pas de fichu pour couvrir ses épaules, puis un corsage déchiré sur le devant, déchiré aux coutures du dos, retenu à grand'peine au col par une grosse épingle. Quant à la jupe, souillée, grisâtre, incolore, ce sont des loques sordides, tombant ici jusqu'au mollet, là s'arrêtant aux genoux. Est-ce la faute de cet accoutrement, taillé à coups de serpe, ruiné ? est-ce la faute de notre pastoure, qui, malgré l'état de dénûment suprême où nous la découvrons, me semble plus volumineuse, plus large, plus forte ? le fait est que cette jupe lamentable tend à se relever beaucoup trop sur le devant. Ses pieds nus, déchirés, ballottent en des sabots trop grands. Des ficelles retiennent l'un de ces sabots, fendu de part en part, et les morceaux, mal assemblés, bâillent misérablement.
— Que fais-tu ici ? lui demanda mon oncle.
— J'y couche et j'y mange, répondit-elle.
En dépit des flammes très hautes, elle s'assit sur le perron du foyer et, d'un bout de branchette saisie au hasard, retira des cendres une douzaine de châtaignes en train de griller.
— Je les ai ramassées aux environs du Castélas, dit-elle... On est obligé de se nourrir... Elles soni
K, très bonnes.
■ Mon oncle ouvrit la bouche pour parler, mais cela
B lui fut impossible. Il pleura. Marie Qaltier se remit
^fcdebout, et se précipitant à ses pieds :
^P — Monsieur le curé, tout le monde dit du mal de moi, mais ne croyez personne, je suis innocente, je suis innocente... Je vous conterai mes malheurs... Je ne puis pas en ce moment...
Avec un cri, elle ajouta :
— Mon Dieu-Seigneur, que j'ai froid 1
Elle se pencha sur le brasier à nous faire croire
qu'elle allait s'y jeter. M. Anselme Benoît la saisit aussitôt, lui tint un moment les deux mains dans les siennes ; puis, s'ad ressaut à mon oncle :
— Cette pauvre fille a une fièvre violente : il faut rentrer immédiatement et la coucher.
Sans attendre un mot de personne, il passa son bras robuste autour de la taille de Marie et l'entraîna.
Mon oncle soutenu par Laborie, moi serrant une des manches de Braguibus, nous suivons le médecin des Aires qui marche en avant d'un pas effréné, retenant toujours Marie. Pourquoi vont-ils de ce train? Ce M. Anselme Benoît enlève-t-il Marie Galtier, comme on l'accuse d'avoir enlevé jadis Ninette Catinel ? Je ne comprends rien à cette course précipitée. Puis, faible comme il Test, j'ai peur que mon oncle ne butte aux pierrailles du chemin et ne tombe dans leBerlou... Enfin, nous touchons à la porte du Prieuré. Nous montons l'escalier lentement. Marie n'en peut plus ; d'ailleurs, elle souffre sans doute de sa fièvre, car, en gravissant les marches, il lui échappe des plaintes, des soupirs qui nous transpercent douloureusement.
— Vite, un lit ! crie M. Anselme Benoît. Marianne n'a pas le tem ps de s'étonner ; elle embrasse
Marie tout simplement et court vers sa chambre, sa propre chambre à elle, avec Liette, ijien troublée par cette aventure imprévue.
Tandis que notre gouvernante et la femme de Simonnet besognaient de diverses façons à travers le presbytère, ouvrant des armoires pour en retirer des draps, chauffant le moine pour leur faire perdre la fraîcheur de la dernière lessive, Marie Galtier, assise dans le fauteuil de mon oncle, devant une pétillante flambée de sarments sans cesse alimentée par frère Braguibus, se remettait un peu. Déjà son visage me paraissait moins noir. D'ailleurs, elle avait cessé de se plaindre, c^ qui était un bon signe. Dans un
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mouvement pour se tourner vers moi, sa tête laissa fuir, le chiffon percé de trous qui la recouvrait. Horreur ! Marie n'avait plus de cheveux, et la ligne sèche du crâne apparut ébourriffée par-ci par-là de rares épis blonds grossièrement tailladés. Qui lui avait volé sa ravissante toison, si riche, tirebouchonnant sur le cou en anneaux plus légers que le duvet des oiseaux ? Ces ravages cruels à travers sa chevelure de jeune sainte, — que de fois Marie Graltier avait ramené mes souvenirs à sainte Philomène, des Aires ! — ces ravages pratiqués par quelque ciseau • barbare dans la montagne où elle avait Yoyàgè, m'émurent au point, qu'oubliant ses souffrances, toutes les tortures de sa situation, j'allais l'interroger, quand elle-même prit la parole tout d'un coup :
— Ah ! oui ! monsieur le curé, dit-elle de sa voix demeurée enfantine et fraîche comme l'eau d'une source, ah ! oui, j'en ai battu des chemins depuis que j'ai quitté le Prieuré! Que voulez-vous? la G-altière me faisait peur avec son bras toujours levé ; puis, pour être franche, je ne me souciais guère d'aller chez la sœur Combescurette, à l'hôpital. Je suis partie, et j'ai marché tant que j'ai trouvé chemin sous mes pas. Il y a de braves gens parmi ce monde de la terre, et partout on m'a donné soit un morceau de pain, soit un peu de travail... Quel homme charitable, cet Antoine Durand, de V Auberge du Roulage, à Bédarieux ! Il m'a secourue le premier, celui-là. De vrai, je serais morte de faim à sa porte, je crois, si sa main secourable ne m'avait porté une écuellée de soupe dans l'écurie... Puis, allant toujours devant moi, je suis arrivée à la ferme de YOlivette, chez M. Etienne Baticol. Des gens de Dieu, M. Etienne Baticol et ses fils ! Mais les femmes des fils sont méchantes, et je ne gardais pas les ouailles de la ferme depuis huit jours, qu'elles me renvoyaient avec des sottises et des coups...
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— Et que leur avais-tu fait, aux brus de M. Etienne Baticol, ma chère enfant ? lui demanda mon oncle.
— Elles criaient dans toute l'Olivette que je voulais enjôler leurs maris. Moi, enjôler quelqu'un ! moi qui n'ai de ma vie osé lever les yeux sur un homme !... Ah ! cette fois, j'en ai traversé des routes, des rivières et des ruisseaux ! Le pays m'était égal, puisque ce n'était pas mon pays, et je vous réponds que mes jambes ne s'amusaient pas... Voilà un clocher long jusqu'à demain. Je demande à quelqu'un qui passe ce que c'est ; on me dit : — « Ici vous êtes à Olargues, petite...» — Mais je chemine, je chemine sans me reposer, et j'arrive, à nuit tombée, en un endroit qui s'appelle le Mas-de-rÉglise. Quelle bénédiction du ciel ! on me prend en gage chez les Toulas. Allez, je suis contente, encore que je pense au Prieuré de Lignières-sur-Graveson, en premier à M. le curé Célestin...
— Ma pauvre Marie ! ne put s'empêcher de gémir mon oncle.
— A présent, commencent mes grands malheurs, poui suivit-elle avec une précipitation fébrile. Je reste près d'un mois chez mes nouveaux maîtres. Mais, au bout de ce temps, on devient dur pour moi... Comme je revenais du four, où j'avais cuit la fournée de la semaine, on me mit trente sous dans la main et on me dit qu'on ne pouvait pas conserver pour le service une fille malhonnête comme moi. Pourtant la mère Toulas ne paraissait pas contente en m'accusant, car elle me fit un bout de conduite jusqu'à la grand'route, puis là, m'ayant embrassée, me glissa dix sous de plus dans la poche du tablier. Quelle différence entre cette bonne femme du Mas-del'Église et les brus de M. Etienne Baticol, de l'Olivette près d'Hérépian !... Par exemple, ma vie a bien changé à dater du Mas-de-l'Église, et plus de cent fois j'aurais repris le chemin de Lignières si j'avais osé... Dans combien de villages j'ai demandé l'au-
mône ! à la porte de combien de métairies j'ai frappé pour trouver un abri, le soir ! Partout on me criait d'aller plus loin. Je me souviens de beaucoup de mauvais mots qu'on me jetait à la figure, quelquefois avec un morceau de pain, le plus souvent avec rien î Ah! ces mauvais mots, jamais je ne les répéterai... Je ne puis pas vous nommer tous les endroits que j'ai vus : je ne sais pas les noms. Je suis passée pourtant à Saint-Gervais. Un aubergiste, aussi ami des mendiants que Antoine Durand, de Bédarieux, m'a laissé coucher huit jours dans le pailler, au-dessus des écuries. Dans la journée, j'allais aux portes réciter le Pater noster, et le soir je retournais chez Tabarié, qui me jetait quelques restes dans le tablier. Pouirquoi le bon Dieu exige-t-il que les pauvres mangent chaque jour, comme les riches ?... Sans compter que nous étions au milieu de janvier, que l'Espinouse était couverte de neige, et qu'il feisait un froid !... Mais Tabarié se fatigua d'avoir une malli^ureuse à l'auberge, encore que je balayasse les salles tous les matins, et un jour il me dit de m'en aller. €e qu'ilj a de plus extraordinaire, c'est qu'au moment où je le quittais, il me remit un petit .paquet en me disant à l'oreille, comme s'il avait peur d'être entendu : — ♦ Voici des langes pour ton enfant!» — Ah! je ris bien, malgré ma tristesse... Mon enfant I Comprenezvous ça, monsieur le curé? mon enfant ! ... A Rongas, ne sachant à quelle porte quémander, j'ai ouvert da porte de la cure. La servante — ce n'était plus Marianne — l'a refermée, et j'ai continué à courir ie pays. Ce pays était si loin de Lignières, que |e ne connaissais plus rien ni personne, et que, quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pas eu assez de nez pour découvrir le chemin de mon endroit, près de Lunas... Maintenant, ma vie était bie^ perdue, perdue tout à fait. On refusait partout de mp donner la retirée. Je mangeais ce que je trouvais, ei puis Je couchais, aujourd'hui sous un arbre, demain
396 MON ONCLE CÉIESTIN
dans quelque borde en ruine à travers champs. Une lois, j'ai passé la nuit sous un pont, près d'une ville que je ne connais pas... J'ai vendu mes cheveux vingt-cinq sous à un perruquier de FEspinouse...
Elle s'arrêta une miriute.M. AnselmeBenoît, debout à côté d'elle, la surveillait. Il lui dit :
— Tu dois être fatiguée, Marie. Plus tard, tu achèveras de nous conter Ion histoire.
Elle le regarda étonnée; puis, se retouraant vers mon oncle, à qui elle avait l'air de s'adresser exclusivement.
— Mais, voyez-vous, monsieur le curé, dans cent pays et peut-être mille, on avait beau m'appeler : fille perdue! mère de bâtards ! graine de perdition ! le bon Dieu du ciel que je priais toujours en souvenance des prières du Prieuré, me menait par la main. Et devinez où cette main si propice aux malheureux m'a conduite, il y a tant seulement trois jours? A la cime de l'Escandorgue, àewant la Ba7'aque des Poux. Oh ! je n'ai pas eu besoin de remarquer la voiture de Barrai, qui descendait la côte vers Lodève, pour me reconnaître. Là-bas, dans sa courbe, était Vasplongues ; puis, par là-bas, dans l'eau du Graveson, le château de M. Charamaule avec tout Lunas à l'environ. Je touchais presque le Prieuré de Marianne, de M. le neveu, de frère Laborie, de vous, monsieur le curé Célestin... Pourtant, encore que le besoin de revoir le pays me poussât vite, je n'osais pas y revenir le jour. J'étais si mal munie d'habillements, et la Marie Galtier d'autrefois, plus propre qu'un sou neuf, était à cette heure si sale, si manquant de tout!... J'ai attendu la nuit dans les bois, du côté de Notre-Dame-de-Nize, et avec la lune je me suis mise en marche vers ici; Mon idée était de traverser Lignières quand tout le monde y serait couché, puis doucement, bien doucement^ de venir éveiller ou Marianne ou M. le neveu, ou frère Laborie, [Z'i vous par exemple, monsieur le curé, qui avez
besoin de votre repos... J'ai traversé Lignières et je suis venue à la porte du Prieuré. Mais au moment de sonner, mes jambes épeurées m'ont emportée vers le Castélas. Non, non, je mourrais au Castélas, mais je ne me montrerais jamais en pareil état de misère ni à Marianne, ni à M. le neveu, ni à frère Laborie, ni à M. le curé Célestin...
Avec ce dernier mot un cri épouvantable s'échappa de sa bouche démesurément ouverte. Les bras vigoureux de M. Anselme Benoît l'enlevèrent comme une plume. Au moment où Tofflcier de santé, nous laissant ébahis, disparaissait avec sa charge, mon oncle saisit l'aspersoir dans le bénitier déposé par notre ermite sur la table, et envoya, murmurant des mots latins, des gouttes d'eau bénite dans la direction-dn groupe qui s'en allait.
Mon oncle déposa l'aspersoir. Nous formions un
t demi-cercle immobile autour du foyer, où Simonnet, attentif comme nous tous aux bruits du Prieuré, oubliait de jeter de nouveaux sarments. Les bruits — il ne s'en était produit d'autres que les cris, les gémissements de notre chère pastoure retrouvée — avaient cessé complètement. Nous avions beau tendre les oreilles; rien, absolument rien. Quel délicieux silence I Se prolongerait-il ? Je regardai mon oncle. C'est cette fois, par exemple^ qu'il ressemblait à la tête du Christ, d'après Guido Reni! Laborie, tout à coup, se frotta les mains bruyamment, satisfait, heureux, et, s'adressant à mon oncle :
— Enfin, dit-il, Dieu nous l'avait prise, Dieu nous l'a rendue, que son saint nom soit béni !
— SU nomen Domini l)enedictum ! articula mon oncle.
— Pour ce qui est de l'état dans lequel elle nous arrive, continua notre ermite, n'en soyez pas chagrin d'ici à la fin du monde, mon bon monsieur le curé. Ayez confiance, Dieu nous aidera à traverser ce mauvais pas, ainsi qu'il nous a aidés à en traverser tant d'autres qui ne valaient guère mieux que celuici. Souvenez-vous, s'il vous plaît, des raisonnements de M. Clochard à M. le Vicaire-Général pour vous faire passer par le tribunal de Monseigneur. Dieu se connaît en innocents heureusement, puisqu'il était innocent le jour où les Juifs le clouèrent sur la croix, et il vous a envoyé M. Carpezat comme un ange pour vous sauver.
— Dieu a dit, en eff"et: — «Je vous enverrai mon ange, mittam angelummemn »^ murmura mon oncle dont les yeux, avides d'un miracle, s'arrêtèrent sur notre gravure d'après Jouvenet représentant la Résurrection du fils de la veuve de Nuïm, et y demeurèrent attachés.
— Oh! puis, ajouta Laborie, j'ai mon plan, moi.
— Votre plan ?
— Un plan ? interrogea Simonnet.
— Quel plan, Frère ? demandai-je.
Je n'avais pas prononcé ces vives paroles, jaillies de tout moi-même à mon insu, que mon oncle par un signe m'appela auprès de lui.
— Mon enfant, me soupira-t-il, je devrais te dire de te coucher. Mais je te connais, tu ne dormirais pas. J'aime autant du reste que tu passes avec nous cette nuit cruelle. Marianne peut avoir besoin de toi, puis il m'est doux de te voir à mon côté... Je te recommande seulement, quoi qu'il puisse arriver au Prieuré, d'avoir, selon les termes de l'Écriture, des oreilles pour ne pas entendre, des pieds pour
ne pas marcher, une bouche pour ne pas parler. Notre gourvernante, entrant à la même minute dans la salle, m'évita l'embarras d'une réponse.
— Eh bien, Marianne? s'informèrent simultanément mon oncle et Laborie.
— Chut ! murmura-t-elle, venant à nous sur la pointe des pieds.
Et, d'un ton très bas:
— Elle est beaucoup plus tranquille. Ses yeux se ferment de moment en moment. Ah ! si elle pouvait dormir! Elle a pris mal, voyez- vous, dans cet affreux Castélas sans portes ni fenêtres, et sa fièvre vient d'un coup d'air. Mais j'ai apporté des Aires de la bourrache, et je vais lui en préparer une tasse pour la faire transpirer. — Petit, vite, une cafetière pleine d'eau devant le feu.
La cafetière fut posée au millieu des braises mourantes.
— Un sarment! cria-t-elle.
J'en lançai deux dans le foyer.
— Elle ne se plaint plus? insista mon oncle.
— Pas autant que tout à l'heure ici, mais tout de même elle ne se trouve pas à son aise encore, répondit Marianne... Allons ! ajouta-t-elle, debout devant un tiroir du buffet, dépliant et repliant de menus paquets de papier, voilà la violette de Margal, la mauve et la sauge de Saint-Michel, mais vous verrez que je ne découvrirai pas ma
I bourrache des* Aires, cueillie par cette brave Margouette...
— Je sais où elle est, la bourrache ! m'écriai-je, subitement éclairé par un souvenir.
" Je bondis au buffet, et, à l'ébahissement de tous, j'en retirai, d'un mouvement des bras qui aurait bien pu amener un désastre, le cabaret de M. l'abbé Combescure.
— lia raison, notre enfant, il a raison! dit Marianne, recueillant dans les profondeurs du sucrier de
M. l'abbé Combescure une poignée de feuilles sèches. Comme nous nous servons rarement de nos porcelaines de M. l'abbé Combescure, j'avais mis ma bourrache là pour qu'elle ne perdît rien de sa vertu. Il ferme si bien, ce sucrier de M. l'abbé Combescure!...
Avec ces courtes phrases, elle précipitait dans l'eau bouillante des fragments de la précieuse bourrache des Aires.
— Je ne sais pas au vrai mot ce que le médecin fait avec nous, là-bas. Liette et moi, nous sommes bien capables de soigner notre Marie, peut-être. — Petit, le miel !
J'ouvris un placard. Je saisis un pot jaune entamé de la veille pour mon goûter. Marianne sucra la tisane avec le miel de nos abeilles du Cloître et s'en alla.
— Mon plan, le voici! reprit l'ermite, entêté dans ses idées. D'abord, si Marie a attrapé un coup d'air, cela n'a rien d'étonnant, après ses courses à travers l'Espinouse et vingt autres pays, en plein hiver, par toutes les neiges, toutes les froidures. Mais on revient de ces maladies du mauvais temps, et demain la petite sera debout. Que faire alors? Mon avis est qu'il faut la laisser se reposer tranquillement deux ou trois jours. Puis, comme la fête de saint Pargoire n'est pas éternelle, et que définitivement il faudra que Simonnet Garidel, sa femme, frère Braguibus, M. Anselme Benoît, retournent aux Aires, je leur demanderai de nous conduire, Marie Galtier et moi, à Lodève avant de regagner leur endroit. Mon plan au complet serait celui-ci : mercredi matin, à quatre heures, on conduirait la carriole dans le Cloître, on installerait la fillette au fond sur un lit de feuilles sèches, et on filerait à cinq sous par lieues comme le Juif-Errant. Si nous détalons de Lignières à quatre heures, nous entendrons pour sûr sonner sept heures au clocher de Saint - Fulcran. Simonnet pourra laisser reposer ses bêtes,
puis entreprendre la route vers les Aires, en gaieté, car on est gai toujours quand on a rendu un service au prochain.
— Frère, on suivra votre plan.
— Vous entendez bien, monsieur le curé, qu'une fois à Lodève, je ne m'amuserai pas à regarder le temps qu'il lait. Tomberait-il de la pluie gros comme mon bourdon, Marie et moi nous irons sans retard visiter la sœur Combescurette. Bien que l'excellente sœur Combescurette ait été mise au courant de nos malheurs par M. l'archiprêtre Carpezat et qu'elle connaisse par le fjn du fin l'histoire de notre pastoure, ce néanmoins je lui recommanderai cette enfant, perdue par sa trop grande innocence, cette enfant qui, même dans la position où nous la retrouvons, est aussi innocente que l'agneau naissant dans la prairie et prenant la première gorgée de lait... Puis, vous comprenez bien, ajouta-t-il, lâchant bride à sa voix sans y prendre garde, vous comprenez bien que, Marie aux mains de la sœur Combescurette, l'aurai un brin de conversation avec Espérit Garrigat ! Sait-on si cet homme, à qui j'amène tant de pratiques depuis des années, ne me dira pas la vérité sur la conduite des ermites et du santi-belli Jacopo Rusca, dans son auberge, le soir de la saint Fulcran? Ah ! s'il pouvait me nommer le brigand qui, dans la nuit, sans que cette enfant du bon Dieu s'en doutât, a abusé de notre Marie ! Je suis vieux, mais il me reste encore du sang dans les veines et...
— Frère Laborie, interrompit mon oncle, je vous en prie, résignez-vous à la volonté du ciel.
— Cela n'empêche pas, mon bon monsieur le curé, que, si j'avais devant moi le scélérat, cause de vos tourments, il sentirait ma griffe sur son estomac, je vous le promets. Du reste, hier, je rie veux pas vous le cacher, j'ai manqué étrangler le frère Barthélémy Pigassou dans son ermitage de Saint-Raphaël.
— Vous l'avez vu?
— J'ai fait plus que le voir, je l'ai touché, et d'une rude main par exemple !
— Alors, il vous a révélé?...
— Oh ! il ne m'a rien révélé de positif... Il prenait le frais au bord du Soulondre, m'a-t-il dit, et ne saurait certifier quoi que ce soit... Il se souvient pourtant avoir laissé Rusca buvant à une table avec Thomas Galtier... Quanta Marie, il ne l'a pas aperçue ; il a tant seulement entendu des cris étouffés qui pouvaient bien être ses cris... Je ne me suis pas contenté de ces sornettes cousues de mensonges, et lui plantant un crochet à la gorge : — « Misérable, lui ai-je crié à le rendre sourd, si tu ne me dénonces pas le coupable, je ne te lâche plus et je t'amène sur l'heure au brigadier de gendarmerie de Bédarieux. » — Ce Pigassou, tremblant comme un homme qui n'est pas un homme, s'est aplati sur le sol de son ermitage, et le nom de Rusca est sorti de sa bouche épeurée... Le temps me pressait, ayant affaire aux Aires : mais je retournerai à Saint-Raphaël, après avoir tiré les vers du nez à Espérit Garrigat, et malheur à Pigassou, malheur à Rusca, si l'un ou l'autre...
•— Frère, interrompit encore une fois mon oncle, calmez-vous. Négligez ceux par qui nous souffrons, négligez-les quels qu'ils soient. Dieu est bon : il nous rend Marie, il va permettre que cette martyre trouve, à Lodève, une maison secourable où elle sera soignée, aimée. Dieu fera plus : afin de relever notre pastoure d'une faute où elle n'est pour rien, afin de nous ménager une consolation à la suite de tant de larmes, bientôt il nous renverra Marie, nouvelle, la santé refaite, aussi pure à mes yeux que le lis de l'Écriture, plus éclatant que la gloire de Salomon.
De grands pas retentissants se firent entendre dans le corridor des cellules. C'était dans ces chambrettes nues, sans portes, dont trois seulement avaient
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conservé des volets, que nous avions installé nos hôtes. Cet arrangement m'avait permis de conserver ma couchette de sangle près de la salle à manger et de ne pas être expédié chez Alibert Tabarot, comme cela m'était arrivé la veille de la saint Fulcran... Mais de rudes semelles continuaient à ébranler la galerie des moines bénédictins. Qui marchait là-bas? Dans la prostration où tout le monde était tombé autour de moi, on n'avait pas l'air d'entendre les lourds frappements de souliers ferrés sur les dalles, dans les environs de la chambre de Marianne. Qui se démenait ainsi, et furieusement ? Ce n'était pas Liette, légère comme une perdrix de Margal, le ténement renommé des perdrix dans notre ancienne paroisse des x\ires ; ce n'était pas Marianne, trottant menu comme une chatte en maraude. Je pensai à M. Anselme Benoît. Il n'y avait pas à en douter, c'était lui qui faisait ce vacarme avec ses énormes bottes, confectionnées par le cordonnier Aubrespy, des Aires, maintenues au talon par un petit fer à cheval épais, aux tiges aussi raides que des murailles. Pourquoi donc allait-il à travers le corridor de cet élan effréné, avec ses bottes de sept lieues? Tout d'un coup, le marcheur invisible s'arrêta.
— Je crains que M. Anselme Benoît n'ait besoin de quelque chose, dit Laborie, réveillé en sursaut de son accablement.
— Allez voir, Frère, allez vite! murmura mon oncle, très absorbé.
Laborie n'avait pas traversé la pièce, que les ptas rribles du corridor repartirent d'un train furiond, s'élançant vers nous. A la même seconde, la porte des cellules sauta plutôt qu'elle ne s'ouvrit, et, dans le cadre noir de la baie, se détacha l'énorme carrure de M. Anselme Benoît.
— - Enfin, Braguibus, s'écria-t-il, se précipitant, me direz- vous où vous avez caché mon portemanteau? Depuis un quart d'heure, je le cherche
dans ma chambre, dans la vôtre, dans celle de Siraonnet...
— Le voici, monsieur le médecin, répondit l'ermite de Saint-Michel.
Et, ramassant sur le carreau un paquet dont l'enveloppe de cuir usée, éraillée, trouée, était retenue par des courroies engagées en de grosses boucles luisantes, il le présenta à l'officier de santé. Celui-ci le happa d'un mouvement brusque, l'éventra d'un tour de main, glissa ses doigts dans cette valise ruinée, éparpilla mouchoirs, chaussettes, et amena une petite boîte qu'il serra à toutes griffes et avec une satisfaction qui lui épanouit les traits.
— Sapristi ! s'écria-t-il, j'ai eu bien peur de l'avoir oubliée.
En ce moment, je remarquai que M. Anselme Benoît était en bras de chemise et que son cou était nu. Pourquoi avait-il dépouillé son paletot, son gilet, sa cravate? Mais mon oncle, comme si la vue de la boîte retirée du porte-manteau lui causait je ne sais quelle inexpliquable épouvante, avait bondi de son fauteuil jusqu'à M. Anselme Benoît.
— N'est-ce pas votre trousse cela, mon ami? lui demanda-t-il.
— Je l'emporte toujours avec moi, à tout événement.
— Vous croyez donc ?..
— Positivement, c'est pour cette nuit... pour tout à l'heure... peut-être.
Il se sauva de ce même pas d'ogre qui venait de le jeter sur nous.
~ Mon Dieu ! soupira mon oncle, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné, Domine^ ut quid dereliquisti me ?
Après ce cri, le cri suprême de Jésus vers son Père, il tomba en un anéantissement profond. Nous l'entourions tous. Moi, je lui tenais la main droite, que j'arrosais de mes larmes. Je n'avais pas compris
cla rement les derniers mots de l'officier de santé ; mais des préoccupations douloureuses, tragiques, obsédaient mon esprit, et je pleurais... Une plainte, une plainte aiguë, perça la nuit, la solitude où nous gémissions, et nous atteignit comme un trait au fond des chairs. Je reconnus la voix de Marie... Seigneur! qu'elle devait souffrir !... Un cri prolongé, un cri déchirant ébranla le Prieuré... Qui sait si M. Anselme Benoît, brutal malgré son dévouement admirable, était le médecin qui convenait à notre pastoure, mignonne, délicate, en dépit de la misère où nous la retrouvions?...
— Il faut prier, monsieur le curé, balbutia Laborie.
Mon oncle tomba à genoux incontinent; il laissa aller ses mains, sa tête sur la table, près du bénitier, ■et commença le Mîsero^e met. Les deux ermites, prosternés, avaient pris leur rosaire à gros grains et murmuraient ensemble des Ave Maria. Simonnet, très troublé, très embarrassé, promenait des yeux vagues à travers la pièce et ne se décidait à rien. Moi, persuadé qu'il valait mieux s'adresser à la Sainte Vierge, patronne de Marie Galtier, qu'au bon Dieu lui-même et à ses saints, je répétai plus de cinq fois l'oraison célèbre de saint Bernard :
« Souvenez-vous j o très pieuse Vierge Marie ^ qu'on n'a jamais entendu dire... »
Je regardai la pendule. Il était deux heures moins un quart... Je ne me iiuu viens plus de rien.
Comment cela était-il arrivé ? Je ne saurais le dire. Quoi qu'il en soit, ma surprise fut grande, en me réveillant le lendemain, de me trouver sur mon lit, et tout habillé encore. Ce ne pouvait être qu'un tour de Laborie, toujours préoccupé de moi, toujours paternel... Quelle paix! La pendule sonna huit heures. Allons, notre monde assistait à la messe basse de huit heures, car mon oncle disait deux messes le dimanche... J'étais seul au Prieuré. Quel ennui tout à coup ! Avant de me jeter sur mon lit, Laborie m'avait ôté les souliers, et je ne les trouvais nulle part. Qu'étaient devenus mes souliers ? où les avaiton fourrés ? Si j'en avais eu une autre paire, de quel entrain je l'aurais chaussée pour courir à l'église, où Lignières devait être bien étonné de ne pas me voir!... Enfin, j'avise mes souliers derrière le portemanteau effondré de M. Anselme Benoît, non loin de la chaise où j'étais assis cette dernière nuit, où j'avais dû m'endormir.
J'essayerais en vain d'exprimer la foule de pensées tristes, de sensations pénibles, d'impressions douloureuses, qui m'accabla soudain. Ce vieux porte-manteau, dont les courroies déchirées traînaient sur le sol, aux profondeurs duquel personne n'avait songé à enfouir les viugt objets dispersés çà et là, mo rappelait M. Anselme Benoît paraissant au milieu de
nous, effaré, en bras de chemise, et disant à mon oncle : — « Positivement, ce sera pour cette nuit. » — Oh ! cette nuit, cette épouvantable nuit où nos sanglots répondaient aux cris désespérés de Marie Galtier, je la revis tout entière, et je frissonnai. Qui sait comment se trouvait notre Marie ? J'éprouvai une grande honte et aussi une grande colère de n'avoir pas été capable, à l'exemple de mon oncle, de Marianne, de nos invités des Aires, de n'avoir pas été capable de veiller.
— « Lâche! lâche! lâche! » me répétai-je trois fois avec trois coups de poing sur la poitrine.
Mes souliers aux pieds, en état de paraître à l'église, je ne m'en allais plus maintenant, et je demeurais au milieu de la salle, les yeux aux quatre coins de la pièce bouleversée de fond en comble, l'âme au souvenir des tortures de notre pastoure, qu'en enfant pieux du presbytère je comparais aux tortures atroces des réprouvés dans les abîmes de l'Enfer. Pourtant, elle n'était pas une réprouvée, elle, dont mon oncle, la veille encore, célébrait la pureté en des mots si touchants. — Si, au lieu d'entendre la fin d'une messe basse, je mettais à profit l'absence de nos hôtes, celle de mon oncle particulièrement, et j'allais voir Marie Galtier, couchée dans la chambre de Marianne, au bout du corridor des moines bénédictins? — Ne résistant pas à mon cœur, je pris mon élan sur la pointe des pieds et abordai le large couloir. Avec quelles précautions je poussais un pas devant l'autre ! J'atteignis la cellule ouverte de Laborie, puis celle de M. Anselme Benoît, puis celle de Simonnet et de Liette. Me voici devant la porte de la chambre de Marianne. Je connaissais le jeu du loquet. Combien de fois, pour surprendre notre gouvernante un peu rageuse et lui faire peur, je l'avais soulevé sans le plus petit bruit, sans le moindre grincement du pêne, le moindre soupir delà boiserie, ce loquet criard ! Ma main tombe sur la
poignée, légère comme un oiseau s'abattant sur une branche, et j'ouvre... Quelle obscurité ! Marie dort, sans doute. Je sais la chambre de Marianne par cœur, et, sans hésiter, je marche droit vers la fenêtre. Mon dessein est d'ouvrir tout grands les volets qui ne sont qu'entre-bâillés. Je réussis, et le jour clair du matin entre joyeusement... Quel désordre! Vingt objets trament par terre : à droite, à gauche, des serviettes sales, des cafetières, les unes vides, les autres pleines d'eau, et, sur la tablette en noyer de la commode, où Marianne ne donnait pas à la poussière le temps de s'abattre, des assiettes contenant je ne sais quoi, une veilleuse mourante, deux chandeliers dont les bobèches baveuses ont semé des gouttes de cire un peu partout...
Et Marie ? notre Marie ?
Le lit m'apparaît au fond de la pièce, mais j'ai peur d'en approcher... Je m'enhardis pourtant, car on pourrait venir, me chasser. Un large rayon de soleil tombe sur le carreau et me trace un beau chemin pour aller. J'avance, retenant ma respiration... Ciel! que Marie est pâle! Quoi! cette fillette étendue là, avec une figure grosse comme le poing et plus blanche qu'une hostie, c'est notre pastoure ! Cela n'est pas possible. D'abord Marie Galtier, quand nous l'avons ramenée du Castélas au Prieuré, était beaucoup plus corpulente, puis son visage était presque noir. Il n'y a pas à dire pourtant, c'est elle, c'est bien elle. Je la reconnais à ses yeux toujours bleus, toujours grands comme des miches rondes, et qui me regardent en ce moment avec l'expression un peu sauvage d'autrefois, quand ensemble nous travaillions au canal de Laborie. Heureux temps 1 Pourquoi ne travaillons-nous plus au canal de Laborie ? Le nom de notre pastoure s'envole de mes lèvres malgré moi.
— Marie ! Marie !
Je n'ajoute pas un mot, j'étouffe mes sanglots pour
faire moins de bruit, mais je sanglote tout de même, je sanglote sans trouver la force de me retenir.
Cependant Marie n'a pas un mouvement. Une idée me vient : si elle était morte! Je ne tiens plus à mon angoisse, je fais encore un pas et, me penchant sur elle :
— Tu n'es pas morte, n'est -il pas vrai, Marie ? tu n'es pas morte, au moins ?
Elle remue. J'écoute.
— Non, monsieur le neveu, je ne suis pas morte. Je ne puis m'empêcher de la baiser au front. Elle
rougit légèrement.
— Croyez-moi, monsieur le neveu, me murmuret-elle, il ne faut pas m'en vouloir si j'ai un enfant... Moi, je ne savais pas ce que c'était.
— Tu as un enfant?... Oh! tant mieux! tant mieux!... Cela me fait bien plaisir... Mon oncle Célestin doit être bien content...
— Il est né le jour de la saint Pargoire... Il est beau comme un ange du ciel...
Sa tête s'était un peu soulevée ; elle retombe sur l'oreiller et ne bouge plus.
— Tu veux dormir, peut-être ?
Elle ne me répond pas. Elle dort déjà, sans doute. Je retourne vers la fenêtre pour en refermer les volets. Comme, après avoir refait obscurité complète, je regagne la porte accédant au corridor des cellules, une autre porte, donnant, celle-là, dans la chambre de mon oncle, s'entr'ouvre doucement et quelqu'un entre. La veilleuse ne lance plus que des lueurs vagues, mais aux. yeux du nouveau-venu pétillent deux étincelles.
— Que fais-tu là, polisson ?me souffle dans l'oreille M. Anselme Benoît.
Je balbutie, je soulève le loquet et me sauve d'un élan inouï. J'échappe, me semble-t-il, à la griffe du Démon.
Je traversais la salle, courant à l'église, quand j'ouïs plusieurs voix sur la terrasse. Je ne m'arrêtai pas pour cela; mais tout à coup parurent mon oncle, Laborie, Liette, Simonnet, Braguibus. Mon premier regard, naturellement, fut pour mon oncle Célestin, qu'à ma satisfaction bien vive je voyais marcher d'un bon pas, l'allure plus ferme que la veille. Lui ne remarqua pas ma présence. En proie à quelque idée fixe, il alla droit à la porte de sa chambre et l'ouvrit. Nos amis des Aires entrant sur les pas de M. le curé, je suivis nos hôtes et Laborie.
Un grand feu flambait dans cette pièce, où nous n'avions jusqu'ici jamais allumé de feu. Pourquoi ces flammes si hautes, autour desquelles ronronnaient trois cafetières et quatre toupis ? On apercevait des bols un peu partout, j'avisai même une tasse de M. l'abbé Combescure sur un de nos escabeaux. Heureux escabeau, une tasse de M. l'abbé Combescure ! La maladie de Marie Oaltier avait donc fait perdre la tête à tout le monde chez nous ? Mon oncle, penché vers quelqu'un que je ne pouvais voir et parlant à très petite voix, se redressa. Je découvris Marianne. Elle était assise sur une chaise basse, tenant un paquet tout blanc, qu'elle enveloppait de ses deux bras. Qu'était ce paquet? Après mon oncle, qui disparut par une porte, non loin de son lit, chacun s'inclina et regarda. Vous devinez si je fus le dernier à braquer les yeux. Ce paquet de Marianne, ce paquet que Marianne berçait sur ses genoux d'un mouvement imperceptible, ce n'était pas un paquet, c'était un enfant. Non, jamais je ne saurai traduire la profondeur de l'émotion dont, je fus envahi en face de ce minois un peu rouge, gros comme une fleurette d'églantier, d'une rondeur de pomme d'api. Je n'éprouvais pas de peine précisément en contemplant le petit, le tout petit enfantelet de Marie Galtier, et je ne sais pourquoi j'aurais pleuré volontiers. Il est vrai d'ajouter que, malgré cette naissance qui, me
paraissait-il, nous aurait dû réjouir, nous étions si tristes au Prieuré !
Le nouveau-né tenait ses yeux fermés. Pauvre mignon ! descendant du ciel où tout est si beau, il refusait de regarder la terre où tout est si laid. Sa bouche ressemblait à deux feuilles de roses posées l'une sur l'autre, ou peut-être à un bouton de rose entr' ouvert. Son nez..., par exemple, son nez était un peu long pour son âge, et plus je l'examinais, plus il me revenait que je connaissais un nez pareil, vous savez, tout à fait pareil, plus fort sans contredit, mais ayant la même ligne d'un dessin parfait. A qui avais-je vu le nez du poupon de notre Marie ? J'avais beau chercher, je ne trouvais pas. Une chose ravissante, c'était les mains de cet ange, dégagées des langes blancs où Marianne l'avait emmailloté et portées en avant. Les doigts, armés d'ongles brillants, aussi menus que des têtes d'épingles, se détachaient gentiment l'un de l'autre fins comme des fils, avec de microscopiques fossettes au point d'attache, où tremblotaient des blancheurs nacrées. J'aurais dû respecter le sommeil de ce Jésus, embelli encore de visions célestes; mais je ne sus m'empêcher de saisir délicatement une de ses menottes et d'y appliquer le plus tendre des baisers. Le bouton de rose de sa bouche se fronça. Il ne pleura pas pourtant. Pleurer ! Allons donc ! Sa mère, éprouvée jusqu'à la mort, avait versé de si rares larmes : il fallait bien qu'il ressemblât à sa mère par un côté, cet enfant !
— Liette, dit Marianne, passe-moi la tasse de M. l'abbé Combescure qui est là sur cette escabelle.
Notre gouvernante puisa trois gouttes d'une liqueur quelconque au fond de la tasse de M. l'abbé Combescure avec une de nos cuillers d'argent, et. redressant le poupon :
— Encore une cuillerée d'eau sucrée, mon agneau. lui dit-elle.
Elle lui humecta les lèvres avec des précautions infinies.
— C'est M. le curé, continua-t-elle, ayant l'air de s'excuser, c'est M. le curé qui a voulu qu'on fît boire le petit de notre Marie dans une tasse de M. l'abbé Combescure. Il est de fait que M. l'abbé Combescure était un saint, et qu'il vit au paradis aujourd'hui en familiarité avec le bon Dieu... Savez -vous, vous autres, que M. le curé veut être le parrain de notre enfant du Prieuré, et que le petit de Marie s'appellera Célestin?... Il m'a conté ça.
Mon oncle rentra. Il me parut plus accablé.
— Eh bien ? lui demanda liaborie.
— L'état est le même, c'est-à-dire très grave, répondit-il. Cette malheureuse enfant a tant souffert dans ces derniers mois, qu'elle s'est trouvée sans force pour résister à une crise terrible.
-— On revient des maladies d'épuisement, monsieur le curé, reprit notre ermite.
Mon oncle demeura morne. Puis, tout à coup, il regarda le nouveau-né et, dans sa tristesse poignante, encore que le nouveau-né ne pût pas le voir, il lui sourit.
— C'est égal, dit-il, j'ai tort de ne pas faire prévenir Thomas Galtier de ce qui se passe.
Et, se tournant vers Laborie :
— Que pensez-vous de cela. Frère ?
— Si Thomas Galtier était un homme comme un autre, un homme de sens et de raison, répondit l'ermite, je vous conseillerais de l'appeler ici tout dr suite, et j'irais moi-même le chercher. Malheureusement, vous connaissez l'ancien sonneur de la paroisse : un coup de vin le rend capable de toutes les mauvaisetés. Le prévenir, c'est prévenir la Galtière, c'est prévenir Saturnin Boyer, c'est prévenir tout le pays.
— Et quand tout le pays, quand le monde entier seraient prévenus, quel mal y verriez-vous,
Frère? riposta mon oncle d'un accent de noble fierté.
— Excusez-moi si je vous offense, monsieur le curé, mais j'y verrais beaucoup de mal.
— Quel mal, je vous prie ?
— D'abord, du mal pour vous, que Saturnin Boyer et sa bande n'ont pas craint de calomnier et de dénoncer à M. le doyen Clochard, qui, à son tour, vous a dénoncé à Monseigneur. . .
— S'il ne s'agit que de moi, Frère, je vous en supplie, n'insistez pas. Tous les actes de ma vie ont été au grand jour jusqu'à ce moment, et, je vous l'avoue, ma conscience s'inquiète des ténèbres où je m'enveloppe depuis hier. J'ai tant de peine à supporter un rôle si lourd à ma sincérité naturelle, que, ce matin, avisant la Galtière, en me rendant à l'église pour la messe, il m'a fallu un énorme effort sur moi-même pour ne pas lui crier : — « Marie est au Prieuré, allez la voir », — et que, tout à l'heure, rencontrant Germain Galtier, qui nous ramène Zite de Grangelourde, j'ai manqué l'inviter également à monter au Prieuré.
— Alors, vous ne seriez pas fâché de voir tout Lignières rouler jusqu'ici et vous accuser peutêtre?...
— De quoi m'accuserait-on?
— De tout. Est-ce que je sais, moi, si ce Saturnin Boyer ne serait pas homme à inventer que Marie Galtier n'a jamais quitté la cure, que vous l'y cachiez pour votre satisfaction ?
— Laborie !
— Vous n'êtes pas paysan et vous n'êtes pas de ce pays-ci, deux mauvaises conditions pour connaître les gens à qui vous avez affaire. Moi, je suis né non loin de Lignières, je suis fait du même bois que vos paroissiens, et je sais qu'en cette circonstance vous ne devez guère compter sur eux.
— Laborie a raison, monsieur le curé : il ne faut,
de tout ceci, souffler un mot à âme qui vive, interrompit Marianne.
— Et si Marie venait à mourir aujourd'hui ou demain, quelle serait ma situation ? s'écria mon oncle, retrouvant toute sa voix pour nous lancer ces mots épouvantables.
Il eut un geste d'une angoisse tragique; puis s'affaissa dans son fauteuil de paille, traîné probablement du salon dans la chambre durant la nuit.
Un silence solennel, écrasant, pesa sur nous. Nous osions à peine nous regarder, éparpillés à tous les endroits de la pièce. Quelle fête patronale, mon Dieu ! Comme l'idée de la fête de Lignières-sur-Graveson me traversait l'esprit, — c'était bien la saint Pargoire aujourd'hui, — dans l'air si pur au dehors, dans le soleil éclatant, animant de son or, de sa renaissance au printemps, le village et les cimes environnantes, détonna un bruit étourdissant de cloches. Cent bras étaient parvenus à mettre en branle l'énorme bourdon de notre cathédrale sans doute.
— Voilà le premier coup de la grand 'm esse, murmura mon oncle, se soulevant de son siège
Laborie osa l'arrêter.
— Surtout, monsieur le curé, lui dit-il d'un ton d'ardente prière, surtout, si vous veniez, en retournant à l'église, à rencontrer soit Thomas Galtier, soit cette affreuse Galtière, ne succombez pas à la tentation de leur dire un mot de Marie. Maintenant, je ne m'occupe plus de vous, qui êtes par votre grande piété au-dessus des malheurs de ce monde ; je m'occupe de cette enfant que nous avons retrouvée miraculeusement, et qu'il ne faudrait pas achever dans son lit.
— Achever dans son lit 1 Qu'entendez-vous par là, frère Laborie ?
— J'entends par là, monsieur le curé, que la vue
de son père, la vue principalement de sa marâtre, qui à la première nouvelle de ce qui arrive ne manqueraient pas de se ruer à la cure, achèverait Marie. M. Anselme Benoît nous répétait cette nuit : — « Il lui faut du calme, beaucoup de calme; la moindre émotion la tuerait. » —Vous vous souvenez, je pense, qu'il ne lui reste plus que quatre gouttes de sang dans les veines, au dire du médecin. Si, dans un saisissement de tout son corps, elle perd ces quatre gouttes de sang, c'est l'autre monde pour elle, et pour nous c'est je ne sais quoi...
Mon oncle, sans répondre, se dirigea vers la porte de sa chambre, accédant à la chambre de Marie. Il allait l'ouvrir, quand elle s'étala toute grande. M. Anselme Benoît entra.
— Espérons, souffla-t-il, il me semble qu'il y a un peu de mieux.
La voix très douce de l'officier de santé, sa face pâlie par une veille pleine de luttes, tout son aspect moins farouche, avec l'espérance qu'il nous apportait, me causèrent un vif mouvement de joie. Mon oncle jeta ses bras autour du cou de son cher Anselme, puis l'embrassa.
Le bourdon reprit son élan dans le clocher de la cathédrale, et remplit de sa voix grondante le Prieuré, Lignières, les campagnes des alentours jusqu'à l'Escandorgue et jusqu'à Lunas.
— Petit, me dit mon oncle, voila le deuxième coup, allons !
Il nous considéra l'un après l'autre, et, pour se donner du courage:
— Dieu m'attend à l'autel, murmura-t-il. Je lui tendis son tricorne des dimanches, et, avec
Marianne, qui confia à Liette, à Simonnet, à Braguibus le nouveau petit du Prieuré, je m'acheminai vers l'église, formant le bon propos de lire attentivement le sai7it sacrifice, de ne pas me laisser distraire des oraisons de la messe, de prier à deux genoux saint
Pargoire de nous rendre tout à fait notre Marie, de la guérir de ses maux, pour elle assurément, mais encore plus, s'il faut être vrai, pour mon cher oncle Célestin et pour moi.
Je n'avais pas fait trois pas hors de la maison, que je respirais un air de fête. Quelle joie aux alentours du Prieuré ! Le Cloître, notre Cloître solitaire, regorgeaitde paysans, de paysannes endimanchés. C'étaient des gens de tous les hameaux de l'Escandorgue et du Larzac, descendus de la montagne dans la nuit pour célébrer la saint Pargoire à Lignières-sur-Graveson. Comme aux environs des tombes des moines bénédictins, nous fendions la foule, Laborie, qui ouvrait la marche, s'arrêta.
— Eh bien, Frères, allez-vous laisser passer M. le curé ? cria-t-il.
Frères / Il y avait donc des ermites par là? Je coulai ma tête curieuse entre mon oncle et Marianne. Mais oui, il y avait des ermites. Frère Agricol Lambertier et frère Gratien Pastourel, malgré la multitude, capable de les renverser, de les fouler aux pieds, se tenaient prosternés sur la dalle du prieur Bernard, barrant le passage absolument. Ils paraissaient fort recueillis, et priaient avec une ferveur qui me toucha.
— Cela est d'un bon exemple, Frères, leur dit mon oncle.
Et, allongeant la main pour bénir Lambertier et Pastourel, immobiles comme des statues, il ajouta ces paroles qui ouvrent le Canon de la messe:
— Priez, Frères, orate, fratres!
Il se fraya un chemin à droite.
— Ce n'est pas avec votre main pleine de grâces que vous auriez dû bénir ces garnements, monsieur le curé, poursuivit Laborie ; il vous fallait prendre mon bourdon, et le leur allonger sur l'échiné chrétiennement.
— Frère, ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugé.
— Je les juge pour ce qu'ils valent, et ils ne valent rien. Que viennent-ils faire ici, au lieu de restera leur endroit?
— C'est la saint Pargoire.
— Oui, monsieur le curé, la saint Pargoire pour les mauvaises œuvres du Démon : boire comme des outres, manger à se faire sauter la luette hors de la bouche, et commettre cent mille abominations qui ne valent guère mieux. Si nous n'avions pas rencontré tous ces ermites et ce Santi-Belli chez Espérit Garrigat, nous ne serions pas au fond du puits, comme râne de l'Évangile.
Mon oncle, trop essoufflé en montant le grand escalier vers la cathédrale, ne répondit pas. Remis après un repos de cinq minutes dans la sacristie, au moment où, Laborie et moi, nous lui passions l'aube, il interrompit les prières qu'il récitait en latin, et, s'adressant à notre ermite :
— Vous savez, Frère, ce qui est écrit aux Livres Saints: — « Il ne vous est pas défendu de vous irriter contrele mal, mais ne péchez pas, irascimini etnolite peccarel »
Le latin, dont mon oncle était prodigue, terrifiait toujours Laborie ; aussi demeura-t-il muet à ce verset
du psalmiste, d'un caractère menaçant. Toutefois,, lorsque, l'officiant habillé et n'attendant plus que lesignal de s'acheminer vers l'autel, dont le brave Alibert Tabarot allumait les cierges, nous nous retirions dans un coin de la vaste sacristie pour emplir les burettes d'eau et de vin, l'ermite me murmura ces paroles vives :
- Petiot, je ne veux pas inquiéter M. le curé, qui éprouve plus de tourments que ses épaules n'en peuvent porter ; mais c'est moi qui te le dis, si, à la suite des frères Agricol Lambertier et Gratien Pastourel, le santi-belli Rusca ose paraître à Lignières^ mon bourdon, pour sûr, travaillera.
Une voix large, une voix puissante, une voix magnifique s'éleva dans la cathédrale et arriva vibrante et forte jusqu'aux profondeurs obscures de la sacristie. Cette voix chantait Vlntroït de la messe de saint Pargoire. Laborie pâlit, et mon oncle, debout sur le marchepied du vestiaire, eut un tressaillement.
— C'est Rusca, monsieur le curé, c'est le misérable Jacopo Rusca! s'écria notre ermite, furiqond.
— Frère, de nouveau, je vous ordonne de vous calmer.
— Cependant, ce Rusca...
— Je le verrai après la messe, je le questionnerai, et...
Alibert Tabarot, entrant, annonce que tout est prêt. Mon oncle prend le calice, et, moi premier, Laborie deuxième, le célébrant troisième, nous nous acheminons processionnellement vers le maîtreautel.
Jusqu'au Gloria in excelsis, il me fut impossible d'apercevoir le Santi-Belli. Sa présence toutefois n'était pas douteuse, car, sans parler de sa voix qui venait de détailler le Kyrie eleison avec des modulations, des variantes dont cet artiste fantaisiste avait.
l'habitude d'agrémenter le plain-chant, trop uniforme, trop nu, trop banal pour lui, l'enseigne de son commerce, visible à tous, dénonçait son arrivée à Lignières-sur-Graveson. Croiriez-vous que cet impudent Italien, se familiarisant avec Dieu, comme s'il le connaissait, lui avait parlé, avait eu l'audace d'introduire sa longue perche à médailles, à statuettes, à chapelets, dans le temple, et, à l'aide d'une ficelle passée au col de l'un des anges des gradins, de la fixer à côté du maître-autel en manière de trophée ? Quelle honte ! Ah ! si mon oncle, moins écrasé sous le poids de chagrins qui ne laissaient à son esprit torturé, à son cœur subissant la plus cruelle des agonies, la vision bien précise de rien, si mon oncle eût remarqué cet étalage de bibelots ridicules se balançant non loin du calice sacré ! Mais mon pauvre oncle Célestin, absorbé dans son martyre, ne prêta aucune attention à la marchandise du Santi- Belli et entonna le Gloria.
Durant ce chant d'allégresse, l'officiant, après avoir descendu les marches de l'autel, demeure assis dans sa stalle. Quel soulagement ce fut pour moi de voir mon oncle se reposer! Certes, Rusca, se complaisant aux détours, aux méandres d'une vocalise compliquée, n'était pas fait pour précipiter le Gloria. Tant mieux ! mon oncle, exténué, respirerait plus longtemps. Maintenant, posé sur un tabouret de chêne à trois pas du lutrin, j'aurais pu regarder le Santi-Belli, mais mon oncle me préoccupait au point que je ne savais me distraire de lui. Il se tenait penché en avant, les deux mains abandonnées sur sa chasuble, où des plis nombreux formaient des trous noirs béants. Qu'il y avait loin de son attitude douloureuse le jour de la saint Pargoire, à son attitude noble, fière, triomphante, le jour de la saint Fulcran ! Ému d'une pitié qui, si je ne me fusse raidi vaillamment, m'^ût arraché des larmes, une poussée de brusque fureur me chassa soudain de mon tabou-
ret et me planta debout, les poings serrés, un pas en avant pour m'élancer. Ah I ce scélérat de Rusca ! c'était bien lui, lui seul qui était la cause de nos malheurs, qui, lorsque mon oncle avait commencé de se remettre à Lignières, le précipitait aujourd'hui dans le désespoir, et le précipiterait demain dans la mort. :
— Laborie, dis-je à l'ermite assis à côté de moi, regai dez-le, cet impie qui a le front de chanter le Gloria dans une église, regardez-le !
— Chut ! mon fillot.
— Mais voyez donc la figure de ce Rusca du Diable !
— Tais-toi, je t'en prie.
— Cette figure, c'est absolument celle de notre nouveau-né du Prieuré.
— Tu vas affliger M. le curé, s*il t'entend.
— Moi, j'ai remarqué les traits de l'enfant de Marie Galtier, et ce sont en petit les traits de Jacopo Rusca. Son nez surtout...
— M. le curé se lève...
En effet, mon oncle, le Gloria fini, regagnait Tautel à pas lents.
Malgré mes résolutions de prier, de prier avec ferveur pour notre pastoure, j'avais cédé à bien des distractions jusqu'ici. Désormais, je ne suivis plus la messe. La vue de Rusca m'avait enflammé d'une haine intense, et, allant à droite, à gauche, pour le service de l'officiant, auquel à certaines minutes Laborie ne suffisait pas, cette haine m'aveuglait complètement. Le trouble occasionné par ma folie en arriva au point que je confondais tout : les burettes qu'il fallait vider dans le calice avec le missel à déplacer, l'encensoir à garnir d'encens avec la sonnette; que je devais agiter au moment unique de VÉlé^ vation.
- Attention, petiot, attention I me répétait à voix très basse Laborie.
A la communion, je récitai le Confiteor tout de travers, et j'avoue même qu'il me fut impossible de l'achever. Comme je bredouillais ces mots : Sanctis Apostolis Petro et Paulo. ..^ Jacopo Rusca, demeure jusque-là assis sur le banc du lutrin, traversa le chœur, les deux mains jointes ramenées sur la poitrine dévotement. Où courait ce misérable, sur les pas des ermites Agricol Lambertier et Gratien Pastourel ? Est-ce que, par hasard, ce criminel oserait aller à la Sainte-Table pour y recevoir la sainte communion ? Je ne pus supporter l'idée d'un si monstrueux sacrilège, et, désertant le marchepied de l'autel où je me tenais agenouillé, d'un élan impétueux de tout moi-même, je me précipitai à la rencontre du Santi-Belli.
— Brigand î brigand ! lui répétai-je exaspéré et lui plantant ma griffe en pleine poitrine.
Il s'arrêta, et, me souriant :
— Bonjour, cher petit, bonjour!
Sa main superbe, car il avait une main d'évêque, ce malfaiteur, détacha délicatement la mienne accrochée à son gilet.
— Si vous avez le front de vous présenter à la Sainte -Table, je crie à tout le monde de cette église que c'est vous qui avez mis à mal Marie Galtier.
Ses yeux eurent un éclair qui m'éblouit.
— Où est Marie Galtier ? me demanda-t-il, continuant à me sourire.
— Elle a eu un enfant cette nuit, Marie Galtier, et peut-être va-t-elle mourir à cause de ça..
— ... Ecce Agniis Dei^ ecce qui tollis peccata mundi..., articula mon oncle, la face tournée vers l'assistance et montrant, entre le pouce et l'index de sa main droite, une hostie blanche consacrée.
Tout en accompagnant l'officiant vers la Sainte-
Table, je ne laissais pas d'observer Jacopo Rusca. Quelle scène, s'il avait poussé la scélératesse jusqu'à venir prendre place à côté des ermites Lambertier et Pastourel ! Qu'aurai-je dit? Je ne sais. Dans tous les cas, à défaut de longues paroles, j'aurais trouvé un cri d'indignation, de révolte au fond de mon gosier d'enfant pieux. Le drôle devina tout, et non-seulement il ne vint pas recevoir sa part du repas des anges, comme mon oncle appelait souvent la communion ; mais, ayant délié sa perche, sans s'inquiéter si sa présence était encore nécessaire au lutrin, il quitta le chœur furtivement. Je le vis s'esquiver par une porte latérale, la petite porte de notre cathédrale donnant sur le Berlou. Il avait peur. Il s'échappait.
Jacopo Rusca venait de sortir, et l'officiant renfermait à peine le saint-ciboire, quand une sorte de tumulte se produisit au fond de l'église. C'étaient des chaises violemment déplacées, puis un grand bruit de voix. Mon oncle, incliné vers le tabernacle ouvert, ne bougea pas ; mais je regardai, moi, et de mes deux yeux. Un homme se débattait là-bas dans la foule des assistants, plus nombreuse, plus compacte ce jour-là que je ne l'avais jamais vue. M. Saturnin Boyer, planté dans le banc de la mairie, son écharpe tricolore au ventre, faisait des signes et semblait donner des ordres. Tiens ! non loin du banc de la mairie, je démêlai Thomas Galtier, puis, à côté de lui, son odieuse Galtière, avec une coiffe, blanche, un fichu de cent couleurs, assez propre, je dois l'avouer, ce fichu.
Cependant, le trouble-fête s'était frayé un passage à travers l'énorme paquet de paysans entassés et avait émergé dans la pleine lumière de la cathédrale, dont le soleil inondait de rayons les trente fenêtres colossales vers midi. 0 surprise ! c'était Simonnet Garidel.
— Frère .'Frère !... murmurai-je à notre ermite portant le missel du côté de l'Épître.
Laborie n'avait pas repris sa place au bas du marchepied, que Simonnet le touchait.
— Marie Galtier est au plus mal, chuchota notre ami des Aires, et, si M. le curé veut V administrer, il faut faire vite.
L'officiant, très attentif à promener la patène sur le corporal, afin de recueillir les plus légers fragmentsqui avaient pu y tomber au moment où il partageait l'hostie en deux pour communier, n'avait pas entendu Simonnet. Notre ermite, chancelant presque, gravit les marches de l'autel et lui apporta l'épouvantable nouvelle. Mon oncle, penché sur le calice, encore plein du sang de Jésus-Christ, se redressa; puis, je vis le long de son dos, violemment convulsé, toute la chasuble trembler de haut en bas. J'escaladai le marchepied à mon tour, et, tandis que Laborie tenait la droite du célébrant, je me portai à sa gauche, prêt, comme le Frère, à secourir mon oncle si son état réclamait du secours. Lui pourtant, le calice vidé jusqu'à la dernière goutte, l'essuyait lentement, le couvrait de la patène, de la palle, du voile. Il demeura plusieurs secondes les yeux attachés sur la porte du tabernacle. Enfin, il se retourna vers les fidèles se bousculant déjà pour la sortie. Naturellement, il allait chanter Vite missa est! et nous rentrerions en hâte au Prieuré. Il n'en fut rien. Mon oncle, d'une voix de temps à autre coupée moins par la maladie que par des sanglots héroïquement contenus, pro-
onça les paroles suivantes :
— Mes frères, en ce saint jour de fête patronale, il plaît au ciel de menacer la paroisse d'un grand malheur... Tous, ici, vous avez connu Marie Galtier. Cette enfant pieuse, trompée par un misérable qui aura à rendre compte de son crime, eff'rayée d'une faute qui était la faute d'un autre, quitta Lignières. Cet hiver, pauvre, presque nue, elle a erré en dix endroits de-
la montagne. Partout éconduite, partout repoussée, Dieu lui a permis de regagner le pays natal, et, cette nuit, elle a été découverte dans les ruines du Casté^ las... Malheureusement, elle ne se soutenait plus, et nous n'avons dû songer qu'à une chose : lui procurer tout de suite un lit où il lui fût permis enfin de se reposer et de recevoir les soins que réclamait sa position... Mes frères. Dieu veut que l'épreuve soit terrible pour les parents de Marie Galtier, pour toute la paroisse de Lignières-sur-Graveson. Après une délivrance des plus pénibles, cette victime pitoyable du péché d'autrui est mourante, et je vous invite...
Les larmes, montant comme un flot de son cœur brisé, inondèrent son visage, et il fut contraint de s'interrompre.
— C'est vous ! c'est vous ! criait la Galtière, osant montrer le poing à mon pauvre oncle Célestin, râlant, crucifié.
— Et, reprit-il, je vous invite tous à venir
prier pour elle, tandis que je vais lui administrer les derniers sacrements.
La Galtière, pareille à une louve forçant dans l'Escandorgue la porte de quelque bergerie, avait forcé la balustrade de la Sainte-Table et s'était précipitée dans le chœur, vomissant des imprécations, gesticulant avec fureur. Mon oncle, la tête troublée par des événements trop forts, la regardait sans bouger. Elle se rua vers Tautel, et certainement elle en aurait franchi les marches, si notre ermite, si moi, si Simonnet Garidel, nous n'avions harponné cette enragée tous à la fois. Mais M. Saturnin Boyer accourut.
— Laissez cette femme, vous autres, dit-il. Et, s'adressant à la tisserande :
— Venez avec moi, Galtière. Justice sera faite.
Tandis que la furie, grommelant et jurant, se laissait emmener par M. le maire, mon oncle, revenu au sentiment de la situation, avait retiré le saint-ciboire
du tabernacle, et, moi tintant de la sonnette, nous traversions la cathédrale, portant le bon Dieu à notre pastoure à l'agonie. Le remue-ménage était énorme dans l'église, où l'on ne craignait pas de parler, de s'indigner, les uns en faveur de mon oncle, les autres contre lui. Mais ces éclats de voix, ce bruissement de colère, si inconvenant sur le passage du Saint-Sacrement, diminuèrent quand nous fûmes en plein air, et ils avaient cessé complètement au moment où le cortège arriva sur notre terrasse. M. Saturnin Boyer, toujours enveloppé de son écharpe, préoccupé d'ailleurs des privilèges de son rang, s'était placé à la droite de M. le curé, et, chose qui m'ennuyait un peu, je voyais mon oncle lui sourire à travers ses pleurs, et quelquefois je l'entendais lui parler. Je n'étais pas content.
Nous pénétrons dans notre cabinet de travail, puis dans notre salle, puis, par le spacieux corridor des cellules, nous gagnons la chambre de Marianne, je veux dire de Marie G-altier. C'est moi qui soulève le loquet, et bien doucement, comme le matin... Que se passe-t-il ici? La fenêtre est ouverte, et le soleil brutal de midi entre librement avec des bouffées d'air très chaud. M. Anselme Benoît est assis sur une chaise basse, ses lunettes vertes ont glissé au bout de son nez, et ses yeux me font peur par l'expression d'un désespoir farouche inconnu. Il s'élance au-devant de mon oncle.
— Je n'ai pu la sauver, dit-il.
Et d'un geste il montre le lit.
t)e glisse un regard. Je vois Marie Galtier blanche, Immobile comme un des anges en marbre de la cathédrale. Une peur effroyable me saisit. Je me sauve hors do la chambre, hors du Prieuré, et je m'élance à bride abattue le long du Berlou, que je remonte jusqu'à la digue des moines, près du Castélas. Là, rendu de fatigue, de chagrin, de mille peines inexprimables et cuisantes, je tombe sur le gazon de la
42ft MON ONCLE CÉLESTIN
haute futaie de frênes, et je pleure toutes les larme» de mes yeux.
Pendant deux jours, notre Prieuré, si discret, si solitaire, devint une sorte de place publique. Non seulement tout Lignières, ému de la mort mysté- -ieuse de Marie Galtier, après l'aventure de sa disparition, défila à travers notre salle à manger, nos cellules, notre cuisine, gémissant, se lamentant, levant les bras au ciel ; mais la fête patronale nous versa les étrangers accourus des quatre coins du pays. Me croira-t-on quand je dirai que, par les fentes du volet de la chambre de mon oncle, où nous nous étions réfugiés, nous autres, dans cette foule se ruant vers nous comme une avalanche, j'aperçus le Sauvage, ses plumes multicolores à la tête et aux reins, sa longue rapière au poing.
Tant que dura cette invasion cruelle, mon oncle ne bougea pas de son fauteuil de paille, installé près de son lit. Braguibus, Simonnet, moi, nous montions la garde à ses côtés, tandis que Laborie, armé de son bourdon, se tenait en faction dans la salle, permettant bien aux curieux de circuler dans le presbytère, mais leur montrant le bout ferré de sa latte pour peu qu'ils fissent mine d'approcher de la porte derrière laquelle nous nous trouvions tous rapprochés les uns des autres, un peu haletants, semblables à un troupeau perdu dans l'âpre mon-
tagne cévenole sous quelque effroyable tempête de neige, de pluie ou de vent.
— Halte-là! entendions-nous crier notre ermite^ halte~là !
Cependant cette porte, qui nous abritait de la multitude grondante et hostile, ne demeurait pas obstinément close. Bien 'que Laborie, surexcité par la douleur, jeté d'ailleurs hors de son caractère par l'audace inouïe de ces paysans se précipitant par bandes dans notre maison, ne fût pas commode à convaincre, mon oncle avait exigé de lui que Thomas Galtier, que la Galtière, que leur nichée piaillante de marmots, que M. le Maire trouvassent un libre accès^ dans sa chambre à toute heure du jour et de la nuit. Aussi se passait-il peu de minutes où quelqu'un des Galtier ne se montrât. Tantôt c'était Thomas Galtier, le visage noyé de larmes : il regardait stupidement le petit de Marie sur les genoux de Marianne ou sur ceux de Liette, puis s'en allait avec un redoublement de sanglots. Tantôt c'était la Galtière, le visage sec et dur : elle n'avait pas même un coup d'œil pour lenouveau-né ; elle se contentait d'arrêter sur mon oncle, sur nous tous ses yeux méchants, traversés par des flammes rouges, et sortait. Une fois, ce fut Lonlon et Norette, suivis d'un de leurs frères court comme une botte, Théodore ou Dodore, si je ne me trompe. Les enfants ont des grâces exquises, et ceux-ci, encore qu'issus du flanc rèche de la Galtière, furent charmants. Le premier mouvement de Lonlon, de Norette, de Dodore fut d'embrasser à pleines lèvres le nouveau-né ; puis, comme la pauvre Marie était leur sœur, croyant dans leur naïveté avoir un frère de plus :
- Petit frère, lui répétaient-ils avec les plus ravissants sourires, petit frère, frérouî frérou !
Dodore fut celui des trois mioches de la Galtière qui fit le moins de frais: il faut avouer à sa décharge qu'il avait à peine quatre ans, et que d'ailleurs une
tasse de M.rabbéCombescure, laissée sur un tabouret remplie de lait mêlé de gruau, lui causait des distractions. Ma foi, il ne résista pas à son envie dévorante : tandis que son frère et sa sœur continuaient à faire fête à leur frérou^ lui d'une main leste, souple comme la patte d'un chat, saisit la tasse et la vida.
— Gourmand ! lui dit Marianne.
Toute la bande, effarouchée, s'esquiva.
M. Anselme Benoît ayant déclaré que, dans Tétat d'extrême faiblesse où se trouvait M. le curé, il fallait lui éviter l'émotion terrible des funérailles de Marie Galtier, notre Laborie proposa de courir à Vasplongues et d'en ramener M. le desservant Barnier. Sitôt dit, sitôt fait, et, en un coin de la chambre il attachait les cordons de ses sandales, quand mon oncle, l'avisant :
— Où allez-vous. Frère ? lui demanda-t-il. Notre ermite balbutia quelques explications.
— Je vous défends de quitter Lignières. Je veux avoir la joie triste d'accompagner ma pastoure bienaimée jusqu'au cimetière et de lui envoyer une dernière bénédiction.
— Pensez à votre santé, monsieur le curé.
— Que Dieu, s'il me juge prêt à paraître à son tribunal, me fasse mourir durant cette cérémonie; mais aucun autre prêtre que moi ne récitera le Requiem sur le cercueil de cette pauvre enfant.
Sur les dix heures, au milieu des rugissements sourds du bourdon, doucement ébranlé, mon oncle gagna son église. En traversant le Cloître, Laborie, redoutant de le voir broncher, voulut lui offrir son bras; il le refusa fièrement et marcha plus droit, plus ferme que je ne l'avais vu marcher depuis longtemps. C'est incroyable avec quelle liberté, quelle vigueur des bras il s'habilla pour le chœur dans la sacristie ! Visiblement, Dieu l'armait d'une plus robuste énergie.
MON ONCLE CÉLESTTN 429
La cathédrale, que vingt villages des environs n'auraient pas remplie, paraissait vide ; pourtant tout Lignières se trouvait là, les hommes debout, la barrette au poing, les femmes à genoux sur les dalles, le chapelet aux doigts. En dépit de M. Saturnin Boyer, dont la présence m'effraya un peu, quand nous traversâmes l'église de haut en bas, marchant vers la cure où devait avoir lieu la levée du corps, il ne s'éleva pas un cri, pas un murmure. Devant l'officiant, enveloppé de la chappe noire, coiffé du bonnet carré, chacun s'inclina et ne souffla mot.
Sur les sollicitations de Marianne, entêtée à ne pas fournir à la foule l'occasion d'envahir de nouveau le presbytère, de le souiller, de le bouleverser de fond en comble, Simonnet Garidel et M. Anselme Benoît avaient porté le cercueil de Marie Galtier dans le Cloître et l'avaient déposé juste sur la pierre tombale du prieur Bernard. Je connaissais ces dispositions, moi qui avais une oreille à tout, mais mon oncle les ignorait, et il parut surpris quand notre ermite, en tête du cortège, au lieu de prendre à droite vers la terrasse du Prieuré, tira à gauche vers la galerie des tombeaux.
L'émouvant spectacle ! A cette époque, un usage de la plus haute antiquité chez nous voulait qu'une jeune fille morte fut portée au cimetière la face découverte. La tradition se fondait sur ce texie de saint Paul : —«Le front des vierges plaît à Dieu, placuit Deo frons virginum. » — Aux yeux de mon oncle, la maternité imposée à Marie Galtier par un attentat avait laissé entière sa virginité, et, donnant des ordres à Laborie pour l'ensevelissement de notre pastoure, je l'avais entendu prononcer ces paroles :
— On en pensera ce qu'on voudra dans le village et ailleurs, mais j'exige que cette enfant, notre enfant, plus pure devant Dieu et plus sainte que nous, jouisse jusqu'aux bords de la fosse de tous les privilèges des
jeunes filles. Marie n'a pas été mère, puisqu'elle n'a pas connu sa maternité.
Parti de cette idée qu'il fallait rendre à notre chère défunte de la cure les honneurs rendus aux vierges, tandis que Marianne et Liette habillaient Marie d'une robe blanche cousue en hâte par Marton, la femme d'Alibert Tabarot, Laborie, aidé de Simonnet, de Braguibus, de M. Anselme Benoît lui-même^ avait ravagé les bords du Berlou, les bords du Graveson, les ruines du Castélas, et avait accumulé, dans une des cellules des moines bénédictins, de véritables cargaisons de fleurs sauvages, de branchettes fleuries arrachées aux arbustes, à toutes les haies des environs.
Prévenu le matin même, au petit jour, de cette expédition à travers le pays pour faire à notre jeune sainte du Prieuré une couchette qui la parfumerait jusqu'au paradis, j'avais refusé d'être de la partie, ne sachant me décider désormais à me séparer de mon oncle, à le laisser un Instant seul. Que ne pourrait-il pas lui arriver en mon absence, quand je l'abandonnerais défaillant au milieu de ses ennemis ? Pourtant, lorsque, sur la large dalle illustrée de lïnscription latine, Marie m'apparut dans son cercueil inondé de frais rameaux d'aubépine, de lilas, d'amandier, de brindilles de bruyères roses, j'éprouvai un remords cuisant.
Je ne l'avais jamais vue si belle. Véritablement, il suffisait de regarder son visage lumineux pour se convaincre que déjà elle avait aperçu Dieu et reçu comme un rayonnement de sa vision. Les croûtes, les taches terreuses, toutes les impuretés qui déshonoraient ses traits, étaient soudainement tombées. La mort l'avait revêtue d'une gloire qui ne se bornait pas à transfigurer son visage, mais qui s'était étendue jusqu'à ses mains croisées sur sa poitrine, incomparablement plus fines, plus délicates. Notre ermite, Marianne, Liette, Braguibus, M. Anselme Benoît, Simonnet
avaient plutôt assis Marie dans son cercueil qu'ils ne l'y avaient couchée. Aussi, du milieu de la profusion du feuillage, embelli de touffes de plantes, de gramins épanouis, la ligne gracieuse de la poitrine se dégageait-elle renflée comme si Tair y pénétrait encore, si notre pastoure respirait, endormie seulement dans la fraîcheur de la galerie des tombeaux en gardant sa Zite bien-aimée. Le cou un peu grêle et soutenant, non sans peine, la tête qui s'affaissait par l'inflexion très douce d'un lis s'inclinant vers sa tige, le cou ressemblait au fût brisé de quelqu'une des colonnettes du Cloitre diminué par le temps.
Cependant mon oncle, à qui notre ermite venait de tendre laspersoir, avait lancé des gouttes d'eau bénite, et vingt bras enlevèrent le cercueil. Au même instant, une branchette d'aubépine, qui formait une couronne adorable autour de la tête de Marie, détachée par le mouvement trop brusque des porteurs, tomba à mes pieds. Je tendis une main avide, mais une main plus prompte à la fois et plus âpre saisit le rameau et le garda.
— Abominable Graltière, voulez-vous rendre ces fleurs à Marie ! m'écriai-je, furieux.
Je n'avais pas parlé, que je recevais en pleine figure la branchette hérissée d'épines. J'éprouvai une douleur très vive ; puis trois gouttelettes de sang tachèrent le devant de ma chemise. Pour le coup, je ne me contins plus, et je m'élançai contre Ihorrible femme, prêt à mordre, à déchirer, à tuer si je le pouvais. La Galtière, ses crins levés, l'œil d'un rouge de braise, me harponna griffes serrées et me précipita sur le sol du Cloître avec une telle violence que j'y demeurai quelques secondes n'ayant la notion claire de rien, complètement étourdi, mort. Et le plus effroyable, dans cette lutte disproportionnée entre cette campagnarde monstrueuse, musclée comme une louve de TEscandorgue, et moi, un enfant de treize ans, tout d'ardeur, de passton, mais ne disposant que des faibles forces
de son âge, c'est qu'elle pût avoir lieu devant cinquante paysans sans que personne songeât à intervenir en ma faveur. En ma faveur ! Ces paysans, ces paysannes auraient plutôt pris le parti de la Galtière que le mien, s'ils se fussent rangés d'un côté. Leurs faces de brute, à la fois satisfaites et curieuses des incidents du combat, ne me laissaient aucun doute sur leurs dispositions. J'en veux particulièrement à M. Saturnin Boyer qui, d'un mot, aurait pu arrêter la harpie cévenole acharnée après moi, et qui ne desserra pas les dents. Lui aussi, il regardait méchamment, stupidement.
— Monsieur le maire ! implorais-je.
Il ne m'entendait pas. . . Voyant le cortège entrer dans notre cathédrale, comme je tentais un premier eftort pour me mettre debout, je sentis deux bras robustes me soulever. Laborie sans doute, qui, alarmé de mon absence, avait pu quitter mon oncle un instant. Non pas, c'était M. Anselme Benoît.
— Vous êtes des lâches! vous êtes tous des lâches! criait l'officier de santé.
— Comment l'entendez -vous? demanda M. Saturnin Boyer d'un ton important.
— Vous, maire de ce village, qui permettez qu'on coure sus à un enfant, non-seulementvous mériteriez qu'on vous arrachât votre écharpe, mais qu'on vous étranglât avec.
Et, désignant la Galtière hissant par-dessus les épaules environnantes sa tête hideuse de furie:
— Atroce marâtre, qui avez causé la mort de la fille de votre mari, osez toucher encore le neveu de M. le curé Célestin, osez le toucher !
La Galtière avait dans les veines le sang d'une bête féroce; exaspérée par un défi qui, subi en silence, lui devenait la plus cruelle des humiliations, elle creva la barrière des paysans, impuissants à la retenir, et arriva devant nous, ramassée sur sa taille, courbée, toute la machine comprimée pour quelque énorme
effort en avant. Convaincu d'instinct qu'elle allait bondir sur nous d'un brusque élan et nous dévorer, je* me sauvai à toutes jambes à travers le Cloître, gagnant l'église et appelant:
— A moi ! à moi !
Simonnet Garidel et Alibert Tabarot gravissaient les dernières marches du parvis ; ils se retournent
— Vite, prévenez mon oncle que des gens de Lignières veulent assassiner M. Anselme Benoît, leur dis-je.
Tabarot se précipite en Tintérieur de la cathédrale, et, Simonnet se repliant avec moi, nous galopons vers les tombeaux des moines bénédictins. Il n'était que temps de dégager M. Anselme Benoît, pressé, harcelé par la troupe hurlante des paysans. L'officier de santé, robuste comme un châtaignier de Margal, nous apparaît hissé sur un fût de colonne échoué par là. Il a rejeté son paletot pour laisser plus d'aise à ses bras, et son poignet velu, d'une rondeur de boule à jouer, est armé d'un couteau long, effilé, pointu.
— J'éventre le premier qui m'approche de trop près! crie-t-il.
— Attendez, monsieur Anselme Benoît, intervient Simonnet.
Comme on ne se hâte pas de nous ouvrir un passage, ainsi qu'il l'avait fait devant la chapelle de Saint-Fulcran pour happer M. Benjamin, il baisse sa tête carrée, sa tête violente de jeune taureau, et, bousculant celui-ci, écrasant celui-là, renversant cet autre, tout en me remorquant dans cette poussée où je fais œuvre, moi aussi, des j.imbes, des coudes, des griffes, il touche jusqu'au fût renversé de la colonne où se trouve perché M. Anselme Benoît. Nous surgissons tous les trois debout sur ce piédestal improvisé.
— C'est le curé quia perdu Marie! vocifère quelqu'un.
— Il nous contait qu'elle était partie, mais il la gardait au Prieuré ! beugle un autre.
— - Je vous dis que c'est moi qui l'ai découverte dans votre Castélasf riposte le médecin des Aires de l'entière vigueur de ses poumons.
— Marie était si jolie! réplique M. Saturnin Boyer.
— Monsieur le maire, je vous somme d'ordonner à ces gens-là de nous laisser passer, ou bien il arrivera des malheurs !
Il va, à n'en pas douter, ouvrir quelque tranchée sanglante, quand Simonnet, s'élançant :
— Voici M. le curé, monsieur Anselme. Benoît, voici M. le curé !
Plus mort que vif, ne sachant trop comment me défendre si on m'attaquait, ne sachant non plus de quel côté tirer, tant le cercle de nos ennemis nous étreignait étroitement, j'étais resté planté sur la colonne, point qui me plaçait pour le moment hors d'atteinte. Je vis mon oncle du haut de mon observatoire. Il accourait avec Laborie, Braguibus, puis avec Alibert Tabarot entraînant un gros de paysans. Dans ce groupe, j'avisai nombre de visages familiers : les marguilliers, les chantres, le fossoyeur Michel, une dizaine de tisserands, de tisserandes, très attachés à Laborie, et devenus, par lui, les amis dévoués du Prieuré. Enfin, s'il fallait se battre, on pourrait le faire à présent avec quelque chance de gagner la bataille. Je me sentis, avec une bouffée d'air frais qui pénétra les profondeurs de ma poitrine oppressée, un courage de lion, et, malgré la Galtière grommelant à trois pas, je sautai de mon fût de colonne et me plaçai bravement entre Simonnet Garidel et M. Anselme Benoît.
Mon oncle, éternellement confiant en Dieu, au moment de se jeter en je ne sais quelle mêlée obscure, s'était fait précéder de la croix d'argent. L'ermite Braguibus portait cette croix magnifique, reste de
Tancienne splendeur du Prieuré de Lignières, et la balançait très haut dans les airs. L'effet fut prodigieux. Non seulement, quand Braguibus toucha nos ennemis, aucun d'eux n'osa lui lancer un mot mal sonnant ; mais tous, effrayés, reculèrent, lui abandonnant le passage libre jusqu'à M. Anselme Benoît, jusqu'à Simonnet, jusqu'à moi.
M. le curé, à la droite duquel se tenait Laborie, le bourdon en arrêt, M. le curé, écrasé sous la chape noire, trop lourde désormais pour ses épaules débiles, arriva. Il.ôta son bonnet carré, qui chargeait sa tête défaillante, et, harassé par une course précipitée, demeura plusieurs secondes devant nous, impuissant à articuler une parole, peut-être à la trouver dans son esprit à l'agonie. Ce silence eut quelque chose de particulièrement lamentable, de particulièrement déchirant. Mes yeux, d'où ' tombaient de grosses larmes muettes, virent M. Saturnin Boyer baisser la tête, puis deux ou trois tisserands se détacher du groupe hostile et regagner d'un pas furtif le village par les passerelles du Berlou.
— Mes amis, dit enfin mon oncle, ne faites pas un jour de scandale de ce jour de douleur. Tous les détails relatifs à notre pauvre Marie Galtier vous seront fournis... Vous connaîtrez les derniers mois de sa vie, vous connaîtrez sa mort, que les soins les plus empressés des gens de la cure, le dévouement le plus touchant de M. Anselme Benoît, des Aires, n'ont pu conjurer...
M. Saturnin Boyer, embarrassé, presque fuyant, se retourna.
— Quand vous avez vu Marie à l'article de la mort, votre devoir était de prévenir sa famille, cria-t-il.
— J'ai craint, dans l'état grave oîi se trouvait ma pastoure, que la vue de la Galtière ne lui fut fatale.
— Ma vue! ma vue! hurla la marâtre, glissant ■des mains des paysans et se plantant devant mon ^ncle, sur qui elle osa lever la main.
— C'est moi que vous souffletterez, Galtière, et non pas M. le curé, intervint Laborie, couvrant mon oncle de nos corps.
Et il fit passer sous le nez de cette femme épouvantable la pointe aiguë de son bourdon.
M. Saturnin Boyer, alarmé par les défections nombreuses de son armée fondant à vue d'œil, ne jugea pas à propos de pousser les choses plus avant. Seulement, comme M. Anselme Benoît, Simonnet, moi, la plupart des paroissiens, un instant égarés et redevenus fidèles, nous entourions mon oncle Célestin, le maire, battant en retraite avec ses derniers soldats, lui lança ces paroles, cent fois plus cruelles que les menaces de la Galtière, que les ignominies dont on l'avait abreuvé :
— Soyez tranquille, M. Clochard est parti pour Montpellier, et il nous apprendra bientôt ce que pense Monseigneur de votre histoire avec Marie Galtier.
On rentra dans la cathédrale en grand tumulte. Ma première préoccupation, tandis que Laborie et Simonnet guidaient mon oncle vers la sacristie, où il devait dépouiller la chape et revêtir la chasuble noire pour la messe, fut de rejoindre Marie. Le cercueil avait été déposé devant la porte de la Sainte- Table, entre quatre cierges allumés. La jeune morte me parut encore plus belle ici, dans le demi-jour des arceaux emplis d'échos sonores, que là-bas dans la lumière brutale du Cloître, où nul arbre ne jetait sa tache d'ombre, ne faisait entendre le bruissement de ses rameaux. Oui, vraiment, c'était tout à fait sainte Philomène, des Aires, dans sa châsse, avec des fleurs que les anges lui auraient jetées à pleines mains. Les deux yeux attachés sur elle, avec quelle ardeur je priais! Certes, elle était au ciel, ma pauvre Marie, de Lignières-sur-Graveson ; mais j'aurais voulu que le bon Dieu lui attribuât là-haut une des premières places, et je répétais, répétais le Pater chaque fois
avec une ferveur plus vive, des élans plus passionnés. Un rayon splendide de ce soleil indifférent, qui , malgré nos tristesses, continuait au dehors la joyeuse fête du renouveau, passa par quelque vitre brisée d'une des fenêtres et vint mettre une auréole autour du front de Marie. Non, je ne trouverai jamais de mot pour exprimer ce que cette flèche de flamme, imbibée de la lueur douce, amortie des vieux vitraux de la cathédrale, fit de la tête aux lignes si pures de ma pauvre amie, de celle que j'aimais de toutes les forces obscures, de toutes les forces inconnues de mon être qui n'avait pas encore aimé. Sous cette illumination subite, véritable attouchement de Dieu la rappelant peut-être à la vie, comme le fils de la veuve de Naïm, dont j'admirais quotidiennement la gravure d'après Jouvenet, les yeux de Marie s'entr'ouvrirent, se portèrent vers moi, et ses lèvres balbutiantes murmurèrent très distinctement :
— Oui, monsieur le neveu...
— Oui, quoi, ma Marie?... lui demandai-je.
— Chut, monsieur le neveu, chut ! dit quelqu'un derrière moi.
Je me retournai. Je reconnus Thomas Galtier, accroupi sur les dalles, les paupières rouges, bouleversé, méconnaissable.
— Où étiez-vous tout à l'heure, quand tout le monde voulait faire du mal à mon oncle ? lui soufllaije furieusement dans l'oreille.
— Moi, je suis resté dans l'église, monsieur le neveu.
— Il fallait venir dans le Cloître avec les autres.
— Est-ce que je pouvais laisser Marie seule, monsieur le neveu, à présent qu'elle est morte?...
Soudain, de clairs nuages bleus parfumés me voilèrent la face de Marie. Mon oncle, la messe dite, promenait, décrivant des cercles rapides, l'encensoir autour du cercueil... Tout était donc fini?Notre pas-
438 MON ONCLE OÉLESTIN
toiire allait donc disparaître à jamais ?.. Tabarot éteignit les cierges sur les gradins de l'autel ; puis huit jeunes filles, huit robustes campagnardes, vinrent vers nous. Quatre d'entre elles tenaient chacune une serviette roulée, tordue en manière de câble. Ces cordages d'un nouveau genre furent passés sous le cercueil, qui se trouva soulevé.
Une minute après, j'étais en plein air, marchant parmi de hautes herbes, des fougères, surtout des genêts épineux rabougris. .J'allais très lentement ; mais c'était encore aller trop vite; car j'avançais avec une peine énorme. Aux Aires, dix fois j'avais accompagné mon oncle au cimetière, et, caquetant tout le long du chemin avec Pierre Sureau, de Margal, je n'avais trouvé les enterrements ni trop pénibles ni trop longs. J'avouerai même discrètement ^ue, Pierre Sureau comme moi, nous n'étions pas fâchés de sonner les glas, et sur les bords de la fosse de passer à l'officiant la pelletée de terre qu'il devait jeter sur le cercueil, dans le trou. — Pourquoi cette effroyable dureté de cœur ? me demanderez-vous. — Mon Dieu ! voici la chose : il n'était pas rare qu'à la fin de la cérémonie, en franchissant la porte du cimetière, les affligés laissassent pour nos peines tomber quelques sous en nos mains, qui n'étaient pas tendues précisément, oh non ! mais qui attendaient avides hors de nos poches affamées. Une fois, — et tenez, ce fut à l'enterrement du père de Simonnet Oaridel — Pierre Sureau et moi, nous eûmes à nous partager jusqu'à dix sous. Or, vous devinez ce que dix sous, en 1816, devaient résumer de satisfactions, de plaisirs de toutes sortes pour deux enfants dans la montagne cévenole...
Mais tout l'argent, tout l'or du monde ne m'auraient pas fait avancer jusqu'à la fosse qui allait engloutir notre Marie, et je fusse mort mille fois avant de trouver le courage de tendre à mon oncle l'horrible pelletée de terre... Laborie, ou Simonnet, ou Tabarot,
sa
s'arrangerait pour ça... Tout d'un coup, mes jambes plièrent sous moi, et laissant le cortège poursuivre plus loin, je m'affaissai sur une grande pierre tombale toute neuve, toute blanche, où je restai. Je n'en pouvais plus, et je sentais mon cœur arrêter son tictac dans ma poitrine. — Ma foi, si je meurs, pensaije, on m'enterrera à côté de Marie. — Je me trouvais très bien là où j'étais, dans une bande d'ombre épaisse projetée par une ligne de cyprès. Quelle délicieuse fraîcheur ! Le murmure des dernières prières arrivait jusqu'à moi; mais ma tête n'était plus à cette cérémonie trop cruelle, dont elle avait réussi à se sauver par l'égarement. Ils chantaient le Libéra^ les autres, et moi j'épelais les lettres gravées sur la pierre où, éperdu, je me tenais à demi couché... Ciel! je suis assis sur la tombe de M. l'abbé Combescure. Je me remets sur pieds vivement... A cette seconde même, la foule, ayant abandonné Marie dans le cimetière, je ne sais où, redescend vers la cathédrale,.. Honteux de n'avoir pas pris ma part tout entière dans cette solennité funèbre, je ne veux pas qu'on me remarque et je me cache derrière les cyprès... Le village défi le. La Galtière passe au milieu de nos ennemis. Puis viennent nos amis : le bon Alibert Tabarot, Marianne, qui a vieilli de dix ans. Mon oncle Célestin paraît entre Laborie et M. Anselme Benoît. Mon oncle ne pleure pas. Il n'a plus de larmes, sans doute...
On est parti. Le cimetière est désert. Une curiosité insurmontable me pousse. Maintenant, je veux savoir la place où repose Marie. Un homme m'appaaît là-haut. Il travaille. Je cours à lui. C'est Michel, fossoyeur de la paroisse.
— Doucement, lui dis-je, doucement, ne lui faites as de mal.
Il ne m'écoute pas et continue à grandes pelletées.
— Si vous faites doucement, je vous donnerai •quelque chose.
Il rit, et les pelletées dégringolent plus nourries, plus grosses.
— Écoutez, j'ai cinq sous...
Le fossoyeur arrête la besogne net, ne souffle mot, tend la main. Je lui compte sa monnaie pièce à pièce. 11 ressaisit la pelle, puis verse la terre lentement, par menus tas...
A toute minute, j'éprouvais des mouvements intimes qui me poussaient hors du cimetière, et pourtant je ne m'en allais pas. Les pieds plantés dans les herbes vivaces de ce coin de terre, où j'étais à peine venu une ou deux fois depuis notre arrivée à Lignières, je considérais le fossoyeur accomplissant son œuvre et ne bougeais aucunement. Rentrer, moi aussi, au Prieuré sur les pas de mon oncle, sur ceux de Laborie, me semblait chose impossible. Comment, en effet, laisser Marie toute seule en cet endroit perdu derrière la cathédrale, en cet endroit où personne ne passait jamais ? Je regardais toujours, tantôt de mes deux yeux bien ouverts, tantôt à la dérobée comme si quelque terrible peur me saisissait tout à coup.
— Marie ! ma Marie ! balbutiai-je, claquant des dents.
— Que voulez-vous y faire, voyons, puisqu'elle est morte, me dit l'homme qui avait comblé le trou.
Je ne sus rien lui répondre. Il passa à son col de vieillard, terreux, croûteux, affreusement ridé, la bretelle de son bissac, dont une gourde très apparente gonflait la toile éraillée, ramassa sa pelle, sa pioche, et, me frappant sur l'épaule avec une familiarité qui me terrifia :
— Soyez tranquille, la terre nous attend tous, monsieur le neveu.
Monsieur le neveu !
Ces trois mots que tant de fois j'avais entendu prononcer par Marie, et si gentiment, me furent cruels à entendre articulés par la bouche édentée du fos-
soyeur Michel. Le bouleversement de mon esprit, affolé de douleur, avait, je ne sais comment, retenu mes larmes. Elles recommencèrent à couler avec abondance... L'homme s'éloignait. Moi je pleurais... L'homme s'arrêta là-bas dans le point d'ombre des cyprès de M. l'abbé Combescure, et je le vis, s'étant appliqué la gourde aux lèvres, boire un long, un très long filet de vin. Moi, je continuais à pleurer... L'idée de la mort, cette idée qui a tant de peine à entrer dans la cervelle des enfants, saturée de vie jusqu'aux bords, faisait brèche dans la mienne, et l'entamait profondément. Marie était morte, mon oncle mourrait, mes parents mourraient, je mourrais moi-même à mon tour. Mais alors pourquoi étais-je né à Bédarieux ? pourquoi avais-je connu tous ceux que j'aimais, puisqu'il faudrait se séparer, ne plus se voir, ne plus s'aimer?..
J'entendis une voix chevrotante. J'écoutai.
« A l'automne, Le raisin Dans la tonne Fait l«vin... >
Le vieux Michel chantait... Il gagna les bords du Berlou. Là-bas, bien loin, je l'aperçus franchissant les passerelles sur le ruisseau...
Mon œil a rasé la terrasse du Prieuré. Je pense au gîte où m'attendent les miens. J'ai le sentiment que je fais mal ; mais, d'une seconde à l'autre, je me détache de la tombe de Marie. Déjà mes pieds se sont dégagés de la terre fraîchement remuée et j'éprouve une impatience qui me fait rougir. Comme l'enfant ressemble à l'homme ! comme son cœur tout neuf, encore que le dur froissement des êtres et des choses n'en ait pas atteint les générosités, les élans primitifs, recèle bien le germe des égoïsmes féroces, des dépressions malsaines, des lâches abandons!..
Décidément, sans en avoir pleine conscience, j'ai fait dix pas vers la maison. J'aime Marie, ce n'est pas sans déchirement que je m'éloigne ; mais j'aime mieux mon oncle, et, pourquoi ne pas l'avouer ? j'aime mieux moi... Un prétexte ! un prétexte ! et je quitte ce cimetière, où je tremble de tous mes membres, pour voler vers le Prieuré... Le ciel entend mes pensées scélérates, les exauce. Zite paraît. Oui vraiment, c'est bien Zite qui folâtre, bondit, cabriole à travers les tombes, sans épargner celle de M. l'abbé Combescure. Je l'appelle. Elle accourt par bonds énormes. Mon Dieu ! cette folle, elle gratte de ses pieds à palmettes touffues le tertre si frais de Marie. Je veux m'emparer de la cordelette attachée à son cou. Zite saute, gambade de lautre côté, m'échappe. Je m'élance d'une ardeur insensée. Je saisis la chèvre aux cornes. Zite, domptée, me suit docilement, et je quitte le cimetière, la tête basse, traînant des pas lourds, enchaînés par des remords qui me font mourir.
— Adieu, Marie ! adieu, Marie ! je m'en vais !... ne puis-je m'empêçher de murmurer à mesure que je place un pied devant l'autre, péniblement, douloureusement, mais inflexiblement.
J'arrive au Prieuré : c'est plus fort qu'elle, la Vie ne veut pas de la Mort.
En nous quittant, le lendemain, avec nos amis des Aires, M. Anselme Benoît fit plusieurs recommandations à mon oncle.
— Surtout, insista-t-il, après l'avoir embrassé une seconde fois, surtout, dès que Zite aura chevroté, ne craignez pas d'abuser de son lait.
Zite, arrivée de Grangelourde dans un état des plus intéressants, eut son cabri vers la fin de la même semaine, et mon oncle but du lait à pleine jatte et à plein bol. Mais, hélas ! rien n'était assez efficace pour calmer sa toux persistante, cette toux cruelle qui ne lui laissait plus de repos. Quels déchirements, quand la nuit, de ma chambrette, dans le silence profond du Prieuré, j'entendais tout à coup éclater une quinte ! Une chose nous étonnait : la voix, un moment abolie, se relevait. Elle n'avait certes pas la sonorité claire, les vibrations unies des anciens jours, elle se ressentait du dépérissement général où tout l'homme était tombé, mais l'oreille la plus fine n'y eût constaté ni enrouement, ni éraillure, ni soubressauts du son. Elle était faible, très faible, voilà tout.
Par une délicieuse journée d'avril, nous étions, l'ermite, Marianne et moi, sur la terrasse. D'un œil attentif nous suivions mon oncle récitant, avant le déjeuner de midi, les Petites Heures à travers le Cloître inondé de soleil.
— Alors, Frère, votre avis est, dit notre gouvernante, qu'il ne faut pas remettre à M. le curé le papier que vient d'apporter le facteur?
— Mon avis est que M. le curé est assez malheureux comme cela, répondit l'ermite.
— Qui sait si cette grande lettre ne lui apporte pas quelque joie ? poursuivit Marianne.
— M. le curé Célestin n'a à attendre aucune joie de révêché.
— Vous êtes donc sûr que cela vient de l'évèché?
— Comment, Marianne, voilà vingt-cinq ans et plus [ue vous servez M. le curé Célestin, et vous ne reconnaissez pas encore les papiers de Monseigneur ! Vousjtesbiend'Eric-sous-Caroux, vous, par exemple! Moi, le n'avais pas bouté pied dix fois dans un presbytère^
que je savais ces choses sur le bout du doigt... Il s'empara du paquet de la poste que la servante tenait dans sa main.
— Vous qui êtes une personne de bon œil et de bon esprit, lui dit-il, avez-vous vu beaucoup de lettres pliées comme celle-ci ? D'abord, une lettre, ça se cachette avec des pains à cacheter, et, si on n'a pas de pains à cacheter, avec de la mie de pain tout simplement, et on ne l'enveloppe pas de longes de papier entre-croisées. Je parierais une fève contre un grain de mil menu que vous ignorez comment s'appellent ces longes de papier entre-croisées ? Attrapez toujours ça : ces longes s'appellent des handes. Or il n'y a que Monseigneur qui entoure ses lettres de bandes. Les bandes appartiennent aux évêques, qui ne payent pas de port de lettres...
— Vous avez raison, Frère, cette lettre vient tout droit de Févêché, interrompis-je.
Et, posant un doigt sur l'une des bandes :
— Je lis là : Évêché de Montpellier; puis au dessous : Le secrétaire-général, chanoine honoraire... Ah! pour la signature du secrétaire-généraL chanoine honoraire, elle est absolument indéchiffrable...
— Il ne faut pas que M. le curé ait cette lettre. Je devine, moi, ce que lui veut Monseigneur, à M. le curé Célestin.
— Et que lui veut-il ? interrogeâmes-nous simultanément, Marianne et moi.
— Du mal, beaucoup de mal... Hier, Saturnin Boyer m'a arrêté par le pan de ma robe et m'a lancé ceci : « — Soyez tranquilles, gens de Prieuré, vous faites les fiers ; mais le temps approche où l'on va vous rabattre la crête sur le jabot. Apprenez que M. le doyen Clochard est à Montpellier et que vous ne serez pas longtemps sans avoir l'idée de Monseigneur sur la mort de Marie G-altier. » — L'idée de Monseigneur! Mes ongles la tiennent, l'idée de Monseigneur, et mes ongles vont en faire des morceaux.
— Si, avant de le détruire, on le lisait, ce papier? hasardai-je.
— Tu n'es pas la moitié d'un sot, garçonnet, me dit-il. Hardi ! hardi !
Je lus avec mes yeux troubles :
« Monsieur le curé, » Le tribunal de l'Offlcialité diocésain se réunira le » 20 avril courant, à neuf heures du matin, dans le » lieu ordinaire de ses séances, rue Saint-Charles, 3. » Vous êtes cité à comparaître devant ce tribunal, » aux jour et heure ci-dessus indiqués... »
— Monsieur le curé ! monsieur le curé ! cria Marianne.
En effet, mon oncle se dirigeait vers la terrasse du Prieuré.
— Ah ! on cite M. le curé ! grommela Laborie. Eh bien ! moi, j'empêcherai que M. le curé Célestin ne passe en justice, devant leur tribunal, comme un voleur...
Il froissa la feuille de papier dans ses gros doigts et courut vers la cuisine, où nous le suivîmes en lui criant :
— Faites attention. Frère! faites bien attention ! Mais lui, sourd à nos conseils, à nos plaintes, à nos
remords, avait déjà lancé dans le feu la lettre de Monseigneur et la regardait brûler en se frottant les Ml. mains.
|t Nous entendons la voix de mon oncle. Il parle à ■iquelqu'un dans la salle. A qui parle-t-il ? Je me pré- ^Bcipite. C'est Marton Tabarot avec l'enfant de Marie ^Boaltier, le petit Célestin, Tintin, ainsi que nous l'ap- ^^Rpelons au Prieuré.
^H II faut que je vous conte qu'après la mort de notre ^Bbien-aimée pastoure, mon oncle, avant tout respec- ^■tueux des liens de famille, avait fait proposer aux ^Boaltier de leur donner l'enfant de Marie on garde et ■ . 38
de le leur abandonner complètement s'ils le désiraient. Bien entendu, M. le curé, qui se réservait le privilège de subvenir aux frais d'entretien de son filleul, se réservait également le droit de veiller sur lui, d'aller le voir chez les Galtier ou de le faire venir au Prieuré toutes les fois que . cela lui conviendrait. L'appât d'un gros bénéfice, au fond duquel il découvrait peut-être plus d'une bonne bouteille à vider, séduisit Thomas Galtier, et il acquiesça aux propositions de la cure; mais la Galtière, cent fois plus âpre au gain que son mari, refusa net de mêler le bâtard de M. le curé Célestîn à la bande de ses^ enfants, des enfants honnêtes, venus dans le monde par le droit chemin des œuvres légitimes, et comme notre ermite, chargé de cette négociation délicate, persistait à lui faire entrevoir les avantages du séjour de Tintin chez elle, cette créature, plus allumée qu'une flamme de l'Enfer, osa pousser le Frère par les épaules et lui fermer la porte de sa hutte aux talons.
Que décider de cet enfantelet mignon de Marie,, dont l'œil de jour en jour s'ouvrait sur nous un peu plus vif, un peu plus bleu ? Il y eut conseil plénier dans le cabinet de mon oncle, et chacun fut invité à donner son avis. Naturellement mon oncle, avec cette imprudence des grands cœurs, qui ne voient jamais de danger à réaliser le bien, opina pour conserver son filleul à la maison. Moi, je fus de son avis, déclarant que, puisque Laborie gardait Zite désormais, je m'offrais à garder Tintin et à l'amuser. Marianne m'interrompit, et même assez brusquement : son opinion était que l'enfant de Marie ne pouvait rester plus longtemps au Prieuré. On avait assez jasé dans le village ; il convenait de fermer les bouches, à la fin.
— Et comment ? demanda mon oncle.
— J'ai un moyen, dit le Frère. Puisque sa famille refuse de recevoir le petit, confiez-le moi, et je vous>
promets que je le placerai en un endroit où il ne manquera de rien.
— Où le placerez-vous?
— La sœur Combescurette soigne des orphelins à Lodève...
— Mon filleul à l'hôpital !
Le Frère n'osant pas insister, nous fûmes un long moment silencieux.
— Puisque Marton Tabarot a fait téter le petit depuis sa naissance, si nous le lui laissions tout à fait en nourrice? dit notre gouvernante. L'enfant de Marie ne serait pas à l'hôpital, et il ne serait pas au Prieuré, puisque Marton le prendrait chez elle... Maintenant cette femme ne donnera pas son lait pour rien sans doute, et s'il faut la payer...
— Nous la payerons, interrompit mon oncle.
— - Je vous prie de ne pas vous mêler de cela, monsieur le curé. J'arrangerai l'affaire sans vous.
Le jour même, la femme d'Aiibert Tabarot emportait le poupon dans sa maisonnette des bords du Berlou.
C'est Marton, par exemple, qui nous visitait souvent! Tintin certes couchait chez elle dans la cabane du Berlou, mais il passait ses journées au Prieuré. Marianne, surprise tantôt confectionnant sa fameuse soupe de viande, tantôt rôtissant un jeune poulet de grain, enrageait de ces assiduités de la nourrice, capable des plus révoltantes indiscrétions : à présent, de tremper une croûte dans le toupi; une autre fi)is, de détacher un membre de la bête à peine retirée du feu. L'ermite, lui aussi, ne paraissait pas content, et je l'entendais maugréer à la cantonade. On se résigna à la longue, non-seulement à voir Marton Tabarot avec le petit Célestin venir chez nous à toute heure, mais s'ils tardaient à paraître, le Frère ou moi nous courions les chercher. Hélas! dans les malheurs qui lavaient accablé, dont l'aiguillon aigu était resté dans ses chairs,
l'enfant de Marie Galtier était devenu pour mon oncle une consolation délicieuse, comme un baume répandu sur ses plaies.
Ce matin-là, — le matin mémorable où Laborie avait brûlé la citation épiscopale — mon oncle, à qui son mal faisait connaître tous les caprices des gens affaiblis, voulut que son filleul déjeunât avec nous. iL'ennui fut grand pour Marianne, peu flattée de servir la femme du tisserand Alibert Tabarot. Elle 'eut des soupirs énormes à la proposition de M. le curé, et Laborie, désormais chargé d'approvisionner la maison, ne pouvant supporter la pensée que la nourrice allait diminuer son butin, osa murmurer... Quel charmant déjeuner ! Que mangeâmes-nous ? Il ne m'en souvient guère. Ce que je n'ai pas oublié, ce sont, tandis que la nourrice se bourrait gloutonnement, les regards souriants de mon oncle arrêtés sur son filleul, les mines aimables qu'il lui faisait, les paroles affectueuses qu'il lui adressait.
— Que tu es beau, mon Tintin, que tu es beau î lui disait-il... Tu as les yeux bleus de ta mère, des yeux purs comme les yeux des anges.
Il se tourna vers moi.
— Que c'est touchant la vue d'un enfant ! J'ignore si c'est parce que je ne puis distraire ma pensée de la mère de mon filleul que mes yeux se remplissent de larmes, chaque fois que je le regarde. Le fait est certain, je ne puis le voir sans être pris d'une irrésistible envie de pleurer... Peut-être, dans ce que je crois être un profond sentiment d'affection pour ce pauvre orphelin, n'y a-t-il qu'un profond sentiment d'égoïsme, né tout entier de mon être misérable qui voudrait se rattacher à la vie... Non, non, je me trompe: j'aime l'enfant de notre infortunée pastoure. Que Dieu ait pitié de moi et m'accorde, dans son infinie miséricorde, de voir grandir ce petit que j'ai adopté dès le sein de sa mère, qui ne me quittera jamais!...
Laborie déposa sur la table le bol de lait crémeux que mon oncle prenait à la fin de chaque repas, et dans une tasse de M. l'abbé Combescure, s'il vous plaît ! Cette tasse de M. l'abbé Combescure était une ingénieuse gâterie de Marianne, à l'affût des moindres vœux, des moindres désirs, des plus minces satisfactions de M. le curé.
— Frère, dit mon oncle, après une première gorgée, nous baptiserons bientôt mon filleul.
— Puisqu'il est ondoyé, il peut attendre, répondit l'ermite, jaloux d'épargner à M. le curé la fatigue d'une cérémonie aux fonds baptismaux.
— Et savez-vous qui le baptisera, mon filleul ?
— Ce ne sera donc pas vous ?
~ Moi, je serai le parrain ; je ne serai pas le célébrant, ce jour -là!
— Qui donc sera le célébrant ?
— M. Carpezat, archiprètre de Saint-Fulcran, Vicaire-Général honoraire du diocèse de Montpellier... La dernière fois que je vis M. l'archiprètre, il me promit de me visiter aux beaux jours. Les beaux jours sont venus. Avril est particulièrement adorable en ce coin reculé... Demain, Frère, vous irez à Lodève porter à M. l'archiprètre un mot où je lui rappellerai sa promesse. Peut-être aurez-vous le bonheur de nous ramener M. Carpezat. Une fois ici, je le connais assez pour savoir qu'il se fera une joie d'administrer le saint sacrement du baptême à notre agneau blanc du Prieuré... D'ailleurs, poursuivit-il après une pause assez longue, j'ai besoin, pour moimême, de voir, d'entretenir M. l'archiprètre. Pliant sous le fardeau de mes péchés et manquant de force pour aller à Lodève, plus d'une fois j'ai été au moment de vous envoyer à Vasplongues pour prier M. l'abbé Barnier de venir me confesser 1 . . . Puis, puis j'ai hésité. Oui, je préfère M. Carpezat. La présence de M. l'archiprètre de Saint-Fulcran à Lignières, chez moi, ne peut produire que le meilleur effet sur
mes ouailles, un peu prévenues par-ci par-là contre leur malheureux curé. Enfin, je ne serais pas fâché de raconter par le menu à ce prêtre vénérable le terrible dénoûment de la si lamentable histoire de notre Marie. Il pourra me donner un conseil, me protéger encore une fois si par malheur, ainsi que le prétend M. Saturnin Boyer, la méchanceté de M. Clochard devait s'acharner à me poursuivre.
Ces derniers mots furent articulés non sans effort. La voix s'éteignait. Mon oncle, terrifié à l'approche d'une quinte dont il éprouvait les premiers agacements, les premières cuissons, demeurait immobile dans son fauteuil, attendant avec anxiété. Tout à coup, il déposa sur la table la tasse de M. l'abbé Combescure à demi pleine et approcha la serviette de ses lèvres... Il ne toussait pas cependant... Allons, nous en serons quittes pour la peur... A la minute même où nous nous laissions pénétrer par cet espoir, mon oncle Célestin, dont la face, d'une pâleur mortelle, s'était colorée de vagues flammes rouges, serra plus fortement la serviette contre sa bouche... Mon Dieu! mon Dieu ! qu'avait-il?... Par l'effet d'un abattement insurmontable, son bras se détendit, et la serviette tomba sur ses genoux : elle était parsemée de larges gouttes de sang.
La situation de mon oncle empirait de jour en jour, et la faiblesse fut telle à la longue, qu'il dut ï'enoncer à l'espoir d'aller entretenir l'archiprêtre Carpezat et des affaires de sa conscience et du bap-
tême projeté du petit Célestin. Après nous en être concertés dans un conciliabule secret, l'opinion de Laborie, celle de Marianne, la mienne, furent d'amener mon oncle à donner sa démission à Monseigneur et à se retirer immédiatement dans sa famille, à Bédarieux. On prit ces grandes résolutions le deuxième dimanche du mois de mai, vers les cinq heures de l'après-midi, durant un long assoupissement de mon oncle, exténué par les cérémonies de la journée. Il fut convenu que le Frère, sur l'ascendant duquel il nous était permis de compter, prendrait le premier la parole, et que nous le soutiendrions de tout notre pouvoir. Le fauteuil de mon oncle cria dans le salon. Nous accourûmes, et l'ermite ouvrit le feu bravement. Notre cher malade écoutait, ne disait rien...
— A Bédarieux, insista Laborie, non-seulement vous auriez les soins de votre famille, de nous tous qui ne vous quitterions pas, mais vous auriez surtout ceux de M. le médecin Barascut, bien plus savant que M. Anselme Benoît... D'ailleurs, M. Anselme Benoît serait plus près de vous et pourrait vous visiter plus souvent.
Mon oncle leva la main. Il allait parler.
— C'est impossible. Frère, murmura-t-il.
— Si vous le vouliez pourtant, mon oncle, mon bon oncle Célestin... hasardai-je.
— C'est impossible, répéta-t-il avec fermeté. M. Carpezat me l'a dit sur tous les tons : « — Tant que cette désastreuse affaire de Marie Galtier n'est pas terminée, ne quittez pas Lignières-sur-Graveson. »
— Mais elle est terminée, cette désastreuse affaire
i Marie Galtier, elle est terminée, dis-je, pénétré m ennui profond.
— Non, non ! s'écria-t-il avec force... Ne savonsus pas par M. Saturnin Boyer que M. le doyen Cloard est à Montpellier? Que n'aura-t-il pas insinué VIonseigneur pour me perdre, ce prêtre à qui je n'ai
rien fait — je n'ai jamais rien fait à personne — et
qui me déteste avec fureur! Assurément il y a
folie de ma part à former de pareilles comparaisons; mais quelquefois, dans les longues réflexions de mes longs jours de maladie, je ne puis m'empêcher de penser à mon saint patron. Célestin, lui aussi, connut, éprouva la haine d'un prêtre, et d'un prêtre qui était pape, qui possédait par conséquent le sacerdoce dans sa plénitude. Quand Célestin V, désabusé du pouvoir pontifical, laissa la tiare à Boniface VIII, sollicitant la faveur unique de regagner son ermitage dans le royaume de Naples et d'y vivre dans la prière et la mortification, pourquoi Boniface VIII, engagé par des serments solennels, envoya-t-il des soldats pour appréhender Célestin V, redevenu Pierre de Morone, et l'arracher au désert de la Calabre, où il lui aurait été doux de mourir en paix ?
— Oui, pourquoi fit-il cela, ce Boniface VII1 1 m'écriai- je.
— A Rome, il dit à Célestin en l'embrassant : — « Pars et sois heureux dans ta cellule ; moi, je me » charge du gouvernement de l'Église. » — Puis il se ligue avec le roi de Naples, arrache à sa chère solitude le saint ermite qu'il a dépouillé, et le jette en prison.
— Aussi, pourquoi saint Célestin se laissait-il dépouiller? intervint Laborie. Quand on est un saint, il faut faire honneur au bon Dieu et ne pas lâcher ce qu'il nous a une fois donné.
— Vous avez bien lâché votre ermitage de Notre- Dame-de-Nize, vousMui riposta mon oncle le regardant fixement.
— C'est vérité pourtant : M. Clochard m'a chassé de ma maison, gémit le Frère.
— Et qui sait, continua mon oncle, dont la voix s'anima d'un dernier souflîe et l'œil d'une dernière flamme, et qui sait si, à ce moment même, M. Clochard, à Montpellier, auprès de Monseigneur, ne
MON ONCLE CÉLESTIN 4o3
s'acharne pas à me chasser de l'Église ? Frère, l'Église est ma maison, à moi, « Domus mea, domiis orationis vocabitur. >
— Oh ! pour ça, la besogne serait grosse, par exemple ! se récria notre ermite, incrédule.
— Détrompez-vous, Frère : tout est possible au pervers... Je pense toujours à Célestin V. Pour lui arracher la tiare de la tête et les clefs pontificales des mains, vous ne devineriez jamais à quels artifices indignes recourut Boniface VIII, « cet homme rusé, hune virum dolosum ». pour rapporter une expression de Ferreti Vincentini, au livre deuxième de son Histoire, page 966.
Il se recueillit trois minutes. Puis, tout à coup :
— Heydegger est un historien un peu suspect; pourtant de bons auteurs ne dédaignent pas de le citer. Je trouve ceci dans son Histoire du Papisme, première partie, page 196, ligne cinquième :
« Boniface VIII persuada à Célestin V de se défaire » du Papat. Voici la fourbe dont il se servit. Il in- » troduisit une sarbacane dans la chambre de Céles- » tin, et par ce moyen il lui criait pendant plusieurs » mois, comme si c'était un ange qui parlât : — Cey lestin.. Célestin, eède le Papat, e'est une charge » au-dessus de tes forces, — Le pauvre pape, croyant » entendre une voix céleste, céda le Papat au scélé- » rat — il y a ce mot affreux dans le texte — au » scélérat qui le convoitait. >
— Et il a raison, le texte, d'appeler Boniface VIII un scélérat, me hâtai-je de conclure.
Mon oncle eut un léger frémissement. Marianne lui tendit la jolie tasse de M. l'abbé Combescure, mise désormais à sa disposition sans ménagement. Il but une gorgée de lait et poursuivit avec une animation singulière :
— Il y a des siècles que Boniface VIII a paru devant Dieu, et il n'a établi nulle sarbacane dans les murs du Prieuré de Lignières-sur-Graveson. Il n'est
pas moins vrai que, depuis la mort de notre Marie, des voix inconnues traversent mes insomnies et me troublent. L'avant-dernière nuit, j'ai entendu distinctement ces mots : — « Prends garde à toi, Célestin /... Célestm,. prends garde à toi /... »
Le ton prolongé et singulièrement sourd dont mon oncle, en proie aux plus douloureuses hallucinations, articula ces paroles, nous terrifia à ce point que, l'ermite, Marianne et moi, nous demeurâmes tête basse, n'osant ni remuer, ni parler. Il reprit :
— Je n'ai pas la simplicité sainte du pape Célestin, dont,héla^ ! il ne me sera pas donné d'achever la Vie ; puis le sentiment de mon indignité est trop profond en moi pour croire à une intervention quelconque de Dieu dans les agitations, dans la fièvre de mes nuits de malade. Ces voix que j'ai entendues dans l'épaisseur des ténèbres sont les voix de ma conscience qui s'alarme, me reproche certaines imprudences, certaines erreurs...
— Mon oncle Célestin, vous n'avez jamais commis ni imprudences ni erreurs ! interrompis-je.
— Cette nuit, les phrases qui sont parvenues à mes oreilles étaient plus longues et, chose bizarre ! à plusieurs reprises, il m'a semblé entendre M. Clochard. C'était le même verbe brusque, saccadé, menaçant : — « Célestin, tu as eu tort de recueillir » Marie Galtier au Prieuré... Célestin, quand tu as » découvert Marie Galtier au Castéîas, tu as eu tort » de la cacher chez toi. Il fallait la conduire, non » pas dans ta maison, mais dans la maison de ses » parents... Célestin, tu as tort de conserver au pres- » bytère l'enfant de Marie Galtier, qui n'est pas ton » enfant, qui est l'enfant ou de Jacopo Rusca, ou de » Barthélémy Pigassou, ou d'Agricol Lambertier, ou » de Gratien Pastourel, des vagabonds de grand » chemin... Célestin, un prêtre se garde mieux que > tu ne te gardes. »
Il s'arrêta. L'ermite et Marianne, épouvantés, re-
gardaient le pavé stupidement, tandis que moi, les mains aux genoux, la tête farcie de visions lugubres, j'attendais. J'attendais quoi ? Que mon oncle continuât d'imiter les voix qui lui parlaient dans la nuit. Oh ! ces voix ! je frissonnais de tous mes membres, quand notre malade, non moins effrayé que nous, s'essayait à les contrefaire. Qui m'assurait que, dans cet immense Prieuré , débris d'un monastère en ruine, occupant toute la rive du Berlou, où l'on pouvait pénétrer par vingt portes, M. Clochard ne se fut pas glissé nuitamment,, guidé par M. Saturnin Boyer, et n'eut pas établi une sarbacane pour harceler mon oncle, comme Boniface pour harceler Célestin? Mon oncle murmura très bas :
— Frère, vous l'avez vu, j'ai manqué expirer à l'autel aujourd'hui. Je le prévois, dimanche prochain, il me sera impossible de célébrer les offices. 11 faut songer à la paroisse. Si je vivais mieux avec mon doyen, vous iriez à Lunas à la fin de la semaine et demanderiez à M. Clochard de me faire suppléer par son vicaire. Je dois renoncer à prévenir M. Clochard. Mais si Lignières-sur-Graveson dépend du canton de Lunas, il dépend aussi de l'archiprêtré de Saint-Fulcran, et quand M. Carpezat connaîtra que j'ai besoin de lui... Vous partirez demain matin. M. Carpezat ne quitte jamais Lodève le lundi. Il a accordé ce jourlà à ses desservants et à ses succursalites.
— Je serai à Lodève plutôt à cinq heures qu'à six.
— J'aurais voulu vous charger d'une lettre. Mais hélas! Dieu, qui, chaque jour, me retire un peu plus de la terre — que fera-t-il de moi? — Dieu m'éprouve dans tout mon corps. Croiriez-vous que hier, comme pour obéir aux recommandations de M. Carpezat, mon directeur et mon guide, j'essayais de noter sur mon registre quelque-unes de mes impressions de la veille, je n'ai pu écrire un mot! Non-seulement ma main trop faible s'est trouvée incapable de gouverner
la plume, qui s'en allait dans tous les sens, mais mes yeux obscurcis ne distinguaient même pas les lignes tracées au crayon bleu sur les pages de mon cahier. Moi qui avais une vue si bonne ! moi qui, du haut de notre clocher de Lignières, aurais aperçu un homme sur le roc de Tantajo, près Bédarieux! Tenez, je suis plein de jours, de souffrances, de tortures, et il me tarde de rejeter ma couronne d'épines, les clous aigus qui me trouent la chair et de paraître devant le souverain juge, « le Juge à qui rien ne demeure caché, le Juge qui venge tout. »
Et, avec une ardeur inattendue, il nous jeta ce verset du Dies irœ :
« Judex ergo cum sedeMt, Quidquid latet appareMt, Nil inultum remaneUt, »
Mais, retrouvant Tordre de ses pensées :
— Frère, M. Carpezat vous connaît, il a confiance en vous, et votre bouche fera mieux que ne ferait la lettre la plus longue. Vous expliquerez au vénérable archiprêtre de Saint-Fulcran l'impuissance où je suis réduit... Je ne vous défends pas de lui toucher un mot de la situation très pénible que tentent de me créer mes ennemis... Je vous autorise à lui rapporter les discours de M. Saturnin Boyer, en insistant sur ce point que M. Clochard est à Montpellier... Au cas où M. Carpezat vous demanderait si j'ai reçu de l'évêché quelque pièce de nature à me faire concevoir des alarmes, vous lui répondriez que je n'ai absolument rien reçu.
— Soyez Tranquille, monsieur le curé, interrompit précipitamment notre ermite.
— Si, par malheur, M. l'archiprêtre ne pouvait pas venir à Lignières cette semaine, vous le supplieriez de nous envoyer un de ses prêtres pour le service de dimanche prochain... A propos, n'oubliez
pas de dire à M. l'archiprêtre que je n'ai pas songé un instant à quitter ma paroisse, que j'endurerai mille morts avant de déserter le poste où mon honneur me commande de rester...
Il se mit debout. Huit heures sonnèrent à notre pendule. Tandis que Marianne allait traire Zite pour obtenir une nouvelle tasse de lait chaud de la mamelle, Laborie et moi nous conduisîmes notre malade dans sa chambre et l'aidâmes à se coucher.
Il fallait recevoir dignement M. Tarchiprêtre Carpezat. Marianne, très préoccupée de l'arrivée de cet hôte illustre, était au moment de descendre à la basse-cour afin de saigner le plus gras de nos jeunes poulets, quand notre ermite, parti pour Lodève dans la nuit, surgit au seuil de la maison.
— Vous, Frère, vous! s'écria notre gouvernante.
— Et M. Carpezat? lui demandai-je.
— Je reviens seul... Où est M. le curé?...
— Il prend le soleil sur la terrasse.
Bien qu'il fût à peine onze heures du matin, mon oncle, qui s'était levé à huit heures seulement, dormait dans son fauteuil de paille, à l'ombre claire de nos treilles de jour en jour plus touffues. L'ermite assourdit le bruit de ses pas, se posa un doigt sur les lèvres, et tous trois nous nous assîmes sur le banc de pierre, ou nous demeurâmes silencieux. De temps à autre, la respiration de mon oncle, courte mais régulière, semblait s'embarrasser. Alors, de sa bouche entr'ouverte, s'échappait un long soupir. Peut-être^ ^ouflfrait-il de son attitude trop inclinée sur le côté
gauche. Dix fois, lorsque le souffle lui manquait, j'eus envie d'essayer de le soulever pour lui faire prendre une posture qui lui serait moins pénible. Puis je n'osais pas, redoutant de le réveiller... Quelle maigreur, mon Dieu ! Je l'avais connu bien chétif, bien mince, bien fluet; mais, aux Aires, s'il ne remplissait pas son fauteuil, au moins l'occupait-il sans laisser paraître de trop grands vides. Désormais, la paille nue, que ne suffisaient plus à couvrir ni le corps réduit aux plus mesquines proportions, ni la soutane collée aux membres, se montrait partout, et certainement, sans le gêner, j'aurais pu prendre place à côté de lui. Et la tête, quelle pâleur ! Puis quels trous, particulièrement aux tempes et aux joues, effroyablement décharnées! Et les oreilles, quel énorme développement elles avaient acquis tout à coup! Les yeux étaient deux cavernes noires où les ténèbres prenaient comme, plaisir à s'accumuler. Une fois pourtant, un vent léger ayant soulevé les pampres, une flèche de soleil, se divisant sur l'arrête vive du nez, éclaira l'obscurité des arcades sourcilières, et des points nacrés éclatèrent au fond de chacune d'elles. Ces points lumineux, c'étaient les paupières baissées, d'une blancheur mate de cire vierge et qu'un rayon venait d'animer. Le front, d'une ligne parfaite, bien ,u'un peu fuyante, était très beau. Comment, mon )ncle Célestin, tordu au feu de tant de chagrins, avait ;)u conserver ce front superbe, inaltéré! Partout, sur a face, les stigmates douloureux des tortures en- -îurées; ici, rien, une sérénité admirable, presque divine. Il ne fallait pas en douter, c'était par un miracle que le siège de tant de pensées généreuses et nobles avait été préservé des meurtrissures, des dépressions, des dépravations environnantes. Visiblement, Dieu avait imprimé là son sceau, et le doigt de la mort, tâtant son bien, était passé sans y toucher.
— Seigneur, pourquoi suis-je triste, lorsque mon
MON ONCLE CÉLESTIN -t^'^
ennemi me poursuit ? . Quare tristis incedo, dum affligit me Inimicus, murmura mon oncle. Et, nous apercevant :
— Comment, vous êtes là, Frère?
— Oui, monsieur le curé, je suis arrivé il y a dix minutes.
Mon oncle n'avait pas Fair de comprendre. Soudain, sa mémoire, diminuée avec tout le reste, lui revenant :
— Et M. l'archiprêtre de Saint-Fulcran, où est-il?
— .Je n'ai pas trouvé M. l'archiprêtre à Lodève. Il .>st à Sylvanès, dans le Rouergue.
— A Sylvanès ?
— Il assiste à l'entrée de Monseigneur Vidalenc dans sa ville épiscopale.
— M. le vicaire-général Vidalenc a été nomme évêque ?
— M. Barnier, curé de Vasplongues, m'a conté ça.
— M. Vidalenc, évêque! M. Vidalenc, évêque! répétait-il... M. Clochard doit être bien content, car, après le dévouement qu'il a montré à M. Vidalenc, le voilà sans doute, lui aussi, sur le chemin des honneurs.
— Mais non, monsieur le curé, mais non!... En retournant de Lodève, ce matin, j'ai rencontré M. Barnier dans les environs de Campestre. Il regagnait sa paroisse, après un voyage à Montpellier. Si vous l'aviez vu le long de la côte, il s'esclaffait de rire à chaque minute, en pensant à M. Clochard. — « Frère, remarquez ça, quand vous rencontrerez M. le doyen : il a le nez long d'une aune. »
— Il est donc arrivé malheur à M. Clochard ? de-^ manda mon oncle, intéressé malgré lui.
— Un malheur très grand : M. Vidalenc, depuis qu'il est évêque, ne veut plus entendre parler de lui. |Croiriez-vous ça? pendant plus de quinze jours que
:. Clochard a passé à Montpellier, car à la première louvelle de la nomination de M. le Vicaire-Général, Il a galopé là-bas, il n'a pu voir M. Vidalenc une
seule fois. Le nouveau Monseigneur a reçu tout le monde, même M. le curé de Vasplongues, qui, se trouvant sur les lieux, est allé le féliciter, mais sa porte est restée fermée pour M. le doyen de Lunas.
— Que signifie ce revirement subit?
— Cela signifie que Dieu triomphe à la fin des fins... Du reste, M. Barnier a une idée qui ne me paraît pas une idée sotte.
— Quelle idée ?
— Il pense que c'est M. Carpezat qui a brouillé les cartes entre Monseigneur Vidalenc et M. Clochard... Bien joué, ça!... Figurez-vous que, lorsque M. le curé de Vasplongues , lequel est plus rusé qu'un merle du Castélas, est allé faire ses honnêtetés au nouvel évêque de Sylvanès, il l'a trouvé en grande conversation avec M. l'archi prêtre de Saint-Fulcran... Attrape, Clochard!... Il paraît même qu'ils riaient un brin entre eux, M. Carpezat et Monseigneur Vidalenc, ce qui n'est pas plus défendu aux prêtres et aux évêques qu'aux ermites et aux gens quelconques d'ici'bas. Rire en toute liberté du bon Dieu, cela prouve qu'on n'a pas la conscience chargée et qu'on a l'estomac tranquille. . .C'est bon. . . Mais, une fois devant ces deux grands personnages de notre sainte religion, qui sont devenus sérieux pour l'entendre, voilà notre pauvre petit curé de Vasplongues plus embarrassé qu'un rat avec trois noix, et sa langue desséchée par la peur ne lui fournit pas un mot. A ce moment où M. Barnier fondait en eau, comme uq fromage s'égouttant dans la faisselle, la porte s'ouvre, et un prêtre, qui demeure assis dans une chambre à côté pour faire attendre les visiteurs, entre avec un morceau de papier à la main. Monseigneur Vidalenc iette un coup d'œil et passe le morceau de papier à M. Carpezat, qui hausse les épaules d'un air de mépris.
« — Alors, vous êtes d'avis, mon ami?... demande Monseigneur Vidalenc.
» — Mon avis est que Sa Grandeur Monseigneur révêque de Sylvanès ne connaît pas M. l'abbé Auguste Olochard.
» Tout de suite, Monseigneur s'est adressé aujeane prêtre qui avait remis le papier.
» — Je pars aujourd'hui même pour mon diocèse, ei cent occupations ne me permettent pas.,, ^'entretenir... oui, je crois, dC entretenir M. le curé de Lunas.
» Vous comprendrez l'étonnement de M. Barnier, à qui M. Clochard avait conté souvent, en mangeant à Vasplongues des truites deCazilhac, que M. Vidalenc était son meilleur ami. Son étonnement aété si grand que, le jeune prêtre au morceau de papier se retirant, il s'est retiré avec lui, ne sachant que souhaiter à Monseigneur Vidalenc, mais crevant de rire dans sa peau.
— Vous avez raison. Frère, le bras de Dieu se montre dans la nue
— Encore une minute, monsieur le curé. Non, il n'est pas dans nos contrées de bon vivant comparable à ce bon vivant de M. Barnier. C'est la pêche qui l'entretient comme ça en joyeuse humeur... Que diriezvous si je vous avouais qu'après avoir ri dans l'escalier de Monseigneur Vidalenc à en laisser tomber le rabat de son cou, M. Barnier riait encore dans la rue. Mais voilà que soudainement toute sa gaieté lui rentre dans l'estomac. Une main s'est posée sur son épaule, et, bien qu'il soit gros comme une barrique de dix setiers, il flageole sursesjambes. M. Clochard, après avoir appris le refus de Monseigneur Vidalenc, est sorti furieux, et s'est lancé sur la piste de M. Barnier.
— Il est évident que M. Clochard a dû se déchaîner contre Monseigneur Vidalenc.
— Oui, certes, il en a bramé de toutes les couleurs mr le compte de Monseigneur Vidalenc, mais il en a bramé davantage sur le compte de M. Carpezat et sur votre compte, à vous, monsieur le curé.
— Sur mon compte ?
«— Vois-tu, Barnier, lui disait-il tout en marchant, c'est labbé Célestin qui me vaut ces humiliations. »
— Moi?
«-—... Sois tranquille, Barnier, continuait cette langue infernale de Lunas, sois tranquille, sous peu de jours, l'abbé Céiestin aura de mes nouvelles. »
— L'Écriture a raison : « Le 'pervers est tourjours armé. »
— Dans le fait, il faut que je sois assez de mon pays pour vous conter les colères de M. le curé de Lunas, quand vous êtes encore malade et que mes dires peuvent vous inquiéter.
— Ils ne m'inquiètent nullement, balbutia-t-il, Tair de plus en plus effaré.
— Si, si, monsieur le curé, ils vous inquiètent, intervint Marianne.
Laborie, maté, demeura silencieux une minute. Puis, de nouveau :
— Deux mots encore, monsieur le curé, tant seulement pour vous assurer que, dimanche, Lignière ne manquera pas d'offices, et que, vous, vous ne manquerez pas, dans la semaine, de confesseur. A Lodève, on attend M. l'archiprêtre jeudi, et MM. les vicaires de Saint-Fulcran m'ont promis de vous l'envoyer tout de suite. Du reste, M. Barnier m'a dit qu'il serait très heureux devons rendre service, et que, dimanche, il vous remplacerait à l'autel et vous confesserait au besoin, si cela devait vous faire plaisir. Comme je lui ai conté votre maladie, il m'a promis de venir vous voir demain.
Mon oncle n*eut pas un mot. Il paraissait plus anéanti que jamais. Il tenait ses deux j^eux fermés et était d'une immobilité effrayante. Il se rendormait peut-être. Marianne, consternée par cet accablement qui frisait la syncope, en voulut à Laborie, coupable de l'avoir provoqué, et, lui appliquant une tape rude sur l'épaule :
— On vous a gardé votre soupe, lui soufïla-t-elle d'une haleine ardente ; vous la trouverez dans le placard ; allez la manger.
L'ermite ne répliqua pas. Comme il allait franchir la porte vitrée, mon oncle, se plantant debout:
— Frère ! Frère !
Laborie revint docilement.
— Frère, vous ne vous trompez pas, je me tourmente. Quand M. Saturnin Boyer nous annonçait le voyage de M. Clochard à Montpellier, renseigné sur la méchanceté de cet homme, je pouvais conserver des doutes ; après ce que vous venez d'apprendre de la bouche de M. Barnier, aucun doute n'est plus possible. M. Clochard est allé à Montpellier, et y a travaillé, y travaille peut-être encore contre moi. Vous devinez si je suis intéressé à connaître ses moindres démarches... Frère, il s'agit plus que de ma vie ; il s'agit de mon honneur, de mon honneur sacerdotal, quelque chose de plus haut que l'honneur humain. J'entends donc, je veux que, loyalement, avec la sincérité ordinaire de votre cœur, vous me répétiez tout ce qu'a )ju vous dire M. Barnier.
— Mais, mon bon monsieur le curé, reposez-vous un moment, et demain si vous voulez .. balbutia notre ermite, qui ne riait plus.
— Parlez !
— M. Clochard et M. Barnier allaient par les rues, ayant l'air de se disputer. — « Depuis quinze jours, voilà quinze fois que je frappe à la porte du nouvel évêque de Sylvanès sans avoir la chance de me la faire ouvrir, criait le curé de Lunas. Carpezat, qui me déteste, est toujours là pour empêcher un bon mouvement de Vidalenc. Et pourquoi me déteste-t-il, ce gros Carpezat ? Uniquement parce qu'il aime l'abbé Célestin et qu'il m'accuse de persécuter cet agneau. Eh bien, moi, je prouverai que cet agneau... »
Laborie s'arrêta net.
— Continuez ! commanda mon oncle sévèrement. « — Je prouverai que cet agneau de Lignières-
sur-Graveson n'est pas l'agneau sans tache de l'Écriture... Je prouverai... »
Laborie s'interrompit encore.
« — Je prouverai ?... » répéta mon oncle, héroïque.
« — Je prouverai que Marie Galtier n'a jamais quitté la maison de l'abbé Célestin, que... »
— Finirez-vous bientôt de nous lancer des sottises, vous ? s'écria Marianne, tirant notre ermite par le bras pour l'entraîner.
— Frère, je suis le maître ici, et à moi, à moi seul vous devez obéissance, lui cria mon oncle d'un ton d'autorité rude. Poursuivez!
« — Je prouverai que... que..., bredouilla Laborie, le front ruisselant de grosses gouttes de sueur glacée, que... ^ — Je vous demande excuse, au moins, mon excellent monsieur le curé. — « Je prouverai que Marie Galtier a été mise à mal par l'abbé Célestin..., que la rencontre au Castélas est une sornette arrangée entre lui et quelques amis de son ancienne paroisse des Aires... Je prouverai que... que l'enfant de Marie Galtier étant demeuré au Prieuré de Lignières, M. Célestin, au grand scandale de sa paroisse, s'est en quelque sorte dénoncé son père publiquement... »
— lime faut tout. Frère.
« — Je prouverai à Monseigneur et à tout le tribunal de l'OfRcialité que M. Célestin, contre toute décence, a pleuré durant la cérémonie des funérailles de Marie Galtier, enterrée le visage découvert comme une vierge, quand tout le monde savait qu'elle était morte à la suite d'un accouchement... Je prouverai que le santi-belli Jacopo Rusca, accusé par M. Anselme Benoît, n'a paru à Lignières-sur-Graveson qu'une fois dans sa vie, le jour même de la mort de Marie Galtier... Je prouverai... » — Ah ! tenez, monsieur le curé, la mémoire ne me fournit plus rien... et pardon, je vous en prie, pardon...
MON ONCLE OÉLESTIN 465
— Jurez que vous avez raconté tout ce que vous savez !
— C'est-à-dire, monsieur le curé, murmura Laborie assiégé de scrupules... C'est-à-dire...
— Je veux boire le calice jusqu'à la lie.
— Eh bien, aumomentoùM. Clochard et M. Barnier se sont séparés, à la porte de l'éveché...
— A laporte de révêché?...
— ... A la porte de l'éveché, M. Clochard a dit ceci : « — Ah! M. Célestin, après m'avoir pris Carpezat, me prend Vidalenc!... Ah! il est cause que je ne suivrai pas cet ingrat de Vidalenc à Sylvanès, quand rénorme Carpezat ira se prélasser chez le nouvel évêque et accaparer charges et dignités, ce qui m'appartient, ce qui m'avait été promis ! Nous verrons ! nous verrons !... » — M. le curé de Vasplongues m'a déclaré qu'ils s'étaient quittés làdessus... Du reste, puis(iu'il viendra vous voir demain, vous pourrez lui demander à lui-même...
— Je ne lui demanderai rien. Frère. J'ai pu vous interroger, vous qui êtes un ami pour moi, pour moi délaissé du monde entier; mais je craindrais d'abaisser le caractère auguste dont je suis revêtu en adressant à M. le curé de Vasplongues la moindre question ayant trait aux faits et gestes de M. Clochard... Je mourrai bientôt, et, quoi qu'il arrive, je prie Dieu de me préserver de toute faiblesse qui m'amènerait diminué devant le suprême tribunal de sa justice, un tribunal gardé par les anges et qui ne ressemble pas plus au tribunal de l'OfRcialité que la terre ne ressemble au ciel... Maintenant, Frère, allez manger votre soupe et mangez-la de bon appétit... Marianne, mon cher enfant, ajouta-t-il, s'efTorçant de nous sourire, éloignez-vous : j'ai besoin de me trouver un moment seul avec Dieu.
Le mardi matin, mon oncle se leva de meilleure neure. En dépit des émotions de la veille, il avait dormi. Il se souvenait d'avoir toussé une fois seulement. A la suite de cette quinte, deux ou trois gouttes de sang avaient bien taché son mouchoir; mais c'était si peu de chose, deux ou trois gouttes de sang !
— Quel temps superbe, Frère! dit-il à l'ermite, en voyant un joyeux soleil inonder sa vaste chambre exposée au midi.
Laborie voulut lui offrir le bras pour l'accompagner jusqu'à son fauteuil de paille, dans la salle.
— Non, non ! Je veux marcher seul.
Marianne avait disposé sur la table le joli pot au
lait de M. l'abbé Combescure, plein de racahout fumant; une tasse, une tasse de M. l'abbé Combescure, étincelait dans sa soucoupe, à côté du ravissant pot au lait. En apercevant ces objets précieux étalés comme pour une fête, mon oncle Célestin demeura fixe. Puis, au lieu de sourire aux porcelaines, ainsi qu'il en avait l'habitude, en souvenir des vertus de son saint prédécesseur à Lignières-sur-Graveson, ses yeux se troublèrent, et de petites larmes parurent au bord de ses cils.
— Déjeuner ! déjeuner ! répéta- t-il.
— Ça vous remontera un peu, ce racahout au salep, intervint notre gouvernante.
— Marianne, depuis plus de vingt-cinq ans que vous êtes à mon service, combien de fois ai-je manqué de dire ma messe, le matin t
— Jamais, monsieur le curé.
— Ce sera aujourd'hui la première fois, depuis mon ordination, que je ne monterai pas à l'autel.
Ses jambes tremblaient. Il s'assit. Tandis que Marianne taillait dans notre miche des mouillettes de pain bien étroites et bien minces, que Laborie les enduisait en les cassant un peu d'une couche de beurre blanc très frais fourni par notre Zite, moi je présentai la tasse débordante de racahoutà mon oncle Célestin. Il fut un long moment sans toucher à rien, perdu dans ses pensées.
— Voilà la première fois de ma vie, sanglota-t-il, que je sens réellement la droite du Seigneur appesantie sur moi.
— Voulez-vous que je vous porte jusqu'à l'église, monsieur le curé ? s'écria Termite, ne tenant pas à la vue d'un si complet désespoir.
Mon oncle fit un effort pour se lever ; mais, comme assommé par sa douleur brusque, il ne put y parvenir.
— Dieu ne le veut pas, gémit-il.
Et, sentant peut-être la vie lui manquer, il porta à ses lèvres la première mouillette de pain, puis avala une gorgée deracahout.
Ce racahout incomparable, ce merveilleux racahout de Marianne opéra efficacement. Il est vrai que, le petit déjeûner à peine fini, Tintin parut aux bras de Marton, et que sa présence ne contribua pas médiocrement à divertir notre malade de la multitude de ses soucis. Je n'ai jamais compris cela : cet enfant de Marie Galtier agissait sur l'humeur de mon oncle Célestin d'une façon qui tenait du miracle On expli- "[uerait cette sorte de fascination, si le filleul avait pu
spondre à son parrain, entendre ses longs discours.
[ais le petit Célestin, âgé de deux mois à peine, byait peu de chose, bien que ses yeux fussent su-, serbes comme ceux de sa mère, et ses oreilles,
dgnonnes ne percevaient rien certainement. Cela^
'empêchait pas que la vue de ce pauvre orphelin
ne transportât mon oncle de joie, à travers la maladie et la. persécution. Il goûtait un extrême plaisir à lui parler, à le caresser, à le tenir dans ses bras, à l'y serrer étroitement. Quelquefois, il le gardait coucKé sur ses genoux, le contemplait des heures, puis lui prenait ses menottes dans les siennes et paraissait heureux de les sentir là l'une et l'autre, au gîte, pareilles à de jeunes oisillons retirés fraîchement du nid.
— Sois tranquille, mon ange, lui disait-il ce matin-là, tu n'attendras pas longtemps le baptême. Si M. Garpezat ne vient pas jeudi, comme de toute nécessité il faudra qu'un prêtre célèbre les offices à Lignières dimanche, je te ferai baptiser dimanche... Mais, au fait, puisque M. Barnier doit me visiter aujourd'hui, pourquoi ne profiterions-nous pas de l'occasion?...
Un fracas d'assiettes bousculées retentit jusqu'à nous.
— Allons, encore cette Marton Tabarot qui me mange quelque chose, s'écria notre gouvernante bondissant à la porte vitrée.
— Attendez, Marianne ! dit l'ermite.
Il retira des mains de mon oncle, qui le laissa aller de lassitude, le petit Tintin et le remit à la vieille servante. Puis, l'accompagnant jusqu'à l'entrée du cabinet de travail, mon ouïe démêla ces paroles de l'ermite :
— Commandez à la nourrice de rentrer chez elle avec son nourrisson. M'est avis que, lorsque M. le curé de Vasplongues viendra, il vaudrait mieux qu'il ne rencontrât pas ici l'enfant de Marie Galtier.
Mon oncle passa avec nous presque l'après-midi toute entière sur la terrasse, l'esprit libre, causant de l'avenir de Tintin, de M. Carpezat, de l'arrivée prochaine de M. Barnier. Vers cinq heures, au moment où le soleil, passant par-dessus les toits du Prieuré,
nous versait l'ombre épaisse des hautes murailles du monastère, notre cher malade eut un tremblement de tout son corps qui nous effraya.
— Le temps se refroidit, dit-il, se soulevant péniblement de son siège.
Laborie le reçut dans ses bras et le porta plutôt qu'il ne le soutint jusque dans la salle, dont Marianne, la tête à tout, avait entretenu le feu.
— Je me trouve mieux, dit-il, après un repos de cinq minutes. La préoccupation de M. Barnier à la longue m'avait donné la fièvre... C'est étrange la passion que je mets aux choses où je crois mon salut intéressé ! Une pareille ardeur est certainement le fait d'une conscience troublée. Pourquoi ma conscience est-elle troublée? J'ai péché, peccavi,,. Pourvu que mon implacable ennemi de Lunas n'ait pas interdit à M. le curé de Vasplongues son voyage projeté à Lignières-sur-Graveson ! Certainement, je ne dois plus l'attendre à cette heure tardive. Il m'aurait été doux de confier la multitude de mes misères à ce confrère que je ne connais pas, et de recevoir de lui l'absolution de mes fautes... Suis-je assuré qu'il me sera accordé d'entretenir encore une fois M. l'archiprêtre de Saint-Fulcran ?...
11 s'arrêta, et nous lança des regards pleins de mélancolie qui semblaient implorer pardon pour le mal qu'il nous faisait. Ni Laborie, ni Marianne, ni moi, nous ne sûmes répondre à cette suprême tendresse de son âme, tentant un effort pour nous donner de l'espoir, quand elle n'espérait plus.
Il poursuivit, s'interrompant après chaque phrase :
— Une chose triste, une chose cruelle, une chose injuste, c'est l'abandon ou se trouve relégué, à l'heure dernière de sa vie, un prêtre qui n'a connu, qui n'a voulu connaître que son devoir, et qui a pratiqué son devoir dans la pleine mesure de ses forces... Il est écrit aux Saintes Écritures : — « Vœsoli / malheur à l'homme seul!... » — Pourquoi suis-je seul?
47a MON ONCLE CÉLESTIN
Qu'ai-je fait pour être condamné à cette solitude épouvantable, lorsque j'aurais tant besoin d'être encouragé pour mourir? Le passage est si rude qui mène à Dieu ! Au grand séminaire, j*eus beaucoup d'amis : d'abord l'abbé François Vidalenc, aujourd'hui évêque de Sylvanès, puis Auguste Clochard, aujourd'hui... J'ai connu, j'ai aimé cent autres ecclésiastiques. Aucun n'est près de moi, quand je défaille devant le Juge qui m'attend, « le Juge qui doit venir, Judex venturus... » Je touche aux morts, et nul ne saura à quel point je suis altéré des vivants.,. Terre, terre, quitte-moi donc, quitte-moi...
Après un silence, tendant les bras vers nous d'un mouvement brusque :
— Je vous ai tous les trois, murmura-t-il.
— Voulez-vous permettre, mon oncle, que Laborie aille à Bédarieux pour prévenir mon père, ma mère?... demandai-je.
— Si je ne vais pas mieux demain, le Frère ira les chercher... Voici la nuit... Marianne, si vous me donniez un doigt de lait de notre Zite ?
Il but trois gouttes chaque fois, mais il revint à plusieurs reprises à la tasse de M. l'abbé Combescure. Il ferma les yeux. Il parut s'assoupir. Nous ne bougions pas de peur de troubler ce repos qui lui était uii bien, après les fatigues de son cerveau et les angoisses de son cœur. Était-ce le lait de notre chèvre? était-ce seulement le reflet des braises se consumant dans le foyer? quoi qu'il en soit, je trouvais à mon oncle meilleure mine, et certainement nos soins assidus le sauveraient, dans le présent, de cette crise, comme ils l'avaient sauvé de tant d'autres crises, dans le passé. Demain, Laborie ne ramènerait pas seulement mes parents de Bédarieux, il en ramènerait aussi M. Barasout. Je me réservais de lui faire mes recommandations à cet égard, quand il ÇEnitterail; le Prieuré.
Mon* oncle Célestin dormait toujours. Je regardais
tour à tour Marianne, Laborie, essayant par des signes, puisqu'il m'était interdit de leur parler, de leur faire partager les espoirs qui me débordaient. Mais eux, graves, les traits tirés, n'avaient pas l'air de me comprendre.
— Personne n'est venu? interrogea mon oncle, rouvrant les yeux.
— Personne, répondis-je.
— C'est singulier ! il m'a semblé qu'on frappait... Je rêvais sans doute... Je ne sommeille pas une seconde sans être assiégé par des rêves, des visions... Croiriez-vous que, tout à l'heure, non-seulement j'ai entendu heurter à la porte du Prieuré, mais que j'ai vu entrer ici M. l'abbé Barnier. Un mouvement que j'ai fait pour tomber à genoux et me confesser, m'a réveillé... Je goûterais à me confesser une grande consolation. Puis, sait-on si l'âme, redressée par l'allégement des fautes qui la plient, ne redresserait pas le corps ?... J'aurais besoin de vivre encore pour aller à Montpellier.
— A Montpellier ! s'écria Laborie. Et pourquoi faire, à Montpellier ?
— Pour voir Monseigneur, lui expliquer toutes choses... M. Carpezat ne refuserait pas de m'accompagner certainement. .. Frère, il est un supplice pire que tous les supplices de l'Enfer, c'est d'être innocent devant Dieu, et de se reconnaître impuissant à faire éclater son innocence devant les hommes... L'innocence ne devrait avoir besoin que de se montrer, et il faut descendre à cet abaissement : la prouver... Je l'avoue avec amertume, jamais les hommes ne me parurent plus petits, plus misérables, plus déshérités des intuitions divines, que depuis que, par le fait de leur aveuglement, je suis menacé de voir déshonorer ma vie... Alors, la vérité peut être sacrifiée ? Alors, parce qu'il se trouve un abbé Glo^ chard ici-bas, il faut de toute nécessité qu'ici-bas un abbé Célestin succombe?... Cela serait horrible,,.
Non ! mille fois non ! Dieu me pardonnera mon orgueil : Dieu est mon guide, Dieu est ma force, j'ai en Dieu une confiance agrandie de toute l'étendue de mon malheur, et Dieu ne permettra pas que le bon soit lâchement, traîtreusement, ignominieusement immolé par le méchant... Je sais bien que Célestin V mourut en « une prison fâcheuse, » pour rappeler l'expression d'un vieux manuscrit ; mais Boniface VIII, d'ailleurs si atroce dans sa poursuite, ne songea pas à mettre en question l'honneur de celui à qui il avait tout pris, la dignité du suprême sacerdoce et la vie...
Ces derniers mots furent prononcés avec une rare vigueur. Épuisé par l'effort, mon oncle, quelques minutes agité, gesticulant, retomba dans son immobilité de statue.
— Au fait, murmura-t-il, il est préférable que je me couche.
Assis à son chevet, Marianne et moi, nous eûmes la satisfaction de le voir dormir d'un sommeil paisible. Tout d'un coup, notre ermite, qui se tenait debout dans l'embrasure de la fenêtre, inspectant à travers les trous des volets les choses du dehors, — peut-être espérait-il encore M. Barnier, — nous fit un signe. Nous le suivîmes dans la salle sur la pointe des pieds. Doucement, bien doucement, il referma la porte de la chambre de mon oncle: puis, à voix très basse :
— J'ai aperçu un prêtre sur la passerelle du Berlou. J'étais bien sûr que M. le curé de Vasplongues visiterait aujourd'hui M. le curé de Lignières. M. Barnier est bon enfant, il attendra le réveil de notre malade... Vite, Marianne, une i?om^e / Il fait noir ici comme dans la gueule d'un loup.
Il saisit sur la tablette de la cheminée une allumette soufrée et la présenta au feu. — Nous les fabriquions nous-mêmes, ces allumettes, avec du soufre et des brins de genêt dépouillés de leurs étoupes. — Dans la flamme bleuâtre qui soudain
MON onclf: célestin 473
éclaira notre salle de lueurs fantastiques, contre la porte accédant au grand escalier du Prieuré, une forme noire se dessina vaguement.
— Bien le bonsoir, monsieur le curé de Vasplongues, bien le bonsoir ! murmura Laborie, à qui Marianne tendait le bec de la pompe.
On fit un pas vers nous. L'allumette, dont le soufre était consumé, éclata en pétillements et en jets très clairs de lumière. Dieu ! ce n'était pas M. Barnierqui demeurait planté là devant nous, c'était M. Clochard, M. Auguste Clochard, le curé-doyen de Lunas.
— Vous, monsieur le doyen ! dit notre ermite, reculant d'un pas.
— Où est M. le curé ? demanda M. Clochard de sa voix forte.
— Chut!... Il dort, répondit Laborie d'un ton de singulière détresse.
— Il faut le réveiller.
— Vous ne savez pas à quel point mon oncle est malade, monsieur le doyen, dis-je.
Et, poussant notre fauteuil de paille au devant de M. Clochard :
— Si vous étiez assez bon pour attendre quelques minutes, monsieur le doyen... Mon oncle s'éveillera bientôt, sans doute...
— Je ne puis pas attendre... M. le maire de Lignières m'a invité à souper et...
— Vous pourriez souper ici, monsieur le doyen, si vous le vouliez, interrompis-je... Oh ! cela nous ferait bien plaisir... Marianne est bonne cuisinière... Vous verrez...
Il me regarda. Ses yeux, me parut-il, avaient maintenant une expression moins dure qu'à son entrée chez nous. Il s'assit.
— Merci, monsieur le doyen. — Vite, Marianne, tuez un poulet ; moi, je vais mettre le couvert.
Comme je m'élançais vers le buffet, M. Clochard,
allongeant un bras, me saisit au pan de la veste.
— Va réveiller ton oncle, petit, me dit-il, j'ai besoin de lui parler tout de suite.
— Et pourquoi voulez-vous voir M. le curé Célestin ? interrogea notre ermite.
— Cela ne regarde pas les gens de votre espèce, frère Laborie, riposta M. Clochard sèchement.
L'ermite baissa la tête, et, encore qu'il eût senti le coup de fouet, ne répliqua pas un mot. Puis, après un moment, hasardant un pas vers M. le curé de Lunas, il tomba à ses pieds.
— Eh bien ? eh bien ? dit celui-ci, se plantant de» bout.
Laborie se traîna un peu et réussit à s'emparer d'une de ses mains...
— Monsieur le doyen, sanglota-t-il, écoutez-moi... Par le bon Dieu mort sur la croix, oh ! écoutez-moi une minute... D'abord, je vous demande pardon de vous avoir offensé, quand j'étais ermite de Notre- Dame-de-Nize. A présent, un tout petit service... un tout petit service... Excusez-moi si je me trompe, mais j'ai peur que votre voyage à Lignières ne soit pas pour causer grande réjouissance à M. le curé Célestin, et, si vous avez quelque chose de pénible à lui apprendre..
— J'ai quelque chose de très pénible à lui apprendre.
— Oh ! alors, monsieur le doyen, nous vous en prions, revenez un autre jour.
— Je suis chargé d'accomplir ma mission aujourd'hui même.
Il essaya de dégager sa main de l'étreinte où elle était retenue et ne sut y parvenir. Laborie, aux abois, nous regarda fixement. ^C'était un appel. Marianne et moi, à notre tour, nous nous précipitâmes à genoux; mais quand nous voulûmes parler, il ne sortit de notre gorge tarie que des sanglots étouffés.
— 11 n'est pas possible, monsieur le doj^en, que
MON ONCLE CÉLESTJN 475
VOUS n'ayez pas pitié de cet enfant et de cette vieille qui pleurent, continua notre ermite. Moi, je ne compte pas ; mais Marianne, mais le neveu de M, curé Célestin ne vous ont rien fait...
— M. l'abbé Célestin est mon ennemi ! s'écria M. Clochard, retirant sa main d'entre les mains de Laborie et lançant un pas en avant.
— Ne criez pas... Il est là dans sa chambre... Il vous entendrait....
— Il faudra bien qu'il m'entende ! Il m'a brouillé avec M. Carpezat.
— Ce n'est pas vrai !
— Je veux lui parler.
Nous nous étions tous trois replantés sur nos jambes et nous dévisagions M. Clochard avec des yeux agrandis par une terreur muette, indicible, l'échiné courbée, les membres tremblants.
— Voyons, reprit-il farouche, oui ou non, allezvous prévenir M. le curé que je suis là ?
— Oui, monsieur le doyen, je vais le prévenir, répondit Laborie d'un accent très humble... Et que faudra- t-il lui dire? ajouta notre ermite, le plus retors des paysans.
— Vous lui direz que M. le doyen de Lunas vient à Lignières-sur-G-raveson envoyé par Monseigneur.
— Et si M. le curé Célestin me demande ce que lui réclame Monseigneur, à cette heure de nuit?
— Ah ça ! finirez-vous de me questionner!... Au fait, ajouta M. Clochard, naïf comme tous les violents et donnant tête baissée dans le piège, il n'y a aucun inconvénient à ce que vous prépariez M. l'abbé Célestin au coup qui va lui être porté...
— Les coups font du mal d'ordinaire, mâchonna notre ermite avec une goguenardise redoutable. C'est donc vous qui devez le lui allonger sur les épaules, ce coup, monsieur le doyen ?
— C'est moi.
Laborie se tenait à trois pas do M. Clochard»
Il marcha vers lui gravement. Puis, relevant sa tête, demeurée jusque-là rabattue sur sa poitrine, et, touchant presque de la pointe de sa barbe frissonnante le visage dur, rigide du doyen de Lunas :
— Écoutez ceci, dit-il, s'efforçant d'assourdir sa voix qui grondait malgré qu'il en eût, écoutez ceci : Tant que le frère~ Adon Laborie ne sera pas à cinq pieds sous terre, ni vous, ni Monseigneur, ni un autre, vous n'arriverez jusqu'à M. le curé Célestin pour l'achever... M. le curé Célestin n'est pas votre ennemi ; mais moi, c'est différent, et je vous conseille de vous en aller.
— Nul ne m'empêchera de signifier à M. l'abbé Célestin les décisions du tribunal de l'Ofïîcialité.
M. Clochard, droit, raide comme une de nos colonnes du Cloître noircie par l'incendie qui ruina le Prieuré, eut un pas vers la porte de la chambre de mon oncle. Laborie, se rejetant à droite, se dressa devant lui de toute sa taille.
— Prenez garde, mauvais prêtre que vous êtes, je suis capable de tout I
— Je le sais, ricana M. Clochard.
Et, tirant à gauche soudainement, il avança encore. Notre ermite ne lutta plus contre sa rage, et sa lourde main s'abattit sur la poitrne du curé de Lunas. Sous ce coup d'une violence inouïe, M. Clochard rétrograda de plusieurs semelles. La bataille engagée, il nous la fallait gagner à tout prix. Marianne et moi, nous nous ruâmes pour soutenir le Frère qui, si on songe à son âge, pouvait bien ne pas être le plus fort. On fait ce que Ton peut à ces minutes où la bête a supprimé l'homme complètement. Tandis que Laborie, la griffe toujours à la soutane du doyen,^ déshonorée par la. perte de plus d'un bouton, maintenait notre agresseur — n'était-ce pas lui qui venait nous attaquer? — Marianne lui avait saisi le bras droit, et moi je m'étais jeté dans ses jambes pour l'empêcher de pousser plus loin. S'il voulait essayer un pas, il
faudrait qu'il se résolût à me fouler aux pieds, à m*écraser. On haletait fortement de part et d'autre. Pas un mot, un silence formidable. De seconde en se- •conde, pour me renseigner par l'inspection de son visage sur les dispositions du curé de Lunas, je lui décochais un regard aigu, où j'inflltrais tout ce que mon âme pouvait contenir de haine et aussi de désespoir. Lui, cependant, les muscles de la face tendus, presque noirs de bile et de sang mêlés, d'une impénétrabilité de pierre, ne bougeait pas. L'étreinte du Frère, ravageant son habit, devait lui être pénible à supporter ; il la supportait stoïquement, je pourrais ajouter avec dignité. Cette pensée ne me vint pas alors, mais elle m'obsède aujourd'hui : M. Clochard, de corps solide, dans toute la vigueur de l'âge, en dépit d'un sanglant affront, refusa de ravaler son caractère à je ne sais quel honteux pugilat avec deux vieillards et un enfant. Dans la bagarre où nous avions, nous, perdu la tête, cet homme effroyable eut le sang-froid de se souvenir qu'il était prêtre, et la puissance, héroïque pour un tempérament comme le sien, de se résigner à une inaction absolue.
— Je pense, Laborie, que vous vous lasserez de me déchirer ainsi la soutane, dit-il enfin d'une voix calme.
—• Allez-vous en ! articula difficilement l'ermite.
Le doyen de Lunas, saturé d'humiliations, fatigué de demeurer à notre merci, sans user le moins du monde de ses bras pour nous repousser, se dégagea de nos mains par l'effort unique de sa machine nerveuse, souple et robuste, eut un haut-le-corps violent et se trouva libre. Il s'empara d'une chaise. 11 s'assit. Puis, arrêtant sur nous des yeux fixes, cruels, d'une voix qui eut des explosions de foudre :
— J'attendrai, cria-t-il. Je veux que M. l'abbé Célestin apprenne de ma bouche que, depuis hier, il n'appartient plus au clergé, qu'il est interdit.
Anéantis du coup, hébétés, stupides, nous le re-
gardions bouche béante, quand la porte de la chambre de mon oncle s'entr'ouvrit doucement. Ciel ! mon oncle. Ce n'était plus qu'un cadavre. Il pliait sur ses genoux ; sa soutane, qu'il avait dû passer seul, bâillait de toutes parts ; sa tête était meurtrie, creusée jusqu'aux os très apparents ; ses yeux semblaient éteints au fond de grands trous noirs ; ses deux mains décharnées s'appuyaient aux boiseries.
— Moi, monsieur le doyen, moi... interdit ! gémitil, expirant.
— Vous, répondit M. Clochard.
— Mais le tribunal de l'Offlcialité... ne m'a pas entendu, et...
— Pourquoi avez-vous refusé de paraître devant lui ?
— Je n'ai pas refusé, monsieur le doyen...
— L'évêché vous a adressé trois convocations.
— Je n'ai rien reçu, monsieur le doyen... je vous le jure devant Dieu ! '
— C'est moi qui ai pris au facteur les papiers de révêché, intervint Laborie.
— Et qu'en avez-vous fait? lui demanda mon oncle.
— J'étais las, à la fin des fins, des tracas qu'on vous causait, et je les ai brûlés.
— Malheureux!...
Avant qu'il nous fût permis de le soutenir, mon oncle s'était affaissé sur lui-même. Il roula sur les dalles avec un faible cri.
— Seigneur-Jésus ! gémit Marianne.
Mais Laborie avait relevé M. le curé. Il l'assit dans un fauteuil de paille, près du feu. Marianne alluma une autre pompe. Nous vîmes beaucoup mieux mon pauvre oncle Célestin. Il était d'une blancheur de cire et ne faisait pas le moindre mouvement.
— Il s'est trouvé mal, balbutia Marianne. — Le vinaigre, petit, le vinaigre !
M. Clochard s'était rapproché. Son œil profond scrutait le visage de mon oncle. Une de ses mains, glissée entre nous, s'était posée sur le côté gauche de
notre cher évanoui. Il la retira ; puis, à pas très lents, il gagna la porte sur le Berlou. Moi, j'avais pris dans le placard la burette du vinaigre et Marianne en imbibait une serviette à gros jets.
— Tout cela est inutile, nous dit le doyen de Lunas d'un ton de gravité solennelle : M. l'abbé Célestin est mort.
Il disparut dans les ombres de l'escalier.