‹ Mon oncle Célestin; moeurs cléricalesChapitre 8 sur 9 · LE PRIEURE · texte numérisé non relu

LE PRIEURE

Ce fut une vie nouvelle, d'un charme pénétrant et doux. Aux Aires, nous n'avions jamais été si heureux. Mon oncle, dont la santé s'était refaite à vue d'œil, allait et venait à travers le Prieuré, à travers le village, satisfait, léger de corps et d'esprit, rayonnant. Que de fois, ne tenant plus à la plénitude de son intime joie, il s'arrêtait brusqu-ement, et, ses mains ^ moins pâles levées au ciel, il murmurait : — « C'est trop tôt me donner l'avant-goût du paradis. Seigneur, c'est trop tôt! »

Quant à nous, à Marianne, à Marie G-altier, à moi, nous n'éprouvions pas de moindres délices dans l'existence sans trouble que nous coulions désormais, et je puis ajouter que Zite elle-même ne parut pas insensible au contentement épanoui sur tous les visages : ses bondissements, parmi les pierrailles du Cloître, sur les bords du Berlou, étaient d'un élan, d'une folie désordonnée qu'auparavant je ne leur avais pas connus. Et mes études ? Dans cette universelle satisfaction, elles marchaient d'un bon train, car mon oncle, souvent dérangé aux Aires par les visites très fréquentes de M. Anselme Benoît, des Garidel, des Combal, de Braguibus, de la Margouette, de mon ami Pierre Sureau, ne recevant personne au Prieuré, pour la première fois me donnait les leçons très exactement. Surpris de mes progrès dans sa chère langue latine, vers la fin de juin, deux

mois après notre arrivée, ne parla-t-il pas d'écrire à son libraire habituel, M. Séguin, Place Neuve, à Montpellier, afin de lui demander deux exemplaires de Virgile, l'un en latin pour moi, l'autre avec la traduction interlinéaire pour lui.

— Oui, oui, tu es assez fort pour commencer Virgile.

Et, avec un sourire qui m'ébahit sans trop savoir pourquoi, il débita d'un ton emphatique et comme chantonnant :

« Tityre, tupatulœ recubans sub tegmine fagi. »'

— C'est bien beau! me récriai-je, ahuri.

— Tu connais maintenant le premier vers de la première églogue de Virgile : « 0 Tityre, étendu soits le feuillage épais d'un hêtre... »

Il ne sourit pas, il éclata de rire sans nulle retenue. Les bras m'en tombaient, et je le regardai non sans inquiétude.

— C'est un souvenir, me dit-il, riant toujours.

— Un souvenir?

— Très drôle... Un souvenir de l'abbé Vidalenc.

— De M. le vicaire-général Vidalenc?

— La traduction qu'il fit du premier vers de la première églogue de Virgile, quand il était élève de cinquième, est restée une farce historique au petit séminaire de Montpellier. Ce Vidalenc, encore que fils d'un cordonnier, a eu toujours de l'esprit comme un démon... Non, non, je voulais dire comme un ange.

— Et comment traduisit-il le commencement de cette première églogue ?

Après un effort pour devenir sérieux, mon oncle, pouffant malgré lui à chaque mot :

— Tityre, tu tirais, patulœ, les petits pâtés, re~ cubans qui se réchauffaient, sub tegmine sous une toiture, fagi de faïence... Tu entends ça, mon enfant: Tu tirais les petits pâtés qui se réchauffaient sous une toiture de faïence ?. . . Cette plaisanterie ne l'empêchera pas d'être nommé évêque un jour, car il sera

évêque, de l'avis même de M. l'archiprêtreCarpezat... L'épiscopat ! Je ne connais pas au monde de dignité plus haute.

— Mais, mon oncle, pourquoi n'y aspireriez-vous pas, vous aussi, à l'épiscopat? La cathédrale de Lignères-sur-Graveson vaut bien la cathédrale de Saint-Fulcran.

— Moi... moi...

D'un air sévère et d'une voix qu'il fit dure tout à coup :

— Taisez-vous, mon neveu, je vous ordonne de vous taire !

— M. Vidalenc est vicaire-général, c'est vrai, insistai-je, mais il n'a rien écrit, peut-être...

— En effet, il n'a rien écrit.

— Tandis que vous !... Croyez- vous que votre Vie de saint Célestin,pafe ?...

— M. Carpezat m'a conseillé de la finir au plus vite.

— Nous verrons bien, quand votre ouvrage aura paru, si Monseigneur osera vous laisser à Lignièressur-Graveson...

— Mon Dieu, mon Dieu, je vous implore, délivrezmoi de mon orgueil !

Et brusquement, fouetté par ses pensées, il se sauva par la terrasse et par le Cloître vers son église, où je le vis entrer en se frappant la poitrine, l'échiné basse, humilié, contrit.

Je n'étais pas le seul élève qui hantât le Prieuré de Lignières : il y avait à côté de moi Marie Galtier. Je dis à côté de moi, car il n'était pas rare que notre pastoure épelât son Abécédaire dans la pièce où je travaillais. Dès le lendemain de notre retour de Lodève, mon oncle Célestin, très soucieux des recommandations de la sœur Combescurette, s'était préoccupé de distribuer le temps de Marie de façon à lui créer des loisirs pour la lecture et pour l'écriture. Elle devait mener Zite aux champs de bon matin, à quatre heures, et rentrer au Prieuré vers

les neuf heures, moment où le soleil, prenant un fort élan par-dessus les monts pelés de Caunas, commençait à incendier tout sur les bords du Berlou. Justement, c'était à neuf heures qu'après avoir servi la messe à mon oncle, en jabotant à langue folie avec Marianne, je faisais mon déjeuner dans la cuisine. Tantôt un fromage de notre chèvre, tiré pour moi tout frais de la faisselle et suant des gouttelettes de petit-lait couleur d'ambre, tantôt deux pouces de saucisse séchée dans sa tripe comme du saucisson et aussi savoureuse, tantôt une tasse de ce fameux racahout ausalep que vous savez.

— Veux-tu de ceci? veux-tu de cela? demandaisje à Marie Galtier, arrivant toujours à la même minute, à la minute heureuse de mon estomac satisfait et joyeux.

Elle, le visage, tout le corps enfoui sous un fagot que sa Zite allait croquer à l'ombre des arceaux du Prieuré, me regardait à travers ses feuillages de châtaignier, de frêne, qui lui mettaient un voile partout, et me répondait inévitablement de sa voix fraîche, trempée aux rosées de l'aurore :

— Je n'ai pas faim, monsieur le neveu. J'ai mangé une croûte aux champs.

Sur le coup de neuf heures et demie, Marie et moi, précédés de mon oncle, qui venait de déjeuner à son tour d'un bol de lait encore chaud de la mamelle, nous nous dirigions vers la salle d'études. Oh! le charmant réduit, et que j'y ai cassé de plumes, noirci de papier, détérioré de livres! Moi d'abord, près de la porte vitrée ouvrant sur la terrasse; puis mon oncle, assis dans son fauteuil de paille devant un pupitre, — son pupitre du séminaire peint en noir; — puis enfin, au fond, Marie sur une escabelle de bois de chêne sans dossier. Cette escabelle solide n'était pas de notre mobilier, elle appartenait à la cathédrale de Lignières, où on en trouvait jusqu'à deux douzaines qui, au dire de mon oncle, avaient jadis servi de sièges

aux novicesdu monastère. Marianne, pour se hisser et planter des clous aux murailles, à l'époque de notre aménagement, avait apporté ce tabouret trapu au Prieuré, où il était resté.

Mais, de nous trois, celui qui travaillait encore le plus, c'était mon cher oncle Célestin. Certes, en dépit des myriades d'oiseaux voletant parmi les broussailles vertes du Berlou et m'assourdissant par la continuité de leurs chansons, le latin n'allait pas trop mal. Toutefois, je relevais trop souvent la tête pour regarder cette Marie Galtier. J'admirais ses efforts pour joindre une syllabe à une autre syllabe, assembler un»mot tout entier. N'importe! mon oncle était de beaucoup plus attentif à sa besogne que nous. Je l'avoue, cette énorme activité qu'il déployait tout à coup, quand je l'avais connu si distrait, si indécis, si oublieux de s«n grand registre à dos plucheux, n'allait pas pour moi sans un extrême étonnement. Aux Aires, il écrivait rarement ; à Lignières, il écrivait des matinées et des après-midi sans s'arrêter. Qu'écrivait-il? S'était-il remis, après une si déplorable interruption, à sa Vie de saint Célestin^ pape? Puisque c'était sur les pages du fameux cahier acheté chez Jean- Pierre Audibert, libraire à Bédarieux, que courait incessamment sa plume, nul doute qu'il n'eût repris la Vie de son saint patron. Au fait, M. l'archiprêtre Carpezat ne lui avaitil pas donné le conseil de finir une œuvre, destinée à porter si haut sa réputation?...

Eh bien, non ! une voix secrète, obscure, me soufflait, au dedans de moi, en dépit de tant de suppositions plausibles, que mon oncle, en ce moment,

avait pas l'esprit à s'occuper du pape Célestin V. De qui ou de quoi s'occupait son esprit? Je Fignorais. Une observation confirmait mes doutes : aux Aires, pour écrire une page seulement de son ouvrage, je l'avais vu se déranger vingt fois, afin de onsulter des papiers, fouiller dans des livres, parti-

culièrement dans VHistoire Universelle de l'Église par l'abbé Rohrbacher; ici, il ne se levait jamais, ce qui n'empêchait pas sa plume d'aller, d'aller, d'aller... La curiosité était trop forte, et, une après-midi, comme Marie venait de partir avec Zite, que mon oncle, entraîné par le frère Laborie, était allé visiter les travaux de l'ermite, acharné à mener l'eau du Berlou dans le Cloître, je ne fis qu'un bond, saisis le registre et l'étalai d'un tour de main devant mes yeux. C'était un crime, et j'en avais la pleine conscience, car, tout le temps que je lus, le cœur me sonnait dans la poitrine avec un bruit aussi distinct que le bruit du balancier de la pendule dans sa longue caisse de sapin . Mon oncle m'ayant institué, depuis, son légataire universel, le manuscrit est en ma possession, et j'en reproduis mot pour mot la page que je lus ce jour-là, tremblant, honteux, effaré. Elle est frappée du chiffre 103.

29juin.

« ...Il avait raison, cet homme respectable entre » tous, ce modèle du prêtre, il avait raison quand il » me disait : — « Essayez, vous y trouverez de la » douceur. » — En effet, plus je m'habitue à faire ce » registre le confident de mes intimes pensées, plus » j'éprouve du soulagement et, pour employer son » expression, de la douceur. Les premiers jours, ma » plume était lourde, c'était un soc que je promenais » péniblement à travers mes réflexions compliquées, » diffuses. D'ailleurs, sauf pour la confession qui veut » que l'on regarde son âme en face et qu'on la juge, i> je ne savais pas descendre dans les plis sinueux » de mon être moral, j'ignorais l'art de se connaître > soi-même, de se pénétrer. M. l'archiprêtre Car- » pezat m'a enseigné tout cela et d'une façon bien » simple : en m'imposant, comme pénitence de mes » péchés, l'obligation de noter quotidiennement sur

» le papier les moindres incidents de ma vie de soli- » tude et de paix.

> La solitude, la paix... Ces mots presque divins » donnent l'idée d'un état qu'il n'est pas permis à » l'homme de goûter ici-bas. Non, dans ce coin de » Lignières-sur-Graveson, si retiré, dont l'aspect » désolé, aride, ressemble à certaines parties de la » Judée décrites par les voyageurs, par M. de Cha- » teaubriand surtout, dans ce pays perdu, je n'ob- » tiens ni solitude, ni paix. Mon organisme, aîfaibli » par un mal tenace, me rend-il plus susceptible » qu'un autre? 11 est bien possible que ma machine » détraquée surajoute à la faculté de sentir, d'éprou- » ver, de souffrir. Quoiqu'il en soit, la chose la plus » insignifiante me trouble, me fait trembler. Com- » ment oser m'avouer sans honte que, ce matin, » passant devant la maison du maire, je me suis » trouvé offensé parce que cet homme, debout au » seuil de sa porte, ne m'a pas salué ? J'ai reçu un » coup, et, me rappelant que jusqu'alors le boucher » s'était toujours découvert à ma rencontre, à » l'exemple de tous mes paroissiens, je suis revenu » sur mes pas, et, très ému, je lui ai demandé la » raison d'une impolitesse que je ne m'expliquais » pas.

» — Si vous tenez à savoir pourquoi je ne vous al » pas dit bonjour, m'a répondu M. Saturnin Boyer, » allez le demander à M. le doyen Clochard, de Lunas,

» — M. Clochard ?

» — Moi, je suis l'ami de M. le doyen Clochard. Je » fais gagner de l'argent à son père du côté d'Olon- » zac, dans le pays minervois. Donc, si je suis l'ami » de M. le doyen Clochard, je ne puis pas être le » vôtre. Vous comprenez ça, je pense, monsieur > le curé ?

» ~ Excusez-moi, je ne comprends pas du tout, » monsieur le maire.

» — Les amis de mes amis sont mes amis ; mais

» leurs ennemis sont mes ennemis. Comprenez-vous

> à présent, monsieur le curé ?

» Sans me laisser le temps de lui répondre, il est » rentré dans sa boutique et m'en a fermé la porte » au nez.

» La solitude, la paix, je ne les ai pas... La soli- » tude peut-être réside-t-elle en ce désert; mais » la paix î... Mon Dieu, donnez-moi la paix, da » pacem^ Domine ! »

« 30 juin, cinq heures du matin,

» Je viens de réciter Matines sur la terrasse, et la » prière a rafraîchi mon esprit brûlant. A mesure » que j'allais plus avant dans la prière, les fantômes » de la nuit s'évanouissaient. Quelles horribles » choses j'ai entrevues dans mon sommeil agité » comme la tempête! Je me suis levé, j'ai lu mon » bréviaire, et le flot soulevé de mes pensées malades » s'est apaisé. C'est toujours la voix de Dieu com- » mandant à la mer. Jésus règne, Jésus commande, » Christiis régnât, Christus imperat,

> Il est manifeste que ce Saturnin Boyer est un » espion de M. Clochard. Qu'il espionne, ce pauvre » homme, je lui abandonne ma vie à ciel ouvert. » Bien que les liens delà hiérarchie se soient singu- » lièrement relâchés entre le desservant et son doyen » cantonal, la constitution de l'Église, telle que Va

> faite le Concordat, qui viola souvent l'esprit des ,» Saints Canons, m'impose M. Auguste Clochard pour » supérieur. Que M. Auguste Clochard règne sur moi, » puisqu'il est si avide de domination. Mais qu'il le » sache, en dépit de l'humilité de ma condition, je ne » suis pas son esclave; je suis seulement, quand je me » soumets à lui, l'esclave de Jésus-Christ, servus in » Christo.

» Une chose exaspère ce prêtre, lequel deviendra

> un mauvais prêtre, s'il persiste à me poursuivre,

» car il aura la honte de me terrasser, et cette chose » qui l'exaspère, c'est mon peu d'empressement à lui » rendre hommage, à le faire certain que j'accepte » son joug. Dieu m'en est témoin, avant d'aller à » Lodève, j'étais résolu à accomplir mes devoirs » envers mon doyen; j'arrivais même des Aires l'âme » pour ainsi dire parfumée par le souvenir d'une » ancienne amitié, et il ne m'en eût pas coûté de » descendre de Lignières à Lunas. Les ennuis d'une » installation, mes perpétuelles souffrances, me firent » différer... Après les scènes^ les scandales de Lodève » dans la cour de l'archiprêtré, puis dans la sacris- » tie de la cathédrale, enfin pendant ce souper chez » M. Carpezat, où M. Clochard a dépassé toutes les » bornes, je me trouve en une telle posture vis-à~ » vis de lui, que je ne saurais désormais franchir le » seuil de sa maison sans porter la plus grave atteinte » à mon caractère sacré. Quoi qu'il puisse m'arriver » de funeste, je respecterai mon ordination.

» Mon ancien directeur, l'excellent abbé Michelin, » curé-doyen de Bédarieux, a trop incliné mon âme » à la soumission ; l'archiprêtré Carpezat, qui a reçu » mes aveux et les recevra dorénavant au tribunal » de la pénitence, veut redresser ma pauvre âme trop » penchée et lui communiquer la vigueur qui la » maintienne dans les luttes de la vie. Je me livre » à son expérience dans les voies nouvelles où il » veut me faire entrer... In manus tuas co7nmendo » spiritum meum.

» Pourtant, je me le dissimulerais en vain, la » bataille m'effraye. Que j'aimerais bien mieux vivre » avec M. Clochard dans le doux échange de senti- » ments, d'idées, où nous vécûmes à Saint-Gervais ! » Moi, je l'aimais, et, en dépit de légers nuages, ces » obscurités qui troublent tous les yeux humains » faits pour les horizons sans limites de l'éternité, il » me répéta plus d'une fois ce mot si doux : ^ « Je » vous aime / » — n s'abusait sur son cœur, car,

284 MON ONCLE CÉLEiTIN

» comme le dit saint Jérôme, une amitié qui peut se » rompre n'a jamais été véritable, amicitia quœ » desinere potest^ vera nunquam fuît. »

J'entendis des voix sur la terrasse. On venait. Je refermai le cahier et me sauvai.

Quelque chose me resta de cette lecture si brusquement interrompue. J'apprenais que, durant le souper chez M. l'archiprêtre Carpezat, M. Clochard avait dépassé toutes les homes. Était-ce envers mon oncle que M. Clochard avait dépassé toutes les bornes ? Ayant entendu ses paroles acerbes dans la cour du presbytère de Lodève, ayant surpris son regard de reptile chargé de venin dans la sacristie de la cathédrale, aucun doute ne m'était possible. Comment le curé-doyen de Lunas, si marri le matin de voir le modeste desservant de Lignières, appelé par la bienveillance particulière de M. l'archiprêtre à chanter la messe dans la chapelle de saint Fulcran, faveur qu'on lui avait refusée, n'aurait-il pas été exaspéré le soir en voyant ce même petit desservant de Lignières, son suffragant, occuper la place d'honneur à la table de-j M. Carpezat ? — Nous le savions, et moi particulièrement je m'en montrais bien tier : mon oncle était demeuré assis à la droite de M. l'archiprêtre tout le temps qu'avait duré le repas. — Irrité par le souvenir d'anciens démêlés avec l'abbé Célestin, mordu aujourd'hui aux entrailles par une jalousie âpre et farouche, il était naturel que M. Clochard, cet homme pervers, dont le vicaire-général Vidalenc couvrirait au besoin les audaces, se fût laissé emporter à toute

la violence de sa nature sauvage et n'eût respecté personne à l'archiprêtré.

Le premier pas fait dans une voie mauvaise en appelle un second, et désormais le registre fut le sujet de mes préoccupations. Quand me serait-il donné de le rouvrir ? Il n'était pas vraisemblable que le récit de cette scène capitale de sa vie, à laquelle il consacrait un simple mot en passant, n'eût pas été raconté tout au long aux pages du manuscrit précédant le feuillet 103. J'attendis une occasion. Malheureusement mon oncle qui, aux Aires, même à Lignières avant notre pèlerinage à Lodève, laissait le gros cahier de la Vie de saint Célestin, pape, traîner un peu partout, sur son pupitre, sur la table de la salle, jusque parmi les ruines du Cloître, depuis qu'il lui confiait les épanchements de son âme, l'enfermait par boutades dans le prie-dieu de sa chambre à coucher. C'était là qu'il cachait également la traduction interlinéaire de Virgile, arrivée depuis peu de Montpellier toute luisante de sa jolie couverture mordorée, telle que j'avais connu, aux premiers temps de nos relations clandestines, les traductions également interlinéaires du Cornélius Nepos et du Selectœ. Ah! ce tiroir solide, fait d'une planche épaisse de noyer ! ah ! ce tiroir contenant mes devoirs tout mâchés et les confidences de mon oncle!... Pourvu que mon oncle en oubliât la clei !...

Le pauvre homme, chez qui la volonté avait subi les altérations de la santé générale, ne me fit pas attendre huit jours l'heure convoitée, cette heure du berger, non avec Tityre, Ménalque, Mélibée et autres pasteurs virgiliens, mais avec le manuscrit, le manuscrit si envié, le manuscrit si intéressant. Une après-midi, M. le curé se précipite pour aller mettre le holà chez la Galtière, laquelle, au dire de Lonlon, qui s'est glissé jusqu'au presbytère comme un rat, rosse son mari à tour de bras. Le manuscrit dort dans le prie-dieu ; mais là-bas, à travers la porte de la

chambre à coucher, brille un point gros comme une tête d'épingle. Ce n'est pas le calice de la paroisse qui brille ainsi, c'est la clef, dont un rayon de soleil filtrant à travers les volets fendillés allume l'anneau dans l'obscurité. Jebondis, je happe le manuscrit, je rétale. Page 75. Je lis :

« Remis dix francs à M. Anselme Benoît pour la » Margouette, des Aires. »

Ce n'est pas ça. Je tourne le feuillet. — Page 76 : « Boniface VIII était d'un caractère violent... » Cela m'est bien égal, le caratère de Boniface YIII ! Je tourne encore, je tourne toujours. — Page 80 :

« Quarante sous à Aubrespy, pour le ressemelage » des souliers de mon neveu. »

Mes souliers! J'éprouve un mouvement de colère. D'un doigt fiéveux, je feuillette, je feuillette. — Page 100. Le nom du frère Laborie me saute aux yeux. Je tombe en arrêt. Je lis :

« L'absence d'Adon Laborie m'inquiète. Voilà cinq » jours qu'il n'a reparu à Lignières. Mon cœur misé- » rable est ainsi fait qu'une fois attaché il ne se dé- » tache plus. Je ne devrais aimer que Dieu, et sa » créature m'est nécessaire. Il faut l'avouer aussi, la » main divine qui nous tira de l'argile n'a pas pétri » d'être plus parfait que ce pieux ermite de Notre- » Dame-de-Nize. Il me rappelle, par la hauteur de sa » vie, toute à Dieu et à son Christ, par sa sollicitude » charitable envers moi faible et défaillant, par la » simplicité de sa parole, où respire la foi des premiers » âges, il me rappelle les Macaire, les Sérapion, les » Arsène de la vieille Egypte. Quand reviendra-t-il » vers moi, ce cénobite de notre désert cévenol? Qu'il » revienne au Prieuré, et me 'relève, et m'encou-

Un pas bruyant retentit sur le pavé, dans la cuisine, au loin. Je reconnais le claquement sonore des sandales

de Laborie. On devine avec quelle précipitation j'enfouis le registre et referme le tiroir du prie-dieu, Je cours au devant de l'ermite.

— Quel bonheur, Frère ! quel bonheur ! . . . Mariann^^ est au clocher avec mon oncle. Cette affreuse Ga\ tière faisait des siennes, et on est en train de la mettre à la raison.

L'ermite n'eut pas un mot, il n'eut pas même ce sourire aimable, habituellement épanoui sur ses lèvres quand je lui parlais. Grave, triste, la tête un peu plus abattue sur la poitrine que de coutume, il traversa la salle, notre cabinet de travail et gagna la terrasse. Arrivé là, il regarda du côté du Cloître, cherchant mon oncle; puis se laissa tomber sur le banc de pierre, et, sans s'occuper autrement de moi, attendit. Une pareille réserve, une pareille attitude de ce vieillard expansif, d'une jovialité douce et affectueuse, me troublaient. Non, jamais je ne l'avais vu muet à ce point, à ce point accablé. Que lui arrivait-il? Qui sait? peut-être apportait-il quel que nouvelle funeste au Prieuré, et n'était-ce pas pour son compte propre qu'il avait cette mine bouleversée.

— Vous voyez, Frère, lui dis-je, rusant pour le faire parler, vous voyez, encore une quinzaine, et nous aurons du raisin.

Du bout du doigt je montrais une magnifique grappe de muscat mûrissant le long du mur. Laborie ne répondit pas.

— Vous venez sans doute pour vous remettre au canal ?

Même silence.

— Il sera bien beau, notre Cloître, quand vous y aurez amené l'eau du Berlou, comme au temps des moines bénédictins.

Rien.

— Avec l'eau, insistai-je à bout de souffle, nous aurons de la laitue, de la romaine, des carottes,

des aubergines, des poivrons... Planterez- vous des fleurs par-ci par-là ?.., Moi, je ne les déteste pas, les fleurs, et Marie Galtier dit que les fleurs sont bien jolies, à l'église, entre les chandeliers, sur les gradins de l'autel...

—- J'entends M. le curé, articula-t-il, se soulevant de son siège de pierre.

Il ne se trompait pas : mon oncle, dont mon angoisse ne m'avait pas permis d'ouïr la voix, montait en eff'et l'escalier, s'entretenant avec Marianne de ces odieux Galtier et de leur piaillante nichée.

— Vous, Frère, vous ! s'écria-t-il, ouvrant ses bras à Termite.

Après une embrassade délicieuse, profonde de part et d'autre :

— Bien le bonjour, monsieur le curé, articula Laborie d'une voix faible... Et la santé, depuis huit jours que je ne vous ai vu ?

— Meilleure, oh ! meilleure. Ce voyage à Lodève m'a fait du bien.

— Saint Fulcran vous a guéri.

Mon oncle se laissa aller sur le perron de la terrasse, et, comme l'ermite demeurait respectueusement debout, il l'invita à prendre place auprès de lui.

— C'est toujours la même vie peu édifiante chez les Galtier, dit-il. Pour la centième fois, je tente de mettre d'accord ces époux ennemis, mais je commence à désespérer. La Galtière a une nature irascible, emportée, et mon bedeau s'adonne au vin à ne plus savoir ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Toutefois, je persiste à le croire dans le fond meilleur que sa femme.

: — S'il n'y avait que la Galtière encore ! dit notre gouvernante. Mais il y a M. Saturnin Boyer...

— Saturnin Boyer? demanda Laborie.

— Croiriez-vous, reprit mon oncle, que, lorsque

nous sommes arrivés dans le clocher, Marianne et moi, nous avons trouvé mon malheureux bedeau couché sur le pavé, et que sa femme l'accablait de coups de poing, tandis que M. Boyer lui décochait des coups de pied.

— Le maire de Lignières vous a-t-il conté ce qu'il faisait chez les Galtier ?

— Pardi, riposta Marianne, il n'avait pas besoin de nous le conter, nous le voyions bien.

Laborie, dont nous venions à peine d'entrevoir le visage, quand il avait embrassé mon oncle, d'un mouvement de majestueuse lenteur releva sa belle tète ascétique et nous montra une face ravagée, marbrée de rougeurs, comme parsemée de trous, cette face douloureuse et sublime que le génie de Ribeira — nous possédions une copie de cette œuvre merveilleuse dans notre cathédrale de Lignières — attribue à saint Jérôme, persécuté par Jean, évêque de Jérusalem, pliant sous le faix de toutes les injustices, de toutes les amertumes, de tous les chagrins.

— Mais, Frère, vous êtes malade ! s'écria mon oncle.

— Il se pourrait bien, dit-il scandant chaque mot, il se pourrait bien que ce Saturnin Boyer, qui fait le métier peu honnête de marchand de bestiaux dans la montagne et de maquignon dans la plaine, eût les vices des gens de son espèce, et que la femme du voisin lui mît des barres dans les yeux. Quoi qu'il en soit de ses visites aux Galtier, si je ne suis pas sûr qu'il en veuille à la Galtière, je suis sûr qu'il vous en veut, à vous, monsieur le curé.

— A moi ?

— Ne m'avez-vous pas avoué que M. le vicairegénéral Vidalenc avait placé M. Clochard à Lunas pour surveiller M. l'archiprêtre Carpezat, dont ce Grand-Vicaire est jaloux ?

— Eh bien?

— Eh bien, M. Clochard est jaloux de vous, et, ne

trouvant pas un prêtre sous la main pour le jeter sur votre piste, ne trouvant pas même un Frère, il a chargé Saturnin Boyer...

— Cela n'est pas possible.

— Cela est pourtant, et, comme Saturnin Boyer doit tout à M. le curé-doyen de Lunas, et les gains qu'il empoche avec Clochard père, maquignon dans le Minervois, surtout son écharpe de maire, j'ose vous donner ce conseil : méfiez-vous de Saturnin Boyer... M. le doyen Clochard, parlant à ma personne, m'a montré l'âme d'un réprouvé...

— Frère, M. Clochard est prêtre.

— M. Clochard est un mauvais prêtre !

— Ermite de Notre-Dame-de-Nize ! s'écria mon oncle, se fâchant.

Le vieillard, peut-être pour dissimuler le bouleversement de ses traits, peut-être simplement pour mettre son front à l'abri de rayons importuns, avait depuis un instant ramené sur sa tête le capuchon de son habit. Cette pièce très ample de son vêtement était descendue fort bas sur son visage, le couvrant à peu près en entier, ne laissant passer que de rares mèches de sa longue barbe annelée. Aux derniers mots de son interlocuteur, d'un geste vif, l'ermite rejeta ce même capuchon, et nous montra une face totalement blanche, une face de mort, avec des larmes retenues au bord des cils.

— Ermite de Notre-Dame-de-Nize ! sanglotat-il, ermite de Notre-Dame-de-Nize ! je ne le suis plus.

Les pleurs arrêtés, semblables à des gouttes de pluie, tombèrent sur sa barbe, sur sa bure, sur ses mains.

Adon Laborie n'était plus ermite de Notre-Damede-Nize ! Son étonnement, sa douleur donnaient à mon oncle un air absolument effaré. Il regardait sans voir dans toutes les directions, puis ses doigts trem-

bîants déboutonnaient et reboutonnaient, pour les? déboutonner encore, cinq boutons de sa soutane, ne s'en apercevant pas, ne sachant pas ce qu'il faisait.

— Mais, demanda-t-il enfin, pourquoi vous a-t-on enlevé l'ermitage de Notre-Dame-de-Nize ?

Le Frère allongea l'un de ses bras, saisit la main fébrile de mon oncle, et, l'ayant pressée contre ses lèvres fortement :

— Parce que je vous aime, monsieur le curé.

— Comment, c'est à cause de moi !

— M. le doyen Clochard ne s'est pas gêné pour me le dire.

— Et que lui avons-nous fait, à ce fils de maquignon ? s'écria Marianne.

— C'est bien simple, articula Laborie : M le curé est un saint, et il faut qu'il ait l'envie des méchants. Dieu le veut ainsi.

Mon oncle, debout à côté de l'ermite, demeurait pétrifié. Tout à coup, se parlant à lui-même :

« Les Frères libres de Saint-François étant un Institut particulier à l'Italie, à l'Fspagne et à quelques provinces du midi de la France, j'ignore quels liens peuvent rattacher nos ermites à l'autorité diocésaine. Existe-t-ii seulement le moindre lien entre un évêque et un Frère libre de Saint-François ? »

S'adressant à Laborie :

— - En vous signifiant votre révocation, que vous à lit M. le curé-doyen de Lunas ?

— Toute une montagne de choses, où votre nom a issé plusieurs fois. Puis il m'a lu une lettre de M. le 'and-vicaire Vidalenc qui lui permettait de me sprendre mon ermitage.

Une lettre de M. Vidalenc?

A son tour, le Frère fit sauter trois gros boutons ïorne hors de leurs boutonnières et retira de la Jse poche de sa bure un carré de papier un peu sali, très froissé, déchiré sur l'un de ses bords.

— Puisque vous voulez savoir, voici, monsieur le curé, voici !

Mon oncle lut :

Montpellier, lo...

« Mon cher ami,

» Je te trouve plaisant en vérité de demander à » Monseigneur l'autorisation de renvoyer ton ermite ! » Comment, toi qui as pénétré tant de choses et tant » de gens, — les choses sont partout, mais les gens » sont à Lodève, — ne sais-tu pas que la bande des » Frères libres de Saint-François n'existe pas dans » l'Église, et qu'on peut lui en ouvrir la porte ou la » lui fermer au nez, selon l'opportunité des circon- » stances et la nécessité des temps. Ces vagabonds, » que je ne tolérerai pas une heure dans mon dio- » cèse, quand il aura plu aux hommes de ta valeur » de me rendre accessible l'épiscopat, — rien n'em- » pêche les doyens, voire les desservants de se réunir » dans le but de me signaler au ministre des cultes, » — ces vagabonds ne méritent en aucune façon que » Monseigneur s'occupe d'eux. Tu ne comprends » donc pas, niais, que révoquer un ermite, c'est » déclarer qu'on l'a nommé, et dès lors accepter la » responsabilité de ses actes et de sa vie ? Une seule » chose compte dans l'Église, l'ordination, et jamais » Frère libre de Saint-François ne reçut l'honneur » suprême de l'ordination. Les ermites sont des » paysans, rien que des paysans, auxquels nos » évêques, de temps immémorial, ont eu le tort de » laisser un habit qui fut glorieux aux premiers » âges du christianisme et qu'ils traînent chaque jour » à toutes les ignominies. Ainsi donc, si ton Laborie, » pour nos intérêts communs , n'est par l'ermite » rêvé, reprends lui sa chapelle et n'en parlons plus.

» Quatre mots maintenant de ton aventure de Lo- » dève. Je crains que tu ne te montes un peu la tête, » mon pauvre Guslote. Prends-y garde ! tu pourrais

y> bien ne pas y voir tout à fait clair en cette affaire. » Quand on est passionné comme tu l'es, il est bien » difficile de conserver la parfaite limpidité du regard. » Non, en accablant l'abbé Célestin de ses faveurs, le » jour de la saint Fulcran, M. Carpezat n'a pas songé » à te faire un affront qui devait rejaillir jusqu'à moi. » Sois habile, et réfléchis que si, en te blessant, l'ar- » chiprêtre m'avait visé, c'est qu'alors tu aurais » laissé deviner le but caché de tes assiduités au » presbytère de Lodève, c'est que, par quelque ma-

> ladresse, mes instructions secrètes auraient été » éventées. L'abbé Célestin a été, tu ne l'as pas oublié » certainement, le vicaire de M. Carpezat, à Saint- » Gervais, M. Carpezat a conservé de ce prêtre excel- » lent le souvenir qu'en conservent tous ceux qui » l'ont connu, et il a été heureux de lui faire honneur. » Crois-tu, par exemple, que si l'abbé Célestin venait » jamais ici, je ne serais pas heureux moi-même de

> rendre hommage à son angélique piété ? Mon cher » Gustote, retiens ceci : les prêtres modestes tels que » le petit desservant de Lignières-sur-G-raveson sont » aussi indispensables à l'Église que les prêtres mili- » tants tels que nous. Je veux bien que nous soyons » comme les piliers robustes de l'édifice ; eux sont » comme l'encens qui brûle sur l'autel et qui monle » sans cesse vers Dieu. Et puis pourquoi, dans tes let- » très parfois brutales, ne pas réserver le caractère » auguste dont nous sommes tous revêtus ? Mais le » clergé, cette armée rangée en bataille, actes ordi- » nata, serait incapable d'affronter le moindre péril, » si le lien sacré de la discipline se trouvait rompu par » de perpétuelles atteintes à la dignité de chacun. A » mon avis, les prêtres ont un devoir supérieur : c'est » de se respecter entre eux.

» Je ne t'ai pas dit : — Vas à Lunas, et de là 6b^ » sevoe la vie ecclésiastique de M. Carpezat. Je t'ai » dit à peu près ceci : — On songe, au m;inistère des » cultes^ à un dignitaire de notre diocèse pour le

;^ prochain évêché vacante et Von met deux noms en » avant : celui de M. Carpezat et le mien. Je crois » avoir quelque énergie dans le commandement, et » peut-être ne suis-je jms dénué de toutes les vertus » dont doit briller un évêque. Vas à Lîmas^ et, de là, » observe les agissements de Varchiprêtre de Saint- » Fulcran. Sache sHl compte des appuis à Paris ^ à > Rome^ flaire ses dispositions intimes aussi avant » que tu lepourras, entretiens ses amis, arrache-leur » une phrase, un mot touchant la mitre qui pourrait » échoir à Carpezat^ veille à mes intérêts qui sont les » tiens, et informe-moi de tes découvertes, non par » la poste, institution sans garantie pour les secrets » d'importance, mais par une personne sûre, quelque » dévote de Vendroit, les femmes valant mieux que » les hommes pour ce genre de mission.

» Je me plais à espérer que désormais tu as com- » pris, et que tu ne me rebattras plus les oreilles de » sornettes sans intérêt pour moi... comme pour » toi.

» Malgré tout le temps que tu m'as fait perdre, je » t'embrasse in Christo Jesu Domino nostro.

» François Vidalenc. »

« P.-S. — Tu n'as pas oublié, je suppose, que mes » lettres ne méritent pas d'être encadrées. Le feu pu- » rifie tout. »

Mon oncle n'avait pas articulé ces quatre derniers mots, que Laborie, se plantant debout d'un élan brusque :

— M. Clochard ! s'écria-t-il, M. Clochard î Et son doigt nous montrait un beau cheval blanc, à la longue crinière tombante, qui galopait sur les bords du Graveson, dans la direction du Prieuré.

ni

« M. Clochard à Lignières ! M. Clochard chez moi ! » répétait mon oncle, abasourdi.

Sans qu'il s'en préoccupât, l'ermite lui reprit la lettre de M. Vidalenc, et, l'ayant repliée en quatre, la replongea dans sa fausse poche.

Cependant le joli cheval blanc du curé de Lunas, 'abandonnant la rive gauche du Graveson, entrait dans le village toujours au galop. C'était merveille, malgré sa lourde charge noire, de le voir bondir comme une chèvre parmi les rocailles. Il s'arrêta tout à coup. M. Clochard vida les étriers lestement.

— Tiens ! il va chez M. Saturnin Boyer, il ne vient pas ici, dit Marianne, dont le petit œil vif suivait avec inquiétude les mouvements de la monture et ceux du cavalier.

Mais M. Clochard, après avoir remis la bride de sa bête aux mains du maire et échangé sans doute quelques paroles avec lui, car, si du haut de la terrasse nous n'entendions pas les voix, nous discernions les gestes, planta là le boucher et tira droit vers le Prieuré.

— Comment, il ose î murmurait mon oncle, les dents serrées.

— Faut-il aller lui ouvrir la porte, monsieur le curé? demanda notre gouvernante.

— Non, non ! c'est à moi de le recevoir, répondit-il.

Il fit trois pas ; puis, demeurant fixe :

— Au fait, après ce que je viens d'apprendre, il convient mieux que ce soit vous, Marianne, qui descendiez.

L'attente fut d'une minute seulement, mais elle parut longue. L'ermite s'était rassis sur le perron et avait ramené son capuchon ; mon oncle demeurait debout, tête nue, très résolu contre son ennemi ; moi, je picorais les grains murs d'une grappe à la portée de mes doigts. M. Clochard parut. Son visage, jaune comme un coing, était parsemé de grosses gouttes de sueur. Avant qu'il eût articulé une parole, mon oncle, s'avançant à sa rencontre :

— Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le doyen, lui dit-il.

— Certainement, vous ne m'attendiez pas aujourd'hui à Lignières, monsieur le curé ?

Le ton était presque affable.

— Pour être sincère, monsieur le doyen, après nos malentendus chez M. TarchiprêtreCarpezat...

— Ce ne furent, en effet, que des malentendus... Toutefois, je vous l'avouerai, quelque grande qu'ait été mon envie de venir m'expliquer avec vous sur des faits déjà vieux de deux mois et de regretter certaines paroles que, de part et d'autre, il aurait mieux valu retenir, ce n'est pas pour cet objet délicat que vous me voyez au Prieuré en ce moment.

Mon oncle, dans une attitude respectueuse, demeurait de glace. Je ne l'aurais pas cru capable de ce courage, et j'en trouvais les grains de muscat meilleurs.

— Veuillez m'excuser, reprit le doyen de Lunas, fort embarrassé à la longue de tant de circonspection, de tant de froideur ; si aujourd'hui j'ai franchi votre seuil, c'est non pour travailler avec vous k] l'apaisement de nos cœurs, mais pour faire appréhenider au collet Adon Laborie et le faire traîner devant la justice.

MON ONCLE CEL&dTlN 297

— Le frère Adon Laborie devant I9, justice ! s'écria mon oncle douloureusement.

— Et qu'est-ce qu'il a fait, le frère Adon Laborie ? osa demander Marianne, se plantant devant le curé de Lunas.

— Oui, qu'est-ce qu'il a fait ? répétai-je, lâchant mon raisin et me rangeant près, de notre gourvernante.

M. Clochard nous toisa d'un regard dédaigneux; puis, regardant mon oncle :

— Je vous serais obligé, monsieur Célestin, de me débarrasser de cette femme et de cet enfant.

— Allons-nous en, mon petiot, me dit Marianne. La vieille, maugréant, s'achemina vers la cuisine,

et moi, sans lui laisser rien deviner de mes intentions, j'entrai dans la chambre à coucher de mon oncle. Les volets des fenêtres de cette pièce, vermoulus, mal établis sur des gonds rouilles, chassés l'un sur l'autre par des ferrures où dansaient des clous, offraient partout des fentes, des éraflures, des trous. J'y collai mon œil curieux, mes oreilles avides, et je ne perdis ni un geste ni un mot.

Nos trois personnages n'avaient pas bougé : le Frère, ramassé dans sa bure, gardait sur le banc une immobilité de pierre, et, tandis que le doyen de Lunas tenait ses prunelles brillantes attachées sur lui, les yeux de mon oncle allaient indécis, inquiets, troublés, de M. Clochard à l'ermite, puis de l'ermite à M. Clochard.

— Pour menacer Adon Laborie de la justice, il faut évidemment qu'il ait commis un crime, balbutia-t-il enfin.

— Il en a commis un.

— Mon Dieu !... Et puis-je vous demander?... La voix lui manqua.

— Cet homme est un voleur.

— Un voleur !

— Ce matin, appelé au presbytère de Lunas pour y

recevoir communication d'une lettre venue de l'évêché, il m'a arraché cette lettre des mains à Fimproviste et a disparu, emportant ce qui ne lui appartenait pas.

— Frère Laborie, expliquez vous ! cria mon oncle, atteint par cette nouvelle froudroyante, car cette lettre dérobée on la lui avait donnée à lire, et, sans s'inquiéter de sa provenance, il l'avait lue jusqu'au bout.

L'ermite leva la tête ; mais, au moment de parler, il la laissa retomber sur sa poitrine et ne proféra pas un mot.

— Confondu par tant d'audace, continua M. Clochard, je n'ai pas songé sur le coup à poursuivre Laborie; puis j'ai pensé que cet homme, autrefois honnête, n'aurait pas fait vingt pas dans la montagne sans ressentir le remords de sa faute et sans venir en implorer le pardon. Jusqu'à deux heures j'ai attendu, — vous devinez dans quelle fièvre, vous qui savez combien l'autorité diocésaine tient à ce que ses papiers quelconques ne sortent pas de nos mains. Enfin, las d'espérer le coupable, j'ai sellé mon cheval, et, ne doutant pas que Laborie n'eût regagné Notre- Dame-de-Nize, j'ai volé à l'ermitage. Personne. Je redescendais vers Lunas, décidé à prévenir la gendarmerie, quand le brave Marins Andouillet, mon sacristain, qui se livrait à des recherches de son côté, m'a appris qu'on avait rencontré l'ermite sur le chemin de Lignières. Je suis accouru à bride abattue, et me voici pour réclamer mon bien, pour l'exiger au besoin.

Il marcha vers le perron.

— Laborie, vous m'avez entendu. Rendez-moi ma lettre, et tout de suite !

L'ermite se dressa sur ses jarrets vivement.

— Vous ne l'aurez pas ! répondit-il d'une voix profonde.

M. Clochard fut exaspéré par cette résistance ; tout&

sa nature de combat, autoritaire, agressive, reçut un coup, et une de ses mains, aux doigts longs, maigres, velus, presque noirs, tomba sur le bras gauche de Laborie.

— Si vous ne retirez votre patte de bête de dessus ma manche, il va vous arriver malheur ! gronda sourdement le vieux ermite, à qui des violences inattendues restituaient tout son tempérament de paysan montagnard. .

Et, comme, en dépit de l'âge, sa vie de grand air et d'austérité lui avait conservé du sang et des muscles, d'un mouvement de tête fier et noble, il rejeta son capuchon et mit à découvert une face d'une pâleur terrible, d'une redoutable immobilité.

— Ma lettre ! répétait Tobstiné M. Clochard, ne lâchant prise en aucune façon.

La bataille était imminente. Mon oncle s'élança. Il n'était que temps : déjà Termite levait son bras droit, au bout duquel son poing fermé ressemblait à un de ces nœuds ronds et durs qui terminent les bâtons de nos Cévenols.

— Frère, lui dit mon oncle, restituez la lettre.

— Non ! non ! hurla-t-il, aveuglé par la colère.

— Frère, c'est moi, l'abbé Célestin, que vous aimez et qui vous aime, supplia-t-il d'un ton où passèrent des notes célestes.

Le bras menaçant de l'ermite retomba inerte le long de son corps. Il était vaincu. Pourtant il ne rendait pas le moindre papier. Mon oncle, avec une familiarité aussi courageuse que touchante, allongea ses doigts vers la poitrine haletante de l'ermite, les insinua sans difficulté jusqu'à la fausse poche de sa bure, prit la lettre au gîte et la tendit gravement à M. Clochard.

— Eh bien, c'est habile à vous d'avoir cédé, dit celui-ci, s'adressant à Laborie, car M. le maire de Lignières-sur-Graveson était prévenu et déjà on cherchait le garde-champêtre pour vous arrêter.

— J'aurais bien voulu voir ça, qu'on me mit en prison pour ce chiffon de papier ! grommela l'ermite mal apaisé... Et d'abord, cette lettre est à moi, puisque c'est de moi qu'elle s'occupe, ajouta-t-il avec la logique boiteuse du paysan de nos montagnes, du paysan de tous les pays, que le travail de la terre initie mal aux notions du tien et du mien.

— Frère ! Frère ! soupira mon oncle.

— Puis,^ continua-t-il, ses yeux péjiillants arrêtés sur son protecteur, il était question de vous, monsieur le curé, dans ce papier de M. Vidalenc; et moi qui vous ai les mêmes respects qu'au bon Dieu en personne, je ne voulais pas qu'on vous renvoyât de chez vous comme on me renvoyait de chez moi.

— Et d'où tenez-vous que le nom de M. l'abbé Célestin ait été écrit dans ce document de l'évêché ? Il me semblait que vous ne saviez ni lire ni écrire.

Il lança à mon oncle un coup d'œil aigu qui le transperça. Le pauvre homme, blessé à l'âme, rougit et ne sut s'empêcher de courber le front. L'abbé Clochard, pénétré d'un soupçon qui brusquement réveillait sa haine, allongea derechef sa griffe vers l'épaule de l'ermite assis et, le secouant sur son banc à le renverser :

— Avez-vous fait lire à quelqu'un la lettre de M. Vidalenc ? lui corna-t-il aux oreilles.

— Oui, monsieur le doyen, il l'a fait lire à quelqu'un, répondit mon oncle.

— Avons?

— Ne \ous troublez pas, monsieur le doyen. Cette lettre que le frère Laborie m'a présentée, sans m'avouer comment elle était tombée en ses mains, et quej'ai eu le tort de lire, ne m'a rien appris ni sur les inquiétudes de M. le vicaire-général Vidalenc, candidat à l'épiscopat, ni sur la mission qu'il vous a plu d'accepter dans le but de servir ses intérêts. M. l'archiprêtre Carpezat, qui m'honore de quelque amitié, ne m'a laissé rien ignorer des intrigues où l'on mêle son nom.

MON ONCLE OÉLESTIN 301

Je VOUS fournirai même à ce propos un renseignement précieux : M. Carpezat n'aspire nullement à la mitre ; il trouve les charges de son archiprêtré assez lourdes pour son âge et pour ses vertus. M. Carpezat va plus loin dans son humilité : il fait des vœux pour le succès de celui dont on s'obstine à le croire le rival. Il a connu M. Vidalenc autrefois, et il professe autant d'admiration pour son savoir, pour sa haute piété, 4ue pour la dignité sévère de sa vie, tout entière vouée aux devoirs de notre sain le religion.

Le curé de Lunas, négligeant sa querelle misérable avec l'ermite de Notre-Dame-de-Ni^e, écoutait le desservant de Lignières, calme, attentif, recueilli. Sur ses traits irrités, farouches, était passé comme un rayon de soleil qui les avait rassérénés. Était-ce la joie. des éclaircissements obtenus sur les dispositions secrètes de l'archiprêtre Carpezat qui venait de changer soudain l'expression de son visage ? était-ce le langage si noble de l'abbé Célestin, langage qui le prenait à l'improviste et à la séduction duquel il n'était pas maître de résister? Les deux choses à la fois, sans doute.

— Monsieur le curé, dit-il d'un air aimable, à vous entendre j'oublie non seulement les torts dont il vous a plu de vous accuser à propos de la lettre de M. Vidalenc, mais j'oublie également les torts de l'ermite Laborie. Les voies de la Providence sont insondables : peut-être était-il bon que vous lussiez cette lettre et que je vinsse à Lignières aujourd'hui... Alors, vous êtes sûr que M. Carpezat ne sera pas un obstacle à l'élévation de M. Vidalenc?

— J'en suis sûr absolument.

— Mais si le choix du ministre des cultes, qui n'aura que deux noms sous les yeux : Vidalenc, Carpezat, si le choix du ministre des cultes tombait sur le second de ces deux noms ?

— Dans ce cas, il serait téméraire à moi d'affirmer...

— Vous voyez !

— Tout me porte à croire, néanmoins, que M. l'archiprêtre refuserait.

— Il refuserait la mitre !

— Il refuserait et la mitre, et la crosse, et l'anneau.

— Ce n'est pas possible.

— Rien n'est au-dessus du désintéressement religieux de M. l'archiprêtre de Saint-Fulcran.

— Puissiez- vous dire vrai! car alors, moi... Il se mordit la langue et s'arrêta court.

— Car alors?... demanda mon oncle, à qui je n'aurais pas supposé tant de malice.

— J'espère, mon cher abbé Célestin, que vous ne m'en voudrez pas d'avoir traqué mon ermite jusque chez vous. La lettre du Vicaire-Général rie pouvait rester en semblables mains, vous le comprenez.

— Je le comprends, monsieur le doyen, et Dieu me préserve de vous en vouloir d'une visite qui me comble de joie! Vous n'êtes pas venu ici pour moi, c'est vrai; mais je vous ai vu, nous avons échangé des paroles qui effacent les mots cruels prononcés dans la colère, et je me sens reporté au temps heureux où j'étais votre ami et où vous étiez le mien.

Tout cela fut dit d'un accent si doux, avec des inflexions si tendres, que M. Clochard, cédant à un mouvement d'émotion sincère, ouvrit ses deux bras longs et secs comme des branches et serra mon oncle étroitement.

Après cette embrassade où leurs cœurs avaient battu si près l'un de l'autre, il y eut un moment de silence. Ils se regardaient étonnés de s'aimer, embarrassés de leur mutuel contentement. Mon oncle paraissait faire des efforts pour s'empêcher de pleurer. En proie à un attendrissement qui dominait en maître sa pauvre machine épuisée, il y aurait succombé immanquablement, si M. Clochard, plus ferme de nerfs et de caractère, craignant de le voir défaillir, ne lui avait pris le bras affectueusement et ne l'avait guidé vers le perron, où ils s'assirent côte à côte tous les deux.

— Votre ami, lui dit-il, assouplissant sa voix, d'un timbre dur, désagréable, votre ami, je le suis, mon cher Célestin, et je le resterai. Nous allons redevenir ce que nous fûmes à Saint-Gervais, au temps où nous parcourions ensemble la vallée de l'Orb. Ces promenades aux ruines de Saint-Michel-des-Aires vous furent fructueuses, moi je n'en tirai nul profit. Mais ne croyez pas que votre succès, auprès de la Société archéologique deBèziers, m'ait rendu le moins du monde jaloux.

«— 0 mon cher Gustote, je ne l'ai jamais cru, balbutia mon oncle, goûtant une satisfaction profonde à appeler son doyen par le diminutif affectueux de son nom.

— Et à propos, où en êtes-yous de votre Vie de saint Célestin, pape?

— Hélas ! la maladie m'a tant de fois condamné à interrompre ce travail !

— Vous vous portez mieux à présent?

^— Aussi vais-je classer mes documents et comtfiencer à écrire.

— Si vous manquiez de livres, je mets ma bibliothèque à votre disposition.

— Avez-vous la Maœima Ubliotheca veterum Patrum et antiquorum Scriptorum ecclesias^ ticorum ?

— Je l'ai.

— Il me faudrait seulement le tome vingt-ciniquième, tomus vigesimus quintus,

— Vous l'aurez demain. ^

Un silence de trois minutes, pendant lequel le Frère, voyant l'entretien prendre un tour intime, s'éloigna discrètement.

— Puisque nous voilà en train de liquider le passé pour n'y plus revenir, reprit M. Clochard, s'emparant des deux mains de mon oncle qu'il retint amicalement dans les siennes, laissez-moi regretter devant vous l'injustice des reproches que je ne craignis pas de vous adresser le jour de la saint Fulcran, en présence de l'archiprêtre et de plus de cinquante ecclésiastiques réunis. Vous aviez négligé de me rendre visite, en arrivant; de plus, vous réclamant d'une ancienne autorisation de Monseigneur, qui, pour vous donner le loisir et de soigner votre santé et d'écrire la Vie de saint Célestin, vous avait dispensé de paraître aux conférences ecclésiastiques, vous dissimuliez mal, selon moi, le désir de ne jamais rendre hommage à votre doyen. Toutes les raisons que vous mettiez en avant pour légitimer une réserve qui paraissait unej atteinte portée à la hiérarchie, m'irritèrent mal à' propos, et quelques mots aigres que M. l'archiprêtre eut le tort de mêler à uu débat jusque-là très courtois

me firent sortir de mon calme habituel. Du reste, puisqu'il faut être absolument franc, pourquoi ne pas vous avouer que votre obstination à ne pas quitter le Prieuré de Lignières pour accomplir un devoir rigoureux, m'avait, depuis un mois, fort mal disposé à votre égard? Une offense emprunte toujours à notre caractère de prêtre, qui s'y trouve forcément amalgamé, une gravité exceptionelle, et j'avais été offensé.

— Bien malgré moi, je vous le jure, mon ami.

— Je le sais, mon cher Célestin, et, je vous l'assure, les choses que je rappelle sont déjà bien loin de moi. Si vous n'êtes pas descendu à Lunas, ce n'est pas que vous eussiez conservé un souvenir pénible du dépit que j'ai pu faire paraître à propos de votre triomphe académique, c'est uniquement que vous souffriez et que vos souff'rances...

— Oh! j'irai vous voir, j'irai vous voir...

— Je ne le veux pas. J'exige d'abord que, dans le calme de cette vie nouvelle de Lignières, sous l'œil d'un doyen qui n'avait besoin que de vous embrasser pour redevenir votre ami, vous vous rétablissiez complètement. Pais vous ne devez pas perdre de vue un ouvrage destiné à venger un de nos plus grands papes des outrages et des calomnies que des siècles n'ont cessé d'accumuler sur sa mémoire.

— C'est une erreur, mon cher ami : pas un auteur ancien ou moderne qui ne rende justice à la sainteté parfaite de Célestin V.

— Aussi n'est-ce pas à Célestin V que je pense.

— A Boniface YIII, alors?

— Justement.

— Hélas! ce pontife terrible, que je rencontre à chaque pas dans la vie de mon saint patron, me remplit de trouble et de chagrin.

— Vous aurez lu de méchants auteurs.

-- Si vous pouviez m'en indiquer de bons!

— Je vous en indiquerai.

— J*ai lu Muratori, des fragments de VEistoire de Ferreti Yicentini, V Histoire du Papisme, de Eydegger...

— Je vous le répète, Boniface VIII fut un grand pape, et, s'il eut quelques faiblesses, ce n'est pas à nous de les divulguer... Comme Grégoire VII, comme Innocent III, Boniface VIII lutta contre les princes pour fonder la vaste unité catholique, et à ce titre il mérite la reconnaissance et l'admiration du m .nde entier, qu'il élève au ciel et conquiert.

— Pourtant, il fut bien cruel pour Célestin V.

— Dieu permit que Boniface eut des passions très vives, un caractère très entreprenant pour la plus grande gloire de son nom et de son Église.

— Avait-il besoin de martyriser son prédécesseur^ qui était un saint?

— Il y a une sainteté supérieure et une sainteté vulgaire. Si Célestin V, par ses austérités, ses adorations constantes, mérita de compter au nombre des bienheureux, des papes tels que Grégoire VII, Innocent III, Boniface VIII, Sixte-Quint, signant des traités avec les rois de la terre, bataillant sans cesse pour défendre les droits de l'Église attaquée, montant à cheval au besoin et s'armant du glaive comme Jules II, méritent, à mon avis, une place plus haute parmi les élus du ciel. Célestin, par sa vertu, ne sauvait que son âme ; lès papes que j'ai nommés, par des vices qui furent des vertus éclatantes dans l'agitation, le trouble, la barbarie des temps, sauvèrent des âmes par milliers.

— Cette opinion peut être soutenue, mais ce n'est pas la mienne.

— Je m'en doutais, connaissant votre caractère si résigné. Aux hommes d'une grande énergie, vous préférez les hommes d'une grande douceur.

— Heureux les doux, heati mites !

— Moi, je me prononce tout de suite pour les forts, les vigoureux, je dirai presque les violents, et en cela

je ne fais que me ranger à l'idée de notre ami le vicaire-général Vidalenc, lequel, dans l'Église, croit avant tout à la fermeté dans le commandement. — « Le bras d'un évêque, m'écrivait-il ces jours derniers, au milieu de l'hostilité du siècle, n'est pas fait seulement pour bénir, il est fait aussi pour frapper; il laut qu'il soit robuste. »

— L'archiprêtre Carpezat a une autre conception du rôle d'un évoque, et s'il lui plaisait d'accepter la mitre...

— Vous pensez donc qu'elle lui a été offerte ? demanda M. Clochard, ramené à l'objet principal de ses préoccupations.

— Je ne sais rien de positif.

— Mais vous savez quelque chose ?

Au même instant, par un scrupule des plus honorables, Adon Laborie, qui, malgré son éloignement, ne perdait pas un mot, Adon Laborie s'inclina comme pour prendre congé et se dirigea vers le Cloître. Au claquement de ses sandales de châtaignier sur les marches sonores, mon oncle se retourna; puis, s'élançant vers l'ermite :

— Comment, vous partez, Frère ?

— Et où voulez-vous que j'aille, monsieur le curé? articula le vieillard d'un accent désolé.

— Ne vous tourmentez pas ; surtout ne quittez pas le Prieuré.

Il revint vers M. Clochard.

— Mon cher ami, dit-il, encouragé par un sourire aimable du doyen, puisque nous voilà redevenns frères, comme au temps de notre jeunesse studieuse, je n'hésite pas à implorer la grâce de Laborie.

Le curé de Lunas eut une grimace peu rassurante.

— Certes, poursuivit mon oncle, le Frère est très coupable, et je ne songe pas le moins du monde à l'excuser. Mais, que voulez-vous? en dépit de ses vertus qui, depuis de longues années, édifient la mon-

tagne, l'ermite est resté paysan, et il y aurait injustice à exiger d'un homme dénué de culture les manières d'être, de vivre, d'agir d'un homme façonné par l'éducation...

— • J'ai promis l'ermitage de Notre-Dame-de-Nize à mon sacristain, Marins Andouillet.

— Vous n'avez pas pris d'engagement définitif, peutêtre ?

— Vous aimez donc bien cet Adon Laborie ?

— Vous Taimeriez comme je l'aime, si vous le connaissiez comme je le connais... D'ailleurs, balbutiat-il, ses joues blêmes marbrées de rougeurs subites, je suis mêlé à la faute de l'ermite, ayant lu cette malheureuse lettre du Vicaire-Grénéral, et la révocation de Laborie me sera d'autant plus pénible qu'elle me mettra constamment en face de mon péché, etpeccatum meum contra me est semper.

— Ah ! si c'est pour vous, mon cher Célestin, que vous parlez...

— Oui, c'est pour moi.

— Eh bien, on pourra s'entendre.

— Que vous êtes bon !

— Je fais plus que de pardonner : pour qu'il ne reste nulle trace de cette affaire, j'abolis le corps même du délit.

Et, avec une gaieté qui éclaira sa face devenue moins laide, qui communiqua à ses gestes saccadés un moelleux inconnu, il prit dans sa poche le portefeuille où il avait enfoui la lettre, en retira ce chiffon de papier et le déchira en mille morceaux.

— Voilà ! dit-il, regardant voltiger à travers la terrasse les fragments de l'épître de M. Vidalenc.

— Alors, Laborie conservera son ermitage?

— Cela dépendra de vous, mon ami.

— Dans ce cas !... M'autorisez-vous à appeler l'ermite pour lui apprendre la bonne nouvelle ?

— Tout à l'heure... J'ai à mon tour à solliciter une; faveur...

MON ONCLE CÉLESÏIN 30P

— Je VOUS l'accorde.

M. Clochard, en proie à des soucis dont il était difficile de pénétrer l'objet, se passa une main sur le front. Puis, considérant mon oncle avec une attention passionnée :

— Mon cher Célestin, puis-je compter sur vous, compter absolument sur vous?

— Si vous pouvez compter sur moi !...

— Oh ! merci...

La voix étranglée par le tumulte de son cœur, qui n'osait encore s'ouvrir, il demeura sans parole. Il reprit enfin :

— Mon ami, gardez-moi le secret : je suis ambitieux.

— Et vous en avez bien le droit, mon cher Gustote, dit mon oncle, folâtre. Au grand séminaire, qui vous en remontra jamais pour la Théologie morale ? Je n'ai pas oublié non plus qu'un jour, devant Monseigneur, comme notre professeur ù.^ Histoire ecclésiastique, le respectable chanoine Labatut, s'était fait votre adversaire à propos de l'hérésiarque Wiklef, vous le pliâtes sous vos raisonnements comme une paille, et...

— Il s'agit d'objets plus importants.

— De quoi s'agit-il ?

— De rendre l'épiscopat accessible au vicairegénéral Vidalenc, qui fut notre condisciple, qui est demeuré notre ami.

— Et que puis-je pour que M. Vidalenc soit évëque, moi, humble desservant de la dernière paroisse du diocèse ?

— Vous pouvez quelque chose... Écoutez-moi bien... M. Carpezat a eu toujours pour vous une affection très vive : à Saint-Gervais, il vous préférait à moi, et vous avez vu, à Lodève, avec quelle sorte de satisfaction il s'est acharné à vous donner le pas sur votre doyen. Ces coups d'épingle, auxquels j'eus le tort de me montrer sensible, auraient dû ne pas me faire crier, car, s'ils déchiraient ma peau,

dans l'intention de l'archiprêtre, ils s'adressaient au Vicaire-Général. M. Carpezat, m'humiliant en pleine solennité de la saint Fulcran, se souciait peu de moi, il se préoccupait de Vidalenc, qui lui porte ombrage et dont je suis l'ami dévoué.

Mon oncle eut un geste de dénégation énergique.

— Vous aurez beau me chanter sur tous les tons que M. Carpezat ne vise pas la mitre, continua M. Clochard, j'ai des preuves, et des preuves certaines, qu'il a mis sur pied de grandes influences, que le député de l'arrondissement, par exemple, soulève ciel et terre à Paris pour lui obtenir le premier évêché vacant.

— Il est possible, en effet, que des personnages du département désirent l'élévation à l'épiscopat de l'archiprêtre de Saint-Fulcran. Mais, en quoi les démarches de ces personnages, s'il est vrai que la moindre démarche ait été tentée, accusent-elles les ardeurs que vous reprochez à M. Carpezat ?

— Connaissez-vous ces personnages-là ?

— Je ne les connais point, monsieur le doyen.

— Le bruit a couru que non seulement le député de Lodève, mais aussi le préfet de l'Hérault travaille pour M. Carpezat...

— Vous en savez plus long que moi.

— N'importe ! il est triste de voir un ecclésiastique de la valeur et du rang de l'archiprêtre faire soutenir sa candidature par une séquelle de laïques.

— Monsieur le doyen, c'est absolument comme si vous me parliez chinois. Moi, j'arrive des Aires, je connais peu le canton de Lunas, pas du tout le canton de Lodève, et je n'entends absolument rien à vos discours.

— Ah ! l'odieux, l'infâme Concordat, qui livre la nomination des évêques au pouvoir civil I s'écria M. Clochard avec une véritable fureur. Si l'Église, par la voie des chapitres cathédraux , choisissait encore ses évêques, c'est Vidalenc, non Carpezat, qui

serait élu ; car, tandis que, vers la conquête du suprême sacerdoce, M. Carpezat marche escorté des députés, du préfet, du général, de toute la tourbe officielle du département, Vidalenc s'avance environné de tous les prêtres du diocèse accourus à l'appel de Monseigneur.

— Ne vous ai-je p-as répété à satiété que M. Carpezat est sans ambition ?

— Tant pis pour lui ! s'écria-t-il, ne tenant plus aux contraintes qui l'enserraient trop étroitement et les brisant.

Puis, après une exaltation qui précipita Ses paroles comme les eaux d'un torrent débordé :

— Ah ! il n'a pas d'ambition, lui, me dites-vous ! Eh bien, j'en ai, moi, de l'ambition, et je ne permettrai pas à M. Carpezat, avec ses habiletés de sainten'y-touche, ses patelinages rusés, de faire avorter ma vie. Lui évêque, je demeure à Lunas jusqu'à la consommation des siècles. — Parbleu, ne trouvezvous pas que c'est un beau sort, cela, curé-doyen de troisième classe à perpétuité ! — Vidalenc nommé, je deviens sous sa main, qui ne me lâche plus, tout ce qu'on peut devenir dans notre carrière si bornée : chanoine titulaire de sa cathédrale, grand-vicaire, et qui sait?...

— Évêque à votre tour...

— Pourquoi non ?

Mon oncle, accroupi sur la pierre, dans une attitude de morne consternation, ne soutfla mot.

— Voyez-vous, Célestin, continua M. Clochard, emporté au roulement de ses pensées, nous arriverons ! nous arriverons!... Si vous voulez vous unir à moi, pour... fournir... sur les agissements de M. Carpezat... quelques renseignements que je puisse transmettre à notre cher Vidalenc...

— Des renseignements ?

— J'en ignore pas que l'archiprêtre est devenu le directeur de votre conscience... La nécessité de la

confession doit désormais vous pousser souvent à Lodève, et vous verrez M. Carpezat... et vous l'entretiendrez longuement... et vous aurez avec lui de ces épanchements intimes où Ton s'abandonne, où l'on s'ouvre jusqu'au fond de l'âme... Qui sait si M. Carpezat, en recevant vos péchés, ne laissera pas tomber quelqu'un des siens... Il est votre confesseur et rien au monde ne saurait l'autoriser à la moindre divulgation de vos aveux ; mais, s'il est votre confesseur, vous n'êtes pas le sien, et...

D'un mouvement de hardiesse inouïe, mon oncle se trouva debout. Il haletait, il palpitait, et ses traits livides me firent peur. Il essaya vainement de parler.

— Qu'est-ce qui vous prend? s'écria M. Clochard, se hissant, lui aussi, sur ses jarrets.

— Monsieur le doyen, vous venez de m'infliger le plus cruel des affronts.

— Êtes- vous fou !

— Vos mauvais sentiments à mon endroit m'étaient co^nus depuis longtemps ; mais, notre vie ayant été un peu mêlée à Saint-Gervais, je comptais vous avoir laissé quelque estime de mon caractère. Après votre inqualifiable proposition, cela est manifeste, vous ne respectez en moi ni l'homme ni le prêtre. Je vous plains.

— Ah ça ! mon cher Célestin...

Il se précipita en avant et voulut saisir les mains

de mon oncle. Mon oncle lui refusa ses mains énergiquement.

— Je crois, monsieur le doyen, que nous devons nous séparer à l'instant, lui dit-il avec une dignité simple. Du reste, je vous le jure, pour votre honneur sacerdotal, pour le mien, personne ne saura jamais ce qui s'est passé entre nous.

— Alors, c'est la guerre 1 gronda M. Clochard aveci un regard de haine féroce.

— Quand il faudra que je sois puni de mes fautes

et manquements, il m'importera peu que Dieu se serve de votre bras ou d'un autre pour me châtier. Si c'est vous qui devez me frapper, tant pis pour vous î

— Pour commencer, je chasse Laborie de Notre- Dame-de-Nize...

Marie Galtier, des paquets d'herbages sous les bras, traversa la terrasse avec Zite, qu'elle venait faire traire dans la cuisine. Le doyen suivit de ses deux yeux noirs dilatés la jeune fille harcelée par la chèvre qui lui dérobait de longues bouchées vertes ; puis, sans mot dire, sans même saluer, comme un coupable ou comme un ennemi, il s'esquiva.

Tandis que mon oncle, retombé sur le banc de pierre, s'abandonnait à l'amertume de ses pensées, Laborie recueillait, à travers la terrasse, les lambeaux épars de la lettre du vicaire-général Vidalenc et les enfouissait un à un, soigneusement, dans la fausse poche de sa bure.

— C'est à moi, ça, ricanait cet entêté, c'est à moi l

^B Le temps, ce pacificateur impitoyable de nos dou- ^Heurs comme de nos joies, atténuant à la longue des [^■motions si vives, mon oncle redevint, après quelques ^^^emaines, moins agité, moins triste, presque content, tel que nous l'avions connu avant la visite de M. Clochard. Il est bon de le dire, nous nous étions acharnés tous à sa guérison, et Adon Laborie nous avait beaucoup aidé dans cette œuvre touchante, Adon Laborie,

installé chez nous depuis sa révocation, car il avait été bel et bien contraint d'abandonner son cher ermitage de Notre-Dame-de-Nize à Marins Andouillet, sacristain de l'église de Lunas. Tout, d'abord, mon oncle, trouvant au milieu de ses chagrins une consolation à accueillir le Frère, pensa à lui donner un logement dans le clocher ; mais en- redescendant les degrés de la tourelle, il aperçut la Galtière sur son palier, la mine tirée, les yeux flambants, et il décida que le Frère aurait une chambre au presbytère même, dans une des cent cellules des anciens moines bénédictins.

Les mois d'août et de septembre furent des mois ravissants- Je ne me souviens pas d'avoir passé de plus heureux jours de ma vie. Nos besognes étaient les mêmes : mon oncle écrivait ou classait les documents pour sa Vie de Saint Célestin, pape ; Marie Galtier, dont les progrès étaient lents, s'exerçait à la lecture et à l'écriture ; moi, je labourais Virgile à fleur de peau, bien entendu, sans Teffôrt pénible qui enfonce le soc et touche la pensée de l'auteur. A ce travail ennuyeux pour tous, — je parle pour Marie et pour moi, — était venu s'en ajouter un autre plein d'irrésistibles séductions.

Dès le lendemain de son arrivée, Laborie, préoccupé de son fameux jardin du Cloître, où il cultiverait les plus beaux, les plus savoureux légumes de la contrée, s'était mis à la rude entreprise du canal, et, chaque jour, la messe servie, car il avait tenu à m'alléger de ce devoir, nous nous rendions tous vers le haut Berlou pour y poursuivre la tranchée ouverte. L'ermite hardiment faisait sauter les dix-huit boutons de sa bure, serrait son habit sous un buisson, retroussait les manches de sa chemise, saisissait soit la pelle, soit le pic. Quels divertissements délicieux ! Comme Laborie avait fait de sa bure, mon oncle posait son bréviaire sur une pierre, puis sondait le terrain, donnait des aligne-

ments, tirait des plans à perte de vue. Il arrivait plus d'une fois qu'il mettait la main aux corbeilles d'osier, remplies par moi de décombres extraits de l'ancien canal, et qu'il allait les vider sur les rives du Berlou. Avec quelle ardeur je les remplissais, ces corbeilles d'osier, et quels coups de pelles dans les tas de boue et de gravier ! Mais, ravi de ces exercices en plein air, à pleins bras, à plein cœur, mes transports tenaient du délire, quand Marianne, débarrassée des soins du ménage, et Marie Galtier, débarrassée de son livre, nous rejoignaient au chantier. C'est alors qu'on en donnait une poussée !

— Nous aurons des aubergines, des pois, de tout î criait l'ermite.

Et nous redoublions d'efforts, et nous courions, Marie et moi, comptant nos corbeilles vidées, jaloux l'un et l'autre d'en décharger un plus grand nombre. Quels bonds extravagants pour arriver plus vite au but, le Berlou ! Zite, cabriolant sur nos pas, avait beaucoup de peine à nous suivre. 0 Virgile, Virgile, que valaient tes campagnes latines de Mantoue, comparées aux campagnes cévenoles de Lignièressur-G-raveson ! que valaient Tityre, Mélibée, Ménalque, Corydon, comparés à mon oncle Célestin, à Marianne, à Laborie.. à Marie Galtier !

De temps à autre, mon cher oncle s'absentait de

la paroisse pour aller à Lodève. Lorsque nous

demeurions aux Aires, c'était tout au monde s'il

se déplaçait une fois par mois, dans le dessein très

-y discret de se confesser à M. le doyen de Bédarieux ;

|fciaintenant, il était rare qu'il restât quinze jours

^^Htns voir M. l'archiprêtre Carpezat, son nouveau

I^Birecteur. Il nous quittait en général le lundi pour

^^^ous revenir inflexiblement le mardi.

-■ J'ai besoin de me retremper dans la piscine purificatrice, disait-il.

Ces voyages périodiques étaient pour moi une source de joies très vives, non parce qu'ils me lais-

saient au presbytère maître de mes quatre volontés, te que la liberté est particulièrement chère aux enfants, entêtés de nature à s'ébattre comme les ieunes chevreaux, mais j'aimais ces voyages de mon oncle parce que, avec Laborie, je jouissais du privilège de l'accompagner jusqu'à Lunas et d'aller l'y re^)rendre le lendemain au passage de la diligence. Nous sortions de Lignières vers les deux heures de l'après-midi et suivions le cours ombragé du Graveson. Rarement je restais près de mon oncle et de l'ermite, tantôt causant de choses sans intérêt pour moi, tantôt récitant par anticipation leur chapelet du soir ; le plus souvent, je courais en avant, gambadant, sautant, dansant presque, heureux de je ne sais quoi, de tout, de marcher, de respirer, de voir l'eau couler, les oiseaux voleter de branche en branche sous le grand soleil allumé. A trois heures, nous arrivions à Lunas, et, à l'encoignure de la maison Bonlouïs, visà-vis un maréchal-ferrant, dont j'ai plus d'une fois taquiné les ânes et les mulets retenus à des anneaux, nous attendions Barrai. Ah ! Barrai, quels souvenirs ! Barrai a fait chaque jour, pendant soixante ans, le trajet de Bédarieux à Lodève et de Lodève à Bédarieux. La neige avait beau tomber par paquets sur l'Escandorgue, le verglas avait beau rendre la montée ou la descente de la côte intenable aux chevaux, Barrai effectuait son parcours. C'était un petit homme maigre, sec, avec des yeux gris, un nez rouge recourbé. Il fallait le voir, quand, à Lunas, au commencement de la montée, quelque piéton, qui avait eu de la peine à franchir TEscandorgue, lui disait :

— Jamais vous ne passerez avec vos bêtes. Barrai.

Il dégageait son cou pelé de vautour de sa roulière hérissée de glaçons, puis répondait furieux :

— Va te chauffer, im'becillas !

Mais les plus petites choses humaines ont leurs vi-

MON ONCLE CÉLESTIN 3l7

cissitudes, et il arriva une fois que notre excursion à Lunas, où nous allions reprendre mon oncle, fut affreusement triste. Triste le commencement, plus triste la fin. C'était vers le milieu d'octobre. Au lieu de rester seulement vingt-quatre heures à Lodève, mon oncle s'y était attardé trois jours pleins, et Barrai ne devait nous le ramener que le vendredi. Les ennuis qui m'ont rendu cette promenade inoubliable; nous assaillirent, Laborie et moi, dès notre sortie du Prieuré. En traversant la planche sur le Berlou, nous heurtâmes au coude la Galtière, traînant Norette accrochée à ses jupes, et nous dûmes essuyer de vigoureux coups de langue.

— Est-ce que vous voulez jeter mon enfant à Teau, vous autres ? hurla-t-elle, se rebiffant.

— On ne touche pas votre marmaille, riposta Termite.

— C'est que, si vous comptiez noyer Norette comme vous avez noyé Marie, vous avez beau être les gens de la cure et faire vos ci-devant, je ne me gênerais pas, moi, pour vous planter la griffe au visage.

Et, de la rive droite du Berlou, tandis que Norette se roulait dans l'herbe, elle tendait vers nous ses bras menaçants.

Nous abordons l'unique rue du'village, qui se pré-

Iipite d'un bond vers le sentier de Lunas. — Noyée ! noyée ! mâchonnait Laborie entre ses lents... Marie, noyée !... C'est bien ça, pour cette laitière sans foi, sans Dieu, Marie est noyée parce [u'elle a de la piété, parce qu'elle écoute M. le curé 'élestin comme un livre ouvert... Seigneur du ciel, prenez pitié de cette femme... Petiot, il nous faudra commencer ce soir une neuvaine à saint Pargoire, patron de la paroisse, pour cette malheureuse Galtière... J'ai dans l'idée que cette tisserande intéressée me veut du mal à cause de mon §ervice à l'église. Qui sait si elle n'a pas peur que, moi étant là et pouvant remplir l'office de bedeau et de

sonneur comme je remplis celui d'acolyte, M. le curé ne la renvoie du clocher avec son mari et la séquelle de ses enfants?...

— Bonjour, Frère, bonjour ! crie quelqu'un. Tiens ! M. Saturnin Boyer sortant de la mairie.

— Bonjour! répond l'ermite, un peu rogue.

— Vous êtes bien pressé, l'ami I reprend M. Saturnin Boyer, piqué.

Laborie lui fait face incontinent.

— Au riez-vous à me parler, par hasard, monsieur le maire?

— Eh ! eh !

— • Qu'avez-vous à me dire, s'il vous plaît, monsieui le maire?

■— Oh 1 pas grand'chose : à vous demander seulement des nouvelles de Marie Galtier.

— Marie Galtier va bien.

— Ce n'est pas ce que raconte la Galtière.

— Et vous écoutez cette méchante langue !

— La Galtière trouve Marie pâlotte... Eh ! eh I ricane-t-il, tous les curés ne sont pas des anges, et peut-être ne reverrons-nous jamais un autre abbé Combescure...

Nous l'avions quitté depuis cinq minutes, que, sans distinguer ses paroles, nous l'entendions encore jaboter et rire dernière nous.

— En voilà un, par exemple, qui ne vaut pas les quatre fers d'un chien ! me dit l'ermite en colère... Et pourtant ça porte l'écharpe sur le ventre, ce tueur de bêtes de boucherie... Qu'est-ce qu'ils peuvent bien combiner, la Galtière et lui ? Ils travaillent contre M. le curé sans doute, par l'ordre de M. Clochard... Eh bien, qu'ils veillent à leurs côtes, la Galtière, M. Clochard et ce Saturnin Boyer, car j'ai aux mains un bourdon solide, et, s'il faut qu'il prenne de l'aise, il en prendra...

— Frère, lui dis-je, cherchant à le calmer, Frère, Toulez-vous que je vous embrasse ?

Il me regarda surpris.

— Vous aimez tant mon oncle et je vous aime tant !

Il se pencha. Je lui sautai au cou.

L'air était très doux et, d'un moment à l'autre, d'imperceptibles gouttelettes d'eau nous rafraîchissaient le visage. De gros nuages noirs, tendus comme des outres pleines, cheminaient là-haut d'un pas indécis et lourd. L'automne nous enverrait bientôt les pluies. L'enfance fuit volontiers les chagrins; je devinais que Laborie en avait Fâme pleine, et je m'en allais en avant, ne voulant pas m'apercevoir que mon oncle n'était pas là, que l'ermite était seul. Un pommier, écartelé par le poids de milliers de petits fruits rouges cousus aux branches à la file, éparpillait ses richesses jusque dans les ornières du chemin. Je ramassai deux pommettes brillantes et les croquai. Comme je finissais ce festin frugal, tout de caprice, délicieux par conséquent, je m'arrêtai saisi, pétrifié. Devant moi, à l'un des détours du chemin, venait de se dresser brusquement M. Clochard, suivi d'un gros petit homme trapu. Ce gros petit homme, dodelinant de la tête et du bedon, était vêtu d'un habit d'ermite neuf, rehaussé d'une pèlerine étincelante d'énormes coquilles neuves aussi. Après une seconde d'hésitation, je rétrogradai à toutes jambes vers Laborie.

— Je ne mange pas les enfants, bambin, me dit M. Clochard, quand nous nous touchâmes presque en nous croisant dans le sentier étroit.

— Vous ne mangez que les Frères libres de Saint- François, riposta Laborie. — Tâche, toi, ajouta-t-il, s'adressant à l'ermite tout battant neuf, qui n'était autre que Marius Andouillet, son successeur à Notre- Dame-de-Nize, tâche de passer à distance, si tu ne te soucies pas d'aller boire un.coup dans le Graveson.

Tandis que le curé de Lunas, droit et ferme, poursuivait dignement, Marius Andouillet, effaré, avait.

gra\i le talus et filait comme un lièvre à travers champs.

— Qui sait où ils vont ? murmura le Frère. Peutêtre à Joncels, peut-être seulement à Vasplongues, chez M. Te curé Barnier. Mais c'est vendredi aujourd'hui, et M. le doyen n'aime pas de visiter ses desservants ce jour-là. Certainement on frit des truites de Cazilhac quelque part... C'est égal, M, le curé Célestin a une singulière idée de voyager et de nous faire voyager un vendredi. Un autre jour, nous n'aurions pas eu tant de mauvaises rencontres, depuis la Galtière jusqu'à Marins Andouillet, qui m'a l'air aussi dégourdi dans son costume d'ermite qu'un moineau franc sur la neige... Nous voici à Lunas !

Barrai avait arrêté sa voiture à l'entrée du pont, et mon oncle descendait de la rotonde lentement. Je lui trouvai au premier coup d'œil le visage plus long, plus maigre qu'à son départ, au commencement de la semaine. On s'aborda. On s'embrassa. Pas un mot.

Le chemin de Lunas à Lignières-sur-Graveson, véritable serpent se tortillant parmi des pierres, monte toujours, et nous ne marchions pas bien vite. D'ailleurs, chacun de nous avait son âme à porter, et elle pèse plus lourd que le corps quand le chagrin la gonfle à le faire éclater. Ce fut celle de mon pauvre oncle Célestin, plus faible ou plus chargée que les nôtres, à Laborie et à moi, qui creva la première. Tout à coup, durant une halte sous un bosquet de chênes verts, mon oncle, ayant l'air de s'adresser plutôt à lui-même qu'à nous, laissa tomber ces paroles.

•— Oui, oui, j'ignore si, comme me l'a demandé la sœur Combescurette, je pourrai lui conduire Marie Galtier la semaine prochaine.

— Pour quelle raison, monsieur le curé, ne la lui conduiriez-vous point?

— Je trouve cette enfant mal portante.

— Mal portante ! Allez-vous, à l'exemple de Satur-

nin Boyer, prétendre, vous aussi, que Marie Galtier est pâlotte ?

— M. le maire prétend cela?

— C'est une méchanceté de Saturnin Boyer. L'ami de M. Clochard déteste tant et s; bien le monde pieux du Prieuré qu'il jouirait de le voir mort, pour avoir le plaisir de lui jeter la dernière pelletée de terre dessus.

Nous grimpions silencieusement.

— La Supérieure-Générale des Filles de la Charité passera à Lodèvo à la fin du mois, reprit mon oncle, succombant de nouveau à ses préoccupations. . . Néanmoins, la sœur Combescurette, grâce au souvenir de son frère, se montre si bien disposée pour moi que volontiers elle m'autoriserait à garder notre pastoure jusqu'au printemps, si elle avait besoin d'être fortifiée. Je n'en ai soufflé mot à personne, mais voilà plus d'un mois que l'amaigrissement de Marie m'a frappé.

— Pardi ! je vous dirai pourquoi elle maigrit, moi, si vous voulez le savoir, m'écriai-je.

— Toi, mon enfant ?

— Oui, mon oncle, moi. Si Marie Galtier maigrit, c'est tout bonnement qu'elle ne mange pas.

— Pourquoi ne mange-t-elle pas?

— Elle n'a pas f^im... Marianne lui fait assez de reproches ! Vous ne devineriez jamais ce qu'elle lui a répondu l'autre jour.

— Quoi donc?

— Elle lui a répondu : — « Je n'ai aucun appétit, et, si je mange, l'estomac me fait tant de mal, oh 1 tant de mal, que... que...

— Que?

— «... Que je suis obligée d'aller me cacher dans un coin du Cloître et de vomir... »

— Et Marianne ne m'a rien dit !

— Voyez-vous, monsieur le curé, ce sont vos livres qui ont mis Marie Galtier dans cet état. Est-ce

qu'une paysanne est bâtie pour les lectures, les écritures, les calculs ? Donnez-lui Zite à garder, à cette enfant, et, en rentrant de faire pâturer sa chèvre, elle dévorera des clous.

— Et Marianne ne m'a rien dit ! répétait pour la vingtième fois mon oncle, comme nous franchissions la porte du Prieuré, sur le Berlou.

En vérité, bien que fort pénibles, ces émotions n'étaient rien comparées à celles qui nous attendaient. Nous n'avions pas gravi cinq marches de l'escalier intérieur du presbytère, que nous perçûmes très distinctement des pas précipités au-dessus de nous, pui comme des vagues gémissements, puis des cris. Nous accourons. Marianne ouvrait tous les placards de la cuisine et paraissait affolée.

— Qu'y a-t-il ? demande mon oncle, épouvanté.

— Marie... Marie... Je cherche le vinaigre.

Elle nous avait indiqué la porte de la salle.

Qu'on juge de notre ahurissement, de notre consternation, en trouvant Marie Galtier évanouie sur une chaise et la Galtière à genoux près d'elle, lui tenant les deux mains et les frappant à petits coups.

— Je passais par là... j'ai entendu appeler au secours... et je suis montée, dit la mégère, relevant sa face hideuse et nous toisant ave(î effronterie.

Mais il s'agissait bien de la Galtière ! Nous secourons Marie, aussi blanche que les brides dénouées de sa coiffe de percale, et la ramenons de son évanouissement. Pourquoi ne l'avouerais-je pas? lorsque ses beaux yeux bleus, brillants comme des étoiles fixes, s'ouvrirent et nous regardèrent, il me sembla que c'était le ciel qui s'ouvrait sur nous... Au fait, et la Galtière ? Disparue comme une chienne qui, après une escapade hasardeuse, pour éviter le fouet, regagne le chenil à pas glissés, les reins bas, le nez au sol.

Après ce douloureux événement, la première chose que fit mon oncle, fut d'écrire à la sœur Combescurette pour lui dénoncer l'état de Marie Galtier et la prier de vouloir bien retarder l'entrée de notre pastoure au noviciat. Il lui conduirait sa jeune protégée vers le printemps, au nouveau passage delà Supérieur-Générale. J'ai le brouillon de la lettre sous mes yeux, écrit avec de nombreuses ratures, sur les pages du fameux registre de la Vie de saint Célestin, pape. Je copie ce paragraphe :

«... Marie Galtier n'avait jamais été à l'école, et les » efiforts qu'elle a dû faire pour apprendre à lire, à » écrire, à calculer en quelques mois, ont porté la » plus grave atteinte à sa santé. Nous allons donc » laisser les livres, les cahiers, et reprendre la vie » d'autrefoisjusqu'à rétablissement complet. S'il plaît » à Dieu de fortifier cette enfant, un être d'élection, » elle ira vous trouver à l'hôpital, et vous verrez » quel zèle admirable elle déploiera au service des » pauvres, des malades et des orphelins... »

En eff'et, les études furent abandonnées, et, persuadés que rendre Marie à sa première vie d'air libre c'était la sauver, mon oncle, Laborie, Marianne, moi, nous ne voulûmes plus lui permettre que de s'occuper de Zite. Comme au premier temps de notre séjour

à Lignières, elle partait le matin, les poches de son tablier farcies par Marianne, et rentrait à la nuit. Quelle joie, quand on constatait que les poches du tablier, pleines au départ, se trouvaient vides à l'arrivée ! Marie avait un bon appétit, Marie avait mangé, évidemment Marie se relevait, et c'était comme une renaissance au Prieuré.

— Vous voyez, Frère, vous voyez ! disait mon oncle s'adressant à Laborie, entêté à conserver des doutes sur une guérison manifeste.

— C'est égal, monsieur le curé, répondait Termite, à votre place, je manderais M. Anselme Benoît.

— Marie a des couleurs superbes !

— C'est le froid qui, chaque jour, devient plus vif.

— Regardez-la bien et vous remarquerez qu'elle engraisse.

— Moi, c'est une idée que j'ai comme ça, je tiens pour qu'on consulte le médecin. Voulez- vous que, d'un coup de jambe, j'aille quérir M. Anselme Benoît aux Aires ?

— Jamais de la vie !...

L'ermite me lança un coup d'œil embarrassé ; puis il parla si bas que je ne pus saisir un mot.

— Eh bien, dit mon oncle tout haut et incrédule aux rapports du Frère, quand bien même Marie aurait eu une indigestion !... Du reste, je vais, après chacun de ses repas, lui faire prendre une tasse de thé. J'en ai d'excellent, acheté chez M. Rouvière, pharmacien à Bédarieux...

Cependant décembre, avec ses neiges, ses glaces, ses vents terribles, après avoir blanchi, ravagé le haut plateau de l'Escandorgue, était descendu dans notre trou très abrité de Lignières. Le Graveson, grossi par de fortes averses, roulait encore bruyamment vers l'Orb ses eaux tapageuses ; mais le Berlou, plus mince, était gelé. Plus de pâture au dehors, et une à une les chèvres, taries par la saison avancée, quittaient le village, gagnant la métairie de M. Sa-

turnin Boyer, Joncelet, non loin de Joncels. Ces bêtes, travaillées par l'automne, devaient trouver à Joncelet non seulement des ramures sèches à leur appétit, mais aussi, mais surtout les caresses d'un maître bouc, haut encorné, féru d'amour comme un démon en vacances, le plus fameux compère du pays. L'ermite fut d'avis que Zite, ne donnant plus guère de lait, fit à son tour son voyage à la Cythère des chèvres, et mon oncle, espérant soulager Marie Galtier de sa corvée de pastoure, devenue très pénible avec le mauvais temps, partagea son opinion. Toutefois, une difficulté se présentait: où mènerait-t-on Zite? Mon oncle, qui par le don d'une nature supérieure, où le sceau divin était à tout moment visible, pratiquait l'oubli des injures, désigna naturellement la métairie de^ Joncelet. Mais Laborie, moins pacifique, se récria, déclarant que la chèvre du Prieuré ne pouvait passer l'hiver chez Saturnin Boyer, qu'il y aurait faiblesse à aller au devant du maire, l'ami de M. Clochard et l'ennemi de M. le curé. Et, se tournant vers Marie :

— Zite ira à Grangelourde, dans l'Escandorgue. Tu f?ais bien, Grangelourde, où ton oncle Baptiste est chevrier?

— Oui, je sais, répondit-elle, attristée de perdre sa bête.

Le lendemain, dès mon lever, j^ courus à la cellule du Frère. Je voulais le prier de memmener avec lui à Grangelourde. Personne. Où était-il ? Galopant comme un chat maigre à travers le Prieuré, je finis par me heurter à mon oncle.

— Petit, me dit-il, tu me serviras la messe aujourd'hui.

— Et le Frère ? demandai-je.

— Il ne rentrera à Lignières que ce soir ou demain.

— Mais Zite, qu'il faudrait conduire à Grangeloude, puisqu'elle n'a plus une feuille à manger...

Il descendait l'escalier du Cloître et ne m'entendait pas.

Thomas Galtier, qui peut-être, de sa fenêtre du clocher, avait vu partir Laborie, craignant que mon oncle ne manquât d'acolyte pour sa messe basse, était venu à l'église, et je le trouvai allumant les cierges de l'autel. La vue du bedeau, le plus complaisant des ivrognes, aviva des espérances matées pai la disparition mystérieuse de l'ermite, et, tout en récitant le Confit eor, car mon oncle eut deux clercsservants ce matin-là, je me disais : — « Pourquoi Thomas Galtier, qui doit avoir besoin d'embrasser son frère Baptiste, ne remplacerait-il pas Laborie, et pourquoi, sous sa conduite, Marie et moi, ne mènerions -nous pas Zite à la ferme de Grangelourde ? » -- Arpenter à trois le plateau de l'Escandorgue, voir Grangelourde, les grands troupeaux de chèvres, las cabrados, passer une journée de plus en pleine nature, éviter Virgile et ses insipides bergers pour causer, folâtrer, courir dans les garrigues avec des bergers amusants, très gais, en chair et en os, non en vers latins inintelligibles, quel rêve ! Mes mains en tremblaient, et deux fois je manquai de casser les burettes. Le plus singulier, c'est que mon oncle se laissa persuader par quatre paroles placées au beau moment, et qu'un quart d'heure après, moi, dix francs dans la poche pour payer l'hivernage de notre chèvre, Thomas Galtier, un havre-sac débordant de provisions planté sur sa bosse, Marie tirant Zite par sa cordelette, nous nous dirigions vers Grangelourde par la rive gauche du Berlou .

La journée, malgré la bise de plus en plus âpre à mesure que nous montions vers l'Escandorgue, était fort belle. Sur les hauteurs, nous eûmes des coups de soleil magnifiques. La lande s'étendait rase, pelée devant nous ; mais nous n'avions pas peur, car dans l'air plus limpide que l'eau du Berlou, nous apercevions là-bas un paquet noir d'arbres et de

lïiaisons. Thomas Galtier nous annonça Grangelourde.

— A te voir marcher, on croirait, ma foi, que tu es lasse, dis-je à Marie, tandis que son père allait en avant.

— Oui, monsieur le neveu, je suis lasse, me répondit-elle, essoufflée.

— Tu courais si bien, quand nous travaillions au canal de Laborie.

— Les jambes me manquent tout de suite, à présent.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Mais enfin, qu'éprouves-tu ?

— J'ai quasiment un poids dans tout le corps qui m'écrase,

— Alors, tu es fatiguée de partout ?

— C'est vérité, monsieur le neveu, je suis fatiguée de partout : des jambes, des bras, et même des yeux.

,— Ah! des yeux, par exemple... je ne te crois pas...

— Croyez-moi, monsieur le neveu, croyez-moi.., t D'abord, moi, je ne mens jamais.

[ — Et tu fais bien, balbutiai-je, mordu par le sou- \ venir de mes péchés.

— Tenez, en ce moment, vous pensez peut-être que je vous vois très bien, parce que vous êtes devant moi?... Non, non, j'y vois trouble.

Je la regardai. Elle était fort pâle, et ses paupières semblaient humides.

— Est-ce que tu vas pleurer, par hasard, toi qui n'as jamais pleuré?

— Excusez-moi, monsieur le neveu, excusez... Des larmes énormes coulèrent le long de ses

joues.

— Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je, attéré par son chagrin subit.

Thomas Galtier, toujours plus hâtif à mesure qu'il

s'approchait davaniage de Grangelourde, comme la bête attirée par les râteliers bien garnis de rétable et plus active des jambes dès que ses narines en perçoivent les senteurs savoureuses , Thomas Galtier nous avait distancés de trois cents pas environ. Incapable de supporter la douleur de Marie, je m'élançais pour rejoindre son père, (;;uand elle me retint au bras vivement.

— Ne lui dites rien, monsieur le neveu, il me dénoncerait à la Galtière.

— Ne pleure plus.

— Oui, oui, monsieur le neveu, je vous le promets...

Nous nous étions remis en marche.

— Si vous saviez, monsieur le neveu... reprit-elle.

— Quoi donc?

— C'est la Galtière qui est cause que je me suis trouvée mal l'autre fois au Prieuré. Ah ! elle m'en avait crié des sottises à travers le Cloître. Puis elle m'a poursuivie avec une branche, et m'a accompagnée en me donnant des coups jusque dans le Prieuré, où j'ai été heureuse de rencontrer Marianne,

— Elle te guette donc, ta marâtre ?

— Elle a sans cesse un œil sur moi. L'autre jour, quand elle m'a battue si fort, elle m'espérait dans le Cloître avec Norette et Lonlon.

— Mon Dieu, que tu dois être contente de partir pour Lodève I

— Des fois, il me vient une envie d'aller loin, bien loin dans la montagne... Je vous confie mon secret, J monsieur le neveu : il ne faudrait pas que la Galtière recommençât ses méchancetés pour me décider à partir.

— Partir pour où?

— Pour l'Espinouse, pour l'Escandorgue, pour le Larzac, pour le plus loin possible dans les montagnes du pays.

— Mon oncle dit que la sœur Combescurette t'en-

verra à Paris. C'est alors que tu seras loin d'ici !

— Ah ! tant mieux ! tant mieux !

Quelle désillusion nous attendait à Grangelourde ! Nous qui avions compté nous reposer à la ferme, festiner avec le pâtre Baptiste Galtier, nous ne pûmes que livrer Zite à un aide-berger, un pillard, demeuré dans les étabies pour recevoir les bêtes, lui remettre les dix francs, prix de cent jours d'hivernage, et nous retirer. Le propriétaire de la métairie et ses hommes vaguaient à travers le plateau, râtelant des feuilles sèches de châtaignier pour la litière ; quant à Baptiste, il gardait sa cahrade, et ne rentrerait qu'à la nuit.

— Vous lui direz que nous lui souhaitons le bonjour, observa Marie, laissant aller Zite après l'avoir baisée sur son étoile blanche, au milieu du front. Puis vous lui recommanderez de nous ramener la chèvre de M. le curé le jour de la saint Pargoire, puisque aussi bien il vient tous les ans danser à la fête de Lignières-sur-Graveson .

Nous reprîmes le même chemin ; mais combien nous étions moins alertes, moins vifs qu'auparavant î J'en excepte pourtant Marie s'en allant vers notre paroisse d'un vol d'oiseau qui a flairé la poudre et le plomb. Quelle fille extraordinaire ! Tout à l'heure, nous n'avions pas cent pas à faire, et elle n'en pouvait plus; maintenant, deux heures de marche nous séparaient du Prieuré, et elle avait des ailes pour s'enlever. Laborie m'ayant fait des jarrets de montagnard, les élans de notre pastoure parmi des pierres roulantes ne me gênaient en aucune façon. Bien au contraire, c'était avec une sorte de joie que je la suivais, sautant, folâtrant, cabriolant comme Zite, lorsque Zite était avec nous. Il n'en allait malheureusement pas de même de Thomas Galtier, empêtré d'abord de sa bosse, laquelle devait lui peser plus d'une once, puis, par-dessus sa bosse, du havresac aux provisions

— Marie, geignait le bedeau, Marie, si on s'arrêtait un quart d'heure pour casser une croûte.,.

— Il fait trop froid, lui répondait-elle sans se retourner.

— Monsieur le neveu ! monsieur le neveu!... insistait le pauvre homme, suppliant.

— Il fait trop froid ! répétais-je.

Le vent, très violent sur les hauteurs de l'Escandorgue, aux environs de Grangelourde, s'était calmé à mesure que nous dégringolions au long du Berlou, et de larges gouttes d'eau tombaient du ciel embrumé.

— Il pleut, il faut nous presser! dit Marie, répondant à de nouvelles doléances de son père.

— Ce n'est rien, cette brume, cria l'autre.

— Il se fait tard.

— Voilà Barrai qui monte la côte, là-bas. Il est quatre heures.

— Eh bien, à cinq heures, nous aurons noire nuit, et nous ne sommes pas encore arrivés au Casté las.

Je souffrais trop de tant de dureté, et, me rapprochant d'elle :

— Tu es bien méchante, lui dis-je en colère.

— Chut ! monsieur le neveu, me souffla-t-elle très bas.

— Qu'y a-t-il ?

— Depuis Grangelourde, continua-t-elle du même ton assourdi, je marche très vite, parce que je sens comme si la force de mes membres allait m'abandonner. Je ne voudrais pas tomber évanouie sur ces cailloux, vous entendez, monsieur le neveu.

— Ah ça! mais c'est donc ton métier de t'évanouir, à toi ?

— Chut !... Vous savez, la Galtière... Mon père ne veut pas me dénoncer, puis il boit un coup et me dénonce...

MON ONCLE CÉLESTIX 331

Les nuages crevèrent avec une abondance à nous noyer.

— Qu'allons -nous devenir? m'écriài-je, éborgné par la grosse pluie.

Marie me saisit la main.

— Suivez-moi, monsieur le neveu.

Sur ses traces, je lançais mes pieds dans des trous, parmi des lierres rampant à terre, puis enfin le long des marches solides, résistantes d'un escalier de pierre. 0 bonheur ! plus de pluie sur le dos, sur les mains, partout.

— Où sommes-nous ? demandai-je, ahuri de me trouver dans une vaste salle délabrée, au plafond de laquelle apparaissaient des moulures en tout semblables aux moulures de nos plafonds du Prieuré.

— Nous sommes au Castélas, me répondit Marie. Et, me conduisant à une ouverture dont les jets

emmêlés du lierre et de la vigne vierge tapissaient les jambages, veufs de toute boiserie :

— Regardez, monsieur le neveu, regardez !

A travers l'averse rayant l'espace de zébrures dîamantées, j'aperçus l'énorme masse de notre clocher de Lignières, puis la silhouette plus basse des bâtiments du Prieuré.

— Peut-on manger un morceau et boire un coup, monsieur le neveu? demanda Thomas Galtier, succombant à son idée fixe.

J'ouvris moi-même le havre-sac et en retirai les petits paquets de Marianne : de la saucisse rôtie sur le gril, les derniers fromages de Zite, une tranche épaisse de jambon, une bouteille de vin. Quel festin délicieux, assis tous trois sur le perron immense d'un foyer en granit de Caroux, protégé par un manteau à galerie ouvragée plus immense encore ! Le jambon eut mes préférences : à moi seul je dévorai le morceau. Nous avions quitté Lignières sur les onze heures, et il en était plus de quatre ; puis cette excursion en plein air, sans la moindre compensa-

tion à Grangelourde !... J'aurais voulu voir Marie mordre à la pitance avec les dents de son père ou les miennes, — des dents de loups n'ayant pas trouvé à entamer le moindre bétail dans l'Escandorgue depuis huit jours. Point. Elle ne pouvait venir à bout d'une lichette de pain mince comme une hostie... Et le ciel qui se vidait toujours par torrents !...

— Ce serait drôle si nous étions obligés de coucher ici, bredouilla le bedeau entre deux bouchées.

— Moi> ça m'amuserait beaucoup ! m'écriai-je gaiement.

— Et M. le curé Célestin? et Marianne? et le Frère ! Vous ne pensez donc pas à eux, monsieur le neveu ? dit Marie.

— Je me suis laissé conter, poursuivit le bossu, dont l'estomac plein dégourdissait la langue, qu'au temps de la récolte des châtaignes, des maraudeurs de l'Escandorgue dorment quelquefois au Castélas,.. Et tenez! monsieur le neveu, voyez ces tas de feuilles dans un coin, et puis, derrière nous, voyez ces cendres. Il se pourrait bien que quelque voleur se fût chauffé et eût passé la nuit dans cette maison du Diable, car le Diable revient au Castélas..,

— Partons ! cria Marie. Il ne pleut plus. Devinez à présent quelles gens nous rencontrâmes

à la porte du Prieuré ? Deux hommes, l'un à pied, l'autre encalifourchonné sur un beau mulet très pimpant. Connaissez-vous leurs noms ? Frère Adon Laborie et M. Anselme Benoît.

Les rayons de pluie qui, de l'Escandorgue, piquaient droit vers la yallée de l'Orb, s'étaient arrêtés au Graveson, et, quand Marie, Thomas Galtier et moi nous rentrions trempés de la tête aux pieds, c'était à peine si Laborie et M. Anselme Benoît avaient reçu quelques gouttes d'eau.

— Il fait donc un temps du diable ici ! s'écria l'officier de santé, jetant aux mains de Marianne son lourd manteau de médecin de campagne, un vieux carrik mangé aux vers que je connaissais bien.

Puis, s'élançant dans l'escalier, il arriva avec moi dans la salle. Mon oncle était là, assis dans son fauteuil de paille, devant une flambée de brindilles de châtaignier. Il se leva, et, sans articuler un mot, ouvrit tout grands ses bras. M. Anselme Benoît alla à lui d'un élan qui me fit plaisir.

— Alors, ça ne va pas, mon ami? demanda-t-il.

— Soyez rassuré tout de suite, mon cher docteur : il ne s'agit pas de moi...

— Votre ermite pourtant...

— J'avais chargé Laborie de vous amener à Lignières aujourd'hui même; mais je lui avais recommandé de ne pas vous dire pourquoi je vous appelais... Approchez-vous du feu, mon cher Anselme.

L'ofïîcier de santé, dont la haute taille, la carrure large me tenaient dissimulé, fit deux pas pour saisir le siège qu'on lui tendait. Ce mouvement me mit dans une complète évidence, et je fus singulièrement honteux de me trouver nez à nez avec mon oncle Célestin. Lui ne songea pas le moins du monde à me reprocher mon indiscrétion, et, d'une voix affectueuse :

— Tu dois être bien mouillé, mon enfant! Va te sécher à la cuisine, va.

La cuisine était, je vous en réponds, dans un fameux bouleversement.

— Marie, criait Marianne, affairée, courant aux placards où elle bousculait tout, allant au feu dont elle activait la flamme avec un sarment sec, revenant à sa table où on l'entendait hacher je ne sais quoi, Marie, coupe un morceau de lard pour flamber ce lapin... Si vous saviez quelles dents il a, ce M. Anselme Benoît! Miséricorde! en voilà un qui avalerait une lune ronde, s'il plaisait à Dieu de la lui servir dans un plat !

Ici, elle lança un regard tout ensemble aimable et courroucé à notre pastoure, s'escrimant à scier la couenne de notre jambon pour en extraire une languette de lard.

—• Enfin, murmura- t-elle, nous étions bien obligés à la fin des fins de savoir ce que cette fille a dans l'estomac... Toujours l'estomac lui fait mal... Allons, vous, là-bas, soyez attentif à votre besogne et non point à mes paroles, qui né vous regardent pas. Vous êtes là à m'écouter, la bouche ouverte comme si vous attendiez la béquée. Il n'y a plus rien pour vous au Prieuré, l'ami. Il ne fallait pas avaler le havre-sac tout entier dans cet abominable Castélas.,.

— Je ne vous demande rien, Marianne, bredouilla Thomas Galtier, que je n'avais pas aperçu tournant la broche, tant était épaisse la vapeur qui se dégageait de ses vêtements imbibés jusqu'au dernier fil.

— Voilà la cruche, courez à la fontaine. Notre

petit vous remplacera près du feu, car il est mouillé plus que vous.

Le bedeau prit la cruche et s'en alla.

Marianne se plaignait de Thomas G-altier ; que n'eût-elle pas dit si, mettant moins de confiance en moi, elle eût remarqué avec quelle indolence je menais mon travail ! Non, Samson, tournant la meule, ne souffrit pas ce que je souffrais, tournant la broche de mon oncle où se trouvait enroulé un misérable lapereau de vingt sous. Était-ce le repas vorace du Castélas^ lequel, englouti trop précipitamment, ne passait pas? Était-ce la pluie qui, m'ayant pénétré jusqu'aux os, me rendait inapte à quoi que ce fût? Je ne sais. Le fait est que, en dépit du feu me brûlant les membres, je grelottais, que jamais je ne m'étais senti la tête plus lourde, que j'éprouvais une irrésistible envie de dormir. Oh ! retrouver mon petit lit de sangles au fond de i'alcôve donnant dans la salle, m'y étendre, m'y pelotonner, puis ne plus rien entendre, ne plus rien sentir ! Si j'avais osé planter là ce lapin î Je n'osais pas. En attendant, d'une main somnolente, avec un mal au cœur comme Marie Galtier n'en avait certainement pas encore éprouvé, je tournais... je tournais...

— Jésus-Maria!

C'était un cri perçant de Marianne. Je rouvris mes yeux, bel et bien fermés à mon insu, et je regardai devant moi tout ébahi. Quel malheur ! l'extrémité dela broche venait de glisser de l'anneau du landier qui la supportait, et le rôti, sautant dans la lèchefrite disposée pour recevoir son jus, avait fait rejaillir des éclaboussures de graisse jusque sur le tablier de Marie, roulant ses fragments de lard à dix pas. On devine ma consternation, mon ahurissement. Pour excuser mon crime, je ne sus qu'étendre ma. uiain droite sur ma poitrine et murmurer :

— C'est la saucisse...

— Lu saucisse ? demanda \ frianne.

— Oui, j'ai mangé un peu trop de saucisse au Castélas... puis j'ai été trempé comme un rat d'eau, et j'ai sommeil, mais sommeil. !...

— Eh bien, couche-toi, mon petit. Qui dort dîne. Au moment où je me levais, elle me souffla dans

Toreille :

— Si tu as faim plus tard, tu mangeras. Je te garderai ton morceau de lapin.

En me voyant entrer dans la salle, mon oncle crut qu'on venait arranger la table; il se mit debout vivement.

— Voulez-vous entrer dans mon cabinet, mon ami? dit-il à M. Anselme Benoît.

Quelle joie, quel enivrement presque, après cette excursion à Grangelourde, ce repas improvisé au Castélas, cette pluie battante, cette broche tombée dans les cendres, de retrouver mon trou mollet de chaque soir ! Mais, hélas ! j'eus beau me tourner, me retourner, me tenir sur l'un et l'autre côté, sur le dos, impossible de fermer l'œil. Tout à l'heure, -devant le brasier de la cuisine, j'aurais ronflé voloniiers ; maintenant, en dépit de mes efforts, de mes ruses, — pour ne penser à rien je récitai le Pater désespérément; — le sommeil me fuyait. Avais-je froid ? Non, car une chaleur fort agréable me pénétrait doucement. L'estomac me pesait-il toujours? Un brin si l'on veut, mais ce n'est pas la peine d'en parler.

...J'entends des pas pesants, très pesants. Atraven^ tes carreaux cassés de ma porte-vitrée, j'aperçois M. Anselme Benoît arpentant notre salle... Les vitriers se montrant rarement à Lignières, et l'argent n'abondant pas au Prieuré, Marianne, avec une vieille ganache, — un surplis de confessionnal, — avait bien fabriqué des rideaux pour ma chambrette ; malheureusement, ils étaient affligés ne nombreuses déchirures, de plusieurs trous, et, de monlit, non-seulement je pouvais ouïr tout ce qui se disait dans le salon, mais

voir aussi tout ce qui s'y passait... Par exemple, il ne me fallut pas une minute pour reconnaître que l'ofRcier de santé, frappant de grands coups de talon nos dalles ébréchées, était en colère, et que mon oncle, marchant à côté de lui humblement penché, essayai fc de le calmer.

— Si vous ne me permettez pas de ^interroger !... s'écriait M. Anselme Benoît avec force gestes désordonnés.

— Certes, mon cher docteur, je veux bien que vous rinterrogiez, je vous demande même de ^interroger; je vous supplie seulement, dans vos questions, de recourir à tous les' ménagements de langage... à...

— Me prenez-vous pour un rustre?

— Cette enfant est d'une pureté !...

— "~ xa, xa, xa.**

La porte de la cuisine s'ouvrit, et Thomas Galtier, chargé d'une pile d'assiettes, Marie Galtier, les mains embarrassées de verres et de couteaux, entrèrent. Mon oncle et son médecin ordinaire reprirent leurs places près du feu. Ils ne soufflaient mot.... Que ce bedeau, appelé à l'honneur de me remplacer, était maladroit ! Pas un objet qu'il ne plaçât de travers. J'enrageais. Enfin, après un travail d'une demi-heure, l'ermite Laborie, un moment retenu pour soigner la mule de notre hôte, l'ermite Laborie, véritable maître-Jacques du Prieuré, déposa la soupière sur la table.

— Et mon monde bien-aimé des Aires, de Saint- Michel, deMargal, quelles nouvelles m'en apportezvous? demanda mon oncle après le Denedicite.

— Simonnet Garidel et sa femme vont bien.

— Et Ambroise Combal ?

— Il souffre de sasciatique en ce moment.

— Et Pierre Sureau, de Margal, mon ancien acolyte, l'ami de mon neveu?

— Il a la fièvre typhoïde, ce polisson ; mais il est hors de danger.

— Pauvre enfant!... Et la vieille Margouette?

— Morte.

Mon oncle demeura silencieux, tandis que son hôte affamé revenait à la soupière, la vidait dans son assiette sans façon, puis avalait le tout goulûment.

— Le soir, après mes repas, lui dit mon oncle, j'ai l'habitude d'aller réciter mes dernières prières à l'église... Vous pouvez, mon cher Anselme, profiter de ce moment pour questionner ma pastoure.

— Soyez tranquille... Oh! puis, après tout, quand bien même la petite, qui me paraît jolie, aurait un tantinet glissé sur l'herbette ! . . .

Sa bouche immense s'ouvrit jusqu'aux oreilles, et un gros rire ébranla le Prieuré.

Ma foi, voir manger cet ogre de M. Anselme Benoît, entendre des phrases dont le sens demeurait voilé pour moi, car je ne comprenais pas clairement que le mal d'estomac de Marie Galtier eût mis gens et choses sens dessus dessous chez nous, tout cela finit par lasser mon attention, et, comme j'oubliais de courir après le sommeil, le sommeil vint à moi et me prit dans ses filets.

— ... Tu mens! tu mens! hurlait une voix féroce. Je bondis sur mon matelas. Je me postai pour

regarder. Là-bas, dans la salle, près de la fenêtre, M. Anselme Benoît tenait son bras levé et avait l'air de menacer Marie.

— Je veux savoir la vérité, tu m'entends ! lui cornait-il aux oreilles .

— Je vous promets, monsieur le médecin, que je n'ai pas de galant, répondait notre pastoure, fort calme. M. le curé, Marianne, M. le neveu, frère Laborie vous le diront, moi, je ne vais pas aux fêtes dans la montagne. Au lieu de danser avec les hommes,, puis de batifoler en mille manières, laoi, je ne quitte point le Prieuré et le clocher de notre église où demeurent mes parents.

— Voyons, ma petite Marie, reprit M. Anselme

Benoît se radoucissant, voyons, n'aie pas peur, et réponds-moi francliement, comme situ te confessais. Je veux bien te croire, quand tu me jures que tu n'as pas de galant attitré; mais en paissant ta chèvre, n'aurais-tu pas fait, parmi les châtaigneraies, connaissance de quelque garçon qui t'aurait donné son amitié? Avoue, je t'en prie, avoue-moi cela à moi. Je garderai ton secret.

Pendant que l'officier de santé parlait d'une voix que je ne lui avais jamais connue ni si sympathique, ni si caressante, Marie, sur laquelle tombait la lumière de nos deux pompes, — des lampes du pays en étain, — Marie, blanche et froide, le regardait avec ses deux yeux grands ouverts, emplis d'un indicible étonnement.

— Eh bien ? insista-t-il.

— Je ne sais pas, répondit-elle.

— Qu'est-ce que tu ne sais pas ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas si tu as un galant ?

— Oh ! pour ça, monsieur le médecin, pour ça, je sais que ce n'est pas vrai.

— Mais cette fille est idiote ! pesta M. Anselme Benoît dont la colère montait de nouveau.

Cependant Marie demeurait à la même place, près de la fenêtre, immobile, résignée. Je la plaignais d'endurer ce supplice. Aussi, puisqu'on voulait qu'elle eût un galant, pourquoi ne répondait-elle pas : — « Oui! oui! oui! », — comme j'aurais fait moimême, le cas échéant?... Tout à coup, M. Anselme Benoît s'approcha de notre pastoure et l'attira à lui doucement. Est-ce qu'il allait l'embrasser, par exemple? Le souvenir tragique de Ninette Catinel me traversa l'esprit. — S'il l'embrasse, pensai-je, je le dirai à mon oncle. — Mais pas du tout, il ne l'embrassait pas, car au lieu de poser ses lèvres sur les joues de la fillette, il tenait sa grosse tête de dogue sur sa poitrine. Il avait absolument la

posture de quelqu'un qui écoute, posture bien connue de moi, si entêté à coller mon oreille aux portes, aux trous des serrures, partout. Mais enfin qu'écoutait-ii dans notre Marie du Prieuré ? Il se redressa soudain, et, à mon ébahissement profond, il éclata de ce même rire bruj^ant, énorme, qui tout à l'heure avait fait trembler la maison. Notre pastoure, plus effrayée de ce rire épouvantable du médecin que de ses menaces, se sauva à toutes jambes.

— C'est drôle tout de même, dit M. Anselme Benoît, en regardant la porte de la cuisine par où venait de disparaître Marie, c'est drôle que la femme soit toujours la femme, à Lignières comme à Bédarieux, comme à Montpellier ! Avec elle, on est sûr de ne rien savoir... Elle est charmante, du reste, cette Marie Galtier, et on comprend...

Avec ce mot, il retomba sur sa chaise et présenta au feu ses lourdes bottes ferrées.

M. Anselme Benoît continuait de se chauffer. De temps à autre, je le voyais s'agiter sur son siège; puis il frottait ses mains caleuses de paysan l'une contre l'autre, rudement, longuement, et retombait dans son immobilité. Il bâilla. Il s'ennuyait donc, le brave homme?... Une manière de chant remplit notre salle. On eût dit Thomas Galtier au lutrin. M. Anselme Benoît, la tête renversée, le ventre épanoui, les pieds aux flammes, ronflait effroyablement. Était-il heureux ! Je n'eus plus qu'une idée : l'imiter, dormir comme lui sans façon, langue muette, poings fermés... Allons bon ! quelqu'un, au moment juste où je m'engouffre au pays des songes. Mon oncle. M. Anselme Benoît ne l'a pas entendu. Lui, pour ne pas le réveiller en sursaut, toujours soucieux des aises du prochain, s'avance avec précaution et lui effleure l'épaule du bout du doigt. L'officier de santé se secoue, se cabre violemment.

— Ah ! c'est vous ! mâchonne-t-il de mauvaise humeur.

— Je VOUS ai dérangé, mon ami ?

— Je vous l'avoue, si ma chambre était prête, je ne serais pas fâché de dire deux mots à mon oreiller.

— Elle est prête.

— Alors, bonsoir !

— Et Marie Galtier? lui demande-t-il timidejient.

— Au fait, j'oubliais... Mon respectable ami... eh bien, votre pastoure... a glissé surl'herbeite, comme on chante dans la chanson et comme je vous le disais.

Mon oncle se laisse choir dans son fauteuil. En dépit de certaines brusqueries de manières et de paroles, le médecin des Aires n'avait pas un cœur insensible.

— Cher bienfaiteur, dit-il d'un ton affectueux, un peu de courage, je vous en prie. Pourquoi faire paraître un chagrin si vif, parce qu'il a plu à la bergère de Zite de se mal conduire? C'est vrai, cette fille habite la cure ; mais vous savez bien qu'il n'entrera dans la pensée de personne de faire planer sur vous le moindre soupçon.

— Je ne m'occupe pas de moi, mon ami, je m'occupe d'elle... Marie Galtier, mon enfant chérie, avoir trahi ma confiance à ce point !

— Pourquoi aussi vous embarrasser d'une jeunesse au Prieuré?

— Vous avez raison, je suis puni, cruellement puni de n'avoir pas compté avec les défenses épiscopales... Mais tenez, Anselme, c'est impossible, c'est absolument impossible !

— Vous faut-il ma parole d'honneur? Les médecins n'ont pas l'habitude de la donner, cependant...

— Alors, c'est bien sûr ?

— Je vous le jure !

— Et quel misérable a pu abuser de l'innocence de cette enfant ?

— Je ne lui ai rien arraché... A vous parler franc, elle n'a pas l'air de se douter de sa position... Il ne serait pas extraordinaire après tout que quelque drôle l'eût mise à mal en quelque façon à son insu... Cela arrive dans nos montagnes, où l'ignorance et la misère vont de compagnie. Pour moi, dans ma pratique, j'ai rencontré deux cas de maternité absolument inconsciente.

— Que faire ? que faire ?

— Je crois avoir un bon conseil à vous donner. A Lignières, cela est évident, personne ne songera à vous accuser, pas plus qu'on n'accusera Laborie, âgé de soixante-huit ans, ou votre neveu qui marche sur sa treizième année , Toutefois , mon avis serait que Marie Galtier quittât le pays pour trois ou quatre mois.

— OÙ irait-elle ?

— Après le malheur qui lui arrive, vous ne sauriez persister à faire d'elle une sœur de charité. Il faut néanmoins que la supérieure Combescurette Taccepte, et tout de suite, dans son hôpital.

— A quoi pensez- vous, Anselme ?

— Si la supérieure Combescurette a le grand cœur charitable de son frère, elle vous écoutera quand vous lui conterez la faute de Marie Galtier, la situation délicate où cette faute vous place, et elle ouvrira à cette malheureuse fille la porte de sa maison.

— Et après ?

— L'événement se passera à Lodève ; on ignorera tout ici, et, vers le mois de mars, Marie Galtier, qui sera sensé avoir servi quelque temps à la ville, pourra rentrer à Lignières si elle veut.

Mon oncle prend les deux mains de son médecin dans les siennes et les lui serrant fortement :

— Je réfléchirai devant Dieu à ce que vous me révélez, à ce que vous me conseillez.

Il saisit lui-même la lampe sur la table, et, précédant son hôte :

— Je vais vous conduire à votre chambre, mon ami.

Ils disparaissent.

Après une attente dont je ne saurais déterminer la durée, je dus m'endormir. Je me souviens qu'avant de fermer les yeux, je me redis vingt fois à moimême cette phrase de M. Anselme Benoît : — « Marie Galtier a glissé sur l'herbette ! » — Et si cette fierdette était l'herbe d'Espérit Garrigat, à Lodève? Incontestablement, le jour de la saint Fulcran, Marie avait glissé sur l'herbe à l'auberge de la Poule-quî- Pond, puisque, quand je l'avais retrouvée, elle tenait de l'herbe plein les mains... Pourquoi cette herbe ?... Bast! ma mémoire, tout mon être moral s'abîmèrent... Je dormais...

...Quel bruit étrange m'a réveillé soudain ? Qu'y at-il ? Les pompes toujours allumées ! On veille donc encore chez nous?... Je n'aperçois personne... La pendule s'ébranle. Trois heures. Trois heures ! A quoi songe Marianne de brûler comme ça l'huile du Prieuré?... Positivement, il y a encore du monde dans la salle. On remue, puis on soupire. Ciel ! un sanglot, et un sanglot de mon oncle!... J'étends la main et j'écarte un de mes rideaux. Spectacle déchirant ! mon oncle, Marianne, frère Laborie, assis tous trois devant le foyer éteint, pleurent dans la nuit de grosses larmes et n'articulent pas un mot.

Vin

Mon oncle m'appelait tous les matins à six heures. Je me levais et, la prière dite devant un petit bénitier en faïence, je me mettais au travail. Mon oncle

ne m'appela pas après cette nuit de deuil, et, le sommeil une fois trouvé, je dormis avec délices, avec rage. Quand je rouvris les yeux, il faisait grand jour. Je sautai à bas de mon lit, saisis mes yêtements et m'habillai d'un tour do main. Personne dans la salle ; sur la table, les débris d'un repas; puis deux ou trois poules, entrées par la terrasse, vaguant à travers la pièce et piquant les dalles de gros coups de bec gloutons. Les poules de la Galtière chez nous !

— Marianne ! m'écriai-je, effrayé de ce désordre, Marianne !

Je courus vers la cuisine. Notre gouvernante était là assise sur sa chaise basse à haut dossier, les coudes aux genoux, la tête enfouie dans ses deux mains. Thomas Galtier se tenait debout près d'elle, fiché en terre comme un terme au bout d'un champ. Marie, toujours la même, paisible, presque indifférente, allait et venait, retirant un pot du placard et y puisant une cuillerée de cassonade.

— Assez ! assez ! cria Marianne.

— Ça vous fera du bien, cette citronnelle, dit Marie lui tendant une tasse fumante.

Quoi ! Marianne était malade à présent ? Je m'affaissai sur le perron du foyer et regardai notre gouvernante avalant sa tasse de citronnelle.

— Et mon oncle? demandai-je enfin.

— Il est parti pour Lodève, me répondit le bossu.

— Pour Lodève !... Quelle heure est-il?

— Deux heures, me dit Marie d'une voix tranquille.

— Et Laborie ?

— Le Frère accompagne M. le curé jusqu'à Lunas, et M. Anselme Benoît, qui retourne aux Aires, fait route aussi avec M. le curé, reprit Thomas Galtier, heureux de me fournir des renseignements qui l'attachaient en quelque manière aux affaires intimes du Prieuré.

— Ah ! ce pauvre enfant ! ce pauvre enfant 1 gémit Marianne, rendant la tasse vide à Marie.

Je devinai, à raccent douloureux de la vieille ser~ vante, qu'il ne s'agissait pas de moi, que ce pauvre enfant n'était autre que mon oncle Célestin.

— Comprenez donc, Marianne, dit le bedeau dont la langue généralement empâtée allait vibrante et légère comme la langue d'un pivert du Berlou, comprenez donc, vous qui avez autant de raison qu'une personne de la ville : ne vaut-il pas mieux que le monde ne sache rien, au lieu de faire parler tout le village ? Pour dire vérité, j'ai de la peine que Marie se soit jetée à bride abattue dans le mauvais chemin sans nous prévenir. Mais, puisque M. le médecin est sûr que le malheur est arrivé, qu'y ferions-nous, quand bien même nous nous désolerions jusqu'à la vie éternelle ? Pourvu que la Galtière, qui est plus fine et plus rusée qu'une couleuvre du Castélas, ne devine rien !...

Marianne considéra Marie Galtier.

— Si au moins tu avais obéi à M. le curé, lui ditelle.

Notre pastoure ne répondit pas.

— Tu ne l'aimes donc plus, M. le curé Célestin ? insista notre gouvernante.

— Je l'aime comme Notre Seigneur du ciel, répondit Marie.

— Alors, il fallait lui avouer le nom du jeune homme qui t'a... parlé.

— Aucun jeune homme ne m'a parlé.

— Si tu avais nommé ce jeune homme, M. le curé l'aurait appelé ici, et il se serait arrangé pour te marier avec lui.

— Vois-tu ça, fillette, tu te serais mariée, dit Thomas Galtier, ravi.

— Je ne veux pas me marier, je veux être sœur.

— Mais tu ne pourras pas être sœur avec... ta maladie d'estomac, reprit Marianne.

— Oh ! il y a longtemps que l'estomac ne me fait plus mal. Mes jambes, à cette heure, sont un peu en-

travées quand je marche beaucoup, mais mes jambes guériront comme mon estomac a guéri.

— Ne t'ai-je pas conté ce matin, poursuivit Marianne, rougissant comme une jeune fille, ne t'aije pas conté... ce qui t'arrivera bientôt à l'hôpital deLodève?

— Il ne m'arrivera rien.

— Ah ! il m'en a coûté, à mon âge et avec mon ignorance de toutes les abominations des hommes, de t'annoncer ce qui t'arrivera, et si M. le curé et M. Anselme Benoît ne m'y avaient forcée...

Elle pleura. Marie eut un mouvement admirable : elle s'élança d'un vol d'oiseau, puis enveloppant notre gouvernante de ses deux bras, de ses deux ailes, devrais-je dire :

— Il ne m'arrivera rien, Marianne, soyez tranquille. Je ne sais pas pourquoi tout le monde, au Prieuré, veut qu'il m'arrive quelque chose. C'est vrai, l'estomac me faisait mal, il y a des semaines ; mais je vous assure que mon estomac va bien et que l'appétit d'autrefois est revenu. Maintenant, pour dire vérité, j'étouffe un brin quand je marche vite ou que je monte le long escalier du Cloître. Ça passera, cet étouffement, et, pour que ça passe, il n'y aurait pas nécessité, je vous en réponds, de m'envoyer à l'hôpital de Lodève... Oh! cet hôpital de la sœur Combescurette, il me fait peur ; je ne l'aime pas ; j'aime mieux notre Lignières-sur-Graveson.

— Moi, j'irai t'y voir, balbutia Marianne.

— Et moi également, Marie, j'irai t'y voir, dis-je.

— Mon Dieu ! poursuivit-elle avec une désolation résignée, quand je pense qu'on me prend pour une fille sans conduite et sans religion !

Cette enfant dure, insensible, que j'avais vue pleurer une fois seulement, éclata en sanglots.

— Oui, oui, murmura notre gouvernante d'une voix étouffée, il se trompe, ce médecin des Aires; moi, je crois à ton innocence, Marie.

— Et moi aussi, j'y crois, à ton innocence, Marie, m'écriai-je.

— Qu'est-ce que j'ai fait? qu'est-ce que j'ai fait? répétait-elle, son beau visage blanc noyé de larmes.

— Pardi ! tu as rencontré un méchant garçon dans la montagne, peut-être dans les châtaigneraies du Castélas, chantonna Thomas Galtier.

— Voulez-vous vous taire, affreux ivrogne ! reprit Marianne; tâchez surtout de brider votre langue devant la Galtière. Ah ! que M. le curé aurait agi bien plus sagement, s'il avait conduit votre enfant à Lodève sans vous prévenir! Enfin, vous êtes, après tout, le père de Marie, et M. le curé a pensé que Dieu l'obligeait à tout vous confier. Mais si vous êtes le père de notre fille du Prieuré, la Galtière n'est pas sa mère, et vous n'avez pas besoin de la mettre au courant...

, — j 'entends. La Galtière ne saura rien, rien de rien. Oh ! par exemple, ajouta- t-il avec un geste superbe de ses longs bras de singe, ah! par exemple, je voudrais bien voir qu'on manquât de confiance en moi !...

— Ciel de Dieu ! de la volaille chez nous ! cria notre gouvernante.

— Ce sont les poules de la Galtière qui m'ont suivi, dit le bedeau.

— Voulez- vous vous en aller avec vos bêtes qui me salissent toute la maison.

Nous nous étions mis debout. Les poules, effrayées, s'enlevèrent, et d'un gros vol gagnèrent le Cloître. Thomas Galtier se sauva avec elles, les appelant par leurs noms, agitant son mouchoir pour les rallier, leur faire enfiler une à une la porte obscure du clocher.

Tandis que Marianne et Marie besognaient à travers la cure, remettant tout en ordre après la réception de M. Anselme Benoît, replaçant dans le buffet les porcelaines de M. l'abbé Combescure, retirées du plateau pour honorer le médecin des Aires, moi, je demeurais appuyé au parapet de

la terrasse du Prieuré, les yeux braqués dans la direction du chemin de Lunas, où ne pouvait tarder à paraître Laborie. Les poches pleines de magnifiques châtaignes grillées dans notre grande poêle, je croquais mes châtaignes d'une dent mélancolique, ne songeant pas même à vider le fond d'une bouteille de vin blanc de Maraussan mise aussi de côté à mon intention. Pour boire ce maraussan, il fallait rentrer dans la salle, et j'avais hâte, au bout de la côte, à l'entrée de Lignières, de découvrir le large chapeau de notre ermite. Mais notre ermite ne paraissait pas. Quatre heures venaient de sonner pourtant et, s'il avait mis mon oncle dans la voiture de Barrai à trois heures, il devrait arriver maintenant. Cent fois l'envie me prit de courir au devant de I.aborie. Deux peurs me retenaient : d'abord la peur de la Galtière, que l'apercevais, à la porte du Prieuré, péchant avec un râteau longuement emmanché des paquets de chanvre emportés par le Berlou débordé, et qui certainement ne me laisserait pas passer sans quelque injure, peutêtre sans quelque coup ; ensuite la peur du Berlou dont les eaux grossies touchaient la passerelle, la secouaient, menaçaient de l'entraîner. Si je me noyais, ce n'est pas la Galtière qui me pécherait, comme elle péchait le chanvre rouissant dans les vases du ruisseau, qui très probablement ne lui appartenait pas. Avec quelle rage elle travaillait, cette épouvantable femme ! Je la vis plus d'une fois s'engager dans l'eau jusqu'aux genoux, pour harponner au loin des brins ébouriffés qui s'en allaient...

Laborie tout à coup surgit comme une apparition sur la passerelle branlante. Miracle ! la Galtière se contenta de le regarder, mais ne lui lança pas un mot. Notre ermite entra dans la maison.

— Et M. le curé? s'informa Marianne.

— A cette heure, il monte la côte de l'Escandorgue avec Barrai. Il fera nuit quand il arrivera à Lodève ce soir, et il ne lui sera possible 'de visiter ni

la sœur Combescurette, ni M. Carpezat. Mais il verra tout son monde demain et tâchera de prendre un bon conseil, soit de M. l'archiprêtre, soit de madame la supérieure de l'hôpital...

— Où couchera mon oncle? demandai-je.

— A la Poule-qui-Po7id.

— Chez Espérit Garrigat? s'écria Marie avec un frisson.

— Oui, chez Espérit Garrigat...

— Qu'il n'y aille pas! qu'il n'y aille pas !

— Et pourquoi, ma fille? interrogea notre gouvernante, alarmée.

— Il y a des brigands à l'auberge de la Poule-qui- Pond.

L'ermite, encore qu'il n'en eût guère envie, rit de son beau rire aussi clair, aussi frais que le rire d'un enfant.

— Oui, il y a des brigands, des voleurs, des assassins, dans la prairie d'Espérit Garrigat ! insista-t-elle. Oh! puis, si vous ne me croyez pas, demandez à M. le neveu.

— A moi !

— Vous les avez bien vus, les brigands, le jour de la fête de saint Fulcran, lorsqu'ils m'ont prise dans la nuit, m'ont jetée par terre au bord du Soulondre, et m'ont mordue par tout le corps comme des chiens enragés?

— Mais non, Marie, je ne les ai point vus.

— Comment, monsieur le neveu, vous ne vous souvenez pas que vous m'avez essuyé le visage avec votre mouchoir?

— Si, si, je m'en souviens... Le Frère avait fini l'histoire de saint Fulcran; on partait; moi, je te cherchais... Tout d'un coup je te trouve, droite comme une planche, à la porte qui conduit vers la prairie de Garrigat. Tu es salie, et tes mains serrent des herbages et des pierres.. .

— Des pierres que J'avais ramassées quand les bri-

gands me tenaient couchée sur le sol, et que je toulais leur jeter pour les tuer.

L'ermite et Marianne nous entendaient abasourdis.

— Depuis ces temps, poursuivit Marie, se livrant avec une abondance que l'absence de mon oncle favorisait singulièrement, depuis ces temps déjà anciens, je n'ai cessé d'être mal portante. D'abord, la tête me tournait, puis l'eetomac ne voulait rien garder, maintenant les jambes refusent de me porter.

— Alors, demanda notre ermite avec un soupir de soulagement, c'est pendant la Vie et la Mort de saint Fulcran que ces brigands t'ont traînée par terre dans la prairie du Soulondre ?

— Oui, Frère.

— Et que faisais-tu dans la prairie, au lieu d'écouter l'histoire de saint Fulcran?

— Je cherchais mon père, qui s'était sauvé de notre table.

— As-tu vu au moins quelqu'un de ces brigands?

— 11 faisait nuit dans la prairie comme dans un four, la lune s'était couchée, et je n'ai vu personne.

— Ils ne t'ont rien dit, ces brigands ?

— Rien... J'entre dans la prairie, et j'appelle Galtier. A ce même moment, une main me ferme la bouche et je suis renversée dans les herbages d'Espérit Garrigat... Voilà.

Chose incroyable I tandis que Marianne et moi, qui n'entendons rien ou à peu près à cet étrange récit de Marie, nous conservons une attitude lamentable, le Frère, lui, prend des airs de plus en plus satisfaits.

— Et tu ne connais pas les brigands de chez Espérit Garrigat, pauvre flUe innocente que tu es ?

— Non, Frère, je ne les Cx flinais pas.

— Eh bien ! moi, je sais leurs noms. Ils s'appellent Jacopo Rusca, Barthélémy Pigassou, Agricol Lambertier, Gratien Pastourel.

— Est-ce possible, grand Dieu ! gémit Marianne, qui, sans doute, commençait à comprendre.

— Va, ma petite Marie, dit paternellement l'ermite, puisque nous connaissons les coupables, tes chagrins, ceux de M. le curé, les nôtres, finiront bientôt. Seulement, en tout et pour tout, il faut que tu obéisses à M. le curé Célestin.

— Oui, Frère, oui.

— M. le curé Célestin veut qu'après-demain jeudi, de bonne heure, à quatre heures plutôt qu'à cinq, je te conduise à Lunas. Là, près du pont, nous trouverons une voiture qu'il y aura envoyée. Nous y monterons, et nous irons le rejoindre à Lodève. M. le curé Célestin désire, pour te guérir tout à fait, qu'un meilleur médecin que M. Anselme Benoît te consulte. Si ce médecin, afin de te soigner lui-même, demande que tu restes à Lodève un bout de temps, tu y resteras ; s'il ne le demande pas, nous reviendrons tous les trois à Lignières.

— J'aimerais mieux retourner ici que demeurer là-bas.

— Avant de partir, M. le curé a parlé à ton père, il lui a même fait une grosse aumône pour avoir son consentement à ton départ ; il y a consenti. ..

Une voix nasillarde mais forte, dominant le bruit du Berlou, éclata dans la nuit tombante et interrompit Laborie... Nous écoutons. La voix, chante ;

« Un bon ermite Ne doit aimer Que sa marmite Et son cellier... »

Mon père ! crie Marie.

— Je l'ai aperçu tout à l'heure à la porte du cabaret, it notre ermite.

— L'argent de M. le curé lui pesait, ajoute Marianne.

Et, comme les paroles de la chanson de Barthélémy Pigassou nous arrivent de plus en plus distinctes, nous nous précipitons. Mais Laborie, dont une indignation violente fait trembler les mains, cherche à tâtons le bouton de la cadole de notre porte accédant à la terrasse, et ne le découvre pas. Enfin la porte, violemment secouée, s'ouvre toute grande, et nous nous trouvons nez à nez avec la, Galtière d'abord, puis avec Galtier, que la mégère féroce remorque d'une griffe accrochée à son collet.

— Oii est notre fille ? demande la marâtre.

— Me voici! répond notre pastoure.

Elle se glisse entre l'ermite et moi et paraît devant son ennemie, courageuse, tranquille. Mais sur son visage doux, placide comme le visage d'un ange, la Galtière applique ses deux mains plus larges que des battoirs.

— Mon Dieu ! gémit Marie.

— Ah ! c'est comme ça, mauvaise graine ! ah ! c*est comme ça !... hurle la tisserande, furibonde.

Et, arrachant à son mari, incapable de s'en servir, le bâton qui le soutient, elle en distribue des coups à droite, à gauche, avec ces mots pareils à des cris sauvages :

— Rentre au clocher, et un peu vite, malheureuse !... Je t'apprendrai, moi, à mener cette vie de déshonneur avec un curé... Ils veulent maintenant te cacher dans- un hôpital... Non! non! c'est ici, à Lignières, que l'on verra ton bâtard... Chez nous, coquine, chez nous !...

Mais notre ermite a fini par désarmer cette forcenée; il la retient de ses dix ongles énergiquement. Marianne s'est approchée du bedeau et l'accable de reproches, tandis que moi, plus entreprenant, je martelie sa bosse de coups de poings furieux. Thomas Galtier, plein de vin, s'effondre à nos pieds.

Ah ! quels bons coups de talon à présent sur ce père lâche, sur ce père infâme, sur ce père vil comme la boue du chemin !

Frère Laborie, cependant, se lasse de garder dans ses mains la Galtière qui râle; il la croit domptée, d'ailleurs, et il la laisse aller. Cette femme effroyable se secoue d'un mouvement de bête sortant de l'eau ; puis, muette, rasant le parapet de la terrasse, se sauve vers le Cloître, disparaît .

— Où est Marie? demande l'ermite, revenant à nous essoufflé de son long effort.

— Elle a obéi à la Galtière, elle est rentrée au clocher, répond Marianne.

Et moi j'ajoute :

— C'est vrai, je l'ai vue descendre l'escalier du Cloître en courant.

— Il faut aller la chercher, reprend Laborie.

— Non! non! insiste Marianne. Elle est au clocher, qu'elle y reste... Plût à Dieu qu'elle ne l'eût jamais quitté, le clocher !

Nous laissons l'ivrogne vautré dans sa fange ; nous rentrons dans la cure et nous en poussons les verrous.

Nous ne nous couchions guère au Prieuré après neuf heures; mais, ce soir-là comme la veille, nos pompes brûlaient encore passé minuit. En dépit des injonctions brutales de la Galtière, Marie, habituée aux douceurs, aux gâteries du presbytère, devait

s'échapper du clocher, et nous l'attendions à chaque instant. Le petit jour nous surprit dans cette attente cruelle. Évidemment notre pastoure, gardée à vue par son atroce marâtre, sorte de dragon griffu, avec des yeux sanglants, n'avait pu parvenir à s'évader. Laborie, si ferme, si courageux, était encore plus accablé que nous. Qui sait s'il ne lui faudrait pas livrer bataille à tous ces Galtier pour leur arracher leur fille ? M. le curé enverrait une voiture à Lunas le lendemain matin jeudi, et il était tenu de se trouver là avec Marie.

— Je ne puis pourtant pas désobéir à M. le curé Célestin, répétait-il, je ne puis pourtant pas désobéir à M. le curé Célestin...

Puis, après un silence de cinq minutes, sa nature énergique se faisant jour par un éclair :

— Ces Galtier ne me connaissent pas à fond : je leur conseille de ne pas me refuser Marie, quand je la leur demanderai.

Un rayon de soleil timide et blanc perça les brumes du Berlou. Les vitres de nos fenêtres s'animèrent.

— Quelqu'un ! m'écriai-je, voyant à travers les carreaux plus clairs une silhouette traverser la terrasse du Prieuré.

— Comment, vous avez le front de reparaître chez nous ! dit Marianne, s'adressant à Thomas Galtier qui, la mine attrapée, les genoux plia^its, venait de s'insinuer dans le presbytère,

— Canaille ! hurla l'ermite. •

— Écoutez... écoutez.., nasilla le bossu.

— C'est vous qui avez tout conté à la Galtière... poursuivit Laborie.

— Écoutez, répéta l'autre. Puisque le mal est arrivé, arrangeons tout pour le mieux, si c'est possible... J'avais promis le secret à M. le curé; mais que voulez-vous? en vidant bouteille avec M. Saturnin Boyer, de fil en aiguille, M. Saturnin Boyer m'a tiré les vers du nez... J'ai bien regret, oh! j'ai

bien regret!... Malheureusement, j'ai eu la langue trop longue, et tout le village à présent connaît la position de Marie. On sait que vous la faites partir pour rhôpital de Lodève à cette fin de...

— Et qu'est-ce que vous venez réclamer ? s'empressa d'interrompre Marianne.

— Pardi ! je viens réclamer la petite.

— Marie ? criâmes-nous tous ensemble .

— Un père est bien maître de son enfant, je pense!

— Ah ça ! voyons, dit Termite, êtes-vous fou, Galtier ?

— Vous comprenez, si vous ne me rendez pas Marie, la Galtière viendra la chercher, et vous savez si elle est commode, la Galtière, avec ses bras toujours en l'air.

— Marie n'est pas au Prieuré, elle est chez vous, imbécile ! m'écriai-je.

Le bedeau eut un gros rire d'incrédulité qui nous coupa bras et jambes. Il était clair que notre pastoure n'avait pas passé la nuit dans sa famille, au clocher. Notre consternation subite éclaira Thomas Galtier. Ses lèvres, dilatées par une jovialité stupide, devinrent sérieuses, et, nous regardant avec des yeux où parurent des larmes :

— La malheureuse enfant ! bredouilla-t-il, pourvu qu'elle ne soit pas désespérée...

— • Désespérée ? interrogea Marianne.

— Ne m'avez-vous pas conté vous-même qu'aux Aires, une fille du nom de Ninette Catinel, à laquelle M. le curé Célestin avait reproché sa méchante conduite, se jeta dans la rivière de l'Orb ?

Le bedeau n'avait pas balbutié les dernières paroles de cette longue phrase, que le Frère, Marianne et moi, nous nous élancions à travers les cent chambres du Prieuré, à la recherche de notre pastour e.

— Marie I Marie ! Marie 1 ne cessions-nous d'appeler .

Personne, personne- Bien que la Galtière fût à son métier, au risque de nous faire écharper, après avoir parcouru le Cloître dans tous les sens, la cathédrale dans les coins les plus secrets des chapelles et de la sacristie, nous nous engageâmes à travers l'escalier tournant de Tétroite tourelle collée à l'énorme édifice du clocher. La Galtière avait-elle entendu nos cris de là-haut ? avaitelle perçu dans l'obscurité du colimaçon nos sanglots, car, ne contenant plus notre douleur à mesure que s'enfuyait l'espoir de découvrir notre pastoure, nous sanglotions ? Je l'ignore. Le fait est que nous la trouvâmes sur son palier au milieu de sa bande d'enfants, hérissée comme une laie traquée par les chiens, prête à défendre des ongles et du boutoir la troupe grouillante de ses marcassins. Le jour qu'une fenestrelle jette à sa porte, en éclairant nos visages, la rassurat-elle sur nos intentions ? La chose est probable. Quoi qu'il en soit, cette femme hargneuse, capable de tous les emportements, eut soudain comme une flamme moins violente dans les yeux; puis, nous invitant à entrer chez elle :

— Alors, Marie n'a pas couché à la cure ? dit-elle d'une voix singulièrement apaisée.

Nous la regardions avec étonnement, et elle, de son côté, nous observait, mais sans la moindre apparence d'hostilité. Nos larmes, nos soupirs, notre accablement avaient atteint cette nature de roc et lavaient convaincue. La Galtière, renseignée sur le clocher, dont elle avait sondé les plus petits trous, voulut se joindre à nous pour fouiller la pièce des cloches, la logette en bois de l'ancien moine-sonneur, toutes les chambres, depuis la crypte du sous-sol, jusquelà inexplorée, jusqu'à l'esplanade à la cime du monument.

— Marie! Marie! Marie!

Toujours personne.

— Il faut voir dans le village, dit la Galtière, re-

[poussant la meute aboyante de ses petits dans l'intéirieur de son logement et en refermant la porte à 'clef.

Comme nous abordions la passerelle sur le Berlou, Alibert Tabarot, rencontré par là et interrogé, nous répondit que, la veille, il avait avisé Marie dans la grande rue de Lignières, juste à la hauteur de la maison de M. Saturnin Boyer. Il pouvait être six heures. Elle ne lui avait rien dit, et lui ne lui avait pas parlé. Elle marchait très vite. Nous ne. faisons qu'un saut du Berlou chez le maire. M. Saturnin Boyer était là ; il saignait un mouton, dont la Boyère maintenait la tête cornue sur un banc de bois, noir de taches, souillé d'ordures, mordillé par les bêtes agonisantes. Trop occupé pour nous entendre, le boucher, qui ne voulait pas être troublé au moment de passer le couteau au cou de la bête, nous marqua par un signe d'attendre une minute. Enfin, la pauvre victime ayant vu fuir sur le sol, où il s'éparpillait en rigoles, le ruisseau rouge de son sang, ne se débattit plus, expira en paix.

— Et cette petite coquine s'est sauvée du Prieuré, à présent ? dit M. Saturnin Boyer.

— Ne l'auriez-vous pas aperçue, par hasard, monsieur le maire ? demanda Laborie très poliment.

— Ah! par exemple !... se récria-t-il.

Ayant lancé au Frère un regard où le cynisme le disputait à la malice, de la pointe de son coutelas il pratiqua dans la peau du mouton mort une entaille étroite, et y introduisit le canon très fin d'un soufflet.

— Ah! par exemple, répôta-t-il, soufflant de rage dans la peau de son mouton, qui se gonflait, se ballonnait, se tendait comme une peau de tambour, je voudrais bien voir qu'on m'accusât d'avoir retiré la petite chez moi! Est-ce avec m.oi, les amis, qu'elle a fait \Qp(m du Diable, cette Marie Galtier?... Eh bien, voilà une belle affaire sur le dos de M. le curé Ce-

lestln, et propre, s'il vous plaît !... C'est M. le doyen Clochard qui va rire, lui !..-

Il jabotait encore, travaillant à détacher la peau de sa bête, que nous l'avions quitté et achevions de mon (er la rue, en quête de renseignements. Laborie, connu à Lignières depuis plus de quarante ans, était aimé de tout le monde, et chacun nous accueillit avec plaisir et nous parla de Marie d'un ton de touchante commisération. Quant à des renseignements, hélas ! on ne pouvait nous en fournir aucun : on n'avait point vu la pastoure du Prieuré. Une vieille, toutefois, la Michèle, femme du fossoyeur de la paroisse, au moment où nous retournions vers la cure, nous arrêta pour nous déclarer que, la veille, revenant de Bédarieux vers les sept heures, elle avait rencontré Marie Galtier sur la route, à une centaine de pas de Lunas.

— Vous êtes sûre que c'était elle ?

— Pardi ! je crois bien que j'en suis sûre !

— Que vous a-t-elle dit ?

— Ah ! pour ça... Moi, j'étais pressée, et elle pareillement semblait pressée. . .

En rentrant au Prieuré, Adon Laborie, que nous avions suivi machinalement, dans sa cellule, quitta ses sabots, chaussa ses gros souliers à boucles d'acier, — un présent démon oncle, — boutonna sur ses épaules sa pèlerine à coquilles, se coiffa de son chapeau à large bourdaloue historiée d'images de saints, saisit son bourdon neuf, puis, nous prenant une main à Marianne et à moi :

— Ne vous tourmentez pas au delà de ce qui est permis. Moi, présentement, je pars pour Lodève. Mon idée est que Marie est à Lodève, et que peutêtre déjà M. le curé l'a installée chez la sœur Combescurette, à l'hôpital. Marie a eu peur d'être obUgée dorénavant de demeurer au clocher avec la Galtière, et elle m'a devancé à Lodève, voilà. D'ailleurs, il faut de toute nécessité que M. le curé soit prévenu de ce qui arrive, car, si Marie n'est pas

à Lodève, elle n'est pas davantage à Lignières, et il devient fort inutile d'envoyer demain une voiture à Lunas pour la chercher... Priez le bon Dieu, Marianne, et toi aussi, mon petiot, prie beaucoup le bon Dieu du ciel, afin que sa bénédiction nous tire du mauvais pas où nous avons trébuché. Et, tenez ! avant de nous séparer, si nous disions : « Notre père et Je vous salue ?. . . »

Nous tombons à genoux et, à haute et intelligible voix, avec une ferveur nouvelle, nous récitons : « Notre Père qui êtes aux deux... »

On devine dans quelles angoisses nous vécûmes, Marianne et moi, jusqu'au lendemain. Vers les dix heures, ne tenant plus à une attente pire que la mort, j'entraînai notre gouvernante jusque sur la route, et nous descendîmes vers Lunas. Barrai passant au canton sur le coup juste de neuf heures, nos voyageurs ne pouvaient tarder à arriver. A chaque détour du chemin, il nous semblait que nous allions les voir paraître, mon oncle d'abord, puis l'ermite, puis Marie, et nous poussions toujours en avant. Au moment où nous traversions le Graveson, vis-à-vis le sentier de Vasplongues, une voix nous frappa à travers les arbres dénudés de la rivière : c'était la voix forte du Frère. Je me précipite et je découvre là-bas sur la route deux personnes seulement, mon oncle et Laborie.

— Vois-tu notre fille? me demande Marianne,

— Non ! non ! non !

Mon oncle Célestin, plus accablé que Jésus portant sa croix et gravissant la rude montée du Calvaire, le visage plus défait que celui du Sauveur imprimé sur le voile de sainte Véronique, mon oncle n'eut que ces mots en nous abordant :

— Avez-vous retrouvé Marie ?

Sur notre réponse négative, il laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et sa bouche demeura close obstinément. Une chose m'affligea beaucoup : au moment

OÙ nous traversions le village, plusieurs tisserands, accourus au pas de leur porte, ne se découvrirent pas devant M. le curé Célestin, ainsi qu'ils avaient l'habitude de le laire avec un respect très marqué. Que signifiait ce manque d'égards ? M, Saturnin Boyer, au seuil de sa boucherie, nous toisa impertinemment ; puis, quand nous fûmes à dix pas de lui, je crus Fentendre murmurer des mots gros comme des menaces. Enfin le Prieuré nous reçut tous et nous abrita.

La vie de mon oncle infortuné, jusqu'alors si douce, si paisible, devint une vie sans trêve ni repos. Ne ménageant plus sa santé toujours délicate, il s'imposait désormais des fatigues écrasantes. Morte ou vivante, il lui fallait découvrir Marie Galtier, et il ne se passait pas de jours qu'un nouvel effort ne f«àt tenté dans ce but. Ayant, lui aussi, comme le Frère, mordu à l'idée d'un suicide, aujourd'hui, avec des gaffes, des râteaux, on fouillait le Berlou, puis le lendemain on pratiquait des sondages dans le Graveson. Une fois, on descendit jusqu'à la rivière de rOrb, dont vingt bras remuèrent la vase minutieusement. Mon oncle était là, encourageant les ouvriers, tantôt debout sur la rive, tantôt les pieds dans l'eau et trimant de son côté. Hélas ! toutes ces recherches, dont le premier résultat avait été d'agiter un pays tranquille, n'amenaient aucune découverte, et l'on retournait chaque soir au Prieuré un peu plus déçu, un peu plus découragé.

Cependant la noyade présumée de Marie Galtier, de Lignières-sur-Graveson, avait fait du bruit dans la vallée de l'Orb, et l'écho en était parvenu jusqu'à Bédarieux. Mon oncle, soucieux de son honneur sacerdotal, compromis dans cette aventure, crut de son devoir d'aller édifier son ancien directeur, l'abbé Michelin, sur l'événement. Ce fut une inspiration du ciel, car le surlendemain il arrivait de la ville natale presque rassuré. Le propriétaire de V Hôtel du Rou-

MON ONCLE OÉLESTIN 361

lage^ au faubourg Saint-Louis, Antoine Durand pouvait certifier que, dans la soirée du 10 décembre, il avait rencontré à la porte de sa remise une pauvre fille grelottant de faim et de froid. Il ignorait le nom de cette mendiante, mais elle ressemblait à Marie Galtier. Il lui avait fait l'aumône d'une écuellée de soupe et il lui avait permis de coucher dans la paille, au-dessus des écuries. A la première heure, la pauvresse levait le pied. On ne l'avait pas revue.

— Du reste, ajouta mon oncle, M. l'archiprêtre Carpezat veille à Lodève, et M. le doyen Michelin veille àBédarieux. S'ils apprennent quelque chose, je serai informé sur l'heure... En tout ceci, bien entendu,

\ il s'agit uniquement de notre chère Marie, qu'ils veulent m'aider à retrouver...

— Il est bien certain qu'en aucune façon il ne peut s'agir de vous, monsieur le curé, interrompit Laborie, toujours plus préoccupé de mon oncle que de notre pastoure perdue.

— C'est certain, tout à fait certain. Frère. Quand, à Lodève, à Bédarieux, j'ai laissé entrevoir de vagues craintes personnelles, M. Carpezat m'a éclaté de rire au nez : — « Si on venait à faire peser sur vous l'accusation la plus légère, appelez-moi. » — « Es-tu nigaud, voyons ! » m'a dit le doyen de Bédarieux. — Pour moi, je suis donc bien tranquille... Mais cette malheureuse enfant que j'aime, où est-elle ? où la retrouver? Dans quelques jours, après les fêtes de Noël, j'ai l'intention d'aller à l'ermitage de Saint-Raphaël. Peut-être Termite Barthélémy Pigassou pourra-t-il me fournir quelques renseignements sur ce Jacopo Rusca. Espérit Garrigat n'afl3rme rien, mais il pense que frère Pigassou était dans la prairie du Soulondre, le soir de la saint Fulcran...

Il s'arrêta, et, nous considérant l'un après l'autre ^ avec des yeux d'où se dégageaient des rayons qui nous

rrent comme autant de caresses, il répéta : a,

— Je suis bien tranquille, mes amis, personnellement je suis bien tranquille.

Un coup, frappé d'une main brutale à la porte du Prieuré, nous mit tous debout brusquement. L'ermite, toujours le premier au feu, s'élança à travers l'escalier. Presque au même instant, M. le doyen Auguste Clochard entra dans notre salle.

— Monsieur le curé, dit-il d'un accent d'autorité singulière, avant que mon oncle eût pu lui souhaiter la bienvenue, veuillez éloigner les gens qui vous entourent. Monseigneur m'envoie pour vous entretenir de choses très graves, et j'ai besoin d'être seul avec vous.

Ce ne fut pas sans un effort très pénible que mon on^.le, attéré, parvint à lever le bras et à nous fairo un geste de congé.

Quelle triste fête de Noël ! L'année précédente, aux Aires, nous avions fait réveillon chez les Garidel, avec M. Anselme Benoît, Ambroise Combal, l'ermite Braguibus, les Sureau ; à Lignières, cette année, rien après la messe de minuit, pas même une châtaigne grillée, pas même un verre de vin blanc, rien. On se coucha, voilà tout.

L'ennui me gagnait à la fin dans ce grand Prieuré si morne, au milieu de gens qui me parlaient à peine, qui ne s'occupaient plus de moi. J'étais loin, j'entendais mon oncle, Marianne, Laborie, causer entre eux avec animation ; je m'approchais, on se taisait. On se méfiait donc de moi ? Un jour, vers le commencement de février, trop

accablé par la solitude où j'étais condamné à vivre, la tentation me prit aux jambes de sauter par delà le Berlou et de fuir vers Bédarieux. L'occasion, du reste, était des plus favorables pour un coup de tête : mon oncle et Termite, continuellement en peine de Marie Galtier, étaient partis dès le matin pour faire des recherches dans les métairies de l'Escandorgue, et j'étais seul avec Marianne à la maison. Décidé, dans les transports d'indépendance qui, m'agitaient, à prendre la clef des champs, je rentrai dans notre cabinet de travail, désireux d'emporter à Bédarieux mon canif, un porte-crayon en cuivre très brillant, une boîte de plumes métalliques fines comme des aiguilles, mon encrier de verre bleu, plusieurs autres menus objets... Tiens! le registre de mon oncle! Il était ouvert là devant moi, développant l'un de ses côtés jusque sur la planchette de mon pupitre. Je me penche. Quel griffonnage! que de ratures! que de surcharges î Je tourne deux ou trois pages, cherchant des lignes plus lisibles. Je saisis ces mots :

« A monsieur Carpezat, archiprêtre de Saint-Fulcran, à Lodève. »

Cette lettre à M. Carpezat, que je déchiffrai avec beaucoup de peine, est d'importance. Je la copie tout au long dans le registre de la Vie de saint Célestin, pape,

€ Lignières-sur-Graveson, ce 24 décembre.

» Monsieur l'archiprêtre,

» Si la célébration delà fête de Noël ne m'imposait » le devoir de rester dans ma paroisse, au lieu de » vous envoyer cette lettre par le frère Laborie, » j'irais vous voir pour vous conter de vive-voix les » malheurs qui m'accablent et menacent, hélas ! de » m'écraser. Non, jamais infortune comparable à » mon infortune, et véritablement c'est du fond de » l'abîme dont parle le psalmiste que je crie vers > vous : « De profundis clamavi ad te.,,. »

» Vous connaissez par mes précédentes lettres, » monsieur l'archiprêtre, les incidents relatifs à la » disparition de la jeune fille que ma charité impru- » dente m'avait fait recueillir au Prieuré. Je n'insis- » terai pas sur mes démarches actives pour découvrir » la retraite de cette malheureuse enfant. Ces détails, » qui pour moi ont revêtu plus d'une fois le carac- » tère d'événements tragiques, vous ont été rapportés » jour à jour, pour ainsi dire heure à heure, très » minutieusement. Ma faiblesse, éperdue dans cette

> épreuve terrible, ne savait que s'appuyer à votre » force, et elle n'a pas hésité à s'y appuyer sans cesse » et toujours.

» Cependant, ma paroisse, bouleversée par un » scandale inconnu, rentrait dans son silence, son » travail habituel, et déjà, par l'influence du frère

> Laborie, mes tisserands de Lignières, une minute » détournés de leur pasteur par le maire Saturnin » Boyer, reparaissaient un à un à l'office divin, quand » il s'est produit un fait épouvantable et que je vous » prie de me permettre de vous rapporter du com- » mencement à la fin, en essayant de ne rien omettre, » de ne négliger ni une parole, ni un geste, ni un » regard.

» Vous savez de quelle haine farouche me pour- » suit M. l'abbé Clochard. Animé à mon égard de tous

> les mauvais sentiments, il ne pouvait manquer de » prendre parti contre moi dans l'affaire de Marie » Galtier, et il a paru dans ma maison à l'improviste, » juste au moment où un peu de paix y rentrait, après » tant d'agitation, et je ne crains pas d'ajouter de dé- » sespoir... Les indications recueillies à l'^w&^r^^c^w » Roulage, à Bédarieux, affirmaient en nous l'es- » pérance que notre pastoure bien-aimée vivait, » que nous la reverrions, et, pénétrés de confiance » en Dieu, nous attendions le retour de Tenfeint pro- » digue. Mais M. Clochard entre au Prieuré violem ' » ment, comme poussé par la tempête, ne se découvr

■iif;

» pas, s'assied, m'interroge. Je tombe anéanti sur un » siège, je ne puis ouvrir la bouche de saisissement. » Enfin, sentant les blessures qu'on me fait, je re- » lève la tête, et j'ose demander à M. Clochard d'où » il tire le droit d'envahir mon domicile et de m'a- » dresser des questions que je trouve outrageantes. » Mon ennemi ne se déconcerte en aucune façon: il » se réclame de son droit de Doyen cantonal y et pour- » suit cruellement, cyniquement. Je conteste ses » pouvoirs, je lui fais remarquer que, dans l'esprit » de l'Église, je suis curé de Lignières au même titre » qu'il est curé de Lunas...

» — Vous ne contesterez pas ceci! crie-t-il, furieux.

» Et du même mouvement qu'il eût fait pour m'as- » séner un coup, il me tend un grand papier J'ai dû » m'incliner cette fois, monsieur l'archiprêtre, et » m'incliner profondément : ce papier, c'était une » pièce de l'évêché, déléguant M. l'abbé Clochard, » curé-doyen de Lunas, pour faire une enquête sur » la disparition de Marie Galtier, servante auprès- » bytère de Lignières-sur-Graveson.

» — Enfin, monsieur le doyen, veuillez préciser. De » quoi m'accuse-t-on?...

» — Convenez-vous, d'abord, d'avoir attaché à votre » service une femme âgée de moins de quarante ans ?

» — J'en conviens. J'ai commis l'imprudence d'atta- » cher à mon service une fille de Lignières, ayant » vingt-et-un ans environ.

/> — Ignoriez-vous les défenses de Monseigneur?

» — Je ne les ignorais point.

» — Voilà un premier chef d'accusation.

» — Je connais le cœur de notre évëque et je » doute que, pour ce cas de simple désobéissance, » il se montre bien sévère envers moi...

» — Mais Marie Galtier, recueillie par vous, » choyée au presbytère avec une tendresse qui, plus » d'une fois, provoqua les alarmes de ses parents et » de certains de vos paroissiens, a disparu.

» — Cela est vrai.

» — Ici, vous avez probablement des révélations à » me faire.

» — Des révélations?

» — Rien ne s'oppose, je pense, à ce que vous me » fournissiez des renseignements sur la santé de votre » ancienne pastoure.

» — Marie Galtier avait beaucoup souffert de » l'estomac; mais, depuis plus d'un mois, son état » s'était amélioré peu à peu.

» — Ne vous vint-il jamais à l'idée que ces trou- » blés divers, chez cette jeune paysanne, pouvaient » annoncer un commencement de grossesse ?

» — Cette idée ne me vint pas.

» — M. le maire de la commune de Lignières, qui » a reçu des instructions du parquet de Lodève » pour procéder de son côté à une enquête, a vu » M. Anselme Benoît, officier de santé aux Aires, et » M. Anselme Benoît ne doute pas...

» — Vous me surprenez. M. Anselme Benoît » est un honnête homme, il prise très haut sa fonc- » tion, et je le crois tout à fait incapable de tra- > hir le secret professionnel. M. Anselme Benoît ne » peut avoir déclaré à M. Saturnin Boy er que Marie » Galtier...

» — Sans le déclarer positivement, il l'a donné à » entendre.

» D'énormes gouttes de sueur me tombaient du » front à cet interrogatoire tortueux, où une terreur » panique, contre laquelle je luttais en vain, me faisait » découvrir un piège sous chaque mot.

» — Monsieur le doyen, dis-je, je vous en supplie, » ayez pitié d'un malheureux prêtre qu'on veut pré- » cipiter dans l'abîme et à qui les défaillances d'une » santé misérable, toutes les timidités et les peurs » d'une innocence tenace, ne laissent ni la force, ni » l'habileté de se défendre. Je suis brisé, et les » effrois qui m'obsèdent me rendent incapable de,

soutenir un plus long assaut. Tandis qu'il m'est encore permis de vous entendre, dites-moi vite, en peu de mots, pour que je souffre moins longtemps, de quoi je suis coupable. Encore une fois, de quoi m'accuse-t-on?

» — Il dépend de vous, que ma mission prenne fin en une minute. Êtes-vous disposé à me répondre sans trop de détails, à moins que ces détails n'importent absolument à votre défense, aux deux ou trois questions qu'il me reste à vous adresser?

» — J'y suis disposé, monsieur le doyen. » — C'est convenu, vous ne pouvez rien me dire relativement à l'évasion de Marie Galtier ? » — Sinon que cette pauvre enfant, fort maltraitée par sa marâtre, a fini par perdre la tête. Sa . fuite, à mon avis, est plus la conséquence de mauvais traitements devenus intolérables que d'un état. . . » — Arrêtons-nous à cet état... Voyons, mon cher

> abbé Célestin, ne vous effarouchez pas d'un mot,

> comme un enfant. A votre sentiment, quand Marie

> Galtier s'est sauvée de votre paroisse, était-elle

> grosse, oui ou non ?

» — A mon sentiment, elle l'était.

» — Et pourriez-vous me dire le nom de celui

> qui... selon vous ?...

» — Je ne puis vous dire aucun nom.

» — Il n'est pas vraisemblable que vos soupçons f> ne se portent pas sur quelqu'un.

» — Dieu m'en est témoin, je ne soupçonne per- » sonne.

» — L'avez-vous interrogée, elle ?

» — Je l'ai interrogée, et je n'ai rien appris.

» — Qu'a-t-elle répondu ?

» ^ Ces quatre mots invariablement : ^ Je ne

> sais pas.

» — Eh bien, monsieur le curé, l'affaire est très mauvaise pour vous.

» — Vous me faites trembler.

» — Je vous dois la vérité dans sa rude franchise :

> l'opinion publique vous accuse, et, à moins que » Marie Galtier ne reparaisse bientôt pour nommer » rhomme qui l'a détournée de ses devoirs, je crains

> d'être obligé de conclure contre vous. Les rensei- » gnements recueillis dans Lignières conspirent tous » à vous accabler... Si, après y avoir réfléchi, il vous » restait des aveux à me faire, mon rapport ne

> devant partir pour l'évêché que dans quelques » jours, je vous invite à venir me voir à Lunas.

» Il se leva et sortit.

» Monsieur l'archiprêtre, vous savez si, durant » mes deux années de vicariat à Saint-Gervais-sur-

> Mare, ma conduite donna prise à la calomnie. Je » ne prétendrai pas qu'à cette époque de mon extrême » jeunesse, je n'aie senti, comme tout homme ici- » bas, les aiguillons de la chair me pénétrer Jus-

> qyCaux os; mais mon ordination était de fraîche » date, elle entretenait mon âme dans l'intrépidité, » dans la force, et jamais la vue d'une femme n'eut » le pouvoir de la troubler. Je n'ignore pas que » les plus vaillants sont tombés, et je ne m'enorgueil- » lirai pas de mon triomphe. Si j'ai vaincu, c'est » qu'il a plu à Dieu, qui me savait plus faible » qu'un autre, de me soutenir. Quoi qu'il en » soit, que la \:0rtu divine ait daigné me protéger, » ou qu'une débilité native m'ait rendu le combat » moins rude, je suis sorti de la fournaise du sang

> sans y avoir péri. Monsieur Carpezat, je vous le » dis avec un soulèvement amer de toute ma nature, » avec les yeux pleins de larmes : « J'ai pratiqué la » chasteté, »

» Oserai-je vous rappeler, monsieur rarchiprêtre,^

> qu'à l'époque où j'étais votre vicaire, j'eus Thon- » neurtrès périlleux, mais aussi très insigne, d^être' » choisi pour confesseur de la plupart des prêtres

> du canton de Saint-Gervais. A mon avis, il y avait

» ià un hommage tacite rendu à un homme qui ne » voulait pas connaître la femme, qui ne l'avait » jamais connue, qui ne la connaîtrait jamais. Les » prêtres, qui luttent, souffrent, meurent pour » obéir à l'esprit de l'Église, pour se plier à Texer- » cice de ses lois, ont un sens merveilleux quand » il s'agit de découvrir celui d'entre eux auquel >^ ils confieront leurs agitations, leurs troubles, » l'agonie de leur âme et de leur corps, et il est rare » que leur choix ne tombe pas sur un confrère que » sa visible chasteté a pour ainsi dire marqué au front. » Monsieur l'archiprêtre, après m'avoir autrefois » comblé par la sagesse de vos conseils, par une di- » rection quia fait de moi le prêtre honnête et simple » que je suis, il vous a plu, dans ces derniers temps, » de m'accabler de toutes les délicates prévenances, » de toutes les bontés réconfortantes. Je vous suis » reconnaissant en notre divin Sauveur, qui nous » voit l'un et l'autre, et je vous envoie ce cri : » Défendez-moi /... »

La voix de mon oncle s'éleva claire, vibrante dans le lointain. Je plantai là le registre et volai sur la terrasse. 0 joie ! mon oncle, que je n'avais pas vu rire depuis des mois, riait avec Laborie, puis il parlait haut à se faire entendre des bords du Beriou et des bords du Graveson. Je fus soulevé par un espoir immense, et ces mots à mon insu s'échappèrent de mes lèvres :

— Vous Z'avez donc retrouvée, à Grangelourde, chez Germain Galtier ?

Son visage changea d'expression, la tristesse ancienne y reparut.

— Non, mon enfant, nous ne Savons pas retrouvée à Grangelourde, chez Germain Galtier.

— Mais alors?...

— C'est une lettre que nous a remise le facteur, là, près du Castélas, intervint le Frère.

— Elle est de M. Carpezat, articula mon oncle.

Nous avions pénétré dans la salle. Laborie, plein de prévenances, avança le fauteuil de paille ; mais mon oncle, dont les traits un moment rembrunis s'è" clairaient de nouveau, ne s'assit pas, et, d'un élan qu'il ne fut pas maître de retenir :

— Marianne! Marianne! appela-t-il.

Notre gouvernante entra.

■— Marianne, depuis le commencement de nos malheurs, vous gémissez, vous pleurez, lui dit-il ; relevez-vous et espérez! Écoutez cette lettre de M. l'archiprêtre de Saint-Fulcran.

Au moment de porter la missive à ses yeux affaiblis, il me regarda, hésitant peut-être à lire devant moi des lignes capables de me découvrir des secrets qu'on était convenu de me tenir cachés. Je m'éloignais un peu honteux, quand mon oncle, me retenant de sa main caressante :

— Ecoute, toi aussi, mon enfant. Il n'est pas mauvais que tu connaisses ce que nous avons enduré ici et à quel péril je viens d'échapper.

Il lut:

« Montpellier, 29 janvier 1847.

» Mon cher Célestin,

» Votre malheureuse affaire a tourné le mieux du » monde. Dieu vous a béni : vous ne serez pas cité » devant le tribunal de l'Offlcialité. Ce beau résultat, >' vous le devez moins à mon intervention affectueuse » qu'à la chaleur avec laquelle M. le Vicaire-Géné- ?»ral vous a défendu auprès de Monseigneur. La » veille, il est vrai, j'avais vu M. Vidalenc et je m'étais » efforcé de combattre son argumentation. Il avait » été convaincu enfin, et m'avait dit ces simples pa- » rôles :

» — Monsieur l'archiprêtre, je vous attendrai de- » main matin chez Monseigneur.

» Après quelques mots où il m'a été permis de vous » faire connaître à Sa Grandeur, de réfuter en pas-

> sant nombre d'allégations mensongères venues de » Lunas, M. Vidalenc a pris la parole à son tour.

» — Mon avis est, a-t-il dit, qu'on inflige un » blâme à M. l'abbé Célestin, oublieux de certaines » prescriptions de l'autorité diocésaine; mais il y » aurait imprudence, témérité, oppression à aller au » delà. Comment, en effet, rendre M. le curé de » Lignières responsable de la fuite de Marie Galtier, » quand cette fuite s'est accomplie en son absence? » Ne serait-ce pas abaisser VOrdînaire que de » vouloir l'immiscer en des questions de pure do- » mesticité ? Les ecclésiastiques, comme les autres » hommes, prennent des serviteurs, et, s'ils les ren- » voient, les reprennent, ont avec eux des ennuis, » des difficultés, des contestations, nous ne devons » pas nous préoccuper de ces misères. Si Ton m'ob- » jecte que le cas de M. l'abbé Célestin est particu- » lier, que Marie Galtier, en quittant son village, » était dans un état de... »

Mon oncle toussa et avala un ou plusieurs mots.

« ... Si l'on m'objecte cela, reprit-il, poursuivant » salecture, je répondrai que l'enquête n'a recueilli » sur cet état prétendu aucun renseignement positif; » que le médecin appelé précédemment auprès de » Marie Galtier, n'a pu rien affirmer; et que, chose » inouïe I Tunique aveu sur cette situation enveloppée » de ténèbres est tombé précisément de la bouche de » M. l'abbé Célestin, la seule de toutes les personnes » interrogées qui n'eût aucun intérêt à le faire, la » seule au contraire, qui, par les conséquences qu'une » pareille déclaration pouvait entraîner pour elle, » aurait dû la retenir. A moins donc que l'opinion de » Monseigneur ne soit faite, que Sa Grandeur, de » l'étude très attentive du dossier, n'ait retiré sur l'é- * vénement de plus vives lumières, devant le témoi- » gnage tout à fait à la décharge de M. l'abbé Célestin » que nous apporte M. l'archiprêtre de Saint-Fulcran » de Lodève, éclairé moi-même par une connaissance

» ancienne du caractère du desservant de Lignières- » sur-Graveson, je conclus qu'il n'y a pas lieu de » traduire M. l'abbé Célestin devant le saint tribunal » de rofficialité.

» — Vous répondez de M. l'abbé Célestin, mon- » sieur l'archi prêtre ? m'a demandé notre évêque.

» — Je réponds de lui comme de moi-même, » Monseigneur.

» — L'affaire est entendue et jugée.

» Nous sommes sortis de l'évêché, le Vicaire- » Général et moi. Nous avons traversé deux ou trois » rues, lui très aimable, s'informant de votre santé, » m'entretenant de nos amis communs, moi encore » ému de son noble langage et ne trouvant rien à » lui dire. Arrivé à la porte de sa maison, rue de la » Blanquerie, il m'a tendu la main d'un mouvement » cordial.

» — Non, noni il faut que je vous parle, ai-je » balbutié enfin.

» Une fois dans son cabinet, j'ai retrouvé ma voix » et ma tête, et je lui ai dit ceci :

» — Monsieur le Vicaire-Général, je vous remercie, » d'abord pour M. l'abbé Célestin, innocent du crime » qu'on lui reproche, puis je vous remercie pour moi, » car vous avez pris ma cause en main et l'avez fait » triompher. Tandis que vous parliez avec un senti- » ment si élevé de la justice, avec une charité qui » m'est allée au cœur, je vous admirais et je me » disais : — « Voilà celui qui doit commander, qui sera » une force en Israël, robur in Israël. » — Je ne vous » le dissimulerai pas, si j'en crois certaines dépêches » qui me sont parvenues ce matin même de Paris, » j'aurais quelques chances d'être nommé au siège » épiscopal de Sylvanès, vacant depuis un mois. Le » ministre et le nonce apostolique semblent être d'ac- » cord ; toutefois, à cette combinaison il manque » mon consentement, et mon consentement, je le » refuse.

MON OPTCLE CÉLESTIN 373

» — Quoi, monsieur l'archiprêtre, vous refusez » d'être évêque !

» — Vous exercerez l'épiscopat mieux que moi. » D'ailleurs, votre nom a été mis en avant, et » du moment que mes amis seront dans vos inté- » rets,..

» A so» tour, le Vicaire-Général a été très ému : il » s'est jeté dans mes bras et a pleuré.

» Voilà, mon cher enfant, comment finit la triste » histoire de Marie Galtier : pour vous, toujours » Lignières-sur-Graveson ; pour moi, toujours Saint - » Fulcran, de Lodève : pour M. Vidalenc, le diocèse » de Sy Ivan es.

» Je vous embrasse.

» J. B. Carpezat, archiprêtre. »

— Bon M. Carpezat!... sanglota Marianne.

— 0 mon cher oncle!... murmurai-je, ravi.

— C'est égal, M. le vicaire-général Vidalenc devait savoir quelque chose des affaires de M. Carpezat à Paris, dit notre ermite.

Puis, comme mon oncle, fatigué, tombait sur son fauteuil de paille si commode, Laborie ajouta ces paroles de bon sens dans leur forme triviale :

— Tout de même, M. le vicaire-général Vidalenc est un fameux lapin !

Mon oncle ne répondit pas : il s'assoupissait doucement.

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