C'est bien niais!» dis- je d'un ton bref
Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au 5 Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa sécurité.
M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois d'octobre.
10 « J'en suis charmée, répondit Junon.
— Tu m'apprendras à danser, dis- je en sautant déjà sur une chaise.
— Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.
15 — Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes désirent valser avec lui.
— Et puis il est charmant ! » répliquai-je avec onction.
Le commandant et son f ifs se mirent à rire ; le curé 20 et les deux amis de mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui était particulier quand quelque *s chose lui déplaisait, mouvement rempli d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise. Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma gaieté et je parlais sans m'arrêter, m 'amusant à contrefaire la tournure et l'accent d'un 30 de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.
« Reine, que tu es mal élevée ! disait Blanche.
— Il parle ainsi,» répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix de ma victime.
Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité imposante qui ne me troublait pas le moins du monde. s
Il arriva un moment où je me trouva! près de lui pendant que ma cousine marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la regardait beaucoup.
« Qu'elle est belle, n'est-ce pas ? lui dis-je dans l'innocence de mon cœur. 10
— Belle, bien belle ! » répondit-il d'une voix contenue qui me fit tressaillir.
Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissent comipe les papillons qui vol- 15 tigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.
Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit comparaître devant lui. 20
« Reine, vous avez été ridicule !
— Pourquoi donc, mon oncle !
— On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.
— Mais puisque je le trouve, mon oncle. 25
— Raison de plus pour ne pas le dire.
— Comment! répartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le trouvais anticharmant?
— Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira d'avoir, mais gardez-la pour vous. 30
— C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle !
— Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que Ton ne pense pas et cacher ce que Ton pense.
— Quelle affreuse maxime! dis- je avec horreur. 5 Jamais je ne pourrai la pratiquer.
— Vous y* arriverez ; mais en attendant, conformezvous à l'étiquette.
— Encore l'étiquette ! » répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.
xo Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais
pris l'habitude, mes rêves furent troublés par une
sourde inquiétude que je n'arrivai pas à bien définir.
«Le lendemain, dans l'après-midi, je reçus une longue
missive de mon curé, missive remplie de bons conseils
15 et se terminant ainsi:
« Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de 20 pleurer comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse, mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère, mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler. « Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot 25 sera pour vous dire: Méfiez-vous de l'imagination.»
Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit ébranlé.
J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace, qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon 5 caractère, et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.
Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns avaient un éclat nouveau, que ma 10 bouche était plus fraîche et que mon teint de Méridionale 1 prenait des tons rosés et délicats qui excitaient chez moi une vive satisfaction..
Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais décidément découvert que, dans ma 15 grande naïveté, je m'étais grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas être construits de la 20 même manière, que les uns se donnent en une minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable ressemblance 25 existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant bon nombre de jours, ne fut pas
sérieusement troublée. Et je m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts ; je me chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du soleil.
5 Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses relations d'enfance avec Blanche, et les liens de parenté qui unissaient
ro les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat, trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas
15 extraordinaire.
J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.
En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner.
20 Paul, doué de l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait ensuite solidement vers trois heures.* Après cela, si nous étions seuls, Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui 1 jouait avec entrain une valse de sa composition. Quelque-
25 fois, il devenait professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours !
30 Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des inventions drolatiques qu'il
possédait au plus haut degré en faisaient un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour. Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel objet, 5 Blanche et moi nous disions:
« Si Paul vient aujourd'hui., il nous le raccommodera.»
Mon oncle avait de nombreux amis à V. . . ; il était allié à la plupart des familles du pays et tenait table 10 ouverte. Il était rare que nous n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre, comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois dire que je 15 n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues qu'impertinentes.
Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances, m'adressaient quelques objur- 20 gâtions bien senties ; mais autant en emportait le vent ! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.
« Tu as été très impolie avec Mme A . . . , Reine. 2$
— En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait, voilà tout!
— C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.
— Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je 30 ne me sens pas attirée vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de la tête
aux pieds, comme si vous- étiez une bête curieuse.
— Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton temps à saisir le ridi-
5 cule des gens et à les mimer.
— Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C. . . me le disait l'autre jour.
— Je ne vois pas bien la conséquence. . . Ensuite, crois-tu que les hommes ne t'examinent pas de la tête
io aux pieds?
— Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà remarqué une foule de choses.
15 — Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue est une qualité appréciable.» M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu, il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des connaissances géné-
20 raies, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la vertu, et ne considérait
25 point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs systèmes, et sa bouche en disait bien long 1 pendant qu'il observait son interlocuteur en rejoignant
30 ses gros sourcils qui lui cachaient presque entièrement les yeux.
Au milieu de cette vie douce, de mes espérances;
de mes petites inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène à Téchafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par M. de Conprat.
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Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une 10 verte semonce.
De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule ; mais elle donnait là des coups d'épée dans l'eau. 1 15
Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de conversation. 2
« Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce paysci, mademoiselle?
— Non, monsieur: six semaines environ. 20
— Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?
— Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est morte, Dieu merci !
— Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle ; il y avait un chevalier de Lavalle enfermé 25 au Mont-Saint-Michel, 8 en 1423.
— Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier?
— Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais.
— Au lieu de danser? Quel grand nigaud!
— C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme, mademoiselle ?
— Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant 5 à l'héroïsme, je n'en fais aucun cas.
— Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme ?
— Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains! Mais valsons, au lieu de causer.»
io Et je mettais mon danseur sur les dents. 1
Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant 15 avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain.
Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi, je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la conquête de 20 tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.
Le cotillon, provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il était temps de 25 partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:
« Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.» 2
Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne comme toujours, s'empressa 30 d'obéir à son père sans se soucier de mes récriminations.
Rentrée dans ma chambre, et sur le point de me
MON ONCLE ET MON CURÉ/ r r IOS CSV**"* t'^f*' °
coucher, je fus prise d'une fringale irrésistible. 1 Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en chantant à tue-tête.
Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi d'un air un peu effrayé. s
« Que fais-tu donc, Reine ?
— Tu vois bien, je valse!
— Mon Dieu, es-tu enfant! 2 .
— Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et nuit. 10
— Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. 3 Je t'en prie, couche-toi.»
Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps. Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça de me prouver 15 que le calme, dans tous les actes de la vie, est une grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu, et. . .
Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois heures. \ 20
Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. 4 Je me rendis aussitôt à cette invitation, , pensant que la cervelle de mon oncle venait d'enfanter quelque sermon. A son air solennel, je vis que mes conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé 25 mes aises aussi bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie, j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je croisai les mains sur mes genoux et fermai les yeux dans une attitude de profond recueillement. ^W,, : ■ ^ 30
Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:
« Eh bien ! mon oncle, allez donc !
— Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une attitude plus respectueuse.
— Mais, mon oncle, dis- je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas l'intention de vous manquer de
w - respect, je prenais une pose recueillie pour vous mieux écouter.
— Ma nièce, vous me ferez perdre la tête!
— C'est bien possible, mon oncle, répondis- je tranquillement; mon curé m'a dit bien des fois que je le
iù ferais mourir à la peine. 1
— En vérité, croyez- vous que j'aie envie de m'en ,f aller au diable à cause d'une petite fille mal élevée ?
— D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien que vous aimiez assez ce person-
i.i nage; ensuite, je serais bien désolée de vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur.
— Hum ! . . . c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite cette nuit d'une fa-
20 çon si inconvenante?
— Spécifiez les accusations, mon oncle.
— Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez aperçu M. de
25 Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.
— Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!
— Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que 30 c'était inconvenant.
— Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les jours. Blanche et moi nous
l'appelons toujours Paul quand nous en parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.
— Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens. S
— Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?
— Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.
— C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.
— Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande 10 que cela! Ensuite, il paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très gentils? 1 L,
— C'était bien vrai! m'écriai- je dans un élan de sympathie pour mes danseurs. Si charmants, si polis,
si empressés! Puis je m'étais embrouillée dans mes 15 promesses et je craignais de les avoir contrariés.
— En attendant, vous me contrariez beaucoup, ~" Reine ; voilà près de sept semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de bon goût
de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sen- 20 timents; néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et. . .
— A la bonne heure! 2 interrompis- je d'un ton satis- 25 fait, voilà comme j'aime les sermons!
— Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.
— Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue, vous avez dit: Vous êtes bien 30 jolie!
— Eh bien, ma nièce?
— Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer toujours un premier mouvement.
— C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré votre jeunesse et votre petite taille,
s vous avez l'air d'une femme, tâchez d'en avoir la dignité.
— La dignité! dis- je étonnée; pourquoi faire?
— Comment . . . , pourquoi faire ? Je vous affirme que si vous ne voulez pas m'écouter, vous n'irez plus
io dans le monde.
— Oh I mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne des tortures de l'inquisition!
— L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux
15 pas que ma nièce prenne des habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer plus tard pour. . ., hum!
— Pour qui, mon oncle ? »
M. de Pavol eut une violente quinte de toux.
20 « Hum ! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose d'approchant.
— Ce ne serait pas si niais, cette appréciation ! le Buisson et les bois se ressemblent beaucoup.
— Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé 25 sérieusement. Allez-vous-en, et réfléchissez.»
Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je 30 sentis germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la pondération.
Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus s commis de sottises, oh ! non, la chose arrivait encore assez fréquemment, mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme relatif.
Je me trouvais dans un milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande indulgence. 10 Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de parents et d'alliés.
Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les convenances me furent par- 15 donnés. J'étais enfant gâté des douairières, qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grandsparents, mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes 1 avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en parlassent 20 avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui sortent du fond des bois. 2 25
J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux, voyaient briller ma dot ; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie amusait, et je
confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en girouettes.
O coquetterie, quel charme renfermé dans chaque 5 lettre de ton nom!
Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses.
Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher
io la coquetterie à mon auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne resterais-je pas longtemps dans le'giron de l'Église, mais, dans ma courte carrière, je Crois que je ferais
15 quelques prosélytes. '
Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais les cœurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations
20 et aux roueries qui faisaient ma joie.
Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en
25 demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant.
30 Le mot de mon curé : « Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans conséquence,» commençait à me troubler grandement.
Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui explique mon long aveuglement; mais je n'eus s jamais l'idée de trouver un homme plus charmant que Paul de Conprat.
Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que j'avais beaucoup 10 admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. Voilà un .t$ sujet psychologique que je livre aux méditations des philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate le fait, je salue la philosophie et je passe.
Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans 20 un château situé près du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. Ce soir-là, j'eus un succès fou. 1 Succès si sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me ?s concernant furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement provoqué par ma beauté.
Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent 30 avec Blanche, tandis qu'il m'invitait rarement. Je redoublai de coquetterie pour attirer son attention ; mais
que lui importait ! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans un coin reculé en refusant énergiquement de danser.
Il y avait quelques instants que je me dissimulais 5 dans les draperies qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient assises, quand je surpris la conversation de deux respectables douairières dont j'avais fait la conquête.
./ . « Reine est ravissante, ce soir ; comme toujours elle / 10 a tous les succès.
— Blanche de Pavol est plus belle, cependant.
— Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.
15 — Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les autres est charmant chez elle.
— On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.
— Je l'ai entendu dire.»
20 Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à la draperie dans laquelle j'étais enfouie.
Lorsque je me remis de mon étourdissement, le sais Ion brillant me parut voilé d'un crêpe épais ; à la grande surprise de Junon, j'allai la supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.
En revenant au Pavol je me disais : « Ce n'est pas vrai, je suis sûre que ce n'est pas vrai! Pourquoi 30 tant me troubler ? »
J'eus l'idée qu'un immense malheur allait fondre sur moi. Je m'enfermai chez moi et me promenai de long
en large dans ma chambre, en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils peuvent ébranler le cer- 5 veau n'ont jamais servi de remède à un amour malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.
Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, io je me rappelais des mots et des détails qui, me disais- . je, auraient dû m'éclairer vingt fois pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se réveillant, grande et irritée, me fit jurer 15 que personne ne s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais pour habitude de les jeter à la tête des gens.