XIV
Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspi- 20 cacité, mais quel est celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité d'imbécile en découvrant un fait 25 qu'il ne voyait pas depuis longtemps, bien qu'il fût très visible ? Ah ! qu'il est facile de se dire perspicace ! facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i. . .*
C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je 5 pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand sentiment de jalousie contre Junon. Seulement j'étais dans une perpétuelle irritatipn contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire 1 que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins 10 et mes amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où je me promenais à grands pas.
Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit paris fois, et, malgré ma résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures entières ; le soir, je me mettais à table d'un air 20 sombre et je ne desserrais pas les dents pendant le repas.
Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de Pavol.
« Que se passe - 1 - il dans votre petite tête, 25 Reine?
— Rien, mon oncle.
— Vous ennuyez-vous? Voulez- vous faire un voyage ?
— Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de 30 quitter le Pavol.
— Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes libre, je ne suis pas un tyran. Re-
gretteriez-vous le refus par lequel vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque temps ?
— Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.» S
Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages de chaque parti et insistait un peu pour que je 10 consentisse au moins à connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de cas extraordinaires, 1 et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le moins étonnée. Au fond du 15 cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé de la charge d'âme 2 qui lui était incombée. Mais il me laissait entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes raisons qui n'avaient ni queue ni tête. 2ù
« Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda Blanche.
^ — Je fais comme toi, Blanche, j'attends.
— Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson, répondit-elle en souriant. Cinq demandes 8 25 à la fois !
1 — Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue,
m'ennuie, m'excède ! »
Par malheur, un sixième chevalier réunissant les * qualités les plus rares, les plus extraordinaires, les plus 30
complètes, se mit tout à coup sur le rang de mes adoi rateurs.
Il6 MON ONCLE ET MON CURÉ
Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.
« Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.
5 — Grand bien lui fasse, 1 mon oncle !
— Vous plaît-il?
— Du tout.
— Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons ; celles de l'autre jour, pour les partis que vous
io avez refusés d'emblée, ne valaient rien.
— Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle !
— Voyons, M. de P. . . était très bien.
— Oh! un homme de trente ans. . . Pourquoi pas 15 un patriarche?
— Et M. C...?
— Un nom affreux, mon oncle !
— M. de N. . ., garçon de mérite, très intelligent?
— J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quaao torze à vingt-six ans !
— Ah!... et le petit D...?
— Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite. Une fois mariée, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà tout !
25 — Je vous l'abandonne. Mais j 'en reviens au baron Le Maltour; que lui reprochez-vous?
— Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je ne valse pas à trois temps! 2 m'écriai- je avec indignation.
30 — Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne retrou verez-vous jamais
un parti comme celui-là. C'est un charmant cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très ancienne...
— Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, inter- 5 rompis-je avec dédain. J'ai horreur des aïeux, mon oncle.
— Pourquoi cela?
— Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez! Quel idiotisme! 10
— Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V. . . vous trouve charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?
— Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous 15 savez bien que je suis patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis- je en saisissant cette occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés. /\\
— C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur. Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. 20 Vous ne connaissez pas assez M. Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de vous, et que j'autorise son 25 fils à se présenter au Pavol quand bon lui semblera. 1
— Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»
Cinq minutés après, j'errais dans les bois, en proie à Ja plus violente agitation. 30
« Ah ! c'est ainsi ! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes sanglots ; il sera bien reçu, ce
Il8 . ' MON ONCLE ET MON CURÉ
Maltour ! JDans quatre jours, je veux qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui ne comprend rien ! ... »
Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétens tions soudaines à la dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement.
Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils
arrivaient au Pavol, le sourire aux lèvres et l'espoir
dans le regard. L'excellente dame me dit cent choses
10 aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre
et refrognée d'un portier de Jésuites.
Le baron était un bon garçon. . . ; permettez, je ne veux point dire par là que ce fût une bête; pas du tout ! Il était intelligent, spirituel, mais il n'avait que is vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux, dernière particularité, qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.
Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec moi.
20 « Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle ?
— Oui, répondis- je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.
— Vous êtes- vous amusée, l'autre jour, chez les ***? 2$ — Non.
— C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez le bleu?
— Évidemment, puisque j'en porte.»
M. de Maltour toussa discrètement pour se donner 30 du courage.
« Aimez-vous les voyages, mademoiselle ?
-»*- Non.
— Vous m'étonnez ! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.
— Idiotisme! j'ai peur de tout.»
La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon laconisme et l'intérêt avec lequel, de 5 l'air le plus impertinent du monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa visite.
Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin 10 et revint me trouver en colère.
« Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine ! C'est de l'insolence, pardieu! aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme 15 qu'on puisse traiter comme un pantin, ma nièce ! Personne ne vous forcera à l'épouser, mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la langue bien pendue 1 quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi demain; M. Le Maltour déjeunera 20
— Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.
— Ne dites pas de sottises, au moins.
— Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondisse avec majesté. 25
— Comment, de . . .
— Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai sans désemparer.
— Il ne s'agit pas, ma nièce ...»
Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux 30 meubles du salon, et je courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour exécuter l'idée qui
venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.
Malebranche faillit me donner un transport au cer-
5 veau, et je l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant
xo à retenir quelques détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.
« Nous verrons, me dis- je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! mon brave oncle, j'aurai le dessus,
i5 soyez-en convaincu! et, dans quelques heures, je serai .débarrassée de cet intrus.»
■ Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un homme qui marche sur des aiguilles, 1 mais je le reçus d'une façon si gracieuse
30 qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes de M. de Pavol se dissipèrent.
Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais condamnée à
25 subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la jolie figure me portait sur les nerfs.
« J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis- je brusquement, j'aime beaucoup les voyages.
— Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus 30 intelligente des distractions.
— Vous avez voyagé?
— Oui, un peu.
— Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.
— Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, aba- 5 sourdi.
— Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie ?
— Mais non, jamais.
— Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Con- xo naissez-vous au moins Nasr-Oullah-Bahadin-Khan- Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»
J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de la 15 tombe pour me le reprocher.
Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire, la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet effarement, et Blanche s'écria: 20
« Perds-tu la tête, Reine ?
— Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices, paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les ambassa- 25 deurs dans des cachots où il les laissait pourrir ; enfin,
il était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon avis ! Et son pays ! . . . Quel charmant pays! Toutes les maladies y régnent, et j'y enverrai mon mari. 30
— Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.
— Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartane. Et vous? dis-je à M. Le Maltour.
— Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.
S — Pour les gens qui n'ont pas de sang dans^ les veines! répondis- je dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartane.
— Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce !
— Bien sûr que si, mon oncle ; je ne ferai qu'à ma io tête, jamais à celle de mon mari.
Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies tartariennes, il s'en alla et ne revint plus.
i$ Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et lui dis d'un ton sentencieux: « Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens ! »*
J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement deux fois par semaine. Cette habiao tude lui parut si douce, si consolante que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.
Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de vie; puis, cédant à ses instantes 25 sollicitations, je lui expédiai des missives dans le genre de celle-ci :
« L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela. Qu'en pensez-vous, mon curé? Je
vous embrasse en envoyant les convenances au diable.» 1
Ou bien:
« Ah ! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de l'eau froide dont nous parlions il y s a trois mois ! Le bonheur n'existe pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la réalité.
« Adieu ; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.». xo
Il m'écrivit courrier par courrier. 2
«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos succès mondains ! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un mythe, 15 il sera votre partage ; mais, en ce moment, l'imagination vous possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de vos préoccupations.»
Je lui répondis : 30
« Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le monde une loque assez brillante de loin, mais % bonne tout au plus à mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me jeter à la Trappe, 8 mon cher curé! Soyez convaincu que 25 vous n'êtes qu'un optimiste en prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du rat dans un fromage ; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le monde. 30
«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne femme rabougrie, rétrécie, ratati-
née, — au moral, j'entends, car je suis plus jolie que jamais, — une petite vieille qui ne croif plus à rien, qui n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des révolutions quand ses joies et ses
5 rêves à elle sont broyés, pulvérisés, réduits en atomes imperceptibles . . . Ma personne morale, si on pouvait la dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur, j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette, un arbre mort,
io complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés. Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé ! J'en tremble ! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas ter-
15 rible?
« Au revoir, mon vieux curé.»
Deux jours après avoir expédié cette épître qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon âme, mon oncle décida que nous irions passer
20 une après-midi au mont-Saint-Michel.
Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air ; je le pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et ma cou-
25 sine était rêveuse.
Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont-Saint-Michel, m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers le
jo voile sombre de mon humeur positivement massacrante. « Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais- je en geignant à chaque pas.
— Plus que six cents à monter 1 pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.
— J'ai envie de m'arrêter là, alors !
— Allons, ma nièce, que diable, 2 vous n'avez pas la
- goutte ! » 5
Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de Montgommery. 3
Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts, cette abbaye merveilleuse, ces 10 salles immenses, ces souvenirs multiples qui dorment là depuis des siècles!
« Ah ! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en dites- vous?
— Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, 15 cette salle aurait du charme.
— Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?
— Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on puisse faire tour- 20 ner un peu la tête . . . peuh ! ça ne signifie rien du tout.
— Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture féodale,» répondit mon oncle en riant.
Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient. 25
« Nous allons nous casser le cou ! gémissais- je en me cramponnant au bras du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.
— Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas. 30
— Vous parlez comme mon curé, répondis- je avec
émotion.
— Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?
— Je n'ai pas de chagrin, repartis- je d'un ton bourru, et je n'ai confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du tout, et je partage
s l'avis de Suzon. v
— Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de jeunesse ! »
Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur
io une sorte de longue terrasse, je m'échappai et courus
me cacher derrière une énorme arcade. J'appuyai la
tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires,
î / et je me mis à pleurer.
I / « Ah ! pensais- je, comme mon curé avait bien raison ~"^?5 de me dire, il y a longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir traitée comme une petite fille sans conséquence ! » 20 Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une 2$ nature triste avec mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le passé.
En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes 30 dans le train, mon oncle me dit :
« Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont-Saint-Michel ?
— Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des rhumatismes.»
Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même causer sérieuse- 5 ment avec elle.
Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que l'épée de Damoclès 1 était suspendue sur ma tête.
Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. 10 Chaque matin, elle venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, 15 connaissais bien.
« Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»
Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que ce roi était donc dépourvu de sens 20 commun pour attacher une masse si lourde avec un simple fil ! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu ? Elle en est bien capable.
Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n 'est pas avéré, accompli, quelle est la 35 créature humaine qui, au fond du cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une demi-obscurité.
« Qu'as-tu, Reine ? Es-tu malade ? » 30
— Non, non, repris- je en faisant un violent effort pour me raccrocher à ma fierté qui s'en allait à
vau-l'eau. 1 C'est passé, Blanche, tout à fait passé.
— Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine ?
— Non . . . , seulement quelquefois. Ce n'est rien, 5 n'en parlons plus.»
Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire chasser une pensée importune. Mai? je repris la conversation d'une voix si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude, xo «Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?
— Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine.
— Cela te plaît-il ?
— Le mariage me plaît, évidemment ; toutes les coni^ venances sont réunies ; mais jusqu'ici je n'aime Paul
■ que comme cousin^ l
/ — Que lui reproches-tu?
— Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est un excellent garçon, mais je n'aime
20 pas ce genre d'homme. D'abord il n'est pas assez beau, puis cet appétit normand 2 manque de poésie, tu en conviendras !
— C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim ! répondis- je en retenant mies larmes.
as — Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.
— Alors, tu refuses, Junon?
— J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très perplexe, car je redoute une dé-
30 ception pour mon père. D'ailleurs, à certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer; enfin, l'homme est parfaitement estimable.
— Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche !
— Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en ménage.
— Comment peux-tu croire une chose pareille ! dis- 5 je en bondissant d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables ! »
Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses jugements, 10 et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.
Hélas! c'en était fait de mes rêves. . ., et je tombai dans un grand découragement.
On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et, chose qui me parut incroyable, 15 inouïe, Blanche, du jour où elle ne le vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques. 20
Mais cette résignation n'était qu'apparente.
Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais, le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde. 2$
Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.
Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et je le priai de me laisser aller au Buisson.
« Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine. 5 — Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.
— Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.
— Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous 10 me gêneriez beaucoup. Je désire aller seule avec la
vieille femme de charge, si vous le permettez.
— Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C. . ., où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au Buisson.
15 Quand partez- vous?
— Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé et je coucherai au presbytère.
— Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans 20 deux jours. Soyez à C... après-demain vers trois
heures.»
Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le menton d'un air préoccupé.
« Êtes- vous malade, Reine ?
25 — Non, mon oncle.
— Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»
Je le regardai bien étonnée, car je croyais toujours 30 fermement qu'il n'avait rien vu.
Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je -e savais pas ce qu'il voulait dire, que je me trouvais
fort heureuse et que je faisais des vœux pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec affection et me congédia.
Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de Blanche, qui désirait venir avec 5
^^^rrivée au presbytère, j'entrai non par la porte,
^r mais par le trou d'une haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de 10 déjeunerjjj^Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que, pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche placée contre le mur en guise de banc.
J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre 15 qui formait un encadrement touffu à la croisée, et je
► vis mon curé.
Il était à table et mangeait d'un air triste ; ses bonnes
' joues avaient perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie ; ses abondants cheveux blancs 20 n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable. « Ah ! mon pauvre bon curé ! »
Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en perdant mon chapeau et j'entrai comme 25 une bombe dans le parloir.
I . Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de l'étiquette, mais
I dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, 30 que je me jetai dans ses bras et que je pleurai long-
i temps sur son épaule.
Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur l'épaule d'un curé ; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de la terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant 5 un spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature. D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs et les gens sans cœur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois 10 de convention à un sentiment vrai et profond.
« La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais- je en sanglotant.
— En sommes-nous là, chère petite fille, en sommesnous vraiment là? Non, non, ce n'est pas possible!»
15 Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'.aile brisée par des caresses et de bonnes paroles.
;îo « Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmezvous un peu, me dit-il en m'écartant , doucement.
— Vous avez raison, répondis- je en reléguant mon mouchoir au fond de ma poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère profité des leçons,
25 comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.» Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et,
par un de ces revirements très communs chez moi
depuis quelque temps, je me mis à rire en m'installant
joyeusement à table.
30 « Nous causerons quand nous aurons mangé, mon
cher curé, je suis morte de faim.
— Et moi qui n'ai presque rien à vous donner !
— Voilà des haricots, j 'adore les haricots ! et du pain de ménage, c'est délicieux.
— Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine ?
— Ah! tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la voiture, derrière l'église. En- 5 voyez-la chercher, monsieur le curé, et qu'on lui dise ' de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»
Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi. Pendant que je mangeais avec beau- jo coup d'appétit, malgré ma phtisie et mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.
« Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé? 15
— Mais ... un peu, Reine.
— Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous connaissez bien.»
Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plai- no sirs vaniteux, mes impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans songer certes à me gronder.
« Ne suis- je pas sur la route de l'enfer, monsieur *$ le curé?
— Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est jeune.
— Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je vous ai écrit que je n'étais plus .10 qu'un squelette, et c'est bien vrai!
— Cela ne paraît pas; dans tous les cas.
— Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez ! »
Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu superbe et nous nous assîmes cha- 5 cun dans un coin de la cheminée.
« Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me dire ? »
J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis tranquillement:
io « Mon curé, je me meurs.»
Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il était sur le point d'introduire ses doigts.
« Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant, is — Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles?
— Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant de santé. Mais de quoi mourezvous ? »
20 Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge sans ressort qui se dressait dans un coin et les images
2$ pieuses accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête dans un transport de surprise et d'indignation.
« Eh bien, Reine ?
— Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!» 30 L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur
immobilité, et le curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe. 1
«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre imagination a fait des siennes, 1 Reine !
— Il n'est pas question de l'imagination, mais du 5 cœur, monsieur le curé, puisque j'aime.
— Oh! si jeune, si enfant!
— Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de Conprat !
— Ah! c'est donc lui! 10
— Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, 2 mon curé? m'écriai- je.
— Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.
— Ce serait logique, mon cher curé, très logique; 15 par malheur, je ne lui plais pas.»
Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques secondes pétrifié.
« Ce n'est pas possible I me dit-il d'un accent si convaincu que je ne pus pas m'empêcher de rire. 20
— Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre ; il est épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»
Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol. Je couronnai cette narration en pieu- 25 rant à chaudes larmes, car mon chagrin était très réel.
Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre ^u sérieux mes peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raison- 30 ner.
« Pensez donc, Reine, vous êtes si jeune ! Cette
épreuve passera, et vous avez une longue vie devant vous.
— Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je vis, je ne me marierai jamais;
s mais je ne vivrai pas, je suis phtisique, écoutez!» Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse. « Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon état.
— Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne 10 voulez pas me croire. Profitons de ce beau temps et
des derniers moments qui me restent à vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»
Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un agréable soleil de novembre, infinii.j ment moins doux, moins réchauffant que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux voltiger au vent, sa. démarche leste, toute sa personne replète et réjouie que j'avais au guettée tant de fois par la fenêtre du corridor, pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait, sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.
Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcours rus du haut en bas. En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions ! Bien peu de semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût dit que, depuis lors, plusieurs années 30 avaient passé sur ma tête, je l'aurais parfaitement cru.
J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt '/
vierge! Elle me rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en tous sens.
Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la tête ; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des déceptions qui avaient 5 suivi un moment de bonheur.
«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis- je en montrant le cerisier où Paul avait grimpé.
— Pensons à autre chose, petite Reine.
— Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez 10 combien je l'aime! Il n'a pas de défauts, je vous assure ! »
Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle, n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol 1 j'étais obligée de dissimuler mes idées. 15 Je parlai si longtemps que le malheureux curé était tout étourdi. jÇét
Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est une vertu remplie de 20 sagesse et facile à acquérir.
De mon côté, je répétais en secouant la tête:
« Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas ! »
Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son 25 jardin, je lui dis :
« Monsieur le curé, j'ai ruminé \me idée, cette nuit.
— Voyons l'idée, ma petite.
— J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.
— On ne peut pas prendre la place des autres, Reine. 30
— Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il vieillit beaucoup, et je surveille les
signes de son affaiblissement avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le remplacer?
— Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse. Voilà trente-cinq ans que j'y
5 suis, et je l'aime, maintenant. I
— Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours |
plu? |
— Mais non, Reine ; vous savez combien c'est triste. Peut-être n'avez- vous jamais pensé que j'ai été jeune.
10 Mes rêves n'étaient pas précisément les mêmes que ' les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais aimé une vie I active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources intellectuelles qui m'ont toujours manqué. En-
15 suite, avant de vous avoir dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du Buisson; j'avais oublié
20 les longues journées si tristes et si mauvaises de ma jeunesse.»
Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait pu souffrir dans un
25 temps, je me sentis attendrie devant sa résignation si vraie, si douce, sans le moindre fiel.
« Vous êtes un saint, mon curé, dis- je en lui prenant la main.
— Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. 30 J'ai souffert d'une existence comprimée, mais c'est le
sort, voyez-vous, de tous mes confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela pour vous
faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et qu'on les endure avec courage.»
. Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais trop jeune pour n'être pas très ab- 5 solue dans mes idées, et je me disais naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour malheureux.
«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller, Reine ; seulement, ce changement ne 10
dépend pas de moi.
— Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup Tévêque, il arrangera cela.»
Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant landau de mon oncle, il s'écria: 15
« Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette voiture cadre mieux avec 1 vous que la carriole de Jean.
— Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis- je. Je vais faire des neuvaines 2 pour que le 20 curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande chaire ! »
Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière 25 pour voir plus longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse espérance était entrée dans son cœur.
Quelques semaines avaient passé sur ce fait lorsqv.r j'écrivis au curé:
« Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant, capricieux; une girouette qui tourne s à tous les caprices de l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui k petit animal en question.
«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de
io mourir, mon curé. Je trouve que le soleil a retrouvé
tout son éclat, que l'avenir pourrait bien me réserver
des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la
mort est la plus stupide invention du Créateur.
« Blanche se marie, Monsieur le curé ! Blanche se
15 marie avec le comte de Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien ! . . . Et il s'en est fallu 1 d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un, homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche ~de trop manger! Trop manger. . .est-ce absurde,
20 cette considération ? et n'est-il pas rationnel de manger beaucoup quand on a bon appétit? — Si vous me demandez comment les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis
25 vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux, — non, il pleuvait à torrents, mais n'importe ! — un jour, dis- je, M. de Kerveloch est arrivé ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné qu'il avait une idée de derrière la tête, 2 deviné aussi
qu'il plairait à Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M. de Kerveloch Ta regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et, quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme disent mon oncle et l'étiquette. s
« Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle refusait décidément M. de Conprat.
« Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, 10 et depuis ce temps, je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi 15 je vous aime aujourd'hui dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos beaux cheveux blancs plus charmants.
« Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me 20 paraissaient frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et, soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour. C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance, 25 de poésie qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette magique, les pare de sa propre beauté.
« Mais, quand je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon 30 Dieu, que l'homme est mal équilibré !
« Sans doute, les circonstances modifient les idées.
Mon oncle va jusqu'à prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en est-il du cœur comme de 1 la tête?
« Éclairez-moi, mon vieux curé.»
s Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage.
Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et naturel :
io « Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous resterons bons amis.»
Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares ; quand je le voyais, je 15 le trouvais changé moralement et physiquement.
Et il partit pour ne plus revenir.
Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon, extrêmement pâle, était si 2o belle dans ses vêtements blancs que je ne me lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à l'unisson de sa beauté.
Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer 25 de costume. Elle redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon pathétique, et en route pour l'Italie!
« Le beau moment, le beau moment ! » disais- je en moi-même.
Je m'installai à mon secrétaire et j'écrivis:
« Tout est fini, Monsieur le curé ! Ils sont mariés, ils sont partis, heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en 5 serai- je là?
« Savez- vous ce que mon oncle m'a dit ? Il affirme que les hommes qui aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille- Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites *o votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de l'Aiguille- Verte.
« Au revoir, Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la cure du Pavol.»
Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet 15 l'installation du curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine.
C'était avec délices que je le voyais monter en chaire 20 et prêcher d'un air réjoui sur l'iniquité des hommes. Puis il arrivait au château, comme jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras et ses cheveux au vent.
Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos 25 disputes. Le temps me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le curé pour lui confier mes soucis, mes inquié- 30 tudes, mes espérances et mes révoltes contre l'attente que j'étais obligée de supporter.
Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste.
J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'ai- 5 mais à rester pendant de longues heures près de la cascade méditant sur notre dernière entrevue, songeant à ce que je ferais si je voyais Paul apparaître gai, charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au Buisson, et que depuis je ne io lui avais pas revue pour moi.
Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma mélancolie grandissait en proportion.
Six mois passèrent ainsi.
Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, 15 j'étais assise dans le jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées agréables, j'appuyais la tête sur le mur 20 près duquel mon banc était placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids, troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre mouillée me rappelait les meilleures heures as de ma vie.
De temps en temps, le curé me disait :
« C'est étonnant, tous ces limaçons ! Croiriez-vous. Reine, que j'en ai déjà trouvé plus de cinq cents?»
Je relevais la tête nonchalamment et contemplais en 30 souriant le bon curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.
Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente secousse que j'eusse jamais ressentie.
«Bonjour, mon cher curé, comment allez- vous? 5 Combien je suis content de vous voir! Et Reine, où est-elle ? »
Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de dire un mot et de faire un mouvement. 10
« Ah ! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées. Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, 1 que je suis heureux de vous revoir ! »
Il prit ma main et l'embrassa. . . 15
J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.
C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la tentation ; mais quand je sentis ses lèvres 20 sur ma main, quand je compris que cet acte n'était point inspiré par une galanterie banale, mais par un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus ravissante cent fois que 25 celle qui m'avait tant fait songer. . .ce fut plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras.
J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je me réfugiai, rouge et confuse, sur 30 le banc, en cachant mon visage dans mes mains, non sans avoir entrevu la figure du curé, dont l'air à la fois
stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.
« Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret plus tôt, je ne serais pas resté 5 si longtemps loin de vous.
Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent.
— Eh bien ! ma nièce, que vous semble de ma prédiction ?
10 — Vous êtes peu discret, mon oncle, dis- je en rougissant.
— C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine; il le connaissait depuis longtemps.
— Oh! non, depuis huit mois seulement.
15 — Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru.
— Est-il possible!
— Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux comme vous le souhaitiez,» reprit mon oncle en riant.
20 Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté
25 à tous les vents.
Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je
30 plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi ! Du reste, jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens qui voudront me convaincre, je ne croirai que l'amour
vrai puisse exister sans avoir l'estime pour base première.
Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses plantes à des tu- 5 teurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans son travail pour lancer de notre côté un coup d'oeil investigateur, afin de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux.
Nous nous regardions en riant, car nous connais- 10 sions la sévérité de notre gardien débonnaire.
Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:
« Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous 15 vouliez me persuader que l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde?
— Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet 1 luimême n'eût pu vous convaincre.
— Voyons, n'avais- je pas raison? 20
— Je commence à croire que si, répondit-il avec son bon, son charmant sourire.»
Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel était très cou- 25 vert mais je n'en crois rien.
Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait :
« Quelle jolie mariée ! comme elle a l'air heureux et tranquille ! » 30
Il est certain que j'étais étonnamment calme.
Mais pourquoi me serais- je tourmentée? Mon rêve
le plus cher s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la plus légère inquiétude ne venait m'agiter.
Je vis confusément quelques douairières qui sou- 5 riaient sur mon passage, et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop vieilles pour se marier.
L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de mes préventions sur la 10 musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût artistique de Junon, charmaient mes yeux.
Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée. Il était bien plus ému que moi, et 15 son regard me disait ce que j'aurais aimé à m'entendre répéter éternellement. . .
Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les autres planètes de l'univers un visage aussi rayonnant que celui de mon curé.