PREMIÈRE PARTIE
(suite)
Pendant qu'on s'interroge, qu'on se repond, qu'on allume les lanternes, qu'on se met en état de se présenter plus décemment, le poteau a cédé aux efforts soutenus de mes aventuriers ; ils ont démêlé les chaînes, ils se sont emparés du meilleur bateau et ont poussé les autres à la dérive pour qu'on ne coure pas après eux.
La mer était houleuse, et il n'était pas possible de gagner le large dans un aussi trèle bateau, que la moindre lame devait emplir ou renverser. Il fallut ramer en longeant la côte, et tâcher de repasser devant le port d'Yarmouth pour entrer dans la Manche.
Les ténèbres favorisaient les fugitifs; ils avaient du courage, de la force, et ils espéraient avoir dépassé le port avant que le jour permît à la garde du fort de les signaler. Si le vent tombait, ils se proi)osaient de s'éloigner de la côte et ils comptaient rencontrer quelque bâtiment français qui les prendrait à son bord.
Le succès cependant ne répondait point à leurs efforts. D'abord ils avancèrent peu ;
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bientôt le bateau demeura immobile. Ils s'aperçurent enfin qu'ils rétrogradaient. Ils ne savaient à quoi attribuer ce prodige et ils se donnaient au diable pour en démêler la cause; elle était très simple: ils étaient près du golfe de Boston; la mer montait, et les (lots, qui de toutes pc,rts se réunissaient et se précipitaient vers l'embouchure du golfe, entraînaient le bateau. Hors d'haleine et découragés, ils abandonnèrent les avirons et se livrèrent à la merci des flots.
Bientôt ils se trouvèrent à l'entrée du golfe, dans lequel les courants les portèrent avec rapidité. Ils allaient retoucher cette terre qu'ils avaient tant d'intérêt de fuir et leur perte paraissait inévitable. Un hasard inespéré les sauva.
Une chaloupe à mat et à voile triangulaire sortait de Boston, vent arrière. Quatre rameurs secondaient le vent et hâtaient la marche, malgré l'impétuosité de la marée contraire. Le bateau de nos Français, sans gouvernail, sans manœuvres, emporté à l'aventure, allait se croiser avec la chaloupe, ou peut-être l'accrocher, et la violence du choc devait submerger le plus petit des deux bâtiments. L'amour de la vie 'se réveille dans le cœur de l'homme le plus malheureux à l'aspect d'un danger imminent. Nos aventuriers reprirent leurs rames pour éviter la chaloupe ; mais ils n'avaient parmi eux que trois matelots. Les autres, qui pouvaient les aider dans toute autre circonstance, leur nuisaient dans celle-ci, et rendiient inutiles leur adresse et leurs efforts. Des contre-temps, ou des coups d'aviron contraires à la manœuvre que voulaient faire les trois matelots, mirent le bateau en travers. L'avant de la chaloupe lui donna dans le flanc et le fit aussitôt chavirer. A l'instant où le bateau est totalement
incliné, où la mer y entre avec abondance, mes sept aventuriers, par un mouvement machinal et prompt comme la pensée, saisissent le bordage de la chaloupe et sautent dedans, sans autre intention que d'échapper à la mer.
Les rameurs tournent le dos au but vers lequel ils se dirigent. Les Anglais qui conduisaient la chaloupe n'avaient donc pas vu le bateau qui venait d'être englouti. Figurez-vous leur étonnement, lorsqu'ils voient au milieu d'eux sept Français qui semblent tomber du ciel. La frayeur s'empare d'eux, ils tombent à genoux et demandent la vie. Nos Français, qui allaient la leur demander, reprennent courage et profitent de l'occasion que la fortune leur présente. Ils confisquent la chaloupe à leur profit, et après s'être assurés que les quatre Anglais sont sans armes comme eux, ils leur ordonnent de continuer la manœuvre. Les trois matelots français travaillent avec eux, les autres veillent sur les prisonniers.
Quel changement de situation! Cinq minutes avant, tout était désespéré, et maintenant nos aventuriers sont maîtres d'une grande chaloupe bien gréée, bien conduite, et qui peut, en trente-six heures, les mener à la côte de France. Mon oncle, ravi, enchanté, oubliait que depuis seize heures il n'avait eu pour se restaurer qu'un peu de houblon, qui n'est pas très restaurant. 11 allait chantant d'un bout de la chaloupe à l'autre, portant sur l'épaule, en guise de fusil, un mauvais aviron dont il se proposait de casser les reins au premier Anglais qui ne ramerait pas comme il faut.
En allant et venant, lorsque Thomas fut las de chanter, et que le silence qui régnait sur la plaine liquide ne fut plus interrompu
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que par le bruit mesuré des rames, il crut entendre quelques gémissements partir de dessous un abri formé, à l'arrière de la chaloupe, avec un morceau de toile soutenu sur deux bâtons croisés. Il s'approche, il se baisse, il allonge le bras : c'est une femme qui pleure... Ce n'est rien pour mon oncle; mais auprès d'elle est un sac, et près du sac un petit baril. 0 surcroît de bonheur 1 le sac est rempli de pain frais, et le baril contient du rhum d'excellente qualité. Thomas jure, rit et saute d'aise; il distribue des vivres à ses compagnons, leur fait boire un grand coup, mais rien qu'un, parce qu'il est essentiel de conserver sa tête, et il va remettre le petit baril auprès de la femme, qui continue à se lamenter et à gémir.
«Qu'est-ce donc? demanda-t-il à un matelot anglais, que cette guenon qui pleure làbas au bout?— C'est une malheureuse que nous conduisons à Botany-Bay.— Vous alliez en Amérique dans une "chaloupe? — Nous allions joindre notre vaisseau, qui est mouillé à une demi-lieue à l'entrée du golfe. — Ah : vous avez un vaisseau... Et qu'est-ce que c'est que ce vaisseau-là? — C'est un bâtiment de trois cents tonneaux, chargé de toiles pour les colonies. — Ah diable!... Armé en guerre? —Non. —Et de combien d'hommes?
— Dix. — Il n'en reste donc que six à bord... Mes amis, l'appétit vient en mangeant; il faut prendre ce vaisseau-là. — Il faut le prendre, répètent les six autres. — Nous le vendrons à Dunkerque, poursuit mon oncle.
— Nous le vendrons... — Jusqu'à la quille, et nous nous divertirons tant que nous aurons de l'argent. — Bravo, Thomas! bravo, mon ami!
«—Ah çà, coquin, reprit mon oncle en s'adressant au matelot anglais, si tu nous a
dit vrai, on reconnaîtra la chaloupe et on nous laissera aborder sans difficulté; alors nous te prouverons que nous sommes de bons enfants. Si, au contraire, tu as menti, si ton capitaine brûle seulement une amorce, nous vous jetons tous quatre à la mer. »
Le pauvre anglais jura ses grands dieux qu'il avait dit l'exacte vérité. Mon oncle lui lit boire un coup, et on mit le cap sur le vaisseau qu'on voulait enlever. Quand on fut à la portée du mousquet, on lia fortement les quatre Anglais à leurs bancs, et on aborda comme on l'avait prévu. Mon oncle et trois autres sautèrent après les manœuvres et grimpèrent sur le tillac comme des écureuils. Deux hommes faisaient le quart et fumaient tranquillement leur pipe en attendant leur chaloupe. Avant qu'ils pussent se reconnaître, avant même qu'ils eussent jeté un cri, mon oncle et un de ses camarades avaient empoigné le premier; deux autres avaient saisi le second et les avaient envoyés avec les merlans et les marsouins.
Armés chacun d'un levier du cabestan, ils descendent dans l'entrepont et en assomment trois autres qui dormaient dans leurs hamacs, et qui passent, sans s'en douter, du sommeil à la mort. Après cette expédition, qui assurait la victoire, nos gens entrent dans la chambre du capitaine.
Il tenait un verre de punch, que venait de lui verser son mousse. A l'aspect de quatre inconnus, armés de leviers teints de sang, le verre lui tombe des mains. Il n'a pas la force de se lever de son fauteuil, et demande d'une voix tremblante ce que cela signifie. « Rien, lui répond mon oncle, une bagatelle. Ton vaisseau a changé de maître, et tu vas descendre dans la cale jusqu'à nouvel ordre. » Le capitaine marche sans répliquer un mot
saute sans se faire prier sur les ballots de toile, et on ferme les écoutilles par-dessus lui.
Ceux qui étaient restés dans la chaloupe montèrent alors à bord avec les quatre Anglais que sept hommes pouvaient aisément contenir, et à qui, par cette raison, on ne fit aucun mal. Mon oncle, rétabli par ce coup de maître dans l'estime de ses compagnons, fut aussitôt proclamé capitaine.
Il ordonna d'abord de mettre le vaisseau sous voiles et de cingler vers Dunkerque. Deux ou trois de ses camarades ne voulaient pas qu'on perdît la chaloupe, qui valait son prix ; mais mon oncle jugea qu il ne fallait pas s'amuser à la bagatelle; que, pour conserver le vaisseau, il n'y avait pas de temps à perdre, et il en fallait pour hisser la chaloupe sur le tillac. On se rendit à ses raisons, et un des siens dénouait les amarres qui retenaient l'esquif... Thomas, à qai une bonne action n"a jamais rien coûté, tant qu'elle n'a pas blessé ses intérêts, Thomas arrêta cet homme et fit une réflexion qui fut généralement approuvée : « A propos, dit-il, et cette pleureuse qui est restée là dedans?
11 est inutile de l'exposer à se noyer ; il faut la mettre dans un coin de l'entre-pont, nous la mènerons en France. Si elle sait un métier, elle travaillera; si elle n'en a point, et qu'elle soit jolie, elle fera comme tant d'autres. »
Deux hommes descendirent donc dans la chaloupe, prirent cette femme et la mirent à bord. Elle s'évanouit dès qu'elle fut sur le vaisseau, et mon oncle, ennemi des petits soins, et plus encore de l'embarras, la fit descendre dans un des hamacs. Les porteurs, aussi peu galants que Thomas, la jetèrent au hasard auprès d'un des Anglais
qu'ils avaient assommés, et revinrent faire le service.
Le jour commençait à paraître; les côtes de France se montraient dans l'éioignement, et le faîte de la tour de Dunkerque semblait sortir du sein des eaux. On courait trois lieues à Ihcure, avec un vent de côté qui enflait toutes les voiles; les matelots anglais, sans défense et sans ressources, secondaient franchement nos flibustier^. Deux heures au plus encore, et ils seront dans le port.
Le capitaine Thomas, très mauvais marin, mais officier très actif, avait l'œil à tout. En examinant le dehors du navire, il s'aperçut qu'un des sabords de la cale était entrouvert. Il soupçonna celui qu'il avait dépouillé de son grade et de son vaisseau de chercher à se jeter à la nage, ou de tenter à introduire l'eau de la mer dans le bâtiment, et d'envoyer à fond les vainqueurs et les vaincus. Gomme sa présence n'était pas de première nécessité sur le tillab, il descendit pour s'assurer de la vérité. Heureusement le pauvre capitaine ne pensait qu'à déplorer la perte de sa fortune, car un incident assez extraordinaire lui eût laissé la liberté de faire ce qu'il aurait voulu.
En traversant l'entre-pont, mon oncle passa près du hamac où l'on avait déposé la pleureuse, et lui trouva une partie du visage baignée dans la cervelle du malheureux auquel on l'avait accolée. Mon oncle, qui avait comme un autre une façon d'honnêteté, jeta le défunt en bas du hamac et se mit en devoir de débarbouiller avec la couverture l'infortunée dont l'évanouissement durait encore. En frottant, en essuyant, il regardait, il s'arrêtait, il essuyait encore; il s'étonnait, il croyait reconnaître... « Sacredieu ! c'est elle! c'est elle! » s'écria-t-il enfin. Et il l'enlève et
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il la porte dans la chambre du capitaine. Il la met sur le lit, il force toutes les armoires. Il trouve du linge blanc et des cordiaux; il en fait avaler quelques gouttes, il en frotte les tempes, il lave le joli visage avec de l'eau et du vinaigre; il a enfm la satisfaction de rendre les sens à celle pour qui il donnerait sa vie.
a C'est vous, madame!... c'est vous!... Hé î par quel diable de hasard alliez-vous à Botany-Bay, seule, et dans cet équipage? Qu'avez-vous fait de milord Seymour? » Et sans écouter ce que lui réi^ondalt Fanny, il se repentait, il s'accusait, il se désespérait de l'a^ voir laissée si longtemps sans secours.
La jeune dame, également étonnée de retrouver Thomas, ne parlait d'abord, comme lui, qa'en mots entrecoupés et sans liaison. Ils se remirent insensiblement, la conversation prit un tour raisonnable, et lorsque Fanny sut qu'elle n'était plus au pouvoir des Anglais, elle jeta un cri de joie et s'évanouit une seconde fois.
Thomas craignit qu'elle ne fût morte, et il perdit la tête tout à fait. « Venez! venez!... courez!... A moi! criait-il de la porte de la chambre. Qu'on ne la touche pas ! disait-il à ceux qui descendaient à la hâte. Qu'on me donne de l'eau-de-vie, du rhum, tout ce qu'il y a de plus fort; mais qu'on ne la touche pas : je voudrais pouvoir ne pas la toucher moi-même. C'est la femme la plus jolie, la plus respectable, la plus bienfaisante des Iles britanniques. Ma part de prise, mon autorité, mon bras, mon sang, tout est à elle. » Et il était à genoux devant son lit, et il lui baisait les pieds, et il lui entr'ouvrait la bouche avec une cuillère d'argent, et il y versait un peu de rhum, et il prenait le bas de sa robe, et il le portait sur son cœur.
Ses camarades le croyaient fou et il en avait tout à fait l'air. Extrême en tout, Thomas ne pouvait rien faire comme un autre. L'excès de son agitation ne l'empêcha pourtant pas de réfléchir que si elle n'était pas morte, l'air ferait peut-être plus d'effet que le rhum. Il ouvrit les fenêtres de la chambre; il en approcha le fauteuil du capitainer il enveloppa avec respect dans une pièce de voile les Jambes et le corps de Fanny, sur laquelle il se croyait indigne de porter la main, et il l'assit dans le fauteuil, la tête appuyée sur son épaule, qu'il avait couverte dune serviette blanche.
Bientôt une légère teinte rose perça à travers la pâleur; la respiration devint sensible, les yeux se rouvrirent, et un souris obligeant fut la récompense des soins de Thomas. Les esprits se remirent tout à fait, et cet évanouissement, causé par une joie immodérée, fut le dernier accident qu'éprouva cette intéressante victime. Vous allez juger de ce qu'elle avait dû souffrir.
Les deux pauvres témoins à son mariage avaient reçu de Seymour une gratification qui les avait fait exister pendant quelque temps. Il n'est pas d'habitude qui se contracte aussi aisément et dont on se défasse avec plus de peine que celle de l'aisance. L'un de ces gueux vit avec effroi les privations qu'allait lui imposer encore le défaut d'argent, et il résolut de se soustraire uneseconde fois à la m.isère. Il était clair que le jeune lord s'était marié à l'insu de ses parents ; il était donc certain qu'il avait fait un mariage disproportionné ; il était donc évident que le service le plus essentiel qu'on pût rendre à son père c'était de l'en instruire, et il n'était pas douteux qu'il ne payât chèrement ur tel avis. C'était souffler le chaud- et
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le froid, c'était crier: Vive le roi! Vive ta Ligue! Maistantde gens font tons les jours ce métier-là sans qu'on s'en étonne, que la conduite du mendiant ne paraîtra pas du tout extraordinaire.
Il se rendit à l'hôtel du vieux lord Seymour, dont l'entrée lui fat interdite: un malheureux de cette espèce n'approche pas d'un vice-roi d'Irlande. Celui-ci, poussé par la famine, supportait avec constance les rebuffades des valets et revenait tous les jours a la charge ; il aborda enfin milord au moment où il montait en carrosse. Il s'étendit sur son respect et son attachement pour la famille des Seymour; il s'ap'toya sur le sort des pères qui ont des enfants indignes d'eux; il déclara enfin au vice-roi que son fils était marié à la fille de Robert Thompson, marchand de la Cité.
Il aurait parlé deux heures encore que milord n'eût pensé h l'interrompre. Ce qu'il venait d'apprendre l'avait frappé à l'endroit sensible. Furieux et accablé en même temps, il rentra à l'hôtel, se renferma dans son cabinet, et laissa à sa misère le coquin qui ne pouvait plus lui être utile : ces drôles-là devraient toujours se faire payer d'avance.
Ce n'éUit pas le mariage de Seymour qui excitait la colère du vieux lord. Le défaut de formes légales le rassurait entièrement; mais il était indigné que son fils eût pensé à une alliance qui lui semblait une des monstruosités impossibles à concevoir. L'audace de Thompson lui paraissait plus révoltante encore. Il aurait donné la moitié de sa fortune pour se venger d'une manière éclatante du bonhomme et de sa famille. Cependant comme en Angleterre, où on nous assure qu'on n'est pas libre, le roi lui-même ne peut attenter à la sûreté d'un citoyen, milord,
après avoir exhalé sa fureur, fut contraint de chercher des moyens doux qui le ^conduisissent au but qu'il se proposait : c était de détacher son fils d'une femme qui n aurait dû être pour lui que l'objet d'un simple amusèment
11 fit * chercher le père Thompson, qu'on trouva facilement, et il le manda chez lui. Thompson se présenta avec la simplicité des mœurs antiques et la conhance que donne une sévère probité. 11 écouta d'un front calme les reproches de milord,qui l'accusait d avoir donne les mains à ce qu'il appelait la honte des Seymour; mais il s'indigna de la proposition que lui fit ce seigneur de recevoir dix mille guinées pour faire passer sa hlle sur e continent. Il répondit avec f(-rmete que le mariage s'était fait à son insu : qu il avait blâmé le premier l'imprudence des jeunes époux, mais que jamais il ne trahquerait de l'honneur de sa fille. Milord chassa durement l'homme qui venait de se montrer digne de son estime, et il se rendit chez milord Chatham. . , ,, ,,„„
Celui-ci apprit avec peine la nouvelle d un engagement qui, bien que frivole en apparence, pouvait renverser le projet detabhssement concerté entre le vieux Seymour et lui. Encore un an et le jeune homme devait jouir du bien de sa mère, et la droiture de ses principes était assez connue de milord Chatham pour lui faire craindre qu il ne ratifiât son mariage à sa majorité. C était ce qu'il fallait prévenir; mais quel biais emplover? Milord Chatham était revêtu de toute l'autorité que peut avoir un ministre anglais : mais cette autorité est restreinte par la loi, et on ne p«5ut, sans danger, franchir les limites qu'elle a posées. La nation entière avait les veux sur lui ; sa conduite était se-
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vèrement scrutée. Les jou^^naux du parti de ropposition relevaient ses moindres fautes, lui en attribuaient quelquefois qu'il navait pas commises, et il n'osait ni saisir les presses ni faire déporter les journalistes, même en se servant de ces grands mots dont on abuse encore ailleurs à l'année quand on veut prendre quelqu'un avec des apparences légales; mots usés qui n'ont plus de sens et qui n'en imposent qu'aux imbéciles.
Les seules ressources que put et que voulut employer le ministre furent la dissimulation, la ruse et l'adresse. Il convint avec le vieux Seymour qu'il resterait quelque temps dans une inaction absolue pour détruire la défiance qu'avait inspirée à Thompson son entrevue avec milord: qu'ensuite on attacherait des gens affidés et adroits à tous les pas de Fanny ; qu'on lui tendrait des pièges ; qu'on l'entraînerait à des démarches hasardées qui la perdraient dans Tesprit de Seymour. Si cela ne réussissait cas, on l'attirerait à quelque endroit écarté ; on la ferait enlever par quelques-uns de ces malheureux .prêts à tout tenter pour un peu dor, et à qui on ne laisse pas connaître la main qui les fait agir. On l'embarquerait; on la descendrait en Norwège ou en Suède; on la vendrait aux directeurs des mines de cuivre, -qui l'emploieraient au service des ouvriers ; onfm on arrangerait pour le jeune Seymour J'histoire d'une prétendue infidélité, moyen ■de roman connu, mais qui produit toujours son effet sur un cerveau de vingt ans.
Dès le mois suivant on mit en œuvre plusieurs de ces espions insinuants et porteurs 4e ce genre de physionomie qui inspire dabord la confiance. Ils se faufilèrent chez les voisins de Thompson et n'en apprirent rien de relatif à Fanny, si ce n'est que depuis un
an à peu près elle vivait chez une tante à Harford. Le nom et l'adresse de la tante connus, les mouchards partirent pour cette ville.
Arabella Thompson était une fille vieille et infirme. En conséquence, en sortant du lit, elle se mettait dans son fauteuil à roulettes et se faisait pousser à sa croisée, où elle passait la journée à prendre du thé et à regarder les passants. En face de sa maison était une auberge, et c'est là que mes coquins se logèrent. Ils ébauchèrent d'abord la connaissance d'un travers de la rue à l'autre par des révérences qu'Arabella rendait avec beaucoup d'exactitude. Le lendemain on prit la liberté de lui souhaiter le bonjour; on hasarda quelques mots honnêtes auxquels la vieille répondit par un sourire qu'elle s'efforça de rendre agréable, et qui ne fut qu'une assez laide grimace. Le troisième jour, Harris, le plus jeune et le plus insinuant de la bande, se présenta chez elle.
Il s'annonça comme un marchand qui allait à la foire de Cambridge et qui ne voulait pas quitter Harford sans lui faire des compliments de son frère, avec qui il était en relation de commerce. Il l'entretint de sa famille en homme qui avait pris à Londres tous les renseignements imaginables; il parla peu de Fanny, sur laquelle il ne savait rien; mais il en dit assez pour mettre Arabella sur la voie. Une fille vieille et infirme reçoit rarement des visites; une fille vieille et infirme aime passionnément à parler, c'est le seul plaisir qui lui reste; aussi Arabella s'en donna pour la veille, le jour et le lendemain. Elle raconta beaucoup plus longuement que moi les amours de sa nièce, son mariage, son départ de Londres... Harris savait tout cela. Elle
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entra dans le détail de son voyage et de son séjour auprès d'elle ; de la voiture et des chevaux qui l'avait conduite à Oxford... Cela commençait à devenir intéressant.. Elle s'étendit sur la vie douce qu'elle comptait y mener auprès de son mari, logée sous le même toit, et trompant tous les yeux sous des habits d'homme, qu'elle portait avec une grâce toute particulière... C'était ce qu'on voulait savoir. Elle fit rénumération de ses fracs, de ses gilets ; elle ne fit grâce de rien, pas même d'une cravate; enfin elle crut faire un acte de discrétion marquée en taisant le nom de l'époux, qui pourtant, disait-elle, était le fils d'un des plus grands seigneurs des trois royaumes.
Harris, enchanté de sa découverte, quitta la tante comme on quitte ordinairement les vieilles dont on n'hérite pas, c'est-à-dire sans beaucoup de cérémonies. Il retourna à son auberge, fit venir des chevaux de poste; mes drôles remontèrent dans leur chaise, retournèrent à Londres, et rendirent compte à milord Chatham du succès de leur mission.
Le ministre, certain maintenant de ne cas se compromettre, écrivit aussitôt au shérif d'Oxford :
u Je sais qu'une fille de Londres, travestie en homme, vit dans le libertinage avec les écoliers de l'Université. On m'assure qu'elle s'attache particulièrement au jeune lord Seymour, dont l'opulence est un attrait pour les femmes de cette espèce. Il est du devoir d'un magistrat de faire cesser ces désordres. F
" Cependant, pour ménager les mœurs fl
publiques, vous ne ferez arrêter cette fille que la nuit. Vous la ferez aussitôt conduire à Boston. Le shérif de cette ville recevra mes ordres. »
Et il écrivit à cet autre magistrat :
a On vous amènera d'Oxford une fille dont
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les excès ont mérité la déportation. Comme elle tient à une famille honnête, vous la ferez embarquer secrètement sur le premier vaisseau qui partira pour Botany-Bay, jusque-là vous la tiendrez en prison et au secret «
Milord Chatam, qui ne voulait pas donner sur lui la moindre prise, se serait bien gardé de faire embarquer Fanny à Londres. Sa famille eût pu être instruite de l'acte de violence commis envers elle; le bon Thompson, généralement estime, eût trouve des amis chauds, et, quoique les apparences fussent contre sa (ille, il eût été difficile de ne pas se rendre aux instances, et peut-être aux clameurs de ceux qui eussent pris sa défense. Cachée, au contraire, dans une petite ville dont le port est peu fréquenté, il n'était pas probable que personne la réclamât.
Le shérif d'Oxford,' pour prouver son respect et son dévouement aux ordres du ministre, se mit lui-même à la têle de ses constables. et se rendit la nuit à la maison qu'habitait Seymour. A l'aspect des marques de sa dignité, toutes les portes lui furent ouvertes, et il alla frapper à celles desjeunea époux, qui goûtaient, .ivec sécurité, des plaisirs purs, toujours nouveaux pour eux.
Le vieux Dick fut étonné d'entendre frapper à cette heure: mais comme il était sans défiance, il se leva tranquillement, et demanda ce qu'on voulait. On le somma, au nom du roi, d'ouvrir à linstant même. Dick, certain que son maître n'avait rien à se reprocher, crut que le magistrat se trompait d'appartement. Pour l'en convaincre, il ouvrit, et il commença un discours tendant à dissuader le shérif; on ne l'écouta point.
Deux hommes s'assurèrent de lui ; les autres pénétrèrent dans la chambre oùFannf
reposait dans les bras de Seymour. Ils se réveillent en sursaut, et voient leur lit entouré d'étrangers. L'effroi glace d'abord la jeune épouse, et une douleur poignante froisse son cœur, quand le shérif lui ordonne de se lever et de le suivre. Seymour, furieux, fait de vains efforts pour la détendre : il est nu, et sans armes. On le remet dans son lit ; on emploie la force pour l'y retenir. Il se répand en reproches, en imprécations, dernière et inutile ressource de l'homme désespéré qui n'a pas la faculté d'agir.
On ouvre les armoires; on oblige Fanny à reprendre les habits de son sexe. On laisse auprès de Seymour et de son valet cinq ou six gardes, pour les empêcher de sortir de la nuit; on met dans une voiture sa jeune épouse, baignée de larmes et suffoquée de sanglots.
Ceux qui la conduisaient la jugeaient d'après la lettre que le shérif avait reçue du ministre. Ils l'accablèrent d'outrages et d'opprobres. Propos obscènes, actions libres, procédés cruels, elle éprouva ce qu'on réserve à ces malheureuses, la honte d'un sexe et le mépris de l'autre. Elle appelait la mort, elle l'appelait à grand cris, et on insultait à sa douleur, qu'on croyait simulée.
Arrivée à Boston, elle eut quelques moments de relâche. Seule dans une chambre, où il n'y avait pour meubles qu'un peu de paille, pour aliments que du pain et de l'eau, du moins ses oreilles pures n'étaient plus blessées des infamies qu'elle avait été forcée d'entendre. Elle n'était plus que malheureuse, et elle avait pour consolateurs sa vertu et l'espérance.
Mais le lendemain, le shérif de Boston brisa tout à fait son cœur, anéantit toutes^
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les facultés de son âme, et la jeta dans le dernier désespoir. Elle apprit qu'on allait la transporter aux colonies; qu'elle y vivrait avec le rebut de la société; que la fuite lui serait impossible, et qu'il fallait renoncer à Seymour et à l'estime des honnêtes gens. L'excès même de sa douleur lui rendit des forces, et lui donna le courage de se défendre. Elle retrouva une suite d'idées; elle entreprit de désabuser le magistrat ; elle lui conta sa déplorable histoire; elle invoqua sa pitié, elle l'attendrit. Elle crut avoir trouvé un protecteur.
Le shérif était humain. La jeunesse, la beauté, l'infortune de Fanny, le touchèrent en effet. Il la plaignit, il la fit loger et traiter convenablement; mais ce fut tout ce qu'il osa se permettre. Gomment désobéir au ministre? Pourquoi se faire un ennemi capital d'un homme aussi puissant que le lord Seymour? Qui répondrait, d'ailleurs, aue les efforts qu'on tenterait pour sauver l'infortunée auraient quelques succès? Voilà les réflexions d'un homme du monde, qui n'a pas le cœur gâté, mais que l'intérêt personnel conduit.
Le vaisseau que nos Français avaient pris finissait son chargement; les marées étaient de midi : il devait donc sortir de Boston en plein jour. Le shérif voulait épargner à Fanny la honte d'être publiquement conduite à bord. Ce procédé, d'ailleurs, s'accordait avec les vues et l'ordre du ministre. Il convint, en conséquence, avec le capitaine, que son bâtiment mouillerait à l'entrée du golfe; qu'il enverrait sa chaloupe à minuit, et qu'il accorderait à Fanny les adoucissements qui seraient en son pouvoir.
L'innocente et malheureuse femme s'était évanouie quand on la livra aux matelots^
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qu'on réloigna de cette terre, où elle laissait son bonheur et sa vie. La vivacité de l'air, les sels dont il est chargé sur la mer, l'avaient fait revenir, et lavaient rsndue au sentiment de son atTreuse situation. Elle avait pleuré, gémi, jusqu'au moment où on aborda le vaisseau. Elle s'était évanouie lorsqu'on l'y transporta; enfin l'espérance l'avait ranimée, quand elle s'était vue délivrée par un jeune hom.me qui lui avait des obligations, et les premiers procédés de Thomas la rendirent presque à la certitude de revoir son cher Seymour.
Vous aliez me demander comment Fanny a su ce qui avait prépare et amené son arrestation. Je vous répondrai que c'e^t ce que mon oncle a oublié de me dire, li s'est contenté de me rappeler les faits, et vous ne serez pas plus exigeant que moi, si vous le voulez bien.
Quoi qu'il en soit, mon oncle, enragé contre le lord Ghatam. le shérif d'Oxford et les autres, et ne pouvant rien sur eux, jugea très convenable de punir au moins Je capitaine qui s'était chargé de l'exécution de leurs ordres. 11 le fit monter, lui prononça un très beau discours sur les égards dus à l'innocence et au malheur; il conclut en lui déclarant qu'il allait le faire pendre à sa grande vergue, et il l'avertit que s'il voulait auparavant dire deux mots au Père éternel, il n'avait pas de temps à perdre. Le capitaim-, consterné et tremblant, s'excusa sur l'obéissance qu'il devait au ministre. « Coquin, reprit mon oncle, le roi, l'empereur, le diable, t'aurait donné de pareils ordres, qu'il fallait t'en moquer et respecter dans madame la beauté, la vertu, l'amie du capitaine Thomas... Pendu, sans rémission : ne me romps pas la *éte davantage. »
Il allait le faire comme il le disait. Pann) , bonne et aimante, incapable de goûter /affreux plaisir de la vengeance, Fanny s'opposa de tout son pouvoir à l'exécution d'un pareil jugement. Elle embrassa la defen<;e du capitaine; elle plaida sa cause avec le charme de la sensibilité et la grâce que met à tout une femme accomplie. Mon oncle, à d^mi-vaincu, était debout devant elle; il écoutait avec respect, en se grattant l'oreille et en faisant une grimace qui voulait dire : Je ne peux rien vous refuser, mais pourtant Je ne veux point pardonner au capitaine. Elle termina ses irrésolutions. « Thomas, mon cher Thomas, mon véritable ami, lui dit-elle, vous ne me refuserez pas la première grâce que je vous demande. » Et elle lui prit une main, qu'elle pressa en le regardant avec un sourire si doux!... Thomas, désarmé, étonné et fâché de se trouver sensible, se tourna vers le capitaine : « Baise la poussière de ses pieds, lui dit-il. Vis, puisqu'elle l'ordonne ainsi, et retourne dans ton trou. »
Cependant on approchait du port si désiré. Plus d'ennemis, plus d'événements à craindre. La gaieté régnait dans tous les cœurs; la joie se peignait dans tous les yeux. Déjà le vaisseau était sous la protection des forts; déjà un pilote de Dunkerque était venu prendre la barre du gouvernail. Le bâtiment entre à pleines voiles dans le chenal, il est amarré au quai.
C'est partout un événement qu'une prise qui arrive. Les curieux et les oisif? accoururent de tous les coins de la ville, et félicitèrent mon oncle et ses compagnons. Jusque-là tout allait fort bien. Le capitaine du port, un caporal et quatre hommes de la garde, passèrent à bord, selon l'usage, et se disposèrent à mener les Anglais en prison. Mon
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tncle trouva cela tout simple; mais ils voulur&Tit aussi y conduire milady, parce qu'elle était Anglaise, et ici mon oncle se récria. Ils insistèrent; il commença à jurer très énergiuement. Il couvrit Fanny de son corps; il it que le roi de France ne faisait point la
fuerre aux femmes, et qu'on le tuerait avant 'attenter à la liberté de celle-ci. Comme on ne tue pas, à propos de botte, un homme qui vient de se signaler, le capitaine du port envoya chercher le commissaire de la marine.
Cet officier était un de ces Français aimables qui honorent la nation. Il écouta mon oncle avec bienveillance et intérêt. Le premier coup dœil de Fanny le rangea de son parti; il ordonna qu'on la laissât libre, et Thomas, en reconnaissance de ce bon office, colla sa figure barbouillée de sang, de famée et de poudre, à celle du commissaire, qui voulait en vain s'en défendre.
Les officiers de l'amirauté vinrent à leur tour exercer des fonctions, très lucratives pour eux, et très à charge aux autres. Ils examinèrent les papiers du capitaine, déclarèrent son vaisseau de bonne prise et, pendant qu'ils verbalisaient et qu'ils apposaient les scellé:?, Thom.as, qui ne s'occupait que de Fanny, avait pris son bras; il allait avec elle par les rues, cherchant la meilleure auberge.
Ils arrivèrent à la Conciergerie, dans un équipage qui ne commandait cas la confiance. La jeune dame ne possédait que la robe blanche qu'on lui avait fait prendre lors de son enlèvement; cette robe était tachée de goudron; son bonnet était chiffonné; ses bas et ses souliers pleins de vase. Mon oncle avait un habit percé aux deux coudes, une culotte usée aux deux genoux, les cheveux
MON ONGLE THOMAS 1b
gras et un chapeau déchiré. A eux deux ilf^ ne pouvaient disposer d'un écu. Tout cela n'empêcha pas Thomas de trancher du grand seigneur. Il demanda, d'un ton de maître, la plus belle chambre et le meilleur dîner. L'aubergiste le regarda de la tête aux pieds, et lui tourna le dos en levant les épaules.
Mon oncle n'a jamais été endurant. Il réitéra l'ordre en élevant le ton, et en menaçant le crâne de l'hôtelier d'un large et lourd couperet qu'il trouva sous sa main. Celui-ci s'esquiva, et mon oncle monta l'escalier, tenant toujours sa jeune lady sous le bras. Il ouvrit toutes les chambres, choisit en effet la plus belle, et avança un fauteuil à Fanny, au grand étonnement d'un gros prébendier qui occupait l'appartement. Le propriétaire fit à mon oncle les représentations d'usage ; mon oncle lui répondit qu'il était trop heureux que milady voulût bien accepter sa chambre. Le prébendier répliqua avec humeur; mon oncle le prit par les épaules, le mit dehors, et lui jeta sur le carré sa valise, sa robe de chambre de damas brun, et des papiers qui étaient sur une table.
Fanny lui fit des observations sur la bizarrerie de ses procédés : il ne l'écouta point et se mit en devoir de prévenir ses autres besoins. II sortit, ferma la porte, mit la clé dans sa poche, rit en passant au nez du prébendier, et descendit à la cuisine, où il inspecta les casseroles quibouillottaientsurles fourneaux. Le cuisinier venait de rentrer. Il ne savait rien de ce qui s'était passé entre le maître et mon oncle, et il trouva très mauvais qu'un inconnu découvrît ses casseroles les- unes après les autres. Mon oncle le laissa dire, et alla son train. Une chose l'embarrassait : il ne connaissait pas les goûts de
Fanny. 11 ne voulait pas l'engager à descendre, de peur qu'elle ne voulût plus remonter. Il prit le parti de lui porter toutes les casseroles. Il en tenait deux de chaque main, et il allait les monter. Le cuisinier se fâcha tout de bon, et voulut reprendre ses fricassées. Mon oncle n'entendait pas perdre de temps en explications : il lui vida sur la tête une matelotte danguilles ; et pendant que le cuisinier hurlait et se débarbouillait, mon oncle, en deux ou trois voyages, rangea dix ou douze casseroles autour du fauteuil de Fanny. La jeune femme ne pouvait tenir à tant d'extravagances. Elle parla raison ; mais parler raison à Thomas, c'était vouloir blanchir un nègre. Il répondait à tous ses raisonnements qu'il fallait qu'une femme comme elle dînât et dînât bien.
Elle n'en avait nulle envie. Les cris du cuisinier, les plaintes du prébendier et le désordre où mon oncle mettait la maison, étaient bien faits pour ôter l'appétit à quelqu'un qui n'a pas de quoi payer son ecot. Quelque services que lui eût rendus Thomas, elle pensait sérieusement à se séparer ' de lui, quand un nouveau personnage vint dissiper la plus forte de ses inquiétudes.
C'était un usurier : il y en a partout. 11 avait appris que le capitafne aurait au moins trente mille francs pour sa part de prise, et il venait lui offrir sa bourse, parce qu'il savait que les marins aiment l'argent frais, et le payent aussi cher qu'on veut.
Il s'''annonça à mon oncle, qui lui sourit en lui voyant tirer un petit sac plein d'or ; qui l'embrassa lorsqu'il le lui offrit, et qui ht gaiement sa croix au bis d'un effet de huit mille francs, à solder paT' l'huissier-priseur qui ferait la vente du navire anglais. Fanny
.^e permit encore un mot sur l'énormité des intérêts ; Thomas répondit qu'il ne pouvait trop acheter une somme dont elle avait le plus pressant besoin, et il reconduisit poliment son prêteur jusqu'à la porte de la rue.
11 était à peine remonté, que l'aubergiste parut, suivi d'un commissaire, qu"il avait été prier de le débarrasser d'un gueux qui mettait son auberge en combustion. « Le voilà, s'écria-t-il en entrant, le voilà ce coquin et sa prétendue lady... À la porte, canailles ! " — a Apprends, maraud, répliqua Thomas, qu'un homme qui a pris un forf^, canonné une ville, enlevé un vaisseau, et surtout sauvé milady, a droit à tes respects, et en voici une dernière preuve à laquelle tu ne résisteras pas. Il prend le sac par le fond, et arrose le parquet de deux cents louis qu'il renferme. Eh bien, reprit Thomas, te voilà la bouche ouverte, le chapeau à la main, le dos ployé, et l'air aussi plat que tu étais insolent tout à l'heure... Allons, renvoie ton commissaire; rappelle tes filles de chambre, qui sont allées se cacher à la cave ou au grenier. Qu'on mette la table, qu'on serve chaud, et pendant que milady dînera, qu'on aille lui chercher une couturière et une lingère des plus expéditives du pays : il faut que ce soir madame soit mise comme la fenime d'un bourgmestre. » Tout cela fut fait dans un tour de main.
On avait mis deux couverts ; mon oncle en ôta un. Que!qu33 instances que lui fît milady, il dîna à une petite table qu'il plaçaen face de la sienne; mais le respect dont la jeune femme le pénétrait ne l'empêcha point de festoyer tous les plats.
Laissons mon oncle et milady à table, et pendant qu'ils se remettent de leurs fatigues.
trouvez bon, s'il vous plaît, que je reprenne haleine. Reposez-vous vous-même, et je rêverai demain aux nouvelles fadaises qui feront le sujet de la suite de cette histoire aussi intéressante qu'elle est authentique.