CHAPITRE XV Conclusion
.Une heure après que je fus rentré, une Mngtaine de ces messieurs montèrent les degrés que j'avaisgrossiéremont tail es dans le roc pour arriver à mon habitation. Je crus reconnaître parmi eux ceux qui avaient vu madame Hunter; cependant ^^e ne me déconcertai point. Je leur fis accueil, et j'attendis quils expl quassent le sujet de leur visite Ils prirent pour prétexte le dé.-=ir de voir ma nouvelle d-meure. et en loumt ma persévérance, mon industrie, ils examinaient tout jusqu au moindre coin. J'avoue qu'à la fin je n étais pa.^ à mon aise. Léonore était plus îine que moi. Elle fit tomber adroitement la conversation sur les magasins de vê'emen+s • elle se plaignit du peu de soin qu'on en avait ; elle ajouta qu'elle avait fait à cet égard des reproches très vifs à une nourrice qui était venue le matin lui apporter du iinge blanc. La ruse était heureuse; elle produisit 1 ettet attendu : ces messieurs se retirèrent assez honnêtement, et nous crûmes avoir letruit jusqu'à l'ombre du soupçon.
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J'eus OQvie alors do r:i.mcacr ma iamc Hunier chez moi et de l'y tenir cachée; mais je pensai à ce que ce genre de vie a de désagréments. Il était possible d'ailleurs que nos gens repM'Ussent un autre jour et Ja surprissent. Toutes réflexions laites, je revins à mon premier plan. Vers minuit, j'allai prendre l'inf.irtunee, et je la conduisis chez mon oncle. Il était guéri d" sa goutte, et il buvait gaiement avec deux hommes de sa garde i ce Ah 1 la belle iemme ! s'écrièrent ceiix-ci. Eh d'où diable sort-elle? » madame Hunter fré n.iir. a Vous avez fait de belles actions, dis-j à, mon oncle, et je vieusvousofl'rirun moye d'effacer celles qui ne vous font pas d'honneur. — Pas de phrases, monsieur le philosophe. Voyons, de quoi s'agit-il ? — De protéger, de secourir madame. — Hé! que me fait madame, à moi ? Es-tu encore amoureux de celle-ci? — Je l'honore, je Ib respecte, et vous partagerez ces sentiments quand je vous l'aurai nommée: vous voyez madame Hunter. — Madame Hunter! brave homme, son mari. Je lui ai sauvé la vie: que veux-tu que je sauve à sa femme? — L'honneur. »
La touchante créature se jeta aux pieds de mon oncle. Elle lui fit le récit de ses malheurs avec tant de chaleur et de grâce, que Thomas, penche vers elle, l'œil mouillé, ne pensait pas à la relever. Elle avait cessé de
parler; il écoutait encore. « Sacredieu ! madame, vous me rappelez une lady que j'ai connue aussi malheureuse que vous, et à qui j'ai rendu quelques petits services. — Je ne connais que ma mère, monsieur, dont les anciennes infortunes soient comparables aux miennes.— Son nom?— Lady Seymour.
— Vous êtes la fille de lady Seymour, la
femme de Hunter! Gorbleu ! tant qu'ils restera une goutte de sang à Thumas, per-
sonne ne portera sur vous une main i^rofane. Je le le jure par mon sabre, par votre mère !
Thomas m'embrassait, me remerciait. Il offrit à madame Hui.ler son palais, la s-ouveraineté de lîle. Elle bornait ses vœux à en sortir. Les deux soldats murmuraient, et je n'étais pas rassuré encore.
Dans lincettitnde qui m'agitait, je saisis le moment où mon oncle était attendri. Je lui proposai un parti qui arrangeait tout à l'instant, à notre satisfaction commune.
J'avais cent mille écus, mon oncle avait près d'un million. La résistance que lui avait opposée Duboc était d'un exemple dangereux, et il n'était pas à présumer qu'il ajoutât désormais à sa fortune par la voie des confiscations. Il ne devait donc désirer que de jouir de celle qu'il avait acquise. Je le pressai de quitter l'île avec moi, Léonore et Madame Hunter; de faire, du salut de cette dernière, la condition positive sous laquelle il abandonnerait le commandement à Duboc ; je le flattai, enfin, de l'espoir de se rétablir dans l'opinion des honnêtes gens en rendant une femme à son mari, une fille à sa mère. Mon oncle accéda à toutes ces propositions, et il envoya chercher l'amiral. Madame Hunter sourit'^pour la première fois, et je courus dire à ma bonne petite de se préparer au départ.
Les extrêmes se touchent, je l'ai déjà dit. Madame Hurter, Léonore et moi, nous étions au comble de la joie, et une scène horrible se préparait. Ceux de nos gens qui étaient venus chez moi ne s'en étaient pas tenus à ce que leur avait dit la petite sœur. Ils avaient été au magasin, et le résultat de leurs informations fut qu'aucune femme n'avait porté de linge à Léonore. Au point
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du jour, ils se répandirent dans les différentes habitations, et travaillèrent des esprits trop faciles à échauffer. Ces deux soldats, épris des charmes de Madame Hunter, les vantaient partout et indiquèrent le lieu de sa retraite. La foule, indignée de ce que le chef lui môme violait la constitution, se porta devant sa maison. Ils demandèrent à grands cris la femme qu'on leur dérobait. J'étais près d'elle alors, elle tomba mourante dans mes bras. Mon oncle ne prit point ses armes, à quoi eussent- elles servi ?
Il se jeta en avant de madame Hunter, les bras étendus vers ces énergumemes, priant, caressant, menaçant tour à tour. Les accents de la fureur et d'une passion effrénée furent la seule réponse qu'il obtint. « Vous voulez donc qu'elle meure de l'excès, de la multiplicité des infamies? Eh bien ! sacredieu! elle mourra pure, et je mourrai avec elle, puisque je ne peux la sauver. » Il saute sur ses pistolets, il met un des canons dans sa bouche, il s'avance sur m^adame Hunter, le second pistolet levé ; les deux coups vont partira la fois... « Aux armes ! laissez cette fem.me! aux armes! » répètent mille voix en dehors de la maison. La multitude s'écoule, la porte est libre; ie sors... deux vaisseaux de guerre, quatre frégates, six galiotes à bombes... Ce n'est pas une illusion cette fois, les pavillons anglais et espagnols flottent de toutes parts. Madame Hunter respire, les brigands l'oublient, et pensent à se défendre.
Revenons à milord Seymour, que nous avons oublié depuis longtemps, Il s'était retiré avec sa jeune épouse à Bruxelles, lorsque Fanny quitta si brusquement mon oncle blessé à Dunkerque. Fait pour plaire à
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tous ceux qu'il approchait, il plut r>u Gouverneur des Pays-Bar^. Oa nai.iie pas les femmes avec passion sans aimer un peu la gloire : S'\vmour ne voulait point passer sa jeune>se dans l'obscurité. Il obiint du service dans les troupes impériales. Il se fit un nom dans la guerre d Hanovre, et soa père, vaincu par sa constance, séduit par l'éclat de sa réfutation, finit, comme tous les pères, par pardonner. Seymour passa en Angleterre. Milord Cbatam lui donna un régiment.
Il S'^. distingua à la bataille de Minden, et monta rapidement aux grades supérieurs. Il n'avait pas d'enfants. Le bon Thompson demandait tous les jours au ciel de se voir renaître encore, et ses vœux furenl exaucés. Après quinze ans de l'union la plus heureuse, le bonheur de Fanny s'accrut par la naissance d'une fille. Le roi voulut ajouter ses faveurs à celles de la nature : Seym'iur fut nommé au gouvernement de la Jamaïque.
Les deux époux commençaient à vieillir, mais la jeune lady leur rappelait les grâces de leur jeunesse. 'Elle nvait apporté en naissant cette disposition à aimer qui avait troublé la première moUié ne la vie de ses parents : Hunter lui plut ; il n'était pas qualifié, sa fortune était modique, mais il avait l'estime de l'armée navale. Lucy exprima ses désirs à son père,' et son père oublia qu'il avait été jeune et amoureux. Il était à l'âge où l'on considère comme des illusions tout ce qui n'est pas richesses ou gmndeurs, et il condamna le choix de sa fille. Sa fille déposa ses larm.es dans le sein de sa mère. Fanny ne lui donna aucun conseil, mais elle lui conta commeni; elle s'était mariée. Faire cet aveu à sa fille, c'était l'autoriser indirec-
tement à l'imiter, et la jeune personne l'imita.
Seymour fut outré de ce mariage et de la fuite de sa fille à Saint-Vincent; mais il avait des entrailles. Lucy lui écrivait souvent, sa mère opposait sans cesse la modération à l'emportement, les prières à l'opiniâtreté. Chaque jour Seymour faiblissait. Il pensait, sans répugnance, à faire pour sa fille ce que son père avfdt lait pour lui. Il était prêt à se. rendre, lorsque Hunter débarqua à la Jamaïque, vint se jeter à ses pieds et lui apprit, avec les accents du désespoir l'enlèvement de sa femme.
Le même coup les frappait tous deux, il les rapprocha à finstant. Le passé disparut devant les craintes qu'inspirait l'avenir. On ne pensa qu'à délivrer la jeune femme.
Toutes les coloaies des puissances alliées se plaignaient depuis longtemps du brigandage que les corsaires f.ançais exerçaient impunément sur toutes les côtes. On avait souvent proposé de faire, à frais communs, un armement assez considérable pour purger tout à fait les mers d'Amérique; mais il fallait le concours du gouverneur de la Jamaïque : les forces réunies de cette puissante colonie pouvaient seules assurer le succès. Jusqu'alors Seymour avait refusé de dégarnir son île, parce que les Français de Saint- Domingue et de la Martinique auraient pu profiter de son état de dénûment pour l'attaquer. L<' danger de sa fille l'emporta sur toutes les considérations : l'expcdition fut résolue. Les Portugais, les Espagnols, les Hollandais donnèrent ce qu'ils purent rassembler d'hommes et de munitions. Seymour fit le reste.
Il monta lui-môme sur la flotte, impatient de combattre et de punir un homme dont il
;ivait entendu vanter le courage, et qu'il i^tait loin de soupçonner d'être ce même Thomas à qui Fanny devait tant. Il prit à la Barbade plusieurs de ces prisonniers anglais que nous avions relâchés, qui, connaissant nos forces et nos localités, devaient lui servir de guides. Il se proposait de commander les tr.-^upes de débarquement. Hunter faisait les fonctions d'amiral.
Mon bon médecin s'était empressé de se faire admettre au nombre de ceux qu'on embarqua à la Barbade. Seymour et Hunter avaient juré de tout exterminer dans notre île. et mon docteur m'aimait sincèrement. Il s'attacha pendant la traversée à gagner les lionnes grâces de milord. Il lui peignit sous des couleurs si favorables mon humanité, ma douceur, les services que je lui avais rendus, que j'étais seul excepté de la proscription générale quand la flotte mouilla devant l'île.
Hunter et Seymour, voulaient attaquer à l'instant. Mon docteur sentit bien que si nous étions forcés, lépée à la main, il n'y aurait de quartier pour personne. En effet, comment veiller sur la vie d'un seul homme confondu avec quinze cents autres? 11 parla, il raisonna, il pressa. Ses raisonnements et ses prières ne pouvaient rien sur l'impatience, Tindignation d'un père, et la jalouse tureur d'un époux. Le médecin les attaqua alors avec leurs propres armes. « Il n'est rien, leur dit-il, dont ces gens-là ne soient capables. Qui vous repond qu'ils ne détourneront point vos coups en y exposant Madame Hunter la première? Qui sait si, prévoyant l'instant de leur destruction, ils ne vengeront pas leur mort dans son sang?
C'est pour elle particulièrement que vous avez pris les armes, et pour la délivrer sûre-
ment il faut négocier. » Seymour et Hunter trouvaient indigne d'eux de traiter avec des ennemis du droit public et particulier; mais ils tremblaient pour ce qu'ils avaient déplus cher et la crainte prévalut sur la répugnance. Le médecin fut député vers nous pour proposer la capitulation.
Son premier soin fut de venir embrasser celui qu'il appelait son bon maître et il me dit que je ne le quitterais plus. Mon oncle, grossier, brutal, intempérant, avait le meilleur cœur; il m'aimait, et j'étais incapable de l'abandonner. Je répondis à mon ami que la reconnaissance et l'honneur m'empêchaient d'accepter ses offres, à moins qu'elles ne fussent communes à mon oncle et à moi. Il massnra qu'il ne pouvait rien de particulier pour lui; je répliquai en soupirant que mon sort était inséparable du sien.
Le docteur me quitta les larmes aux yeux et se présenta devant nos chefs assemblés, a Je viens, leur dit-il, vous offrir la vie; c'est tout Cf) que je puis vous offrir. — Et nos richesses? interrompit Thomas. — Ceux que vous avez dépouillés sont là, déterminés à les reprendre. — Nous les avons acquises au prix de notre sang, poursuivit mon oncle, nous les conserverons de même. Allez dire à ceux qui vous envoient que des gens comme nous se battent et ne capitulent jamais. — — Bravo, Thomas ! bravo ! cria toute l'armée. Et chacun se rendit à son poste.
« Viens avec moi, docteur », dit mon oncle à mon ami. Il le mena chez lui, le lit asseoir, et le força de trinquer avec lui. « Ecoute, poursuivit-il, je viens de faire le général, et, sacrebleuî je le ferai jusqu'au bout; mais je suis bien ai'se de faire l'homme un moment, cela repose. Approchez, madame. » La hlle de Seymour vint. » Tous nos gens sont oc-
cupés. Outrés de votre départ, Ils m'assas- . sineront peut-être, mais je m'en f... Profitez du moment, suivez le médecin, r tournez parmi les vôtres et qu'il leur dise que je vons rend? à eux toujours dii^ne de leurs respects. Dites à Seymour qu'il m'en coûtera de me battre contre lui ; dites à Hunter que son beau-père et lui sont les hommes du monde que j'aime le plus, et. =acredieur je vais leur faire voir que je mérite leur estime... Point de remercîments. Allez, partez, ei mettez-vous du coton dans les oreilles. »
La recommandation n'était pas inutile. Deux heures après que Madame Hunter eut embrassé son père et i-^on époux, le feu commença de p !rt et d'autre. Hunter et Seymour n'étaient plus excités que par la gloire, mais ce motif est suffisant pour de grands cœurs. Les deux braves Anglais admiraient la bizarre générosité de mon oncle, mais ils prétendaient à l'honneur de vaincre l'homme jusqu'alors invincible. Seymour avait à iustifier les faveurs de son roi et Hunter deux défaites à efficer. Pendant vingt-quatre heures sept cents bouches à feu tirèrent des deux côtés sans interruption. Notre île offrait à l'œil la surface d'un volcan. Le jour et la nuit s'écoulèrent sans autre perte pour nous que cinquante hommes tués ou blessés par les bombes. Les ennemis eurent une frégate totalement désemparée.
Le lendemain, la face des affaires changea. Les deux vaisseaux de ligne se portèrent à Fembouchure de la rivière, et attaquèrent nos vaisseaux de la Jamaïque, qui en défendaient l'entrée. Thoni'^s y courut aussitôt, et le combat devint terrible. L'artillerie des Anglais était bien supérieure; mais elle était sur des masses mobiles, et une multitude
de coups frappaient l'air, ou se perdaient dans l'eau. Nos deux vaisseaux étaient fixés sur quatre ancres, et presque toutes nos volées portaient. A cliaquo instant, Thomas traversait la rivière en chaloupe, ou h la nage, selon Je moment; il allait d'un bâtiment à l'autre; il donnait ses ordres; il soutenait les braves; il encourageait les faibles; il y en a partout.
Hunter n'obtenait pas de succès déterminés par la force; il employa la ruse. 11 fit tirer à boulets rames sur nos câbles, ne fit plus tirer que sur eux et il parvint h les couper tous.
La marée montait alors, nos deux vaisseaux rasés ne purent résislep à la. force de la barre, ils furent emportés dans l'intérieur de la rivière et échouèrent sur ses bords. ^lis se trouvèrent tellement penchés que l'un d'eux aviit une partie de sa quille à découvert. Ces deux posées cessèrent d'être tenables. Thomas en fit descendre tout son roonde et se hâta li'y mettre le feu : cette manœuvre nous donna le temps de respirer un moment.
Hunter ne voulut pas rétrograder. Il détacha toutes ses chaloupes pour éteindre le feu : ses vaisseaux pouvaient sauter avec les nôtres. 11 entra dans la rivière, soutint ses travailleurs et protégea la descente, qui se fit sans dirficultés- Les bâtiments légers débarquèrent, derrière lui, environ quatre mille soldais : c'était presque trois contre un. Ces dilltirentes opérations prirent trois heures au moins et mon oncle en profita.
11 jugea que sa gloire et sa vie allaieni dépendre du destin d'une bataille et il fit tout pour Ja gagner. Il rangea treize cent^ hommes qui lui restaient et appuya ses aile à chacun de nos rochers, devenus des forts.
Il en fit descendre toutes les pièces qu'on ne pouvait tourner du côté de l'ennemi, il en fit une forte batterie qu'il plaça à son centre; enfin, il fit abattre les huttes de nos gens et des pieux qui les formaient il fit un retranchement tout le long de sa ligne.
Vous vous rappelez que ces forts étaient chacun à une extrémité de l'île, en la prenant sur sa largeur. Elle n'était accessible que par la rivière; nous ne pouvions donc être tournés et il était difficile qu'on nous battît de Iront. Nos magasins en tous genres, nos trésors étaient derrière nous.
Les ennemis s'avancèrent bravement, quoiqu'ils n'eussent pas de pièces de campagne, et que notre artillerie fît un grand ravage dans leurs rangs. Ils perdirent plus de trois cents hommes avant que d'arriver à la portée du mousquet; rependant, animés par Seymour et Ilunter, ils approchaient, en bon ordre, de nos retranchements, d'où il n'était pas parti un coup de fusil encore. Une décharge générale, commandée à propos par Thomas, arrêta les plus intrépides ; les autres parurent déconcertés. Ils répondirent cependant à notre feu ; mais une seconde salve, d'un effet prodigieux, les débanda entièrement. Il fallait simplement recharger et les attendre. Ils se seraient rem.barqués, où ils seraient venus se faire tuer jusqu'au dernier devant nos retranchements ; la bataille était gagnée enfin, si nos gens eussent conservé leur sang-froid, et obéi à leur chef. Mais ils crurent n'avoir plus qu'à poursuivre et à exterminer les fuyards. Ils sortirent en désordre, la baïonnette en avant, et furent arrêtés à leur tour par mille Anglais reliés à deux cents pas, et formidables par leur discipline.
A la droite des Anglais se ralliaient les Es-
pagnols, Les Portugais et les Hollandais coururent se reformer sur le terrain mênne que nous venions d'aiDandonner ; nos gens se trouvèrent enveloppés de toutes parts. Ceux qui défendaient Jes forts ne pouvaient plus tirer; leurs coups eussent porté sur nous comme sur l'ennemi.
La fortune changea tout à fait en ce moment. Ce ne fut plus un combat, ce fut un horrible massacre. Aucun des nôtres ne demanda quartier; tous voulaient mourir les armes à la main. L'intrépide Thomas, percé de coups, se défendait toujours, et paraissait encore redoutable. Seymour et Hunter le cherchaient, l'appelaient, conduits par le bon médecin, qui exposait sa vie par attachement pour moi. Ils trouvèrent mon oncle, affaibli par la perle de son sang, un genou en terre, et pouvant à peine soutenir son sabre de ses deux mains. On allait l'achever lorsqu'ils arrivèrent; il le voulait, il appelait la mort; ils le sauvèi^ent malgré lui. Pouvaient-ils moins pour u^j homme à qui chacun d'eux devait une épouse ?
Pour moi, au moment où nos gens sortirent des retranchements, .j'avais- cru, comme eux, la bataille gagnée, et j'étais allé caresser, rassurer ma bonne petite sœur. Quelle fut ma surprise, lorsque je vis entrer chez moi les deux Anglais et mon médecin, portant eux-mêmes mon oncle sans connaissance ! Je leur demandai s'ils étaient prisonniers, a C'est vous qui le seriez, me répondit Seymour, si vous étiez moins estimable. » Et il me présenta la main.
Pendant qu'on détruisait de fonden comble tous nos établissements dans l'île, qu'on faisait sauter, à force de poudre, jusqu'aux rochers que nous avions transformés en citadelles, le bon médecin, Léonore et moi, nous
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donnions h mon panvre oncle des soins bien affectueux et bien inutiles. Aucune de ses blessures n'était mortelle par elle-même; mais Jes excès avaient détruit en lui les sources de la vie. Il expira le second jour dans nos bras, et Seymour et Hunter regrettèrent sincèrement un homme dont la valeur rachetait ses défauts.
Sa perte me l'ut trè- sensible, et elle n'était pas la seule qui m'affligeât. Je m'étais flatté un moment de procurer à Léonore un sort digne d'elle, et il ne me restait rien de cett? immense fortune que nous possédions, mon oncJe et moi. Les vainqueurs la partageaient presque sous nos yeux, et la misère semblait nous attendre pour nous punir d'avoir goûté une illusion passagère. Autre surprise! La part de Seymour et de Hunter était à peu près égaie à'' ce que nous avions perdu; le docteur leur dit un mot, et ils m'offrirent le tout avec une amabilité qui donnait un nouveau prix au bienfait.
J'acceptai leurs offres, je m'embarquai avec eux pour la Jamaïque. Je vis cette Fanny dont mon malheureux oncle m'avait tant parlé. Elle n'était plus jolie, mais elle était belle encore. Elle avait conservé le souvenir de Thomas et elle accueillit son neveu. Madame Hunter se joigiiait à sa mère pour me combler de marques d'amitié, a Oh! me disais-je, que la vertu doit être douce, qu'elle doit être satisfaisante! Je trouve des amis partout, uniquement parce que je n'ai pas été un barbare. »
Je sentis, en respirant un air pur, qu'il manquait quelque chose à mon union avec Léonore. Je lui proposai ma main : elle n'osait me la demander, elle l'accepta avec transport. La noce se fit chez Seymo'ir. Il voulait nous retenir à la Jamaïque; maisTamourde
la patrie ne s'éteint jamais entièrement. Je voulais, d'ailleurs, revoir de bons parents, que j'avais cruel lement abandonnés, r.ous nous' eoibarqiiclmes, avec nos richesses, sur un vaisseau neuti-e, et nous arrivâmes heureusement en France.
J'avais laiï^sé mon père et m i mère dans une certaine aisance et depuis quatre ou cinq ans ils gémissaient dans l'indigence. Il semble que tout ce qui était honnête devait se dépouiller sous la verge de l'anarchie et racheter sa vie par le sacrifice de sa fortune. Je gémis sur mon père et sur ma mère; je partageai avec eux ce que je posédais. Mais combien je fus satisiait des changements heureux qui s'étaient opérés dans ma triste patrie! Je l'avais laissée dans un état déplorable. Un peu pi;', trompé se battait pour le choix de tyrans obscurs, des ambitieux pour opijrimer. des brigand- pour partager des dépouilles. Des criminels étaient à la place des juges qui les avaient tlétris, des hommes ruines par leurs profusions et leurs débauches proscrivaient le citoyen paisible dont ils voulaient envahir le patrimoine. L'avidité s'enrichissait sans travail, les veng.'ances s'exerçaient sans crainte; la licence écartait tout frein et la fureur brutale de la multitude détruisait ce dont elle ne savait pas jouir.
A mon retour, un soleil nébuleux encore, mais déjà actif et chaud, animait Thorizon, Les misérables qui avaient souillé ma patrie étaient retombés dans l'obscurité et le mépris. L'habilude du crime et de la violation des lois s'était évanouie devant l'homme raredev-nu le premier par sa seule énergie. Toutes les frictions étaient courbées devant lui; on pouvait travailler avec la certitude; de jouir; on pouvait devenir père san^^
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craindre d'être arraché à ses enfants; Tasile du citoyen n'était plus violé. Si la misère, effet inévitable d'une guerre longue et sanglante, se fait encore sentir, le nom d'un héros semble commander la paix. Son gouvernement sera durable, car où le chef s'entoure d'hommes probes et éclairés, le contrat social a une garantie.