‹ Mon oncle Thomas (volume 2)Chapitre 13 sur 16 · CHAPITRE XIV Désastres · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV Désastres

Les choses allèrent assez bien pendant quelques mois. On crevait des enclaves qu'on remplaça facilement ; on exerçait si vivement et si continuellement les dames, qu'il en mourut vingt des plus jolies, parce que les plus jolies étaient les plus exercées; on buvait du matin au soir, ou on chassait, ou on se baignait, ou on jouait à la boule ou au ballon, ou on fumait, ou on dormait : c'était charmant.

Tout annonçait que cette vie délicieuse durerait. L'Hirundelle, toujours en mer, et volant sur la surface de leau, évitait ou atteignait les meilleurs voiliers, à son choix. Les magasins regorgaient, l'abondance était partout, et tant que les Anglais et les Espagnols prendraient la peine de cultiver la terre, il ne paraissait pas possible que la colonie manquât de rien.

Pour moi, dont les goûts différaient singulièrement de ceux de ces mes-ieurs, et qui évitais toute communication trop direcle avec eux, je m'étais fait une jolie habitation vers la source de la rivière. Ma maisonnette ornée de mille jolis petits riens que j'avais trouvés à bord de différentes pri^^es, était adossée à un rocher couronné de verdure. En avant, j'avais un bocage frais que la nature semblait avoir fait croître pour moi. Je

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n'avais eu qu'une cinquantaine d'arbustes à arracher pour pratiquer des allées couvertes et solitaires. Au bout de mon bosquet coulait la rivière, étroite, peu profonde et limpide. Des poissons des plus délicats de la mer du Sud remontaient jusqu'à ma porte et venaient mourir dans les bras de ma jolie petite sœur. Avec des semences d'Europe j'avais fait un potager d'un côté de mon bocage, un parterre de l'autre ; et dans mes jardins, sur le bord de l'eau, dans mon petit bois, dans ma maisonnette, je trouvais Léonore qui embellissait tout, et qui vivait cachée à tous les yeux.

J'avais été aide dans mes exploitations par les deux esclaves qu'on m'avait donnés. L'un était peintre, l'autre médecin, par conséquent incapables de supporter des travaux violents; mais je les ménageais, je les enepurageais ; je partageais avec eux mes rations plus que suffisantes pour ma compagne et moi. Elle les consolait; elle leur accordait ces soins délicats, ces attentions fines, seuls moyens d'un sexe faible, qu'ils finissent par rendre le plus fort; Léonore, enfin, acheva d'en faire nos amis, et n'en a pas qui veut.

J'avais trouvé et accumulé des trésors qui n'avaient tenté que moi. Des instr-uments de musique, de mathématiques, de bons livres, cent choses utiles aux arts avaient été jetés sur la plage. Je les recueillais soigneusement et on riait du cas que' je paraissais en faire. C'est avec ces ressources que nous charmions nos loisirs. Le peintre, naturellement gai, avait retrouvé sa belle humeur; le médecin, grave... comme un médecin, parlait toujours raison, et la raison plaît, assaisonnée d'un grain de folie. En riant avec le peintre, en raisonnant avec le docteur, en

caressant ma Léonore, je moccnpai? du bienétn^ et do lagrément de tous. J'en étais aimé et br'ni : je ne dé-irais pas daulre sort.

Mais L'Hirondellii. h force de prendre, prit bientôt moins, et bientôt ne prit rien.

Mais le gaspillaçe épuisa en peu de temps les provisions qui étaient dans i'îie.

Mais quelques-imes des dames qui remplacèrent ies défuntes apportèrent certaineincommodité qui circula' en peu de temps, et qui donna de l'occupation et de Timportanci' à m.on docteur.

Mais la disette et la maladie donnent de l'humeur.

Mais l'humeur porte à faire des sottises.

M-iis quand les sottises sont d'une certaine force, elles violent le contrat social.

Mais mon onc'e, qui tenait à l'article dos confiscations, déportait exactement les c; ;ipabies.

Mais, enfin, on se mit en insurrection ouverte contre lui.

Quand les ressorts a'un gouvernement.

bon oa mauvais, sont rompus, il se forme autant de partis qu'il y a d'intérêts différents.

Qua d a icun des partis n'entend raison, tous cri'^nt à la fois.

Quand ils ne persuadent pas avec des cris, ils entrent en fureur.

Quand ils sont en fureur, ils prennent es armes.

Quand ils ont pris les armes, ils se battent.

Quand enfin ils voient que le san? répandu n'améliore pas leur sort, ils se rapprochent; ils s'accordent : autant vaudrait commencer par là.

On se battit toute une journ-^e à Fernandès. Cent ci 1:10 uan1e hommes furent tues

OU blessés sans que personne sût bien précisément pourquoi. Vingt fois \^t m'éiais jeté au milieu des combattants; vingt lois j'avais fait l'orateur et épuisé tous les lieux communs sans y rien gagner. Le soir on eut faim; il n'y avait pas de quoi souper, et je glissai encore mon mot : a Ce n'est pas en se tuant qu'on fait tourner la broche. » Ce mot lit tomber les arm. s des mains. On se demiinrta pardon, on s'embrassa, on se réconcilia. Mon once, excédé de fatigue et couvert de blessures, me consulta modestement sur ce qu'il fallait faire, et parla pour Ja première fois au nom de Ja société. « Ce soir, répondis-je, il faut s'aller coucher. Qui dort soupe, et demain nous verrons. » On me crut, on se sépara, et je regagnai ma maisonnette.

J'avais travaillé, et j'en reçus le prix. Des petits pois et des haricots [.réparés par Léo nore, un melon cueili par eJle réparèrent mes forces Nous soupàmes ; nous dormîmes assez bien, pour des gens qui avaient l'esprit agité, et, le lendemain au point du jour, je me rendis dans le palais du grand régulateur, qui avait tout déréglé et qui ne réglait plus rien.

Tous ceux qui pouvaient se soutenir se rassemblèrent autour de moi. Je les menai à ma maisonnette, et je leur fis voir mon jardin. «Si vous aviez fait comme moi, itur dis-je, vous auriez soupe hier, et vous déjeuneriez aujourd'hui. L'homme est né pour travailler; voilà qui le prouve. Voyons maintenant à vous tirer d'embarras. Vous êtes environ six cents. Prenez un fusil ; formez une ligne qui coupe l'île sur sa largeur; avançons en chassant, tuons ce qui reste de ces Chèvres, dont vous ne preniez que la peau, et dont la viande va vous paraître déli-

cieuse. Qu'on ea fasse cuire trente ou qua rante pour le besoin du moment ; qu'on sale le reste; qu'on sembarque, qu'on fasse une dernière tentative sur le Chili. Puisque vous voulez vivre indépendants, transportez ce que vous aurez pris aux îles Galapes dont le sol est excellent. Cultivez-le, et, en attendant que tout cela soit fait, mangez de la chèvre et buvez de l'eau. Noé en buvait bien avant qu'il s'avisât de planter la vigne. »

Il n'y avait pas de réplique à cela; aussi ne répliqua-t-on rien. On partit pour cette battue générale, qui rendit beaucuupau delà de ce que j'avais espéré, et on ne chercha pas les cuisiniers anglais. Les uns écorchaient le bétail, d'autres le mettaient en pièces; ceux-ci allumaient des feux; ceux-là couraient prendre des chaudières, du sel, du piment. Deux heures après, ces messieurs, qui trois jours avant ne voulaient du mouton que les gigots, à qui il fallait tous les jours du pain trais, des vins de Canarie ou de Madère, déchirèrent à belles dents ces chèvres dont l'idée seule leur soulevait le cœur, et furent trop heureux d'aller se désaltérer à la rivière.

J'avais pensé la veille à faire dans cette rivière ce que je venais de faire dans les montagnes ; mais on ne s'étsit pas donné la peine d'arranger un filet. On n'avait que quelques lignes, et la pèche n'eût rien rendu.

Le jour suivant, on sala sept cents chèvres ou environ; on emplit des futailles d'eau, hélas! rien que d'eau. On embarqua les provisions avec cinq cents hommes sur la Liberté et l'Hirondelle ; on en laissa cent pour défendre l'île dun coup de main; on renvoya sur le Phénixles esclaves qui pouvaient

se soulever et se venger; on garda les femmes en santé pour soigner les malades et les blessés, dont le nombre était effrayant; on mit sur tous les forts des chapeaux et des bonnets fichés sur des bâtons pour ôter à l'ennemi, s'il se présentait, la connaissance de notre faiblesse. Les équipages des deux vaisseaux nous promirent solennellement de nous venir prendre pour nous porter aux îles Galapes. Pour gages de leur sincérité, ils nous laissèrent leur nart des richesses déposées dans les magasins ; enfin, ils partirent sous les ordres de Duboc, qui n'avait jamais commandé en chef, et qui brûlait de se signaler.

Mon oncle, blessé, se désolait de n'être pas à la tête de l'expédition; j'étais attristé du départ de mon médecin et de mon peintre; Léonore s'attristait de me voir triste; nos malades n'étaient p)as plus gais; nos cent hommes d'armes avaient l'air som bre et préoccupé ; les femmes soupiraient, les unes de ee qui leur était arrivé, les autres de ce qui ne leur arrivait plus. L'île était rembrunie comme la salle de fantasmagorie de Robertson.

Je trouvai pourtant le moyen d'éclaircir petit à petit les visages, et de dissiper le découragement. J'avais perdu mon cher docteur, et je me retrouvai le médecin en chef de la colonie. Je suivis les errements de mon ami, et, ce qui produisit autant d'effet que les médicaments, j'établis une sorte d'abondance dans la colonie. Je fis faire des filets par les femmes, par la mienne, par ceux de nosi soldats à qui j'inspirais insensiblement le goût du travail. On eut du poisson en quantité, on en eut de mer et d'eau douce. A la vérité on manquait d'assaisonnements, mais l'appétit est le meilleur de tous. A la

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pointe méridionale de l'île nos pêcheurs trouvèrent quelques tortues ; dès îors mes malades eurent du bouillon, et on connaît la vertu de celui de tortue poui- la maladie que je traitais. Un régime doux, une vie frugale opérèrent des prodiges. On guérissait rapidement. Mes raisonnements de tout genre étaient écoutés, et mes conseils suivis. On défriciia le peu de terrain qui et ii susceptible de produire. Je donnais des graines, je dirigeais Jes travaux, et quarante à cinquante jardins se formèrent sous mes yeux. L occupation ramenait la gaieté et adoucissait des mœurs féroces. On se rassemblait tous les soirs : on s'amusait sans emportement et sans aigreur; on revenait aux jouissances de la nature. On m'entendait avec plaisir peindre les douceurs dune union chaste et les charmes de la paternité. Les jeunes gens trouvaient le bonheur présent dans mes tableaux : les hommes mûrs y devinaient des appuis pour leur vieillesse. Tous regardaient Léonore; et son air décent et satisfait achevait de persuader.

A la quantité de fonctions dont la raison seule m'avait investi, je joignis bientôt celles du sacerdoce. Je ne prêchais pas de dogme : je n'aurais parlé que le langage des hommes. J'annonçais une morale si;iiple et pure; c'est à cela que se borne la révélation, et nos cœurs ne vont pas plus loin. Mes etforts furent couronnés d'un succès flatteur; je fis onze mariages. L'île n'était plus un repaire de brigands; ses habitants, rendus à la sociabilité, devenaient des hommes estimables, et chacun était heureux, autant qu'on peut l'être quand on manque de plusieurs choses essentielles que l'estime de soi-même ne fait pas toujours oublier.

J'avais conçu le projet de nous réconcilier

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avec nos voisins et «i'acheter d'eux ce qui nous était nécessaire. Les richesses imnaenses que nous possédions pouvaient déterminer l'ennemi à traiter, et s'il préferait la guerre, nous étions encore assez forts pour l'inquiéter.

Mon oncle avait été forcé de convenir que sa constitution ne valait pas le diable. 11 avouait que j'entendais mieux que lui l'art de gouverner; mais il ajoutait que je ne savais pas mt' battre; il fallait bien qu'il eût sur moi quelque avantage, et je lui laissais volontiers celui-là. Cependant comme le chien d'amour-propre perce toujours, il me contrecarrait souvent en législature, en morale et môme en médecine. Je défendais mes opinions, il s'emportait; je le laissaisdire.il jurait; je ne l'écoutais plus, car des jurements ne sont pas des raisons. Il me semblait à moi observateur que la médecine ne doit tendre qu'à aider une nature affaiblie, que partout la morale est ur^e et inaltérable, et que les meilleures lois ne sont pas les plus sages, mais celles qui conviennent le mieux au peuple i qui on les destine. Une première, mais terrible attaque dégoutte, confina mon critique dans son hamfic, et me laissa la bberté d'opérer tout le bien que je pourrai:? faire.

Il y avait trois mois que nos compagnons étaient partis; nous ne comptions plus les revoir. Personne ne disait clairement ce qu'il en pensait; mais je crois qu'au fond, chacun en était bien aise. La saison était favorable, et je pensai sérieusementà députer plusi^'urs de nos gens vers le gouverneur du Chili. Je choisis les plus modérés et les plus intelligents; je fis équiper la plus grande des chaloupes, et j'écrivis au gouverneur i:ne lettre que je crus propre à calmer les ressenti-

ments. Mes ambassadeurs allaient partir lorsqu'une ilotte de huit à neuf voiles parut à la vue de l'île. On courut aux armes; on se mit en défense ; mon oncle se lit porter dans un fauteuil sur le fort Thomasseau. J'étais né pour tout faire, et ce jour-là je fis l'aide de camp. Je portais partout les ordres que le générai me donnait avec son sang-froid ordinaire. Il éprouva enfm que des hommes mariés sont plus braves que d'autres quand ils aiment leurs femmes et qu'ils tremblent pour elles; mes onze maris ne parlaient de rien moins que de faire sauter lîle, plutôt que de se rendre. Fort heureusement on ne fut pas contraint d'en venir à cette extrémité. On reconnut la Liberté et l'Hirondelle; on rit du danger imaginaire et des préparatifs de défense; on mit armes bas, et on fut recevoir l'amiral Duboc qui entrait à pleines voiles dans la rivière.

Ce d rôle-là était vraiment né avec des qualités. Il s'était formé sou? mon oncle. Il avait voulu surpasser dans une seule expédition ce que son chef avait fait dans toute sa vie, et il avait réussi. 11 revenait avec ses six grands vaisseaux chargés de toutes sortes de provisions. Il avait augmenté l'armée de six cents Français, délivrés en différents lieux, et il apportait cinq millions en or. Voilà en dix lignes le journal de son expéditioa.

a Abordé de nuit à Valparaiso. Surpris les habitants; tout passé au fil de l'épée.

a Marché de suite sur Saint-Iago. Rencontré et pris sur la route cinq millions qu'on allait embarqué pour Quito.

i. Chargé des vivres et des vins en rentrant à Valparaiso, pris dans le port deux vaisseaux sur le lest.

1 Doublé la Terre de Feu. Rentré dans

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rOcéan méridional. Fait trois descentes au Brésil. Chargé les vaisseaux pris à Valparaiso. Délivré soixante Français.

« Remonté vers les Antilles. Forcé Saint- Eustache; délivré cent-cinquante Français. Pris deux vaisseaux chargés de comestibles arrivant d'Europe.

ce Attaqué Saint -Vincent. Emporté l'île après huit jours de siège régulier. Délivré trois cent quatre-vingt-dix Français. Chargé autant que possible quatre vaisseaux trouvés dans le port de Boucama : deux ont coulé bas au retour.

a Revenu enfin, après trois mois de course, vainqueur des Espagnols, des Portugais, des Hollandais et des Anglais. »

La lecture de ce journal fit faire à mon oncle une grimace qu'il s'eflTorça en vain de cacher. 11 regarda Duboc d'un air sévère : « Amiral, lui dit-il, vous avez opéré en brave et habile homme; mais votre mission ne s'étendait pas plus loin que le Chili, où vous deviez prendre des vivres. Vous avez exposé à mourir de faim ceux qui vous attendaient ici, pendant que vous couriez la prétantaine, et je vous destitue. Destituer un homme comme moi ! reprit Duboc en fureur. Destituer un homme comme lui ! » reprit tout son monde. Et l'anarchie qu'avait causée la disette fut ramenée par l'abondance. Plus d'ordre, plus de subordination. On proposait tout haut de déporter mon oncle ou de lui faire pis. J'avais mes bons colons sur qui je pouvais compter; mais ils formaient une très petite minorité. Je ne savais pas trop me battre, comme me l'avait bien dit Tho mas, et sa goutte l'empêchait de se mettre à leur tête.

Cependant le tumulte allait toujours croissant ; l'outrage était au comble. 11 ne restait

rien à mon oncle de sa considération ni de son autorité. Il n'était plus qu'un vil envieux qu'il f-diait immoler. Ainsi périrenl; les Gracques, au sein de la plus grande popularité. Ainsi périt Mazaniel, des mains du peuple même qui l'avait adoré. Ainsi finira celui qui doit à des orages un moment de laveur, qui finit .wec eux.

Le moment de mon oncle n'était pas arrivé encore. La goutte ne lui avait ôté ni le courage ni la présence d'esprit. Ce fut ce qui le sauva. Il demanda la parole; elle lui fut refusée. Nos colons, répandus dans !a foule et jusqu'alors spectateurs de la scène, s'écrièrent qu'on ne pouvait se dispenser d'entendre Thomas. Ils crièrent tant, qu'enfin les autres se turent « Jusqu'à ce que vous ayez fait de nouvelles lois, dit mon oncle, le ne connais que celles que vous avez librement acceptées. Y est-il dit que lorsqu'il surviendra une querelle, toute la colonie tOiibera sur celui qui aura le malheur de déplaire? Il est dit que le difîérend sera vidé à coups de fusil : je défie l'amiral. S'il a fait ce qu'il dit, il acceptera en brave homme, et ne soutTrira pas qu'on m'assassine comme un chien. Allons, sacredieu, acceptes-tu. amiral? » Aussitôt le bouillant Duboc lui frappe dans la main en signe d'adhésion. Le champ est marqué. Les champions sont à quarante pas; mon oncle charge son arme, assis dans son fauteuil, la jambe appuyée sur un tas de feuilles sèches. L'armée lorme la haie des deux côtés des combattants.

Quel spectacle pour la multitude que celui de deux autorités supérieures aux prises 1 II en doit résulter un changement, et tout changement doit être un pas vers le mieux... Pauvres humains!... hélas!...

Les deux tiers des spectateurs font des

vœux pour Duboc; mes amis en forment pour mon oncle, et tous tombent d'accord de s'en tenir à l'issue du combat, et d'oublier absolument le passé.

Duboc était l'offensé, il tira le premier. Son ressentiment, sa vivacité, lui permirent à peine d'ajuster La balle siffla a i'oreille de mon oncle, qui ne lit pas le moindre mouvement. Il ajusta à son tour, il ajusta longtemps; mais il ajusta mieux. Il cassa une cuisse à raniiral,'qui tomba, mais sans manifester aucun sii^ne do douleur.

On reporta mon oncle dans son palais ; on le rétablit dans ses honneurs, on remit en vigueur sa pitoyable constitution. Tous les jardins existants furent foulés aux pieds, le grand sérail fat repeuplé, le gaspillage recommença, et mes colons, entraînés par l'exemple, se démoralisèrent en peu de temps.

Obligé moi-même de céder au torrent, je rongeais mon frein; mais je me tus. Je conduisis ma bonne petite sœur tout à fait à à l'extrémité de l'île; je rebâtis une maisonnette dans des rochers escarpé- , aussi bien que je pouvais bâtir seul. Où je trouvai quelques pouces de terre, je jetai au hasard quelques semences, incertain d'en recueillir les fruits. J'étais mal logé, assez mal nourri, quand la dist;aice et mes travaux m'empêchaient d'aller prendre mes rations; mais j'avais rais Léonore en sûreté. Une autre "raison m'avait déterminé à me retirer dans un lieu à peu près inaccessible.

En déchargeant les vaisseaux, en entassant les denrées dans les magasins, en partageant les cinq millions, ou avait perdu de vue une femme qu'on avait embarquée- à Saint-Vincent avec quelques autres. Cette infortunée, digae d'un meilleur sort, s'était ■es ravisseurs. Elle s'était avan-

cée dans l'î'e, et le hasard l'avait conduite devant ma première habitation. Léonore était à sa porte; les deux femmes se fixèrent. L'inconnue était belle comme un beau jour, modeste comme la vertu, et Léonore Jui'sourit. Ce sourire l'encouragea; elle entra. Le langage de ma bonne petite lui inspira de la contiance, elles se lièrent à l'instant.

Je rentrai; je vis la belle inconue. Elle ne me donna pas d'amour, mais elle m'inspira le plus vif intérêt. Je lui proposai de la soustraire aux infamies qui lui étaient réservées; elle ne me remercia point, elle tomba à mes pieds.

Il est étonnant sans doute qu'elle eût échappé jusqu'alors aux affronts, dont l'idée seule la faisait frissonner. Les équipages de la Liberté et de CHirondelle avaient été répartis sur les huit vaisseaux. Ils étaient chargés au point qu'on avait eu une peine infinie à les tenir sur l'eau, et le travail continuel auquel on était contraint n'avait pas permis de penser à autre chose.

Je la cachai au fond de ma cabane, dans un réduit pratiqué sous la roche, et Léonore lui prodigua ses soins. Elle nous aima bientôt, comme nous avaient aimés mon peintre et mon médecin, et elle nous connace qu'elle avait soigneusement caché pendant la traversée, de peur qu'on n'ajoutât, s'il était possible, aux désagréments de sa position. l^He était la femme de ce capitaine Hunter qui se battait si bien et que mon oncle estimait tant. Une grande disproportion de fortune et de naissance avait longtemps empê; '.'lié leur union; mais enfin elle n'avait écouté que l'amour, et elle avait donné sa main ^rins l'aveu de ses parents. Hunter l'avait conduite de la Jamaïque, oii il l'avait épous 'C. à Saint-Vincent où dem.eurait sa mère,

auprès de qui il l'avait mise. Elle avait écrit à son père les lettres les plus soumises ; il V répondait enfin, et elle avait Vespoir de le ■fléchir, lorsque Saint-Vincent fut attaque et pris par nos gens. .

'^P^lle pleurait en finissant son récit; nous pleurions en l'écoutant; l'I^l^eaute malheu- {•euse touche si aisément! C'est POur eUe en partie que j'avais transporte mon domicile dans un lieu où j'espérais qu elle pourrait au moins respirer en liberté.

\os eens ne s'écartaient jamais de la part e de fîle où régnaient la bonne chère et la licence; Madame Hunter et Léonore se promenaient quelquefois sur la c^mejle nos rochers. Insensiblement, elles en contractèrent l'habitude, et nul objet encore ne leur avait inspiré d'alarmes. Un |Our eUes furent tout à coup frappées de. 1 aspect de deux hommes qui les observaient de la ^anee^ Madame Hunter rentra épouvantée, et je conçus le danger qui la menaçait- Je so^^is , ie VIS les deux hommes qui s éloignaient en se parlant avec chaleur et en se tournant parfois de notre côté.. Je pris aussitôt mon parti. Je conduisis madame Hunter, par des détours, dans une grotte que i avais reconnue précédemment cà cinq cents pas ae notre habitation ; je rengageai a n '-n P^s sortir. Je lui dis que je la viendrais prendre dès qu'il serait nuit, et que je croyais avoir trouvé le moyen de la garantir de toute insulte. , , „ .. nr,

Je n'étais pas trop sur de mon fait. Un m'avait promis de ménager Léonore, et on l'avait fait dabord, parce qu'on avait de quoi se satisfaire d'ailleurs. Les services que javais généralement rendus m'avaient ensuite concilié Ips esprits. Notre élo^-nenient et la rptraite où vivait la bonne petite sœur assu-

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raient notre tranquilité; mais il n'y avait pas de traite qui assurât celle d'une seconde femme, belle surtout, la plus belle que i^aie vue de ma vie. L'autorité de mon oncle pouvait être méprisée : je n'avais pourtant de ressources qu'en lui.

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