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CHAPITRE III Mon oncle part de Dimkerque

Il était onze heures du soir, et Fanny n'avait pas compté les moments. Elle avait écrit, écrit... écrit... c'était toujours la même chose ; mais se lasse-t-on de dire faime à qui ne se lasse pas de l'entendre?

A onze heures cependant certaine fatigue dans les doigts, sa bougie qui finissait, et un bruit assez fort sur l'escalier, lui firent remarquer la longue absence de mon oncle, et ia déterminèrent à tirer le cordon de la sonnette.

Une fille monte, et après elle l'inexorable tailleur, qui venait reprendre le reste des effets livrés. Après le tailleur, paraît l'usurier, à qui on a dit que mon oncle est tué, et qui tremble pour son argent. Après l'usurier, entre le maître d'auberge, qui croit aussi Thomas mort, qui sait que Fanny n'a rien à prétendre dans sa succession, et qui vient l'inviter à chercher un autre gîte.

Le tailleur, Flamand renforcé, demandebrutalement ce que sa femme a apporté.

Fanny ne répond rien ; elle passe derrière ses rideaux, se déshabille, reprend ses misérables habits, revient, fait un paquet du reste, le présente au tailleur en lui adressant un coup d'œil suppliant et douloureux. Le tailleur la fixe; elle est belle, la douleur l'embellit encore; l'extrême modération ajoute à ses charmes. Elle tient toujours le paquet; «lie a le bras étendu, le tailleur ne pense pas

à avancer le sien. Il la regarde; il ne peut que la regarder. Une larme de Fanny achève sa victoire. << Mais vraiment, me payerezvous?— Je ne sais pas, monsieur. — Que vous me payiez ou non, je ne vous laisserai pas nue. Gardez tout cela, et que j'emporte le plaisir d'une bonne action. » Il sort.

L'usurier prend le ton patelin, familier à ces messieurs ; il apprend à Fanny l'accident arrivé à mon oncle; il exprime ses craintes sur les suites que peut avoir pour lui cette mort prématurée. A cette nouvelle inattendue la jeune femme verse des larmes en abondance Elle avait démêlé les qualités de nion oncle sous une enveloppe grossière et ridicule; elle tenait à lui par ces qualités mêmes et par la reconnaissance; sa mort la laissait seule sur une terre étrangère, sans appui, sans ressources. Il fallait huit jours au moins pour recevoir des nouvelles de Seymour, et il était incertain qu'il pût la tirer de sa triste situation. Que de raisons qui justifiaient ses larmes 1 Elle eut cependant la force de répondre à l'usurier qu'elle avait disposé de ses fonds, qu'elle en était bien fâchée; mais que les héritiers de mon oncle ne pourraient se dispenser d'acquitter une dette avouée par lui, et que plus tard elle espérait trouver les moyens de le dédommager. 11 n'y avait rien à répliquer à cela; ce n'était pas Fanny qui devait. L'usurier se retira donc assez poliment, et c'est ce qnll pouvait faire de mieux.

Restait le maître d'auberge, qui avait décidément pris son parti, et que rien ne put abattre; les prières, les larmes de la jeune <3ame ne produisirent aucun effet. Il lui notifia qu'elle eût à sortir à l'instant même de sa maison. « Et où irai-je, à l'heure qu'il est? —Parbleu, où vous voudrez : que m'importe, à moi! —Me voilà donc en proie à ce que la

misère entraîne de maux et d'humiliations l — Allons, allons, point de phrases. « Et il la poussait par les épaules; et Fanny, le visage caché dans ses deux mains, se retirait en sanglotant, lorsque le commissaire de la marine parut.

Le chirurgien-major de l'hôpital lui avait fait part des hauts faits de la Giberne, et il venait offrir ses services à milady. Il fut révolté de la dureté du maître d'auberge, et l'état touchant de la jeune infortunée ne lui parmit plus de consulter son intérêt, qu'il mettait toujours avant ses plaisirs. Il lui offrit son bras, la conduisit au Chapeau- Rouge, ordonna qu'on ne la laissât manquer de rien, et répondit de sa dépense. 11 la laissa rassurée sur son sort actuel, sur la vie de son ami Thomas, et il fut rejoindre une société brillante avec qui il soupait sur la place d'armes.

Le cœur plein des charmes de milady, la tête exaltée par ses malheurs, par la douceur inaltérable qu'elle y opposait, il peignit en traits de feu la position de cette femme intéressante, dont on n'avait parle encore que comme d'une aventurière. Tout ce qui est extraordinaire saisit, frappe, entraîne ; en un instant les esprits se tournèrent en sa faveur, et on passa subitement de l'indifférence, ou peut-être du mépris, à l'intérêt le plus vif. Dès le lendemain, des femmes d9 la première di:>tinction allèrent voir Fanny; leur maison, leur table, leur garderobe, "leur bourse même, elles offrirent tout. Fanny ne demaTida que leur protection; elle obtint leur amitié, et fut dès ce moment la merveille du jour. On la vantait, on la recherchait, on se l'arrachait.

Ce calme doux, cette satisfaction intérieure que font naître des préférences, des

caresses qu'on ne doit qu'à soi, ne l'empêchaient point de s'occuper de mon oncle. Elle allait le voir; elle le recommandait aux chirurgiens, aux intirmiers ; elle le consola quand il put l'entendre, et elle répondait à celles qui lui observaient que ces démarches n'étaient point dans les usages de France, que la reconnaissance est de tous les pays, et qu'elle ne pouvait trop faire pour un jeune homme à qui elle devait l'espérance de revoir son cher Seymour et tous les services qu'il avait pu lui rendre.

Quand on sut qu'il était jeune et ce qui vaut mieux, joli garçon, on s'intéressa aussi vivement à lui, Ces dames ne l'allaient pas voir. Elles tenaient rigoureusement aux bienséances, et la plupart des jolies femmes ne tiennent guère qu'à cela; mais on lui envoyait des gelées, des biscuits, des confitures, du vin de liqueur, du linge fin. On dedemanda et on obtint qu'il fût traité dans une chambre à part.

Cependant le commissaire, dont le cœur et la tète se refroidissaient par degrés, se souvint qu'il avait répondu de la dépense de Fanny, et vous le savez, il tenait à l'espèce : à quelque chose malheur et bon. Il ne trouva pas de moyen plus honnête pour dégager sa parole que de mettre mon oncle en état de payer lui-même. Il pressa donc l'amirauté de vendre la prise anglaise, et la vente fut enfin arrêté et fixée à un jour très prochain.

Revenons au jeune Seymour, que nous avons laissé à Oxford, livré à ce que le désespoir a d'affreux. Séparé de Fanny, qui seule lui faisait aimer la vie, il voulut au moins se rapprocher de quelqu'un à qui il pût en parler, et avec qui il pût enfin confondre ses regrets et ses larmes. Il était retourné à Londres, et tous les jours il voyait

le bon père Thompson. Le vieux lord Seymour et le ministre employaient tour à tour les caresses et l'autorité pour le ployer à leurs vues. Il se montrait inébranlable à leurs sollicitations; il opposait le respect à leurs menaces et, le soir, il se rendait à pied à une taverne éloignée où l'attendait le bon père.

Un jour, Seymour arrive à son ordinaire. Il trouve Thompson se promenant à grands pas dans la chambre; il se frottait les mains, son visage rayonnait de joie : a Elle est retrouvée ! elle est retrouvée ! >' s'écria-t-il dès qu'il vit le jeune lord, et il lui jeta les bras au cou, et il l'inonda de ses larmes. 11 avait reçu le matin la lettre de sa fille. Il la tira de son sein, la baisa et la donna à lire à l'im-

Îiatient et tendre Seymour : vous en savez e contenu.

« Je pars demain pour Hambourg, dit le jeune lord en pleurant de joie à son tour. Je vais rejoindre, consoler, aimer la triste Fanny; mais, mon père, je suis mineur encore, et je ne saurais abuser de la générosité d'un jeune homme à qui je n'ai rendu qu'un service bien ordinaire. » Thompson comptait sur le cœur, sur la probité de Seymour. Cependant il n'avait osé se flatter qu'il portât l'attachement jusqu'à s'expatrier pour se réunir à sa fille. Il pressa son gendre sur son sein, a j'ai mille livres sterling en argent comptant, lui dit-il. — C'est assez, donnezles-moi. Je vous laisserai des lettres pour les fermiers de ma mère : vous les leur ferez parvenir quand je serai sur le continent. J'en obtiendrai des avances, et je vous rembourserai. — Non, milord, non, mon fils, vous ne me rendrez rien. C'est la dot de Fanny. Allez, et soyez heureux autant que vous méritez de l'être. >■

Toutes les dispositions furent faites dans Ja soirée et dans la nuit. Seymour, pour écarter tout soupçon, rentra d'assez bonne heure ; mais le vieux Dick courait d'un côté, le père Thompson d'un autre. Au point du jour, le jeune homme se déroba de l'hôtel, se rendit sur le bord de la Tamise, et monta sur un vaisseau hambourgeois qui partait à la marée suivante. Le bon père resta avec lui jusqu'au moment si désiré et si craint à la fois. Les adieux furent déchirants : Thompson était vieux; il ne comptait plus revoir son gendre et sa fille. « Du moins, dit-il, quand le vaisseau fut sous voiles et qu'il fallut en sortir, du moins je laisse ce dépôt entre les mains d'un honnête homme, et le ciel protège les gens de bien. »

Le peu de temps qu'on avait mis aux préparatifs du voyage n'avait pas permis de penser à tout : on avait oublié l'article essentiel. Seymour ne pouvait entrer en France sans un passeport du cabinet de Versailles, il s'exposait à être vu et traité comme un espion du gouvernement anglais. Il en ht la réflexion, quand son cœur, un peu reposé, permit à sa tête d'agir. 11 sentit le danger auquel il allait s'exposer, et il ne vit d'autre moyen de l'éviter que d'écrire à Fanny de venir le joindre à Hambourg. Ce moyen entraînait des inconvénients épouvantables, des longueurs, de l'ennui ; et puis une femme jeune, belle, dont la santé pouvait être altérée par le malheur, entreprendre seule ce voyage!... Seymour ne savait à quoi se déterminer.

Quand il eut perdu de vue les côtes d'Angleterre, il se confia à son capitaine, qui n'était pas amoureux et qui voyait les choses de sang-froid. Contre tant de traverses imaginaires, il indiqua un parti très simple :

c'était de pr-endre la poste à Hambourg, et de courirjour et nuit Jusqu'à Fumes, dernière place des Etats autrichiens, en Brabant. Cette ville n'est qu'à quatre lieues de Dunkerque; en deux heures, Fanny pouvait y joindre son époux, et ils iraient de là... où ils voudraient.

C'était la douzième .iournée depuis que la ieune lady avait écrit, et elle ne recevait point de nouvelles. Le jour où sa lettre était parvenue à son père avait été employé à tant de choses, qu'on n'avait pas trouvé le moment de repondre. Thompson avait écrit le lendemain du départ de milord; mais la malle de Hambourg avait été retenue par le vent contraire.

Fanny se désolait et ne prévoyait que des malheurs : son père mort, son époux inconstant ou victime de l'autorité paternelle... Elle pleurait auprès du lit de mon oncle, parce qu'elle pleurait là plus librement qu'ailleurs, lorsqu'on vint lui dire qu'une femme de campagne demandait à lui parler.

La guerre avec l'Autriche avait rompu les communications entre Furnes et Dunkerque. Les femmes seules allaient et venaient librement. Seymour s'était arrêté à l'extrême frontière, entre les deux villes, et il avait mis dans sa chaise de poste une paysanne, qui devait en descendre à cent pas de la barrière, entrer à Dunkerque avec un panier d'œufs à son bras, et remettre un billet et un paquet à Taimable et sensible épouse.

Fanny descend avec assez d'mdifférence pour voir ce qu'on lui veut. Elle reçoit le billet; elle ouvre, elle lit... Son œil s'anime, ses joues se colorent, et ses mains s'élèvent vers le ciel. Elle remonte, embrasse mon oncle étonné, laisse sur sa table de nuit le paquet que lui a remis la villageoise ; elle re-

descend, elle court, elle vole, elle aperçoit.la chaise de son époux; elle redouble de vitesse, elle s'élance, clic monte, les chevaux partent. . . elle est dans les bras de Seymour.

Les malheurs passés ne sont plus qu'un vain songe, dont le souvenir s'évanouit aux i)remiers rayons du soleil. Nos jeunes gens puisent une nouvelle vie au sein de la paix et du bonheur.

Mon oncle n'avait rien compris à la précicipation, au silence, au délire de Fanny. Il était resté assis sur son lit, il réfléchissait à tout cela., autant que Thomas pouvait réfléchir, et il conclut qu'elle était devenue folle.

oc Allons, dit-il, on vend demain mon vaisseau : je payerai à la pauvre femme une pension dans" quelque coin : voilà le dernier service que je puisse lui rendre. 5>

Après ce raisonnement, qui prouvait, sinon sa pénétration, du moins son bon cœur, il prend le paquet qui était sur sa table de nuit; il l'examine dans tous les sens; il rompt le cachet... c'est de l'or. Il compte... précisément la somme qu'il a donnée à milady. et qu'elle a envoyée à Seymour. « D'où diable lui vient cet argent là? Aurait-elle fait quelque folie avec ce commissaire, ou avec... Fi donc, fi donc, Thomas ! Point de semblables idées... Mais d'où diable lui vient cet argent? »

Il appelle son infirmier : « Tiens, voilà une guinée, cours toute la ville; trouve-moi milady et amènela-moi ici. Je suis choqué qu'elle emprunte à tout autre que moi. Ne suis-je pas son plus ancien ami? »

L'infirmier trotte sans s'arrêter ; il va dans les meilleures maisons; il se met tout en eau» our gagner sa guinée, et il ne peut

rien apprendre de relatif à milady : elle est sortie de la ville par le chemin le plu? court et sans prendre congé de personne. De sa disparition et dos recherches de l'infirmier vinrent les inductions les plus absurdes. Le commissaire de la marine l'avait cachée dans sa petite maison de Rosenthal, selon les unes; les autres voulaient que le bourgmestre l'eût retirée dans sa brasserie, et mille autres sottises du même genre; mais il faut que les femmes parlent, et la plupart de celles-ci parlaient avec connaissance de cause de la petite maison du commissaire et des sacs de houblon du bourgmestre.

«^ Allons, dit Thomas, ouï le rapport de son infirmier, j'ai deviné juste; elle est devenue folle et elle est ailée se noyer. Que Dieu lui fasse paix et miséricorde, si toutefois il y en a un, comme le prétend ma mère. »

Il passa la plus grande partie de la journée en commentaires et en regrets sur la lin tragique de Fanny, et il en revenait toujours à ce diable d'argent. Il voyait clairement qu'elle avait voulu payer ses dettes avant que de mourir; mais il ne concevait pas comment elle avait acquis cet or. Une lettre qu'on lui apporta sur le soir termina ses inquiétudes, et son infirmier, qui était devenu son factotum et son secrétaire, l'instruisit du contenu.

C'était le jeune Seymour qui le remerciait, avec la chaleur du sentiment, de ce qu'il avait fait pour sa femme, et qui lui racontait en deux pages ce que vous venez de lire en douze. Ce nest pas ma faute ; n'est pas concis qui veut.

Quand Thomas sut que Fanny était réunie à Seymour, qu'ils avaient à leur disposition une "somme assez considérable, et qu'ils attendaient d'Angleterre des remises plus

fortes encore, il sauta de son lit et dansa par la chambre, en chantant et en battant la mesure sur ses fesses. Il rit, il déraisonna pendant deux heures, et quand il fut las de rire, de bavarder, de danser et de chanter, il se recoucha et s'occupa sérieusement de lui. Il pensa qu'un homme possesseur de quatre mille francs ne devait pas coucher à l'hôpital comme un gredin ; il fit venir un fiacre et ordonna qu'on le conduisît au Ghapeau- Rouge dont le maître lui avait, disait-il, gagné le cœur par ses procédés honnêtes envers milady.

Son premier soin fut de demander l'état de ce qu'elle devait : Seymour avait fait payer l'aubergiste. Il envoya chercher la couturière et la lingère : elles étaient également soldées. « Quel diable d'homme! il ne m'a pas laissé la moindre jouissance. Ah ça! ma mie, dit-il à la couturière, j'espère au moins que j'aurai mon habit, puisqu'il est payé avec le reste. Le voilà, monsieur, dit la couturière en dénouant une toile verte.— A la bonne heure : j'aime qu'on aille droit en affaires.

Le mari avait eu du temps pour coudre et parfaire ce brillant et malencontreux habit. 11 l'avait pendu dans sa boutique, espérant le vendre à quelque comédien; mais comme ces messieurs, ainsi que les auteurs, sont toujours brouillés avec l'argent comptant, et que le seul mot crédit donnait des crispation an tailleur, l'habit était resté pendu dans la boutique, et c'est ce qui fit que mon oncle le retrouva.

Enchanté des événements de la journée et n'ayant plus à penser qu'à lui, Thomas se fit apporter un bouillon, coupé d'une bouteille de vin de Bordeaux; il fit bassiner son lit avec du sucre; il se coucha, et ronfla bientôt du sommeil des simples ou des justes.

Le lendemain, et c'était le grand jour, vers les dix heures du matin, Thomas envoya chercher son carrosse, et se rendit sur le port pour être présent à la levée des scellés et savoir à peu près à quoi monterait sa petite fortune. Sa blessure n'était pas fermée encore; son chirurgien, très exact depuis qu'il était sorti de l'hôpital et dans une passe à payer de bons honoraires, son chirurgien avait improuvé cette démarche. Ce que femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Ce que voulait mon oncle, tout lôlympe le voulait Il avait répondu que personne comme lui ne pouvait juger de l'état de sa santé; qu'il "se trouvait bien, et qu'il voulait être à la vente. Le chirurgien savait déjà qu'on ne gagnait rien à le contredire; peut-être en Je laissant partir comptait-il intérieurement sur une rechute, et quelle moisson si cela durait seulement six mois! Un chirurgien à réputation prend douze sous par visite à Dunkerque, et deux visites par Jour, pendant cent quatrevingt-deux jours et., demi, voyez où cela mène. . -

Les camarades de mon oncle étaient, pour la première fois, sortis-^Me leur côté du cabaret à bière. Ils y avaient passé quinze jours à table ou ffous la table, étrangers à tout ce qui se passait hors de la "bienheureuse enceinte. Ils ignoraient l'accident arrivé à leur chef, et son habit galonné, et sa pâleur et les bandes qui lui serraient le corps, donnèrent lieu à des explications, à des Télicitations qui se prolongèrent jusqu'à l'arrivée de messieurs de l'amirauté. On entra dans le vaisseau et on pro éda à la vente au comptant de cinq mille pièces de toiles très belles, très bien conservées, et du bâtiment qui n'était pas très mauvais.

Pendant cette vante qui dura deux^:jours,

et à laquelle mon oncle assista constamment dans son carosse,il prit tant de bouillons coupés, et ses camarades tant de genièvre, qu'ils ne surent ni les uns ni les autres ce qu'on avait fait. Ils n'en crurent pas moins avoir veillé de très près à leurs intérêts; c'est amsi que voient la plupart des hommes,

Malgré la négligence des propriétaires, l'infidélité du garde des scellés, la rapacité de l'huissier priseur, les frais de procès -verbaux et de vacations des juges de l'amirauté, et le gaspillage de tous, mon oncle eut pour sa part quarante-deux mille livres, qui lui furent délivrées sur sa décharge par devant notaire, moins le montant du billet fait au profit de l'usurier, que celui-ci avait eu grand soin de faire solder, et qui le fut, sans réflexion sur rénormité de l'intérêt, parcequ'où chacun fait ses affaires, on ne conteste jamais.

Gomme rien, après la nature et la jeunesse, n'influe sur une guérison totale qu'une somme bien rondelette, et d'heureuses dispositions à s'en servir, mon oncle, après huit jours de propriété, se trouva assez fort pour congédier son chirurgien et sa garde, et après avoir complété sa garderobe, s'être coiffé du chapeau à plumet, avoir ceint l'épée à monture d'argent, il se disposa à sortir pour aller faire l'agréable à la parade.

M. de Ghaulieu avait pressenti que l'époque de son rétablissement serait celle de quelque nouvelle sottise. Ses exploits à Yarmouth étaient publiés par tous 'es journaux, et il avait débuté à Dunkerque à peu près comme en pays ennemi. Il y avait tout à craindre d'un pareil hôte, et tout à gagner à se défaire de lui ; mais on doit des ménagements

à un brave quel qu'il soit, et le moyen le plus sûr de faire rester celui-ci, c'était de lui ordonner de partir.

M. de Chaulieu, instruit à la minute de ses actions, et même de ses projets, qu'il ne dissimulait jamais, se rendit au Chapeau- Rouge, aa moment où Thomas allait sortir de sa chambre. Il le félicita sur son retour à la santé, sur ses richesses, sur sa bonne mine, sur son air martial, sur la manière généreuse dont il en avait usé envers milady; il flatta, il caressa tour à tour tous les genres de vanité ; vieux moyen, mais qui réussit toujours près du plus sot, comme avec le plus spirituel. Eh ! tous les hommes ne vivent-ils pas d'eucens? Il n'y a pas jusqu'à ma cuisinière Pierrette qui ne sourie quand je lui dis quelle m'a fait une bonne sauce.

Vous sentez que mon oncle, flatté de la visite d'un maréchal-de camp, cordon rouge, plus flatté encore des choses obligeantes qu'on lui adressait, était disposé à recevoir favorablement toute espèce de proposition. L'adroit commandant se garda bien d'en faire aucune ; il se contenta d'insinuer qu'il était étonnant qu'un homme comme mon oncle perdît son temps dans une petite ville; qu'il était fait pour briller à Paris, y faire valoir ses services, et en obtenir la récompense.

Il n'en fallait pas davantage pour allumer l'imagination de Thomas. Il achète à l'instant même une chaise et une malle. Il met dans l'une ses effets, il monte dans l'autre après avoir garni les coffres et les poches de son argent, d'une bouteille de rhum, et d'une paire de pistolets à deux coups, et le voilà sur la route de Saint-Omer, savourant par avance l'importance du rôle qu'il va jouer a Paris.

Il a de quoi vivre tranquille et heureux, et il cherche ce qui ôte à jamais tout cela. 11 est ignorant et inepte, et il prétend à tout. Pauvre Thomas ! il ne sait pas que le mérite même prépare sa chute par son élévation. Que de Thomas dans ce monde !

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