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CHAPITRE IV Mon oncle tranche du grand seigneur

Il allait jour et nuit; il payait ses guides comme un prince, et en trente-six heures il fut rendu à la porte Saint-Martin. Là son postillon lui demanda où il descendait. '< Où tu voudras, pourvu que je sois au mieux. » Les maîtres d"hôtels garnis donnent pour boire à ceux qui leur procurent certaines pratiques ; le postillon de mon oncle se trouvait bien d'en mener à l'hôtel Grange-Batelière, et, bonne ou mauvaise, ce fut à cette auberge que mon oncle descendit. Heureusement pour lui, et malheureusement pour sa bourse, elle était digne d'un duc et pair.

L'habit galonné, le chapeau à plumet, et sept ou huit sacs pleins d'or et d'argent, valurent d'abord à mon oncle la plus haute considération. « Quel appartement" veut monsieur le marquis? — Le plus beau. — Quel .îouper? — Le meilleur. — On l'introduit à un premier de cent écus par mois, et on le sert à un louis par repas.

Restait à remplir avant que de se coucher une formalité sur laquelle mon oncle ne comptait pas. La police de Paris a la manie de vouloir connaître tous ceux qui arrivent, et, selon l'usage, le premier garçon se pré-

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sente le registre à la main. « Monsieur le marquis veut-il bien écrire son nom? — Je n'écris jamais. — J'écrirai pour lui s'il l'ordonne. — A la bonne heure. — Quel nom, s'il vous plaît ! — Thomas. — Mais le nom de famille... » Ici mon oncle est très embar-rassé; il se mord les lèvres un moment... « Eh! parbleu, Thomas, marquis de la Thomassière. Ah... à propos d'écrire... tu m'auras un homme intelligent qui me serve à la fois de valet de chambre et de secrétaire. Je n'aime pas à me mêler de mes affaires, cela me fatigue la tête. — J'ai ce qu'il vous faut, monsieur le marquis.

a \llons, dit mon oncle en se couchant, me voilà marquis sans m'en douter. J'en soutiendrai la dignité du mieux qu'il me sera possible. Après tout, je ne serai pas le premier fa [uin qu'on aura respecté pour son argent. »

Le lendemain d'assez bonne heure on lui {Drésente un jeune homme bien tourné, d'une tigure agréable, d'un caractère franc et §-ai. Il plut d'abord à mon oncle : « Combien veux-tu gagner?— Ce qu'il vous plaira, monsieur le marquis. — Voilà comme j'aime qu'on me réponde. Reste avec moi, et tu seras content. >'Le jeune homme fait une profonde révérence, 'c Avance un fauteuil, et viens t'asseojr près de mon lit... plus presque cela... plus près encore... point de respect, je t'en dispense... Bon... écoute, à présent. Je ne suis marquis que de la façon du garçon d'auberge. Je suis un pauvre diable qui ai rossé les Anglais et qui veux manger agréablement ma part des cinq mille pièces de toile que je leur ai prises : mais puisque je me trouve anobli sans m'en douter, je resterai noble, et je continuerai à m'appeler M. de la Thomassière pour les autres. Pour toi, je serai tou-

jours Thomas, parce qu'il me faut un camarade, et j'aime autant que tu le sois qu'un autre. Voilà un article réglé. Quant à la manière de jouer mon rôle de marquis et de me divertir, je ferai ce que tu me conseilleras, parce que je t'avoue que je n'y entends rien. Allons, parle à ton tour.»

Le jeune homme était le fils d'ua huissier de Pontoise qui avait volé son père, qui s'était engagé, qui avait déserté, qui s'était fait mauvais comédien, ensuite plus mauvais auteur, puis rat-de-cave, puis maître à danser, puis espion de police, et qui, pour dernière ressource, cherchait des dupes de tous côtés. Il était entré chez mon oncle avec l'intention de lui voler son argent et de disparaître. Sa franchise lui gagna le cœur, et il se borna à l'intention, très honnête pour lui, de l'aider à expédier promptement son magot. Voilà de la probité pour un fripon. Il a la parole.

Œ — Puisque monsieur le marquis me permet... — Thomas, je te dis. — Puisque monsieur Thomas... — Thomas tout court. — Puisque Thomas veut bien s'en rapporter à moi... — A la bonne heure. — Je lui ferai observer que le titre de son camarade qu'il me donne m'autorisant à I accompagner partout... — C'est comme ]e Tentends. — Il lui faut un domestique pour faire Tapparte ment, soigner son linge, le coiffer, l'habiller et répondre en notre absence. — Bien. — Plus, un petit laquais joliment habillé pour les commissions du matin et monter derrière le carrosse. — Bien. — Un carrosse de remise au mois. — Bien. — Une maîtresse. -^Je n'aime pas les femmes. — Il faut avoir l'air de les aimer et d'en avoir besoin; c'est le bon ton. — Et ça coûte-t-il cher une maîtresse?— Mais... pour trente louis par mois

je VOUS aurai une femme que vous pourrez avouer. — Voilà de l'argent bien mal employé, et jusque là je ne trouve rien de bien divertissant. Voyons enfin comment tu m'amuseras, car il faut que tu m'amuses.

« — Le matin nous allons dans votre carrosse aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne. Nous nous promenons une heure à pied... — Ah ! — Nous déjeunons... — Oui^ avec un jambonneau ou une côte de bœuf.— Nous revenons chez vous; vous faites la grande toilette... — C'est fatigant cela. — Et nous allons à Thôtel d'Angleterre... — Quoi faire? — Jouer jusqu'à l'heure du dîner. — Ah ! oui, au pandour, par exemple, aux petits paquets. — Fi donc ! au creps, au pharaon, au trente et quarante. — Je ne sais pas ces jeux-là. — Je vous les apprendrai. C'est une science très utile, et si, par hasard, on se ruine, on a la ressource de se faire banquier, et de ruiner les autres à son tour. — Je n'entends pas trop ce que tu dis là.. Après le jeu, voyons ? — Nous venons nous mettre à table... — Et nous dînons bien. — Après dîner, le spectacle; après le spectacle, vous allez souper et coucher chez madame..

— Madame qui ? — Votre maîtresse. — Ah '. il faut que je couche avec elle ? — Sans cela elle croirait que vous la méprisez.— Qu'importe, pourvu que je la paye? — Mais alors elle vous donnerait un ridicule dans le monde. Elle insinuerait que les Anglais vous ont privé... vous savez bien? — Non, mais c'est égal. Allons, je coucherai avec madame pour éviter le ridicule. — Et le lendemain? — Variété de plaisirs. Versailles, Fontainebleau, Saint-Cloud, vous offriront des jouissances nouvelles. — Et de bonnes auberges ?

— Excellentes. — Ah! j'oubliais... — Qu'estce que c'est ? — Vous ne pouvez vous mon-

trer deux jours de suite avec votre habit galonné. — Il est tout neuf. — Il sent la province. Il vous faut deux robes de chambre ici, et deux chez madame; quatre déshabillés du matin ; cinq ou six habits complets, brodés en argent ou en soie ; une montre à répétition avec une poignée de breloques ; un solitaire au petit doigt ; une boîte d'or... — Je ne prise pas, je fume. — Vous y mettrez du café en poudre ; mais il faut la boîte d'or. Sur le dessus un portrait de femme, que vous ne connaîtrez pas, que vous aurez acheté rue Saint-Honoré, et qui sera entouré de brillants. — Ah ça, du train dont tu y vas, je n'aurai pas d'argent pour six mois\ — Je ne vous propose pourtant que l'exact nécessaire. Que diriez-vous si je vous parlais d'un hôtel, de chevaux anglais, d'une meute, de piqueurs, d'une petite maison, d'une... — Hé, je t'enverrais au diable. — Vous voyez que je suis modéré, et si vous voulez paraître à la cour... Si je le veux, je le crois. Ne faut-il pas que je demande le commandement d'un vaisseau de ligne ? — En ce cas, ie ne puis rien rabattre. — A la vérité, quand on a mangé son dernier louis, il est indifférent d'avoir joui six mois ou six ans, comme il est égal, le jour qu'on meurt, d'avoir vécu cent ans ou de n'en avoir vécu que trente. — D'ailleurs, quand on veut se ruiner, il est avantageux de le faire dans sa jeunesse. — Oui, on a le temps de recommencer sa fortune. Définitivement, je crois que tu as raison. Allons, prends de l'or dans tes poches, et vois à arranger tout cela... Ah ! encore un mot. Il faut penser à tout avant que de se ruiner. Tu iras dans la rue des Prêtres : tu demanderas M™« Riboulard, la femme du sergent du guet, et tu me l'amèneras. — Et que voulez-vous faire

de cette femme-]à? — Ecoute, mon ami, je ne suis pas fier, quoique je sois marquis. Je favoue tout naturelloment que cette femmelà est ma mère, et je veux lui taire du bien pendant que j'ai de l'argent. — M^is. monsieur, il n'est pas de bon ton d'avouer de tels parents — Comment t'appelles-tu? — Robin, pour vous servir. — Eh bien, monsieur Robin, quand il vous arrivera de me donner de semblables conseils, je vous f... par la fenêtre. — Pardon, monsieur, point d'humeur pour une bagatelle. Je vais vous chercher M"^* Riboulard, puisque vous le voulez ainsi. »

Robin sort. Mon oncle se fait apporter des pipes et du tabac haché, un saucisson et du vin blanc. 11 mangp, il tume, il boit pendant trois heures consécutives, et, ne sachant que faire, il f^e plante devant une croisée ouverte, et il siffle tous les airs anglais et français qui lui passent par la tète.

Un jeune seigneur qui logeait au-dessous, et qui avait la fibre irascible, se trouva incommodé du sifflement prolongé de mon oncle, et l'envoya prier poliment de se taire. Mon oncle ne" répondit rien au valet de chambre, ne se tourna seulement pas de son côté, leva les épaules, et continua de siffler.

« Apporte-moi mon cor, Germain, dit le jeune seigneur, que j'en donne à tout assourdir, et que je couvre cet ennuyeux siffleur. « Germain ouvre aussitôt une croisée, présente l'instrument qui résonne aussitôt, et d'un faux à fiire fuir tous les chats du quartier. Mon oncle se hâte de se retirer; il se sauve dans son salon, dans son boudoir, dans son arrière-cabinet; il ferme toutes les portes sur lui, et le son aigu et discordant du cor le suit et le fatigue partout. Vingt

fois il est sur le point daller étriller le corneur, et vingt fois il est retenu par la crainte de compromettre sa noblesse en se comportant comme un goujat. Il tire toutes les sonnettes, et sonne à tout casser. Trois ou quatre garçons arrivent : c^ Allez dire à cet homme qui corne ici dessous qu'il me rompt la tête, et que je lui conseille de finir. » Les garçons rendent le message sous des formes plus honnêtes; M. le comte leur répond flegmatiquement : « Chacun est maître chez soi,» et il so remet à corner.

Mon oncle savait qu'un marquis doit repousser l'injure par 1 epée, mais il avait ouï dire aussi qu'il mettrait les rieurs de son côté en ripostant à un trait piquant par un trait d'esprit : il en imagina un à sa manière. Il ordonna qu'on fît monter à l'instant trois porteurs d'eau. «Voilà trois livres, mes amis, laissez-moi vos seaux; vous reviendrez dans une heure. » Il passe dans son antichambre, prend le manche d'un long houssoir, attache à un bout la corde de sa malle, à l'extrémité de la corde une épingle noire pliée en deux, et à la pointe de l'épingle le reste de son saucisson. Il vide les six seaux par la chambre, s'assied sur son lit, et y reste avec un sérieux imperturbable, son manche de houssoir à la main.

M. le comte cornait toujours. Bientôt l'eau tiltra à travers le plafond, quelques gouttes qui lui tombèrent sur la tête, poudrée à blanc, lui firent quitter son cor, et attirèrent son attention. Il voit cette pluie artificielle devenir plus forte, se convertir en orage. Au bout de cinq minutes c'est la cascade de Saint-Gloud. Le comte, étourdi de cette inondation subite, ramassait avec Germain ses plus beaux habits, qu'on avait mis à l'air sur des fauteuils. Trempé jusqu'à la

peau, il prenait à la hâte une veste d'une laçon, une culotte d'une autre ; sur sa tête un chapeau à plumet, sous l'autre la robe de chambre à fleurs d'argent, et il courait de pièce en pièce pour soustraire ses effets au torrent qui s'étendait partout. Furieux, et ne sachant plus que faire, il prit le parti de jeter tout par les fenêtres, et monta chez mon oncle pour apprendre la cause de cet étrange événement.

il le trouve dans la même position : « 11 est bien extraordinaire, monsieur le marquis, bien inconcevable qu'un homme de qualité se permette... — Monsieur, chacunest maître chez soi. Vous donnez du cor; moi, je pèche...

« — Monsieur le marquis, reprit le maître de l'hôtel, que Germain venait d'avertir, on est maître chez soi, mais à certaine condition. Je ne vous ai pas donné le droit de pêche dans mes domaines, et vous voudrez bien n'y plus pêcher à l'avenir. Prenez la peine de descendre et voyez dans quel état vous avez mis mes meubles. »

C'était comme s'il eût parlé à un mur. Mon oncle, l'œil constamment fîxé sur sa ligne, n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un avec lui. Tout à coup la corde de cette ligne est entraînée rapidement dans différents coins de la chambre : Thomas, étonné, tire et enlève... quoi? une alose, un saumon, une carpe? c'est un rat d'eau qui s'est trouvé pris dans un des seaux, et que l'odeur du saucisson a attiré. A la vue de l'animal, le rire prend à mon oncle; il se communique au comte, au maître d'auberge, à Germain. On ne boude plus, on ne s'en veut plus. On convient gaiement que le comte renoncera à son cor, Thomas à la pêche, et qu'il payera le dégât, s'il s'en trouve après que les meubles seront secs.

Cette historiette courut tout l'hôtel. Elle pasàa dans les hôtels voisins, sur le boulevard, au Marais, au faubourg Saint- Jacques. La Gazette de France, toujours remplie de présentations, de deuils de cour, et d'autres choses aussi importantes, ne dédaigna point de la recueillir. On la chanta sur le Pont- Neuf, dans les carrefours (le théâtre du Vaudeville n'existait point encore). Enfin, pendant vingt-quatre heures, tout Paris ne s'occupa que de mon oncle.

Le calme était à peine rétabli, que M. Ptobin parut, suivi d'un cortège nombreux. Il voulait paraître laisser à mon oncle le plaisir du choix, qu'il était bien sûr de diriger à son gré, et il s'était arrangé d'avance avec les vendeurs, qui lui abandonnaient un

E refit honnête. C'étaient des tailleurs, des ijoutiers, des laquais, des loueurs de carrosses, des marchands de dentelles, chargés de mille choses précieuses, et enfin une petite fille de quinze ans environ, très déguenillée, et pourtant très jolie, que Robin avait eu beaucoup de peine à trouver. Bien que mon oncle n'aimât pas les femmes, il remarqua d'abord celle-ci ; le sexe ne perd jamais entièrement ses droits, et il demanda ce que c'était. « C'est votre sœur, lui dit Robin à l'oreille. — Ma sœur ! reprend mon oncle tout haut, je ne savais pas que j'en eusse une ; mais puisque cela est ainsi, qu'on donne un fauteuil à ma sœur. Vous autres, qui venez ici me gagner ou m'attraper mon argent, vous resterez debout, et dans le respect. »

Il s'entretint longtemps avec M"« Suzanne, qu'il ne connaissait pas, parce que Rosalie l'avait mise au monde à la campagne; parce qu'on l'avait laissée trois ans en nourrice ; parce qu'elle en avait passé quatre autres à

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Thôpital d'Etampes, où sa nourrice, qu'on ne payait pas, Tavait enfin placée; parce que lui, Thomas, était sorti très jeune des foyers maternels ; enfin, parce que la petite, dont M"^« Riboulard ne voulait pas faire une Rosalie, était passée de l'hôpital chez une couturière, à qui le vieux ladre ne voulait rien donner, et envers qui, par cette raison, on avait engagé Suzanne à douze années de travail gratuit. ,iUe apprit à son frère le marquis la mort de madame leur mère, la prise de possession du mobilier et de l'argent comptant par Riboulard et sa nomination à la tutelle de sa fille, qui, par cette autre raison, manquait de tout, et s'en retournait avec une paire de soufflets quand elle allait demander un écu. « Suzanne, lui dit mon oncle, retourne chez ta couturière. Dis-lui que M. de la Thomassière veut lui parler, et qu'elle ait à te suivre. Va, mon enfant, tu seras contente de moi.

a Ah! monsieur, reprit un jeune homme de vingt ans à peu près, elle ne vous a pas tout dit. Sa maîtresse ne lui apprend presque rien, la traite comme une servante et la laisse mourir de faim. — Cela est-il vrai, Suzanne? — Mon frère, je n'osais vous le dire. — Reste ici, et que ta couturière aille au diable. — Mais je suis engagée... — Qu'elle vienne te réclamer, et je lai ferai voir le cas que je fais de pareils engagements. Mais, dis-moi un peu, quel est ce gentil jeune homme qui vient de prendre ton parti? — C'est mon amoureux, mon frère. — Ah !

c'est ton amoureux? Pour le mariage, ou pour autrement? — Nous nous marierons dès que nous le pourrons ; nous en avons grande envie parce que nous sommes bien sages. — Et en attendant?...— Il me nourrit en partie de ses épargnes. — Diable ! c'est

donc un honnête garçon ? — Oh ! oui, bien honnête. — Et que fait-il? — Il est écrivain public sous le charnier des Innocents. — C'est un état, ça? Approche, luron. On dit que tu veux être mon beau frère ? — Ah monsieur, si j'osais... — Veux-tu être mon beau-frère? — S'il m'était permis d'aspirer...

— Oui ou non, veux-tu être mon beau-frère?

— Hé, sans doute, monsieur... — Touche là, c'est une affaire finie, — Mais mon père, mais le sien... — Qu'est-ce que c'est, qu'estce que c'est? Sont-ce vos pères qui se marient? c'est vous; c'est moi qui paye la dot, et qui consens. Que ces pères-là s'aillent promener. Robin, vat-en chez Riboulard. Dislui que je suis revenu d'Angleterre, et que j'ai onze pouces déplus que quand je l'ai si bien étrillé. Dis-lui que .je lui pardonne le mal qu'il nous a fait à Suzanne et à moi, à condition qu'il te remettra à l'instant ce qui revient à la future du bien de sa mère ; sinon, que j'irai lui rendre visite. Tu diras à l'autre père que je donne quatre mille francs à son fils pour faire barbouiller sa boutique à neuf et établir sa marmite, et tu leur enjoindras à tous deux de ne plus se mêler de cette affaire-là. — Mais, monsieur, vous oubliez... —Quoi? — Que voilà dix personnes qui attendent. — Traite avec eux. qu'ils fournissent, paye, et qu'ils me laissent en repos. Dis-donc, beau-frère, commentt'appelles-tu? — Il s'appelle Vernier. C'est un joli nom, n'est-ce pas, mon frère? — Vernier, voilà vingt-cinq louis. Va acheter quelque chose à ta femme, car elle est à prendre avec des pincettes, et ne faites pas de sottises en route. Vous reviendrez tous les deux dîner avec moi. » Et la petite Suzanne prend le bras de son amoureux, et ils s'en vont riant, s'embrassant, sautant et chantant.

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Mon oncle resté seul, et fatigué des belles choses qu'il avait conçues et dites, s'humecta la bouche d'une seconde bouteille de vin blanc et d'un petit pain d'une livre. Il prit ensuite son épée et son chapeau à plumet, et fut se promener deux heures sur le boulevard. Malgré son air hétéroclite, les femmes le regardaient en dessous; les hommes souriaient de sa tournure, et les carrosses se rangeaient, parce qu'il avait pris le milieu du pavé, et qu'il ne se détournait jamais, en dépit des gare, gare donc! mille fois répétés.

En rentrant à l'hôtel, il trouva dans la cour un homme de très mince apparence, et qui attendait là, parce que son extérieur lui avait fait interdire l'entrée des appartements. Il avait de mauvais souliers, des bas crottés, un habit noir complet, usé et jauni par les ans, une perruque à boudins, qui paraissait faite avec du chiendent, et la moitié d'un chapeau sous le bras. Il aborda, avec vingt révérences, mon oncle, qui lui demanda brusquement ce qu'il voulait. « Je suis le père Vernier... — Qu'est-ce que cela me fait, à moi? — Qui viens... — T'opposcr au mariage ? — Y donner mon consentement ; vous remercier et... — Chercher le présent de noces? Tiens, voilà vingt écus, va t'habiller, et que je ne te revoie plus : ma sœur n'épouse que son mari. »

Le bonhomme s'en allait en essuyant une larme arrachée par ce propos humiliant.

Mon oncle lui vit passer un vieux mouchoir à tabac sur ses yeux éraillés, et il sentit certaine émotion... « Habit noir, reviens ici. Après tout, tu vas être le beau-père de Suzanne. J'ai eu tort de te rudoyer, et je t'en demande pardon. Allons, entre, brave homme, et tu te mettras à table avec nous. Ah! te

l voilà, Robin. Eh bien, que t'a dit le vieux \ Riboulard? — Il m'a remis ce papier. — Lis- ' moi cela. »

C'était le consentement, en bonne forme, du sergent, qu'il ne donnait pourtant que sous la condition expresse qu'il jouirait, sa vie durant, des biens de feu sa femme, et qui n'offrait en dot à Suzanne que ses bénédictions. « Ah ! le vieux coquin ! il l'a échappé il y a cinq ou six ans; mais je vois qu'il faut en finir, et je vais l'expédier. — Mais, monsieur... reprend Robin. — Le faire périr sous le bâton. — Tuer.de sang-froid... — Je suis en colère. — Un vieillard sans défense ! — Hé, que n'a-t-il trente ans de moins !— Vous, vainqueur sur la terre et sur l'onde, vous, souiller votre gloire par une telle action ! — Tu te moques de moi ! où serait l'avantage de la force, si on n'en abusait pas selon ses passions, ou son intérêt. — Les voies juridiques, continue le père Vernier, sont plus sûres et plus douces.— Es-tu procureur, toi?

— Je ne suis que clerc d'huissier, monsieur; mais j'entends les affaires. — Puisque tu Jes entends, termine-moi celle-ci dans les vingtquatre heures. — Ah ! monsieur, que demandez-vous là? Il faut présenter requête pour obtenir permission d'assigner; délivrer assignation pour la prochaine audience; voir remettre sa cause deux ou trois fois au moins; recevoir signification d'appel, après avoir gagné en première instance, et plaider enfm au parlement. — Jusqu'à la mort de Riboulard, n'est-ce pas? Allons, allons, je vais terminer ce procès-là dans un tour de main. — Mais songez donc, monsieur, que c'est le père de votre sœur? — Pourquoi un Riboulard est-il père? — Mais, monsieur...

— Plus de raisons, monsieur Robin. Donnemoi le manche de maligne à pêcher, etpartons.

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Il partait en effet, armé d'un bâton de huit pieds, quand !a petite sœur rentra avec son amoureux. Elle était si jolie avec son bonnet rond et son ruban rose, son déshabillé de cirsakas et ses petits souliers ionquille, que mon oncle s'arrêta un instant pour la regarder. Ce n'était point la nature embellie par l'art, cetait la nature dégagée des mauvaises herbes qui l'étouffent, et parée de sa propre beauté. Suzanne, mise au fait en deux mots par Robin, adressa à Thomas des choses si tendres et si persuasives; elle pleura de si bonne grâce ; elle l'embrassa si à propos, que mon oncle jeta le manche de sa ligne à trente pas, ordonna qu'on servît, et se mit à table avec tout son monde.

On y régla les préparatifs du mariage, qui, avec une dispense de bans, ne pouvait se faire que dans dix jours, au grand mécontentement de mon oncle : il aurait voulu terminer le soir même. Ne pouvant mieux faire, il arrêta que Suzanne, qui n'avait plus d'asile, logerait à l'hôtel; que le jeune Vernier y mangerait jusqu'à son mariage, et son père quand on l'inviterait. On mangea bien, on but mieux, on rit, on chanta. Suzanne parla, au hasard, de l'Opéra, qu'elle n'avait jamais vu, et elle en parla avec enthousiasme. Rien de si beau que ce qu'on ne connaît pas, et Thomas, qui s'attachait véritablement à la petite personne, lui promit de l'y mener le soir môme, et Suzanne de se frotter les menottes, en riant, sous sa serviette, etVernier de lui dire à l'oreille qu'il prendrait un parterre.

a Mais, monsieur, reprit Robin, dont les plans se trouvaient dérangés, madame doit aller aux Italiens.— Qu'elle vienne à l'Opéra. — Quelle dame? poursuivit Suzanne. —C'est une femme de louage que Robin m'a procu-

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Tée, que je paye fort cher, et qui s'imagine que je courrai après elle. Qu'elle gagne son argent et qu'elle trotte. ~ Mais, monsieur, dit encore Robin. .. — Voyons, fmiras-tu? — Mademoiselle, toute jolie qu'elle est, ne peut se montrer aux premières loges en déshabillé. — Pourquoi cela? n'est-elle pas ma sœur? n'aura-t-elle pas payé sa place? ne serai-je pas avec elle? qui oserait lui dire quelque chose?— Mademoiselle, interrompit le jeune Vernier, n'est pas riche; ses habits sont simples, mais propres, et on ne doit rougir que de se mettre au-dessus de son état. ~ Bravo! beau-frère, tu es un garçon de bon sens, et je vois que je serai toujours ton ami, Allons, Robin le bavard, du café, des liqueurs, de i'eau-de-vie, mes pipes et du tabac. »

Pendant que mon oncle digérait en fumant, que le père Vernier dormait sur la table, et que les jeunes gens causaient dans l'embrasure d'une croisée, les fournissetirs arrivèrent à la file. Dans six heures de temps, on avait procuré à mon oncle tout ce qui donne l'extérieur d'un homme d'importance, et quand il eut sur le corps son habit de drap d'argent brodé en or sur toutes les tailles, il ressembla à bien d'autres, dont tout le mérite est dans leur couverture.

L'ensemble des emplettes montait à 10,000 francs environ, sur lesquels le modeste Robin ne gagnait guère que cinquante louis. Mou oncle, en se faisant lire les articles, se récriait sur les prix de quelquesuns ; mais son factotum, versé dans la connaissance du cœur humain, lui ferma la bouche par une galanterie à laquelle Thomas ne s'attendait pas. Il lui présenta une pipe en or, dans un étui plat de galuchat vert, sur lequel était un camée, l'ait à la

hâte, représentant le château forcé par mon oncle, et, dans l'éloignement, un vaisseau après lequel il courait dans sa chaloupe. M. le marquis jeta les bras au cou de Robin, l'embrassa très cordialement, et ne marchanda plus.

Mon oncle, enchanté de sa pipe d'or, l'emplit et la vida deux fois, après quoi il présenta à Suzanne son poignet couvert d'un gant blanc; de l'autre main, il souleva la basque gauche de son habit d'argent, et il traversa la cour avec sa sœur, en se donnant tous les grands airs que sa mémoire put lui fournir : enfin, il lui donna la droite dans son carrosse, et ordonna emphatiquement à son cocher de toucher à l'Opéra.

Robin, qui pensait à tout, avait pris les devants. Il était allé d'abord prévenir madame que monsieur ne voulait point aller aux Italiens, et que si elle avait envie d'avancer ses affaires, il fallait, avec un homme comme mon oncle, qu'elle fît les premiers pas. Il était venu, de là, à l'Opéra, louer une loge très étroite, bien sûr que Suzanne laisserait le devant à son frère ie marquis. Son intention était de l'empêcher de se mettre en évidence, et, dans tous les cas, il comptait lui jeter sur les épaules un riche mantelet noir dont il s'était muni. Quel homme précieux que ce Robin, s'il eût eu des mœurs et de la probité! Ah! on ne peut pas tout avoir, et aujourd'hui, on se passe plus aisément de ces bagatelles-là que d'autre chose.

Le remise arrive ; le nouveau laquais ouvre la portière; Robin présente la main au marquis et à sa sœur. Le drôle avait endossé l'habit de velours aux trois couleurs. « Ah! ah! monsieur Robin, vous ne vous êtes pas oublié. — Ma foi, monsieur, vous m'avez élevé au rang de votre camarade, et

\i je suis loin de vous par le mérite, j'ai '^oulu m'en rapprocher un peu par le cosume. — Allons, je te passe l'habit de velours, darche devant et conduis-nous.

« Quelle diable de loge as-tu prise-là? — Vest la seule qui restât à louer. — Hél comment veux-tu qu'on voie mon bel habit? — Vous vous mettrez sur le devant. — Et ma sœur, maître faquin ? La prends-tu pour ma servante? Passez là, mademoiselle; vous, monsieur Robin, mettez-vous derrière, et moi, je vais étaler ma broderie au balcon. »

Robin se hâta de tirer de sa poche le mantelet noir, et le présenta d'un air tout à fait gracieux. « Je te remercie de tes attentions ; mais mademoiselle ne mettra pas cela. Les manteaux et les mantelets ne conviennent qu'aux bossus, et je veux que la petite fille paraisse avec tous ses avantages. — Mais, monsieur... — Paix! — Permettez... — Paix! paix donc! » Et Robin se tut, de peur que mon oncle ne donnât un spectacle dans sa loge avant celui qui allait commencer.

L'occupation du parterre qui attend est d'examiner les femmes. Dès que Suzanne, jolie comme les amours, faite comme les grâces, parut sur le devant de la loge, un murmure général d'approbation se fit entendre. Elle rougit et baissa les yeux. On avait loué ses agréments; on applaudit à sa modestie. Toutes les mains partirent à la fois, et personne ne s'aperçut qu'elle eût un bonnet rond et un déshabillé de cirsakas.Les craintes de Robin se dissipèrent, et mon oncle, debout au balcon, criait à tue-tête : « C'est ma sœur, enfants. Pas vrai, qu'elle est jolie? » Malheureusement ces mots heureux se perdirent dans les applaudissements.

Le spectacle commença. Suzanne, qui

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n'avait pas d'idée de l'Opéra, était tout yeux et tout oreilles; mon oncle se partageait entre Armide et Suzanne, et on n'ouvrait pas une porte que Robin ne cherchât madame, qu'il ne découvrait nulle part, et qui pourtant devait être arrivée. Il l'aperçut enfin aux troisièmes, dans le négligé le plus agaçant. Il fut joindre mon oncle, et lui dit qu'il allait le présenter.

En montant les degrés, en longeant les corridors, il instruisit le marquis de la manière dont il iallait aborder madame pour se conformer à l'usage. Il lui dicta presque le compliment qu'il fallait lui adresser pour être encorp selon l'usage. Mon oncle ne l'écoutait pas, et chantonnait en se balançant sur la pointe du pied :

Malgré la batail'e Qu'on donne demain, Çà, faisons ripaille.

Charmante Caiin, etc.

Robin, humilié du peu de cas qu'il faisait de ses avis, se pinçiit les lèvres. Il mit monsieur auprès de madame et se retira.

Mon oncle ne savait pas faire de compliments ; il savait moins encore faire l'amour. Il s'assit tout rondement à côté de madame, qui, pour se donner le temps de voir venir, jouait de la prunelle et de l'éventail. Il lui prit le menton, lui fit lever la tête, et la regarda un moment ; il lui ôta ses gants, examina ses mains et jeta un coup d'œil sur sa gorge à peu près découverte. « Voyons la JamlDe à présent. — Comment, monsieur, le premier mot que vous m'adresser est une insulte! — Je t'insulte, parce que je veux connaître mes propriétés? Allons, voyons cette jambe. — Mais, monsieur, vous êtes d'une grossièreté... — Je me suis engagé à

te payer, et pas du tout à être poli ; tu t'es engagée, toi, à te ployer à mes fantaisies. Je suis assez content de" ce que j ai vu, voyons le reste. — Mais quelle horrible manière de faire l'amour ! — Je ne t'aime pas, la fille, et je ne t'aimerai jamais. Je te prends, parce qu'un marquis doit avoir une maîtresse, et je veux savoir ce que j'ai pris. — Mais à à l'Opéra, dans une loge !... vous êtes d'une pétulance, d'une tyrannie, vous autres seigneurs... '> Et madame, qui voulait affecter un reste de décence, enfila une kyrielle de grands mots dont l'effet lui parut admirable, car mon oncle l'écoutait attentivem.ent, et avait cessé de parler et même d'agir.

Ce n'étaient pas ces grands mots qui opéraient sur la raison de Thomas; c'étaient des souvenirs éloignés, des idées confuses, de l'incertitude... Il prit encore madame par le menton, lui fit encore lever la tête, et l'embrassa sur les deux joues : a Gomment, c'est toi, ma pauvre Louison? — Je m'appelle d'Armence, monsieur. — Allons, pas de grimaces. Que diable, tu n'as pas oublié tes cordeliers de la rue des Prêtres, ni ton diablotin, ni ton officier recruteur, ni les dix écus que tu as donnés au hfre qu'il a enrôlé chez toi. » Louison fixe mon oncle à son tour; elle retrouve les premiers traits de son enfance ; elle applaudit aux changements heureux que son jîhysique a éprouvés. Exclamations, reconnaissance, transports, félicitations, tout est prodigué; cela ne fmissait point.

« Ah ça, dis-moi un peu comment tu es devenu marquis. — Comme toi femme de qualité — Mais c'est que tu n'en as que l'extérieur. — Comme toi celui de la décence. — Au reste, je suis bien aise de te revoir.— Et moi aussi, et puisqu'il faut que j'aie une

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maîtresse, j'aime mieux te voir dans mon garde-meuble qu'une autre. Je te trouvais très bien autrefois, et tu n'es pas encore très mal. «

En effet, Louison n'avait que vingt-six ans; elle était moins jolie, mais plus belle. A la vérité, elle devait quelque chose à l'art; mais c'était superbe pour un marquis de hasard. Elle était revenue à cette classe d'hommes, parce que les filles n'ont qu'un moment pour faire fortune; que Louison ne l'avait pas saisi, et qu'elle était trop heureuse uue Robin, qui en était fatigué, lui procurât des passades, dont elle partageait le produit avec lui.

Thomas, très neuf en amour, éprouvait certains mouvements de curiosité. Il n'écoutait plus les plaintes ni le désespoir d'Armide; sa vivacité ne s'accordait pas avec le maintien qu'on exige au théâtre, ni les délais avec son caractère. Il proposa à Louison d'aller prendre l'air; il ordonna à Robin en passant de reconduire sa sœur à l'hôtel, de la respecter comme un autre lui-même, et il monta avec sa belle dans le premier fiacre qui se trouva.

M"^« d'Armence, qui comptait vraiment avoir un seigneur provincial a plumer^ avait tout disposé pour donner d'elle une certaine idée. Sa chambre, la seule qu'elle possédât, était frottée à neuf, ses fauteuils battus, ses ilambeaux de cuivre passés au blanc d'Espagne et chargés de bougies; sa bonne avait mis le tablier blanc, et le traiteur du coin avait préparé un joli souper, qu'on lui avait payé d'avance avec l'argent qu'avait fourni Robin.

« Sais-tu, dit mon oncle en entrant, que tu n'a pas l'air de la veuve d'un ambassadeur? C'est un taudis que ça. — N'est-il pas vrai,

mon ami? mais tu me logeras convenablement. — Bah ! — Tu payeras mes dettes ? — En vérité! — Tu m'avanceras six mois? — Compte là-dessus. — Et iô te serai fidèle...

— Comme à ton ambassadeur. — Ah ! mon ami, mon petit ami, mon bon ami, que

penses-tu là, que me dis-tu là? Il y a de

quoi me faire mourir, — Ce sont tes affaires. Allons, pas de phrases, et fais monter le souper. »

C'étaient des entremets, des fruits, des confitures, des glaces, du vin de liqueur. . . oc Eh ! d'Armence, je ne commence jamais par le dessert. — Mais, mon ami, je te sers un ambigu : c'est un souper de seigneur. — Oui? eh bien I fais-moi souper en matelot. — Quand on soupe trop copieusement... — On dort mieux. — Tu comptes donc dormir? — Parbleu, n'est-ce pas pour cela qu'on se couche ?

— Tu es bien novice, mon ami. — Je ne te ferai pas le même reproche. » Vous voyez, qu'à beaucoup d'autres talents, mon oncle joignait quelquefois celui de l'épigramme.

En décrottant un aloyau et une longe de veau qu'il s'était fait monter, en les arrosant fréquemment d'un vieux vin de bordeaux, en répondant aux agaceries et aux caresses de Louison, la curiosité de mon oncle se changea en certaine velléité fortement prononcée, et comme il cédait à ses appétits de tous les genres, il se leva brusquement, jeta son habit sur un fauteuil, et dans un tour de main, il fut déshabillé. — « Allons, la fille, à moi. Plus vite que cela, ou je déchire robe et jupons. Voyons si la chose vaut les sottises qu'elle fait faire à la plupart des hommes. Est-ce là tout ? reprit-il quand il eut fini. — Oui, mon ami. — Ma foi, c'est bien bête. — Et le plaisir de recommencer?... — Ah! on recommence?

•— Oui, mon ami. — Recommençons...

— Oh çà. mais c'est toujours la même chose. — Oui, mon ami. — Et ce sera la même chose dans six mois, dans dix ans? — Oui mon ami. — En ce cas, restons-en où nous en sommes; me voilà ^çuéri pour la vie. C'est un singulier corps que M. Robin ! ajoutait-il en se rhabillant. Vous verrez que pour plaire à M. Hobin je jouerai au cheval de poste et que je payerai après avoir eu toute la peine ! Gela serait plaisant. — Eh I mon ami. que fais-tu là? — Tu le vois bien. —Que vas-tu faire? — M'en aller. — Voilà la première fois que j'essuie un pareil afifront. — Il y a commencement à tout. «Et mon oncle avait pris son chapeau et son épée, et il avait la main sur le loquet.

D'Armence, qui croit sa proie prête à lui échapper, essaye d'abord le désespoir : c'est le cheval de bataille des femmes. Celle-ci crie, elle sanglote, elle s'arrache les cheveux, elle prend un couteau pour se percer le sein. Thomas la regarde faire, et lui rit au nez. Furieuse, elle redevient Louison ; elle tempête, elle jure, elle prend mon oncle au collet, et proteste qu'il payera le souper et le mois. Mon oncle prétend qu'il a gagné le souper; mais il convient qu'il a promis salaire, et il ajoute qu'il va s'exécuter. « Trente louis par mois font bien vingt-quatre livres par jour: vingt quatre livres par jour font bien vingt sous par heure. Or, j en ai passé deux et demie avec toi, voilà six francs, rends-moi mon reste. » A-t-on jamais payé une fiUéde pareilles raisons? Louison ne répondit à celles-ci qu'en imprimant ses ongles dans les deux joues du persifleur. Le marquis, furieux à son tour, la prit sous son bras, lui appliqua vingt ou trente claques sur les fesses, la jeta sur son lit, prit la bonne par une oreille, l'obligea à l'éclairer

poliment jusque dans la rue, et regagna son hôtel à pied, parce qu'à une heure du matin on ne trouve plus de voitures.

Vous concluerez de ceci, si vous daignez réfléchir, que tout homme a sa portion de raison, qui le guide toujours bien quand il veut l'écouter. Mon oncle sentait qu'une fille énerve le corps et dégrade l'âme ; un philosophe l'eût dit.

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