CHAPITRE V M07i oncle trouve un ami
En rentrant à l'hôtel, le marquis fut étonné de voir encore de la lumière chez lui. Il lui semblait que sa sœur devait être couchée depuis longtemps, àmoins pourtant gu'elle ne fût malade, ou qu'il ne lui lût arrivé quelque chose d'extraordinaire. Il s'imagina d'abord que le souper avait aussi opéré sur "Vernier, et qu'il cherchait à anticiper sur les droits du mariage, « auquel cas, disait mon oncle, je n'ai rien à objecter, pourvu toutefois que cela plaise à Suzon, ce i|ui m'étonnerait un peu, et ce qu'il faut savoir; car enfin, ajoutait-il en montant sur la pointe du pied, qu'importe qu'ils commencent huit jours plus tôt ou huit jours plus tard, puisque absolument ils veulent voir ce que c'est. » Il ouvrit bien doucement la première porte ; il écouta à celle de la seconde chambre, et il entendit qu'on discutait assez vivement. Il prêta l'oreille, et entendit la voix de Robin.
M, Robin n'était-il pas devenu amoureux de Suzanne? Ne cherchait-il pas à insinuer
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que son futur était un petit sot, dont elle ne ferait jamais rien? Ne prétendait-il pas être infiniment plus aimable? Ne croyait-il pas le prouver en prenant certaines libertés que Suzanne réprimait autant que possible? Enfin, quand mon oncle commença à écouter, ne lui offrait-il pas crûment de la mettre sur le grand pied avec l'argent même de son frère, qu'il menait, disait-il, par le nez.
A peine l'expression injurieuse est-elle lâchée, que voilà Thomas qui ouvre la porte, qui empoigne les pincettes, qui tombe sur M. Robiu. qui le fait sauter sur la table, de la table sur les chaises, des chaises sur le lit, et du lit par terre, où. il se met à genoux et demande grâce; voilà la sensible Suzanne qui intercède pour lui ; voilà M. le comte qui s'est réveillé en sursaut, qui passe sa robe de chambre, et qui monte les escaliers quatre à quatre. « Quoi, monsieur le marquis, allez-vous pêcher encore? — Non, monsieur, je chasse; » et mon oncle entre dans le détail des griefs qu'il a contre Robin, et Robin se tait, et Suzon tremble, et le comte rit.
Thomas, que rien ne dérangeait de son objet principal, ordonna à Robin, dès que le comte fut sorti, de mettre bas l'habit de velours, et Robin obéit. Mon oncle fouilla dans les poches, et Robin protesta que les cinquante louis qui s'y trouvaient étaient le fruit de ses épargnes, et mon oncle les mit dans sa cassette, et Robin insista, et mon oncle jura que s'il ajoutait un mot, il allait le porter chez le commissaire du quartier, dont il devait être connu, et Robin frissonna depuis les pieds jusqu'à la tête, et mon oncle lui fit ses derniers adieux avec un coup de pied au cul, qui le poussa jusqu'à l'escalier.
« Allons, Suzanne, couche-toi: tu as besoin de te reposer. — Et vous, mon frère? — ■ Je
vais me mettre dans le lit destiné à ce drôle. — Mais vous serez mal, — Cela ne te regarde pas. — Mais si... — Si tu raisonnes, je vais coucher sur ce sofa. — Bonsoir donc, mon frère. — Bonsoir, ma petite. Ah ! combien Vernier gagne-t-il par jour avec ses écritures? — Mais, trois livres, quatre francs. — Je lui en donnerai douze, et vous resterez avec moi jusqu'à ce que je sois ruiné. Il ne me trompera pas, il ne me volera pas, lui ; il me donnera de bons conseils que je ne suivrai point; mais il n'y aura pas de sa faute ; et quelque chose qui m'arrive, je ne m'en prendrai qu.à moi. »
En effet, le lendemain Vernier s'installa à ihôtel, et tel est l'ascendant de la probité, qu'il disait franchement ce qu'il pensait à mon oncle, sans qu'il s'en fâchât jamais. 11 lui représenta d'abord qu'il était ridicule de s'être fait marquis, et Thomas répondit qu'il s'en prît au garçon d'auberge. Vernier ajoutait qu'il était plus déraisonnable encore d'afficher un luxe qu'il ne pouvait soutenir longtemps, et Thomas répliquait que c'était le seul moyen qu'il eût de se faire valoir, Vernier terminait ses observations en disant qu'avec ce que possédait encore mon oncle, il pouvait apprendre et suivre une profession lucrative qui lui assurerait un avenir heureux, et mon oncle lui protestait qu'il n'était point de métier qui valût celui de corsaire; qu'il savait celui-là à fond, et qu'il pouvait facilement s'enrichir et se ruiner une fois tous les ans, ce qui était infiniment préférable à une vie sédentaire et uniforme.
Vernier gagna pourtant sur lui qu'il congédierait un de ses domestiques : qu'il quitterait l'appartement de cent écus par mois, et qu'il mangerait à six francs par tête, ce
qui fut exécuté à la grande satisfaction de Suzanne : mais ses caresses et les sages réflexions de Vernier ne purent déterminer Thomas à se débarrasser de son carosse. de ses habits brodés et de ses bijoux. Il courait tous les coins de Paris pour le plaisir de, courir, et il recommandait expressément à son cocher d'avoir toujours une roue au milieu du ruisseau. « On ma assez éclaboussé, disait-il ; il est juste que j'éclabousse à mon tour. »
On le voyait le même jour visiter le château de Versailles, où on ne prenait pas garde à lui; la machine de Marly, à laquelle il n'entendait rien; manger une matelote à la Grenouillère ; se promener aux Tuileries; bâiller dans les salles de la bibliothèque du roi et dans ses cabinets d'histoire naturelle; présenter la main à toutes les femmes en montant et en descendant les escaliers; s'enfermer dans un méchant cabaret pour y fumer une ou deux pipes; dîner comme s'il n'eût pas déjeuné ; dormir au spectacle, et s'enivrer le soir en iaraille, « parce que, disait-il. je fais toute la journée le marquis pour les autres, et il est juste que j'aie au moins la soirée A moi. »
Au bout de huit jours, il s'ennuya tout à fait de son marquisat. Il n'osait pas en convenir. Vernier le voyait aisément, et il espérait devoir au dégoût ce qu'on avait refusé à ses réflexions. Suzanne et lui se concertaient là-dessus, et lorsque Thomas les croyait tout à leurs amours, c'est de lui seul qu'ils s'occupaient.
« Il faut essayer quelque chose de nouveau, dit le marquis au futur beau-frère. Ce fripon de Robin m'a parlé de l'hôtel d'Angleterre ; prenons de l'argent, et voyons si le jeu m'amusera. »
Vernier lui représenta que rien de ce in avait proposé Robin ne pouvait être bon ai raisonnable; que le jeu est une passion liasse qui enflamme la tête et dessèche le xT-ur; qu'un honnête homme qui a la faiilesse de fréquenter ces sortes de maisons, ^ougirait d'y être reconnu... « Personne ne 11 y reconnaîtra, et puis je ne suis pas fier, nôi ; ie ne rougis de rien. Allons jouer, je ■3 veux. »
L'assemblée était brillante. « — Tu vois ien qu'il y a beaucoup d'honnêtes gens ici.
Vous les connaîtrez tout à l'heure. — Vois-tu ces piles d'or en face du banquier ? - Elles sont là pour amorcer les dupes. —
Monsieur le marquis, dit un homme gamné à mon oncle, prêtez-moi un louis, je l'ai pas encore dîné. — D'où sais-tu que je :uis marquis? — Peut-on se tromper à votre nise, à votre bonne mine, à votre figure listinguée? Prêtez-moi un louis; je vous le 'émettrai demain. — En voilà deux, mon lon ami; va dîner et bon appétit. ~ Conlaissez-vous cet honnête homme là? reprit Vernier. — Non; mais c'est un aimable -arçon, qui m'a dit de jolies choses, et qui ;a'pas dîné. — Il n'y a que cela de vrai ians ce qu'il vous a dit. C'est un escroc qui i vu que vous n'êtes pas au courant, et qui a se moquer de vous en mangeant votre irgent. —Tu me contredis dans tout ce que je ais. — Vous me l'avez permis. — Mais tu ihuses de la permission. « Vernier se tut.
Mon oncle regarda quelque temps, suivit es coups et comprit bientôt la marche du eu. Il tira quelques louis, perdit, gagna, rejerdit encore. Sa tête se monta par degrés; ] joua l'or à poignée et vida ses poches en in instant. « Va me chercher de l'argent, lit-il à Vernier. » Vernier sortit et ne revint
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pas. Mon oncle, fatigué d'attendre, se promenait en long et en large : il frappait du pied, il tempêtait ; chacun était occupé, on ne 1 écoutait pas. Un garçon de chambre faisait la ronde, des cartes à marquer à la main et des épingles sur la manche : il frappa sur l'épaule de Thomas : « Vous avez perdu votre argent?— En as-tu à me prêter? — Oui, si vous avez des gages. — Parbleu 1 ma montre, ma bague, ma boîte d'or. — Venez par ici, » et monsieur de la chambre fait passer mon oncle dans un petit cabinet.
Thomas tire sa montre et sa bague. II cherche en vain sa tabatière : on la lui a volée. Il fait un carillon infernal ; il jure qu'il va fouiller dans toutes les poches, et que, s'il ne retrouve pas sa tabatière, il se payera sur la banque. Il allait le faire comme il le disait; mais la porte par où il est entré dans le cabinet est fermée, et le garçon est disparu. Il veut enfoncer cette porte; elle est en chêne, et de trois pouces d'épaisseur. Aux coups redoublés de mon oncle, un petit guichet grillé s'ouvre, et un autre monsieur lui dit flegmatiquement : « Les tapageurs n'entrent point ici. — Eh! f..., les voleurs y entrent bien. — Du moins, ils ne dérangent pas la partie. » Le guichet se referme; mon oncle recommence â jurer, et comme il voit que cela ne le mène à rien, il reprend sa montre et sa bague, descend un escalier dérobé qu'il rencontre devant lui; cherche et retrouve celui par où il est d'abord entre. Il monte, il frappe, décidé à ravoir sa tabatière à quelque prix que ce soit. Encore une porte de chêne, encore un guichet, encore même harangue du flegmatique monsieur.
Mon oncle sort en se donnant des soufflets ; il monte dans son carrosse, et arrive chez
lui violet de colère et blasphémant à faire écrouler l'hôtel.
a Sacredieu, monsieur Vernier, ce n'est
f)as ainsi qu'on se conduit. Vous me laissez à comme une bouteille vide, au lieu de m'apporter de l'argent ! — Vous l'auriez perdu, monsieur. — Eh! n'est-il pas à moi, monsieur?— Sans difficulté, monsieur. Vous pouvez le jeter par la fenêtre; mais je ne dois pas vous y aider. » La réponse froide de Vernier faisait impression. Tantôt Thomas le regardait d'un air assez tranquille, l'instant d'après sa figure s'animait de nouveau; il rougissait, il pâlissait alternativement... Enfin, il se jeta dans ses bras : « Oui, sacrebleu, tu es un brave garçon; je l'ai dit et je le répète, tu seras toujours mon ami. »
Un calme profond succéda à la tempête.
Suzanne mêlait à la conversation quelques mots inspirés par l'intérêt le plus vrai ; mon oncle, sur qui Vernier prenait toujours plus d'empire, 1 écoutait avec une sorte de déférence. Il était debout, ses mains dans ses poches, et il en tira un papier qu'il ne connaissait pas : « Qu'est-ce que c'est que ça? » dit-il à Vernier. Vernier lut : Quand on ne prend pas de tabac, on n'a pas bâsoin de tabatière, « Je crois que mon voleur se moque encore de moi — Bien d'autres s'en moqueront, monsieur : c'est toujours ce qui arrive à ceux qui répandent sans discernement. — Sais-tu, Vernier, que je ne me suis pas amusé là du tout? — Je le crois. — J'avais un volcan dans la tête. Tiens, me voilà revenu des filles et du jeu, et toutes réflexions faites, il n'est qu'un plaisir vrai; c'est celui de la table. — Eh bien, monsieur, soupons. — Tope. »
Après le souper, mon oncle alluma sa pipe
d'or et fut faire une tour à sa cassette. Il comptait ses espèces en fumant ; elles diminaient dune manière sensible, et de temps en temps il branlait la tête. « Après tout, dit-il, l'argent est fait pour rouler. A moi, Vernier, tu te maries demain, et je te réponds que je ne ferai pas de sottises de la journée; je vous la donne tout entière. Voilà les quatre mille livres que je t'ai promises à toi, et en voilà quatre mille autres pour Suzanne. — Je ne les prendrai pas, monsieu. — Pourquoi cela, monsieur? — Parce qu'avec la moitié de cette somme et une honnête industrie nousjpouvons vivre commodément. — Et moi, monsieur, je veux faire du bien à ma sœur. — Elle pense comme moi, monsieur. — Eh! où diable avez-vou s appris à penser comme cela? Savez-vous que vous êtes des gens rares? Ecoute, Suzon, je pouvais jouer une seconde, une troisième fois, et sans les conseils du beau-frère, je l'aurais fait sans doute. Ces coquins-là m'auraient gagné bien au-delà de ce que je t'offre, et je place si bien cet argent ! Ne me refuse pas, ma bonne pf,tite. ne fais pas de peine à ton frère Thomas. Suzanne et Vernier se défendaient encore. Prenez, leur cria mon oncle, ou je retourne à l'hôtel d'Angleterre ; et puis, mes amis, un soldat n'est pas toujours heureux. J'aurai peut-être besoin de vous, et vous m'aiderez à votre tour. >' Ces dernières raisons l'emportèrent sur la délicatesse de Vernier. Sa future et lui embrassèrent tendrement mon oncle, qui s'occupa aussitôt du festin de noces.
Il voulait qu'il lût superbe, qu'il y eiît quatre services, qu'on dînât aux bougies, qu'on eût un orchestre à l'antichambre, et que, faute d'amis et de connaissances, cequi revient au même aujourd'hui, on invitât le?
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premiers qu'on rencontrerait dans la rue. Après le dîner, il voulait un bal, un buffet magniliquement garni; il voulait... que ne voulait-il pas? Vernier déclara que cet étalage lui paraissait inutile et déplacé, et prouverait seulement sa vanité à des convives qui, ne le connaissant point, ne rendraient pas justice à son cœur. Thomas soutint qu'il ne pouvait marier sa sœur sans pompe, et il protesta qu'il n'en démordrait point. Vernier lui promit d'ordonner tout dès le matin.
Dès le matin, mon oncle mit tout ce qu'il avait de plus beau, et Suzanne aussi: c'était le déshabillé de cirsakas. « Comment, beaufrère, tu n'as pas fait faire une robe à ta femme! — Voilà, m.onsieur, la plus belle parure d'une mariée quand elle est digne de la porter. » Et il montrait à Thomas la fleur blanche attachée derrière le bonnet de Suzon. « Mais cet homme-là est d'une opiniâtreté... ma sœur se marier mise comme une couturière! — Mais vous savez qu'elle l'est, monsieur. — Et ce qui me fait enrager, c'est qu'il a toujours raison. Ah çà, j'espère au moins que tu quitteras ta redingote grise, et que tu prendras cet habit que je n'ai pas mis encore. — Non, monsieur. — Et pourquoi cela, monsieur? — Je ne mettrai pas aujourd'hui un habit que je n'oserais pas porter demain. — Allez au diable, l'un et l'autre, et mariez-vous comme vous l'entendrez. »
Alors arrWe le père Vernier, qui s'était habillé assez" proprement à la friperie avec l'argent de mon oncle. Il était accompagné d'un vieux sergent de marine et du premier garçon de la buvette du Châtelet. Mon oncle demanda ce que voulaient les deux derniers. On lui répondit qu'il fallait des témoins, et qu'on avait invité d'anciens amis de la famille. Il prit la main au sergent, et lui de-
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manda s'il avait fait la guerre. « Treize campagnes, répondit celui-ci.— Sur terre? —Et sur mer. — Tu es mon homme. Tu te mettras à table à côté de moi, et nous parlerons métier. »
On partit pour l'église, mon oncle, sa sœur, le père Vernier et le sergent, dans le remise; le futur et le garçon buvetier dans un tiacre. Sur la route et pendant la messe on commença l'histoire des campagnes. Le sergent était un brave homme; il contait chaudement, et mon oncle l'écoutait avec plaisir. Il l'interrompit cependant au moment du conjungo. L'air satisfait et modeste des époux, ce que cette cérémonie a d'auguste quand elle consacre les désirs du cœur, l'exhortation simple et touchante du prêtre, remuèrent le cœur de Thomas. Il surprit une larme qu'il se hâta d'essuyer en détournant la tête: il eût été au désespoir que son sergent le vit pleurer.
En remontant en carrosse, il commença à son tour le récit de ses exploits, il continua en descendant, il finit pendant le déjeuner, et alors les dissertations sur Tart militaire ; les fautes des généraux révélés ; des projets sûrs pour améliorer notre marine, pour abaisser l'Angleterre; des réflexions sur la manie des gens en place de donner tout à rmtrigue et de négliger le mérite, occupè- (^nt tellement le sergent et mon oncle que l'heure du dîner vint sans qu'ils s'en fussent aperçus. On leur annonça qu'ils étaient servis.
En entrant dans la salle à manger, Thomas fit une mine à faire trembler tout un équipage anglais. La table ordinaire, six couverts, un potage et deux entrées ! Vernier s'attendait à l'explosion : elle fut terrible. En homme habile, il lui laissa un libre
-MON ONCLE THO.\fAS &i
cours, et ne répliqua pas un mot. « Que prétendiez-vous, monsieur? quand mon oncle eut fini. Honorer votre sœur? elle trouve tout dans votre amitié. Vous amuser? je vous ai procuré la compagnie d'un homme qui ne vous a pas permis encore de compter les moments. Faire tin bon repas? vous aurez le double de ce qu'il nous fallait. Jouir enfin de vous-même? c'est avec de vrais amis qu'on retrouve son cœur, et non au milieu d'une foule d'inconnus qui nous eût également gênés. Vous voyez, monsieur, que j'ai rempli tous vos vœux, et je vous ai ménagé cent louis. Je ne vois pas qu'il y ait là de quoi vous mettre en colère. » Mon oncle tira le sergent à l'écart : « Ne va pas croire au moins que cet homme-là me mène. Je suis le maître, corbleu ! et je léserai toujours ; mais je suis juste, et quand iln'apa^ tort, il faut bien que je lui cède. Allons, enfants, à table. »
Tout ce qu'avait prédit Vernier arriva.
Quand Thomas ne parlait pas bataille, il parlait vins avec le buvetier ; quand il n'avait rien à dire, il regardait sa sœur, ei s'applaudissait intérieurement de son ouvrage. En mangeant comme un ogre, en buvant comme un trou, il écoutait les deux Vernier, qui avaient des connaissances, et qui avaient donné à la conversation un tour amusant et instructif. « Ma foi, s'écria-t-il tout d'un coup, je crois que le bonheur est au milieu des honnêtes gens. — Et surtont auprès d'une épouse aimable, reprit le jeune homme en embrassant la sienne. — Ah ! par exemple, tu ne me prendras pas par là.— Vous ne croyez donc pas, mon frère, qu'il y ait des femmes aimantes et sages ? — Je n'en ai encore trouvé que deux que je respecte infiniment, railady et
MO^ OJtCLE THOMAS. — T. II 4
toi ; mais je suis jeune, et j'en pourrai rencontrer une troisième... — Que vous épouserez, mon frère ? — Non, le diable m'emporte. Ne me parlez pas de ce métier-là. »
Mon oncle rumina toute la nuit aux scènes douces qui avaient rempli sa journée. « Si ce chien de garçon d'auberge ne s'était pas ingéré de me créer marquis, disait-il en se tournant et en se retournant dans son lit. je vivrais paisiblement comme ces gens-là. et je m'enivrerais sans craindre de gâter mes habits. Vivre paisiblement, reprenait-il à; l'instant d'après, je crois le repos aussi ennuyeux que mon marquisat. Parlez-moi d'un Taisseau qu'on commande, qu'on dirige à son gré sur l'immensité de l'Océan; d'une place qu'on prend, d'une garnison qu'on passe au fil de l'épée, d'une ville qu'on pille, qu'on brûle ; d'une île où on transporte son butin et ses esclaves, où on s'établit, où on se fait roi... Ah çàl quand je serai roi, qu'estce que je ferai? La guerre à mes voisins. Je tes détruirai, je les soumettrai... Et quand j'aurai tout soumis? Je m.e battrai avec les sangliers et avec les loups... Et quand il n'y aura plus de sangliers et de loups? Quand il a'y en aura plus ?. .. Oh! alors je commencerai à être vieux, et je n'aurai plus besoin' que de ma bouteille. Voilà qui est décidé : aujourd'hui même je demande un vaisseau au ministre de la marine. »
Et voilà mon oncle, fatigué d'être marquis, qui veut se faire roi, et qui ne voit au bout de la perspective que sa bouteille qu'il tenait déjà, et qu'il était le maître de ne pas quitter. Que de gens ont fait de ces rêves-là qui n'ont abouti à rien! Combien d'autres, après avoir été tout, sont retombés à côté de leur bouteille! Combien attendent la culbute, et ne savent où ils tomberont!
Vernier combattait de tout son pouvoir ce nouveau projet de mon oncle. Il épuisa ce qu'il avait d'éloquence à peindre les avantages d'une vie obscure et aisée. Aux douceurs du lien conjugal et d'une utile activité, Thomas opposait ses brillantes et sanglantes chimères, et aux raisonnements les plus convaincants son opiniâtreté. Pour dernière ressource, Vernier fit l'énuméralion des difficultés insurmontables qui s'opposaient auï vues de M. le marquis. Il fallait faire des preuves rigoureuses pour être admis dans la marine royale, on ne donnait un vaisseau gu'à un ofhcier consommé, et il était aussi impossible à mon oncle de prouver sn noblesse, que la plus simple connaissance ea marine. D'ailleurs, les grands de ce temps-là donnaient tout à la faveur ou à l'intrigue; mon oncle était inconnu et incapable de faire sa cour. Il l'était moins encore d'employer cette patience, cette adresse qui tenaient lieu, dans ce temps-là, de talents et de probité. Vernier conclut enfin que, loin d'accueillir sa demande, le ministre le prendrait pour un visionnaire, et le congédierait peut-être avec mépris. Piqué de ce dernier mot et fatigué de la longueur du sermon, mon oncle lui répliqua sèchement qu'il n'entendait rien à la partie militaire, et il lui conseilla d'aller écrire ses lettres et placets. Vernier le remercia de ce qu'il voulait bien le rendre à luimême; il l'assura qu'il le trouverait toujours prêt â lui miarquer sa reconnaissance et jamais à approuver des folies. Il prit sa femme sous le bras, embrassa l'officier de marine royale, qui s'y prêta d'assez mauvaise grâce, et partit en le priant de ne point oublier qu'on doit des ménagements aux gens en place, lors même qu'on croit avoir à se plaindre d'eux.
Mon oncle partit aussi de son côté, paré comme une châsse et poudré à blanc. Son laquais, à qui il avait fait endosser l'habit rouge galonné, se crut aussitôt un personnage, se rengorgea derrière le carrosse, regarda les piétons avec dédain, et dit avec insolence au suisse du ministre que M. le marquis voulait voir monseigneur. Comme un valet impertinent ne peut appartenir qu'à un maître de la plus haute importance, le suisse laissa passer, quoiqu'il ne fût pas l'heure où monseigneur donnait audience.
Monseigneur, qui vit un inconnu brodé de la lète aux pieds traverser sa cour, suivi d'un laquais doré comme un calice, le prit pour le gouverneur de quelque île sous le vent; il s'avança jusqa'à la porte de son cabinet, rendit à mon oncle une de ses révérences, et lui fit avancer un siège.
Bien que Thomas fût présomptueux et hardi, un tète-à-têta avec le substitut du roi, les marques de considération qu'il en recevait, l'embarrassèrent cependant jusqu'à un certain point. Le ministre le fixa et semblait l'inviter à parler. Thomas perdit contenance et ne sonna mot : il ne savait par où commencer. Son air gauche et neuf confirma monseigneur dans l'opinion qu'il avait d'abord conçue de mon oncle. Il crut devoir mettre à son aise un homme étranger aux usages, et habitué à vivre avec des nègres. Il fit donc le premier pas. « A qui, monsieur ai-je Thonneur de parler? — Au marquis de la Thomassière. — Au marquis?... — De la Thomassiere, je vous dis. — Je ne connais point votre maison. — Hôtel Grange - Batelière. — Plaît-il, monsieur? — Êtesvous sourd, monseigneur? — Non, monsieur, et... — Je vous ai dit moa nom et ma denaeure; voilà qui est fini. — Savez-vous
qui VOUS parlez?— Gomment ! n'êtes-vou s pas le ministre de la marine? — Vous paraissez l'oublier. — Je ne vous entends pas, monseigneur. — Tant pis pour vous, monsieur. Au fait que voulez-vous ? — Un vaisseau de cent canons. — A commander ? — Parbleu! — Monsieur est donc dans la marine? — Oh! que de questions! » Et mon oncle, qui s'est parfaitement remis, raconte son évasion d'Yarmouth et les hauts faits que vous avez lus. Le ministre, qui dès le commencement de la narration voii à quel homme il a affaire, prend un air froid et distrait, écoute à peine le narrateur et joue avec son épagneul. « Savez-vous, monseigneur, qu'un homme comme moi mérite votre attention, et que lorsqu'il vous parle vous pourriez laisser votre chien de côté ? — Savez-vous, mon ami, que l'argent que vous avez gagné est fort au-dessus de ce que pouviez prétendre; que vous n'avez rien à attendre du roi; qu'il ne convient pas de déranger ses ministres pour leur débiter des fadaises, et que je vous conseille de vous retirer doucement, très doucement, si vous voulez que j'oublie votre impertinence. — Si vous voulez que j'oublie la vôtre, je vous conseille, moi... — Faquin, taisez-vous et sortez. — Ni l'un ni l'autre. — Ah ! c'est trop fort. » Le ministre appelle et fait mettre mon oncle dehors par dix ou douze valets qui ne lui laissent pas le temps de se reconnaître, qui le portent dans sa voiture et qui )e consignent à la porte.
« Eh bien, disait Thomas en retournant chez lui, ce chien de Vernier ne ma-t-il pas prédit tout ce qui m'arrive r C'est un homme d'une grande capacité que Vernier, et ma foi, c'est lui seul qu'il faut croire. Au diable le ministre, mon marquisat et ma royauté.
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Je vais me faire bourgeois, c'est plus facile. »
Avec mon oncle, une résolution prise était aussitôt exécutée. Il congédie son valet et le remise ; il envoie chercher un fripier et un bijoutier ; il leur vend 1,000 écus ce qui lui a coûté 10,000 francs ; il paye son hôte, fait venir un fiacre, y porte 14,000 francs qui lui restent, et va dîner chez le beau-frère, avec qui il voulait à toute force se raccommoder.
Vernier comptait un peu sur cette visite. Il avait oublié la manière dure avec laquelle Thomas l'avait éconduit ; il le reçut avec cordialité et applaudit sincèrement aux résolutions sensées qu'il avait prises. Vous pensez bien que l'orgueil blessé ne permit pas à mon oncle de raconter exactement ce qui s'était passé ch"z le ministre : bien des gens plus modestes que mon oncle ne conviendraient pas qu'on les ait mis à la porte. Thomas dit vaguement qu'on avait rejeté sa demande ; que ce refus le dégoûtait tout à fait des grandeurs, et, devenu docile par sa disgrâce, il se prêta aveuglément à tout ce que voulut Vernier. 11 consentit à prendre des leçons de lecture et d'écriture ; il promit qu'il irait en apprentissage chez un maître bonnetier voisin, et on convint qu'on arrêterait dans l'après-midi un logement convenable et en bon air, c'est-àdire très élevé, où on vivrait ensemble et qu'on payerait en commun. Rien de tout cela n'était du goût de mon oncle, comme vous pouvez le croire. Il lui venait mille objections à l'esprit; mais humilié de la scène du matin, et presque converti à la raison, il se contentait de soupirer. Il se taisait, et Vernier et sa femme se regardaient dan air qui voulait dire : Enfm, nous en ferons quelque chose.
Le logement choisi. Vernier y mit aussitôt les ouvriers. Il ne voulait pas qu'il fût beau, mais il fallait qu'il fût propre. Il fallait surtout ne pas perdre de temps avec un homme comme Thomas, qui à chaque instant pouvait lui échapper. Il recommanda donc la plus grande diligence, et pendant qu'on se mit en devoir de le satisfaire, il mena mon oncle à sa boutique des Innocents et lui donna une première leçon. Thomas, qui ne se souciait pas d'apprendre et qui n'osait pas le dire, se promettait de dégoûter son maître en marquant une inaptitude qu'il n'avait pas. Le maître, qui le devinait, et qui voulait qu'il apprît, opposait à l'obstination de Thomas une persévérance désespérante. Ils passèrent deux heures à batailler ainsi, et l'écolier, après avoir bâillé soixante et quelques fois, prétexta la nécessité d'aller prendre à l'hôtel son linge et deux habits fort propres qu'il s'étaii réservés, afin, disait-il. de ne plus retourner là et d'être tout à fait à ses études. Vernier le laissa partir, bien certain qu'il reviendrait cette fois. Il avait confié son argent à sa sœur, et Thomas, comme un autre, ne pouvait rien faire sans cela.
Il finissait ses paquets lorsqu'il reçut une visite qu'il n'attendait pas et qui ne l'inquiéta guère, quoiqu'elle fût faite pour l'alarmer. Qu'elle était cette visite ? C'est ce que je ne vous dirai qu'au chapitre suivant, parce que celui-ci me paraît assez long.