CHAPITRE VII Mon oncle se fait capucin
La surprise dissipée, la joie calmée, il fallut parler raison. « Eh bien, monsieur, dit Vernier à mon oncle, quel parti allez-vous prendre? — Ma foi, je n'en sais rien. — Si vous m'aviez confié votre démêlé avec le recruteur, ce qui s'est passé entre vous et le ministre, je vous aurais donné des conseils, je vous aurais soustrait aux recherches, et on aurait peut-être trouvé des protecteurs faits pour arranger cette affaire. — Je l'ai arrangée tout seul. — Mais pensez donc à ce que vous dites. Vous avez résisté aux ordres du roi... — Pourquoi en donne-t-il de semblables? — Vous avez tué votre beau-père... — C'était un vieux coquin. — Et vingt autres.. . — Qui n'avaient que faire de se mêler d& cela. — Et savezvous où tout cela mène? — Je ne m'en inquiète guère. — A être rompu vif. »
Un homme courageux brave la mort les armes à la main; mais l'idée de la roue est faite pour glacer les plus déterminés, et Tho-
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mas pâlit aux derniers mats de Vemier. Celui-ci profita de Timpression qu'il venait de produire. Il peignit ce supplice avec des couleurs si fortes et si vraies, que la constance de mon oncle l'abandonna tout à fait. Ce n'est plus "et homme terrible qui deux heures avant faisait tout trembler; c'est un faible enfant aussi incapable de se déterminer que de résister à l'impulsion quon voudra lui donnef.
Vernier lui représenta que le maître, dont l'hôtel avait servi de théâtre à la guerre, savait qu'il avait de l'argent, et qu'il ne manquerait pas de chercher un dédommagement aux pertes énormes ([uil venait d'essuyer; qu'à cet effet il donnerait à la police tous les renseignements nécessaires, qu'il indiquerait tous les parents et les amis qui pourraient donner retraite au dévastateur de sa maison, et qu'en conséquence il lui était impossible de garder mon oncle chez lui. Mon oncle, assis sur ses talons, les coudes sur ses genoux et le menton sur ses deux mains, écoutait tout et ne répondait plus. Vernier proposa différents moyens que mon oncle n'admit ni ne rejeta. Vernier le laissa à ses réflexions, et discuta avec sa.jolie femme les avantages et les inconvénients des différents partis qui s'offraient à son imagination.
11 voulait envoyer Thomas en Hollande, à Dantzick, à Saint-Domingue, où son argent, qu'il avait heureusement exporté de Ihôtel, lui donnerait des moyens d'existence, et oij le souvenir de ses tantes passées le rendrait peut-être économe et laborieux. Suzanne, qui avait autant de jugement que de gentillesse, prévoyait que toutes les autorités se ligueraient contre son frère, qu'il serait proscrit partout, que partout ses manières.
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et son langage le feraient remarquer, et qu'il serait arrêté avant que d"ètre aux frontières. Elle conciut qu'il fallait le cacher pendant la vivacité des premières recherches, sauf à se déterminer ensuite selon les circonstances.
Vernier se rendit à l'avis de sa femme, et il ne resta plus qu'une difficulté : c'était de savoir où on le cacherait. Le père Vernier et le vieux sergent étaient des amis sûrs; mais ils avaient paru à Tliôtel, et leur condescendance pouvait les compromettre et hâter la
rte de Thomas.
Le grand sérieux avec lequel les jeunes |)Oux cherchaient des moyens rassurants ajouta au découragement du vainqueur, désespéré de l'être. Le jour commençait à pomdre, et déjà il croyait voir entrer chez sa sœur ceux qui avaient échappé à sa furie; il voyait plus loin un cachot noir et infect, la mine rébarbative des juges et, au fond du tableau, la redoutable barre de fer. Cette effrayante perspective rendit quelque ressort à son imagination éteinte ; il s'occupa enfin de lui, et nomma d'une voix faible sa marraine de la rue Jean-Saint-Denis, celle qui lui donnait dans son enfance des pommes de terre qu'il ne mangeait pas toujours.
Vernier, qui aimait beaucoup mon oncle, mais qui tenait singulièrement aux douceurs dont il jouissait près de sa petite femme, Vernier , dont l'inquiétude augmentait à chaque instant, saisit aussitôt cette idée. Mon oncle avait encore le bonnet blanc, le tablier et le couteau à gaine. Suzanne lui couvre le visage de poudre, lui met une tourtière sous le bras, l'embrasse, et respire enfin en liberté en le voyant de sa fenêtre marcher vers un asile sûr et s'éloigner de son paisible domicile.
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La mère Madeleine vivait encore. Elle était vieille et piai lieuse, mais bonne diablesse au fond. Elle avait déjà ouvert sa boutique et étalé aux amateurs une falourde et trois choux, lorsque Veruier et mon oncle l'abordèrent. Elle pleura quand elle sut que ce grand jeune homme était son lilleul ; elle ouvrit ses yeux éraillés quand on lui demanda un coin de son grenier ; elle rit quand il lui mit un double louis dans la main.
Pour empêcher dame Madeleine de i^arler du filleul aux commères du voisinage, il fallait nécessairement la mettre dans la confidence. Vernier lui parla de manière à s'assurer de sa discrétion, et il la quitta persuadée qu'un mot pouvait faire rompre mon oncle, et que le bon Dieu la punirait tôt ou tard de lavoir dit.
Madeleine logeait en effet dans un petit grenier, qu'il fallait que Thomas partageât avec elle; mais, d'après son inaifférence pour les femmes et l'âge beaucoup plus que canonique de la marraine, il ne pouvait rien résulter du voisinage. Les méchants esprits n'auraient même pu en médire.
Dans le courant de la journée, Vernier porta petit à petit dans le galetas ce qui pouvait en rendre le séjour supportable, un peu de vin, un peu d'eaude-vie, un peu de tabac. A chaque voyage, il renouvelait à Madeleine l'injonction de se taire, et à Thomas celle de ne pas sortir du taudis. Quand l'ordre des journées y fut à peu près établi, il cessa d'y venir, de peur de se faire remarquer.
Cependant le combat de mon oncle faisait un bruit de tous les diables; on en parla même à la cour. Le ministre était furieux de son évasion ; le lieutenant de police, du mé-
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pris de son autorité; le maréchal de Biron, de la mort de ses gardes-françaises ; le Châtelet, de ne pas tenir le délinquant; les colporteurs, de ne pouvoir crier son arrêt de mort; maître Samson, de ne pouvoir faire son office.
Ainsi que l'avait pensé Suzanne, le signalement de Thomas fut envoyé à tous les procureurs du roi, à toutes les maréchaussées, à tous les commissaires de la marine, à tous les commandants de place, à tous les pousse-culs, à tous les gouverneurs des colonies, à tous les ambassadeurs près les puissances étrangères, et même à nos consuls en Barbarie. Le roi, qui ne se mêlaitjamais de ses affaires, et qui attachait une grande importance à celle-ci, parce qu'on lui avait monté la tête, le roi de France, parbleu, jura la main non pas sur l'Evangile, mais sur le sein de M™^ de Pompadour, qu'il aurait raison de Thomas.
Thomas bravait de son grenier les rois, les ministres et les agents subalternes. Couché la nuit sur la paille, fumant le jour, quand il était seul, buvant avec Madeleine, quand elle pouvait quitter la boutique; perdantinsensiblement les impressions sinistres qui l'avaient d'abord agité, il ne faisait des vœux que ipour obtenir de Vernier un supplément de liquides proportionné à son estomac et à ses habitudes. Vernier, qui n'était pas très sûr du beau frère quand il était de sang-froid, résistait à ses mstances: il lui refusait même de l'argent, et Thomas, que la soif rendait industrieux, imagina de déterminer Madeleine à mettre son casaquin des dimanches au Mont de Piété, « afin, disait-il, que je puisse boire, puisqu'il ne me reste que ce plaisir-là.» Il était bien sûr que Vernier [finirait par payer l'écot, et Made-
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leine, qui aimait à siroter, trouva aussi son compte à complaire au filleul.
I! but donc, le cher filleul, et si bien qu'il sentit un violent désir de humer le grand air et d'exercer ses jambes engourdies. Madeleine, à qui le vin avait donné de l'esprit, lui parla à peu près comme l'avait fait la gouvernante des Savoyards, à une époque moins grave à la vérité. Il avait répondu à Madeleine qu'il aimait autant être enfermé à Bicêtre que dans son galetas; qu'il aimait autant être rompu une heure en public que de l'être toute sa vie dans une mansarde, où il ne pouvait se tenir debout. Il enfila l'escalier, et Madeleine, dont l'esprit ne pouvait le suivre, et dont le corps aviné était devenu immobile, le regarda aller en poussant un profond soupir.
Les Champs-Elysées sont à deux pas de la rue Jean-Saint-Denis. C'était un dimanche, il faisait beau; cette promenade devait être couverte de monde, et ce fut celle que mon oncle choisit, d'après le proverbe : Plwi on est de fous, plus on rit.
Il n'avait pas fait deux tours, qu'une pente irrésistible l'entraîna du côté des cafés, et il se trouva nez à nez avec Vernie? et Suzanne, qui se régalaient conjugalement delà bouteille de bière et de la douzaine d'échaudés.
A son aspect, Suzanne jeta un cri perçant ; Vernier demeura pétrifié. Thomas prit un tabouret, s'assit, vida la bouteille d'un trait, et demanda un bol de punch, Suzanne prétendait qu'il n'avait que trop bu; Vernier prétendit qu'il fallait l'achever, le mettre dans un fiacre et le porter chez lui. Le bol fut servi; mai:^, cette lois, la prévoyance de Vernier se trouva en défaut. Thomas, après avoir bu le punch à peu près à lui seul, se
leva, et alla se perdre dans la foule d'un pas ferme et assuré.
On ne voit pas avec indifférence un frère, un bienfaiteur, chercher de gaieté de cœur des dangers dont on a pris tant de peine à le garantir. On ne pense pas sans effroi aux suites que peut avoir sa folle imprudence, et au déshonneur qui doit en rejaillir sur une famille innocente. Les pauvres jeunes gens ne fermèrent pas Toeil de la nuit; ils se parlèrent peu, et ils pensèrent, chacun de son côté, à ce qu'on pourrait faire pour contenir un homme qui voulait absolument être rompu.
Suzanne se lève de grand matin, et sans s'ouvrir à son mari, qui n'était pas dévot, elle fut consulter son confesseur, en qui sa mère, de pieuse mémoire, lui avait toujours dit qu'elle devait avoir une confiance sans bornes.
Ce confesseur, le révérend père Esprit de Tmchebrai, capucin indigne (1) de la rue Saint-Honoré, jouissait de la plus haute considération auprès du sexe, et, sans doute, il la méritait. Il ne s'informait jamais de ce que les petites filles faisaient quand elles étaient seules; il ne demandait pas même aux petites femmes si leurs maris ne semaient pas le bon grain sur la pierre. Il était un des flaro.beaux de l'ordre, lisant couramment son bréviaire, sachant à merveille que panis veut dire du pain, vinum du vin, Deus Dieu, et c'est tout ce qu'il faut savoir pour opérer une consécration. C'était, en outre, un théologien er-
(lj Les capucins prennent humblement la qualité d'mdignes, commes les papes s'intitulent serviteurs des serviteurs de Dieu. Ces serviteurs-là étaient souverains ; et les indignes ont cond'essé des rois, et par conséquent gouverné dfis royaumes.
goté, qui embarrassait les plus subtils par la manière adroite dont il se rendait inintelligible, et quand à l'éloquence de la chaire, personne ne pouvait lui en re?/iOM^re/', témoin ce sermon fameux qu'il composa pour les capucines de la place Vendôme, qui fit tant de bruit dans le temps, et dont, peut-être, vous ne connaissez pas seulement l'exorde, que je vais vous transcrire pour vous donner une idée du tout.
« Tant et tant de fois vous m'avez demandé, illustres amazones, que je vinsse dans votre bénin couvent, flanqué de toutes parts de bastions et de guérites, comme une Sion inexpugnable, pour alimenter vos âmes virginales du pain doucereux de la parole évangélique, qu'enfin je suis venu, fai vu, j'ai vaincu. Je suis venu combattre, avec le glaive spirituel, les satrapes infernaux et le père frauduleux du mensonge; j'ai vu l'excellence de vos esprits, qui découvrent le talon des pensées les plus sublimes avant qu'elles aient montré le nez, et j'ai vaincu ma modestie, qui m'empêchait de i^araître devant le parlement voilé de vos révérences cloîtrées. Puissé-je surgir, sans naufrage, au port désiré de vos flamboyantes approbations!
ce Avant d'entrer en matière, faisons un petit complimenta Marie, l'étoile poussinière du ciel, le protocole de toutes perfections, cet océan de grâces, cette vertu sainte et flottante sur la mer du monde, dont le Saint- Esprit fut le pilote et l'ange Gabriel le gardemarine, quand il lui dit : Ave, Maria. »
Le reste du discours est au moins de la même force, et les talents du père Esprit ne se bornaient pas à la prédication. Il était auteur de deux ouvrages dont nous ne pouvons trop recommander la méditation aux
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fidèles : la Tabatière de la grâce, pour faire étermier vers le Sauveur, et la Seringue spirituelle, pour l'âme constipée en dévotion.
Le révérend père n'eut pas plutôt entendu le récit de sa pénitente que, touché de ses anxiétés, il forma le] projet d'attirer à Dieu un pécheur enfoncé dans la sentine du viee. \\ dit à Suzanne, dans son style séraphique. qu'il ne m'appartient pas de vouloir imiter, qu'aucune des actions de mon oncle ne portant l'empreinte de la bassesse, et n'étant que l'effet des passions, il ne fallait peut-être pour en faire un second saint Augustin, que lui mettre sous les yeux des exemples salutaires ; que puisqu^il avait Ui force requise pour porter la sainte besace, il se chargeait de le faire admettre au noviciat; que la règle lui défendant de sortir de l'année, et nul profane n'ayant le droit de souiller de ses perquisitions l'intérieur d'un monastère, il y serait en sûreté; que si au bout de l'an le bienheureux saint François lui refusait ses grâces, il serait le maître de rentrer dans le monde, qui l'aurait peut-être oublié; qu'enfin, pour peu qu'il eût de raison, il sentirait que, quand on est brouillé avec le roi et la justice, il ne reste d'asiJe que dans les bras de Dieu.
Suzanne tombait daccord de tout cela.
Mais comment proposer à un homme comme Thomas de se faire capucin? Il eût été plus facile de lui persuader d'aller attaquer seul et prendre Gibraltar. Sa révérence répliqua que le Dieu des miséricordes autorisait quelque fois une sainte violence. « Compelle intrare », dit le Psalmiste : Forcez- le d'entrer. Quïl entre donc, et je me charge du reste.
Suzanne rendit compte à Vernier de sa conversation avec le père Esprit, et Vernier trouva son idée excellente. Il n'entrait pas dans ses projets de mettre sou beau-frère
dans un cloître pour hériter de son vivant; il était même persuadé que jamais il ne prononcerait ses vœux; mais ne fît-on que le dérober aux recherches pendant quelques mois, c'était gagner beaucoup. La difficulté se bornait à savoir comment on forcerait Thomas d'entrer.
Vernier était sage, prudent, mais il n'avait pas l'esprit inventif. Suzanne, modeste, candide, était femme pourtant, et vive ce sexe pour les expédients! Elle ne dit que deux mots, et Vernier court chez cinq ou six apothicaires, 11 rapporte six grams d'opium; les fait dissoudre dans deux bouteilles de bon bordeaux. Il en met une dans chaque poche, et va rendre visite au beau-frère. Il lui fait une légère réprimande sur son escapade de la veille; il lui propose de faire venir à dîner. Thomas accepte, on se met à table. Vernier se ménage, Thomas se livre ; l'opium fait son effet. Un fiacre attendait à la porte; on y couche mon oncle, on part, on arrive aux Capucins. On descend le néophyte; on le déshabille, on lui coupe les cheveux, on le passe dans la robe de bure, on le ceint du fameux cordon, on lui chausse les sandales, on le porte dans une cellule écartée, on l'enferme à deux verrous et on se retire.
Les vapeurs de l'opium se dissipent. Thomas étend les bras, il ouvre les yeux. Un prie-Dieu en chêne, un grand crucifix d'érable, une tète de mort frappent ses premiers regards ; il se met sur son séant. Sa robe, son cordon, ses sandales, sa tête rasée, ajoutent à son étonnement II saute de son
f rabat, empoigne le dieu de bois, et frappe grands coups à la porte. La porte s'ouvre : vingt religieux, un cierge allumé à la main, entrent en silence, environnent Thomas interdit, et psalmodient un Miserere. On lui
présente la tête de mort, on la lui fait baiser; on le remet sur son lit, on le couvre du drap mortuaire et on psalmodie un De profundis. L'imagination de Thomas se frappe ; il regarde avec des yeux égarés, il écoute sans rien entendre. Le père gardien l'engage, en nasillant, à se recommander au Très-Haut ; il lui annonce que depuis huit jours il est condamné, et que la léthargie dont il sort vient de l'effet terrible qu'a produit sur lui Vaudition de son Jugement.
Thomas proteste avec bonhomie qu'il ne se souvient de rien de tout cela. Preuve nouvelle de la violence du choc, à ce qu'assure Sa Révérence, et elle assure qu'il sera exécuté dans la journée, à moins qu'il n'accepte la condition à laquelle le roi, dans sa clémence, a attaché sa grâce : c'est de se faire capucin, et d'édifier le monde, après l'avoir scandalisé par ses excès; et on a tellement compté sur sa vocation, qu'on a répondu de lui au roi, et qu'on l'a revêtu d'avance du saint habit de l'ordre. « Allons donc, dit Thomas en soupirant, soyons capucin, puisqu'il le faut; mais, sa^redicu î je ne croyais pas finir par là. »
Les pères indignes se recrutaient déjà difficilement, et le fils du moindre bourgeois eût rougi de s'agréger à un corps sale, puant et ignare. En conséquence, le serviteur des serviteurs avait accordé aux capucins dans sa sollicitude paternelle, un bref qui dispensait des épreuves du noviciat les Fujets dont la ferveur ne pourrait supporter un an d attente. Comme la réponse de mon oncle annonçait une ferveur extraordinaire, le père Esprit lui proposa de se faire l'application du bref, et à l'instant même le père gardien reçut les vœux de Thomas, sous le nom de frère Ange, de Paris.
Ce n'était pas précisément ainsi que la chose avait été arrangée entre Suzanne et son confesseur; mais on n'a qu'un moment pour ramener la brebis égarée, et quand il s'offre, il faut le saisir. Quel est le chrétien, attaché à l'honneur de la religion, qui condamnerait cette fraude pieuse?
On caressa beaucoup le frère Ange; on le tlatta, on le fit bien manger et bien boire; on le laissa jurer le reste de la journée, et le lendemain, à l'issue des matines, on le mit en route, avec un compagnon, le bc^ton à la main, le capuchon sur les yeux, et la robe retroussée sur les côtés avec des bretelles de cuir.
Vernier, curieux d'apprendre le résultat du stratagème, avait fait semblant d'écouter une messe, pour se glisser de l'église chez le gardien. Il apprend que son beau-frère se rend au couvent d'Arras, sous la conduite d'un père pieux et adroit, et que la famille peut disposer des biens de celui qui vient de mourir au monde, après, toutefois, avoir fait une aumône au couvent. A quoi eussent servi les représentations de Vernier? Thomas était encapucinaillé, et, comme l'observa très spirituellement Pilate, de patibulaire mémoire, ce qui est dit, est dit.
Robin avait appris à Thomas à faire le marquis; le père Séraphin apprenait au frère Ange à faire le capucin. Le long de la grande route, il le faisait parler du nez; il lui montrait les roulements d'yeux, les révérences avec les mains croisées sur la poitrine; il lui enseignait l'usage du chapelet; il lui répétait plusieurs mots mystiques, qui ont la vertu d'arracher aux paysans la miche de pain, le quartier do lard, et, quelquefois la poularde fine; enfin, quand on rencontrait une chapelle, le père Séraphin y disait une
messe blanche, c'est-à-dire une messe pour rire, et la faisait servir par le frère Ange, auquel il soufflait les répons.
Le frère Ange s'impatientait, bâillait, trépignait, et de temps en temps s écriait «Hé! va te faire f..., père Séraphin! » et le père Séraphin ne faisait pas semblant de l'entendre.
On logeait dans toutes les capucinières de la route, et les pères indignes, prévenus par l'acolyte de mon oncle de la bizarrerie de son caractère et de la nécessité de l'amadouer encore, le fêtaient à l'envi, l'abreuvaient à gogo, et priaient pour qu'il persévérât dans le chemin de la grâce.
Mais, à Arras, les choses changèrent tout à fait. Le père Séraphin avait étudié à fond le nouveau frère, et il conseilla au gardien de prendre d'abord sur lui un empire absolu, s'il voulait l'empêcher de compromettre la dignité de l'ordre. Le gardien, profond observateur, s'aperçut dans la journée même que le père Séraphin ne l'avait pas trompé, et que le frère Ange n'avait du capucin que l'habit. Il essaya d'abord la voie des remontrances, iont le frère Ange se moqua complètement.
En servant la messe, il faisait des mines au célébrant, qui se tournait au Dominus vohiscum; aux vêpres, il chantait le verset quand on entonnait l'antienne; il dérobait au réfectoire les rations de vin qu'il pouvait attraper; il manquait à toutes les révérences; il jurait toujours par- ci par là, et quand on renvoyait à la quête pour vingtquatre heures, il restait huit jours dehors, parce qu'il n'aimait pas le couvent, et les paysans le choyaient, parce qu'il était luron, et "qu'il ne cajolait pas leurs femmes; aussi rentrait-il à la capucinière chargé de denrées de toute espèce. Souvent la besace ne suffi-
sait pas, et il se faisait alors pompeusement précéder de deux ou trois ânes qui ployaient sous le faix, et qu'il chassait devant lui avec une grâce loule particulière.
Ces récoltes abondantes adoucissaient l'acpimonie des humeurs des bons pères. On ne pouvait, sans outrager la Providence, sévir contie l'organe dont Dieu se servait pour faire pleuvoir sa manne; on ne pouvait non plus tolérer absolument les déporlementsdu frère. Pour tout concilier, on lui infligeait des pénitences douces, comme de l'envoyer à genoux, hs bras en croix, au milieu du jardin, pendant que les autres dînaient, et frère Ange al ait faire diète au cabaret, avec l'argent que Vernier lui envoyait, quand il en avait bt^soin, et les bons pères n'avaient pas l'air de s'en apercevoir.
Un événement remarquanle, un très grand événement, un événement de la plus haute importance précipita la perte du frère Ange ; le père provincial de la province d'Artois était mort, et il était question de lui donner un successeur.
Déjà les gros bonnets de Tordre se rassemblaient de trente lieux à la ronde; déjà le jour de la tenue du chapitre était fixé, Ja salle des e celions préparée, les intrigues, les cabales en activité.
Mais, mou très cher frère et très patient lecteur, ces intrigues, ces cabales ne ressemblent pss à celles des gens du monde, qui sollicitent ouvertement et qui cherchent à nuire à leurs rivaux. Ici, le hasard, ou plutôt la sainte Providence décide seule en faveur du candidat, et c'est cette Providence avec qui on cherchait à s'entendre.
Tâchons de nous entendre nous-mêmes, et expliquons, dans toute son étendue, le mode d'élection que mon pauvre oncle ne
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connaissait pas plus que vous, et dont il eut le malheur de rire. Peut-être hélas! rirezvous vous-même, quand je vous dirai que tout tenait à un pou... Oui, monsieur ou madame, peut-être bien mademoiselle, tout tenait à un pou qui s'appelle le pou séraphique.
La cloche a sonné. Tous les pères sont rassemblés autour d'une grande table couverte de papier blanc. Les frères, qui n'ont droit à aucune dignité, soni humblement rangés en cercle derrière les Révérences. On chante le Vciii Creator. On s'assied.
Chaque père tire un peigne de sa manche; chacun se peigne la barbe sur la table; une nuée de poux couvre le papier.
Aussitôt toutes les lunettes sont braquées; on cherche, on examine, on conteste, on commente longuement, gravement, et quand le pou le plus gros, le plus gra:^, le plus appétissant est tiré de la multitude, et proclamé pou sérapliique, les autres, soigneusement enveloppés dans le papier, sont brûlés dans l'encensoir, et la l'umée de leur graisse offerte en holocauste au Seigneur.
Celui dont la barbe a eu Ihoiineur de produire et d'élever le saint pou, est nommé provéditcyr, ou, sivousTaimez meux. président du chapitre; et comme il est de la faible humanité de courir après les grandeurs, aucun père ne s'était peigné d'-puis le commencement de la maladie du provincial indigne; aucun ne s'était même gratté, et, au contraire, chacun avait soigné, alimenté, engraissé les insectes aimables à qui il pouvait devoir la prééminence d'un moment : première cabale.
La cérémonie préliminaire terminée, on procède à lélection. On marque scrupuleusement le milieu, le juste milieu de la table.
On y place avec respect le pou séraphique qui va manifester les décrets céleste. Tous les pères rint le menton appuyé, sur ]es bords de la tabie, et la barbe étendue en éventail. On attend dans le silence et le r'-'cueillement qu'il plaise au pou de se choisir une retraite, et le prédestiné dont la barbe a recueilli ce trésor est à l'instant promu au grade éminent de provincial. Que d'efforts pour l'attirer, ce pou bénévole ! L'huile d'' p< isson, le cambouis, et ce qu'il y a de plus odorant, a, dès le matin, humecte, parfumé, graissé les barbes des bons pères : seconde cabale.
Le nouveau provincial entonne un Te Dcwn les subordonnés font chorus, et le tout se termine par un grand dîner, où Ion boit à la santé des bienfaiteurs de l'oi-dre les vins excellents qu'ils ont envoyés pour la fête.
Dès le commencement des opérations mystiques, frère Ange avait ri de ce rire qui annonce le mépris des choses ]e^ plus respectables. On lui avait passé les jurements, le cabaret, l'ivresse, le défaut de soumission; mait rire du pou sc-raphique ! c'est ce que Ccipiicin n'a jamais pardonné, c'est ce qu'il ne pardonnera jamais. Comme la dissimulation ( st une des vertus du cloître, on ne laissa rien percer de l'indignation générale qu'avait excilée le frère Ange.
Il était à peine endormi, qu'il fut réveillé en sursaut. On le saisit par les quatre membres, on le lie malgré ses efforts, on le bâillonne pour étouffer ses cris; on le prend on !e transporte dans une partie du couvent où il n'a jamais pénétré; on levé une grande pierre, on lui passe une longre corde sous les bras ; on dit sur lui les pVières des agonisants, on le descend dans un trou de sfiixante pieds de profondeur, et on remet la
pierre en lui disant : Vade in pace, c'est-àdire : Allez en paix, à un homme qu'on envoie au diable.
Le frère Chrysostome fut chargé d'avoir soin de lui, et les soins devaient se borner, tous les jours, à une demi-livre de pain et une pinte d'eau, jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur d'appeler le frère Ange à lui. On écrivit à Vernier qu'il était mort subitement, ce qui était vrai dans un certain sens, appelé par les moines restriction mentale.
Cependant Chrysostome, hypocrite consommé, n'était pas au fond plus capucin que mon oncle. Il avait été flibustier, hussard, et la conformité des goûts et des habitudes lui avait donne de Tamitié pour Thomas. Il lui faisait faire bonne chère, lui fournissait du tabac à fumer, de la paille fraîche de temps en temps, et une robe neuve quand la sienne était usée. Il aurait pu instruire Vernier de la position désagréable de son ami, mais ils n'étaient pas plus savants l'un que l'autre. Il eût fallu que Chrysostome se con(iàt à quelqu'un ; la moindre indiscrétion le perdait luimême, et il craignait le Vade in pace. Il aurait pu faciliter l'évasion du pauvre captif, mais il eût fallu fuir avec lui, et il se trouvait bien d'être capucin. Il se borna donc à de bons offices, qui ne pouvaient le compromettre, et à tromper l'ennui du patient, en lui faisant espérer que les bons pères se relâcheraient tôt ou tard. Il savait, du reste, que les dévots sont persévérants dans la vengeance, comme dans l'ignorance, l'intolérance, l'arrogance, la bombance et la concupiscence.
Laissons mon oncle dans son trou, dont il ne peut sortir sans ma permission. Pour diversifier vos plaisirs allez oublier sa tris-
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puisse enfin l'enchanteresse, souriant avec gentillesse à votre noble hardiesse, encourager votre tendresse, passer d'amour à la faiblesse, et perpétuer votre ivresse !