CHAPITRE VIII Un mot sur votre serviteur
Depuis assez longtemps, très respectable lecteur, je vous parle de mon oncle. Il est temps que je surmonte la modestie cfui, jusqu\à présent, ma tenu derrière le rideau. Je vais me mettre en évidence et vous entretenir de moi.
Vernier, époux attentif, complaisant, et, qui plus est, amoureux, quittait rarement sa femme, parce qu'il était jaloux. Pardonnez- Jui ce défaut : il n'eut jamais que celui-là. Suzanne, très sage, avant et après son mariage, était passionnée pour son mari. C'était un petit démon qu'il trouvait sans cesse sur son chemin, qui l'agaçait, le lutinait, le violentait le jour, et qui recommençait la nuit : c'est une terrible chose qu'une femme sage pour un mari. Monsieur Vernier était sur les dents; mais au bout de quelques années, il recueillit le fruit de tant de travaux. Je fus remis dans ses bras par dame Catherine, sage femme experte, qui venait d'estropier ma mère, ce qui fut cause que je suis fiis unique, à moins pourtant que mon père ne m'ait fait, par-ci par-là, quelque petit frère, ce que je ne crois pas, ni vous non plus,
d'après la connaissance que nous avons de son caractère et de sa moralité.
Suzanne, femme d'un homme de lettres, possédait son Jean Jacques. EUe ne me confia point à de- mains mercenaires. J'eus le bonheur de sucer son joli sein, et comme le bien-être de la maison avait été considérablement augmenté par la prise d'habit de mon oncle, et par la succession que Riboulard avait cessé de contester après sa mort, l'ordinaire était bon, le lait de ma mère excellent, et je poussais comme un champiguon.
A peine eus-je l'usage de la parole, qu'on s'occupa sérieusement à déve'opper mon intelligence; les vingt premiers chapitres de cet incomp'irable ouvrage vous ont sans doute convaincu qu'on n'a pas perdu ses peines. On ne me fit, dans ma première enfance, aucun ae ces contes de sorciers, de revenants qui affectent des cerveaux faibles encore, et qui laissent des traces qui durent C{uelquefois toute la vie. Cependant, comme il fallait m'endormir avec quelque chose, ma mère me racontait les hauts faits de mon oncle, qu elle appelait des extravagances, et qui me paraissaient, à moi, des choses merveilleuses ; aussi, pendant quelques années, je ne jouais qu'tà mon oncle Thomas. J'avais des sabres de bois, des pistolets de paille; j'abattais des châteaux de cartes; je prenais des vaisseaux faits avec des coquilles de noix; j'avais une poupée que j'appelais lady Sei/mour, que j'habillais, que je deshabillais, que je baisais, et à qui je faisais manger de ma bouillie.
a A six ans je savais lire ; à douze ans j'étais un petit monsieur présentable partout, et mon père me conduisait partout avec lui. Depuis longtemps il avait quitté son char-
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nier. L'état de sa fortune lui avait permis de ne produire dans ]e monde, et il était d"abord devenu secrétaire d'un conseiller au Parlement, qu'il quitta, parce qu'il devint amoureux de ma mère. Il entra successivement chez un président, chez l'archevêque, (^hez le chancelier qu'il quitta encore pour la même raison. Il se fit marchand épicier, et il vendit son fonds, parce qu'en achetant pour deux sous de fromage on avait le droit de dire des doucears à l'épicière. Il acheta une bonne ferme, qu'il revendit encore ; parce que le seigneur du village prétendait au droit de cuissage, de markette ou de préiibation. G était un droit charmant, imaginé dans le temps des croisades, qui autorisait les seigneurs à coucher, la première nuit des noces, avec leurs vassales roturières. Il \' avait longtemps que ma mère n'avait plus de prémices à offrir au seigneur; mais enlio elle s'établissait sur ses domaines, et une première nuit est toujours jolie avec une jolie femme. Pour terminer des contestation? désagréables, très désagréables pour un mari, mon père s'esquiva avec sa tourterelle de cette pépinière à cocus, et il se pourvut à Paris d'un oltice d'huissier, qu'il garda parce qu'il n'avait que moi de clerc, et que la clientèle ne pénétrait pas au delà de l'étude,
J'avais dix-huit ans, et ma mèjre commentait à ne plus donner d'inquiétude à mon |)ére, lorsqu'on peusa à mon avancement. Le fils d'un recors peut se borner à être huissier; celui d'un huissier doit être au moins procureur. On me mit chez le plus habile êi le plus renommé de ces messieurî. rt au bout de deux ans, mes chers parentse flattaient que la fille de quelque tanneu ^ ou de quelque marchand de vin serait en-
chantée de s'agréger à la robe, et trop heureuse de payer ma charge. Ces espérances étaient fondées; j'entendais les affaires, j'avais de la figure, et le dimanche on rassemblait à la maison paternelle les demoiselles sur qui on pouvait avoir des vues. J'étais au mieux avec elles toutes. On jouait aux petits jeux innocents, on se donnait des ga^es, on s'embrassait, et la soirée se terminait ordinairement par le récit de quelques-unes des aventures de mon oncle, que je contais avec un charme qui forçait l'attention. Quelquefois on riait, quelquefois on s'apitoyait; souvent une larme était accordée à la mémoire du défunt par ma mère, par moi, et même par mon auditoire.
Le résultat de ces soirées fut une convention formelle entre mon père et celui de M"^ Félicité, de nous marier quand j'aurais l'âge requis pour enfiler la robe, moyennant 60,000 francs que payerait le papa de la future pour le petit plaisir de voir sa fille procureuse. Le 14 juillet 1789, qui n'arriva qu'à, son tour, mais d'une manière assez étourdissante, dérangea singulièrement tous ces projets. Le parlement tomba et entraîna dans sa chute les procureurs et les procureuses. M'^'= Félicité, çiui était née pour un état brillant, fut mariée au président de son district, et comme ils avaient cinquante mille écus à eux deux, ils furent guillotinés trois ans après, sous le prétexte qu'ils entretenaient des intelligences avec PUt et Cobourg, qu'ils ne connaissaient pas plus que vous, si toutefois vous ne les connaissez point.
Pour moi, qui n'étais pas fou de la demoiselle, je me consolai facilement de sa perte, et je suivis l'exemple des habitués du palais. Tous les clercs, sans exception, devinrent avoués, défenseurs officieux ou juges, aux
dépens de qui il appartiendrait, ce qui fait que les pauvres plaideurs perdent tous les jours des causes excellentes. A la vérité, ils en gagnent quelquefois de détestables, et c'est une compensation. Au reste, nous allons avoir un code civil, et qui sera bon, car il y a douze ans qu'on en parle.
J'allai donc tous les jours plaider, en frac gris et en queue, ce qui ne donne pas une grande majesté aux tribunaux, mais ce qui est très commode pour ceux de mes confrères qui ne gagnent pas de quoi s'acheter une robe. Comme je n etaisr pas un Chauveau, un Jidimne, un Bdlart. mes honoraires ne montaient pas bien haut. En récompense, l'écude de mon père était devenue excellente, parce qu'où la plupart des procureurs et des avocats sont des ânes, il faut bien que les huissiers fassent les écritures.
Nous vivions dans la plus grande aisance. Mon père faisait souvent des placements considérables. La guerre qui venait de s'allumer dans presque toute l'Europe, la suppression de la noblesse, des moines, des rois, du bon Dieu, de la probité, de la piété filiale, de la fidélité des époux; l'établissement de la liberté, de légalité, de l'ignorance, du vandalisme, de l'agiotage, de l'usure, de l'impudence, du cynisme et de la misère publique, n'empêchaient pas les hommes de plaider, et nous les aidions à se ruiner tout à fait, en faisant pour un nouvel ordre de choses des vœux qui commencent à se réaliser.
Un soir, je lisais les lois anciennes en attendant les nouvelles; mon père minutait un exploit, et ma mère trempait la soupe pour dix ou douze de ses égaux, qui mouraient de faim et qui lui baisaient les pieds en recevant son potage, lorsqu'on sonna fortement à la porte. Ma mère, timorée, trembla pour
sa tête : la m'^illeure alors ne tenait à rien. La mode de mourir dans son lit était {Dassée ; celle de finir en public avait été reçue avec beaucoup de facilité et paraissait ne dé[ilaire â personne, car personne ne disait rien. Les craintes de ma mère, qui ne se piquait plus de suivre les modes, augmentèrent en voyant entrer un chenapan de cinq pieds dix pouces, taillé en Hercule, basané, saie, en guenilles, portant un grand sabre attaché par-dessus son épaule avec une corde garnie devant et derrière de deux ou trois douzaines d'oreilles d'hommes. Il sauta sur la soupe, eu mangea la moitié, et nous le laissâmes faire, parce que nous avions peur. « A boire! » dit-il d'une voix terrible, et mon père se hâta de lui présenter une bouteille de vin. 11 vida la bouteille d'un trait, s'essuya la bou'îhe et embrassa vigoureusement ma mère. Mon père, mû par un reste de jalousie, avait envie d'éclater. Il se contint cependant, parce qu'on rendait tous les jours beaucoup, mais beaucoup de lois; qu'on pouvait patriotiquement avoir décrété, ce soir-là, la communauté des femm.es oVfec celle des autres propriétés, et que son égal paraissait un homme à lui rompre les bras s'il faisait le récalcitrant. Nous le regardions avec des yeux effarés et nous ne sonnions mot. « Sacredieu! s'écria-t-il, vous ne voulez pas me reconnaître! je suis donc bien changé. « On s'approche, on regarde, on doute; Ihomme basané termine nos incertitudes en déchirant sa chemise du col à la ceinture, et en nous montr;mt la cicatrice de la botte de 'ongueur que lui avait poussée la Giberne. « C'est Thomas, dit ma mère, et elle tombe en faiblesse. C'est Thomas! reprend mon père, et il s'évanouit. C'est mon oncle! reprends-je à mon tour, et je perds connaissance. Et revenant
à nous : Hé? par quelle aventure, mon frère ?... Par quel heureux hasard, monsieur?... Comment se peut-il, oncle lameux?... Parlez, expliquez, racontez... » criâmes-nous tous trois ensemble. Et Thomas raconta sommairement ce que vous allez lire.
Le frère Chrysostome ne fut pas plus tôt informé de la suppression des moines qu'il crut devoir gagner du côté du patriotisme ce qu'il perdait de celui de la besace. Il jette le froc aux orties, court à la commune renier Jésus-Christ, et dénoncer les 'pères indignes qui violaient quelquefois le vœu de pauvreté, assez souvent celui de chasteté, et qui se permettaient d'enterrer les gens tout vifs. Aussitôt, un savetier somme le conseil de la commune d'arrêter que le frère Ciirysostome a bien mérité de la patrie, et l'arrêté est consigné sur le registre. Le savetier somme la commune daller à l'instant même délivrer le frère Ange, et la commune se met en branle, suivie du savetier, de ses confrères. des aboyeurs de l'assemblée popilaciére, des garçons bouchers et de leurs chiens. On déterre mon oncle, étonné de revoir le grand jour. On lui rend les honneurs dus à une victime du despotisme; on chasse une partie des bons pères, pendant que le vindicatif Thomas assomme l'autre, et le procureuiayndic s'installe préalablement dans la maison, avec une femme qu'il avait volée à un gentilhomme, et qu'il tenait en réquisition pour ses menus plaisirs.
La Sapho d'Arras, car il y a une Sapho ])artout, fit dans la journée un poëme en vers intitulé : Les Infortunes de ïliomas. Il fut lu le soir au spectacle et couvert d'applaudissements. Il était en effet très bien écrit. Sapho en devint plus chère à ses coteries, et s'éloigna un peu davantage de son
mari, de ses enfants et de son ménage, dont elle ne se souciait guère, selon l'usage des tciiimes tiuleups.
ïSapho fut couronnée pour avoir fait des vr;is, le savetier pour sa motion patriotique, Thomas pour avoir assommé cinq ou six capucins, dont l'aristocratie moiiacale ne pouvait paraître douteuse ; et, comme il déclara vouloir revenir k Paris, la commune lui donna ua bon de dix louis à prendre sur un certain baron qui se tenait fort tranquille, qui avait repris son nom de famille, supprimé sa livrée, qui régalait la canaille, son égale, mais qui devait payer parce qu'il était baron.
Le premier soin de Thomas, en arrivant dans la capitale, avait été de chercher son beau-frère, qu'il ne trouvait nulle part, et qu'il aurait rencontré sans le connaître, car trente ans de plus sur la ligure d'un homme no laissent pas de la changer un peu. Il se décida à prendre la piste de Vernier, et à le suivre jusqu'en Amérique ou en Laponie, s'il le fallait. Il passa donc de l'humble boutique d'écrivain chez rex-conseiller, qui l'envoya chez l'ex-président, qui ne put tien lui dire de Vernier, parce qu on lui avait coupé le cou la veille ; mais un domestique, qui avait dénoncé son maître pour avoir sa montre et sa bague, renvoya Thomas à l'exarchevêque, qui était émigré, dont la femme de charge indiqua l'ex-chancelier, qui était mort, dont le portier, président de son comité révolutionnaire, donna l'adresse du magasin d'épiceries, dont le propriétaire venait d'être lanterné pour avoir accaparé de l'eau de-vie, que les lanterneur s dJimeni beaucoup, ce qui fut cause que mon oncle s'adressa à la fruitière du coin.
Celle-ci avait conservé une idée confuse
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du domaine qu'avait acheté Vernier. Elle nomma Isiçiny au lieu de Saviqny, ce qui fut cause encore que mon oncle voyagea en Nornrandie. où il i arconrut tous les villages en y, d'où il revint à Paris, et de là à Passy^ Poi'sn}/, Xcuilly, Cliilly, Bondu, Siœy, Baubigny, CheviUy, Issy, Grigny, Boissy, Gisy, Gentilly, Savigny, où il apprit ce que je vous ai déjà dit.
11 n'est pas difficile de trouver un huissier à Paris : aussi mon oncle vint-il chez nous en droite ligne. Il ne paraissait pas aussi aisé de vivre pendant un an que durèrent ces ref'herches; mais comme le bien des conspiratiirs. des suspects, des modérés, était devenu le palrimoin ■ des patriotes purs, mon oncle entrait dans toutes les maisons d'apparence, et les propriétaires étriient conspirateurs ou modérés, selon que lenr table était plus ou moins bonne, leur bourse plus ou moins ^.^arnie.
Après les premiers épanchements, mon père, qui n'était ni lanterneuv, ni sabreur, ni guiUottnew, ni dénonciateur, ni voleur, ni même agioteur, et qui avait la plus forte envir^ d'eioigner de chez lui le baudrier garni d'oreilles et le grand homme qui le oortait, mon père se mit aussitôt à son secret lire et rédigea le compte des sommes qu'il devait à mon oncle, avec h'S intérêts des intérêts de trente ans. Le résultat de ce compte était notre ruine absolue. Mon père pouvait profiter du droit de prescription: il pouvait au moins rembours'/r en assignats, comme tant de fripons, mais il était resté pur au milieu de la corruption générale.
Pendant qu'il calculait, ma mère faisait ses efforts pour dégoûter mon oncle de son costume ôl de son uaudrier; mais sa longue captivité l'avait aigri, les années avaient
roidi son caractère, et il n'était Pl"s Passible de lui rien faire changer à ce qii il avait résolu Ces oreilles étaient celles des moines qu'U avait rencontrés, et nutant i en rencontra t autant d-oreilles à bas. Il en avait fait le vœu, et corbleu, il se Promet ait de tenir celui-1^. Pour le costume, cetut celui des patriotes par excellence G>st a ce costume qu'il devait l'amitie de Marat, de Robespierre, et de tant d'autres qui lui prenaient familièrement la main. « Mais, mon trere, vous croyez donc que ces gens-la vous aiment?—Pas du tout. Ils n'aiment personne, mais ils ont besoin de moi, c le les tlatte, parce que j'ai besoin deux. - C'est cela reprit mon père. En révolution chacun travaille pour son compte, et brise ensuite l'instrument dont il s'est servi. - J entends bien aussi ne travailler que pour moi, et, sacrebleu, on ne me brisera point.^— Je le désire, monsieur. - Moi, j'en suis sur. J irai à la fortune par un chemin oh ces plats coauins-lcà ne me suivront pas. — bt lequel, monsieur? — Celui de l'honneur. Je suis toujours Thomas, et j'ai encore dn courage et des bras.-- Hé! monsieur, pourquoi vous exposer de gaieté de cœur? poursuivit mon père en présentant son bordereau a mon oncle, voilà plus quil ne vous faut pour vivre dans l'abondance. - Qu'est-ce que c est que cela?— L'état des sommes que je vous dois. — A combien cela monte-t-il? -A cinquantedeux mille livres. — Et que te restera-t-il?--
Rien. —Rien, f ! Et Thomas déchire le
bordereau, et en jette les morceaux au nez de mon père. Apprends, beau-frere, quon peut couper les oreilles des moines, dévaliser les Anglais, et laisser de quoi vivre à sa sœur et à son mari. Tu me donneras 12,000 francs dans les vingt-quatro heures,
cest plus quil ne me faut pour me faire tuer on gagner un million. Je fabandonne le reste, et grand bien te fasse. » Mon p^re ne répondit rien. Mon oncle l'entraina chez un notaire a qui d'abord il fit peur aussi mais qui I embrassa cordialement quand I f.ll "i^'^j'âme de la fange qui l'obstruai . bacte de renonciation fut dressé et sie-np aussitôt, à la grande satisfaction des partfo^ hih?Hp'H-n5''^'^^^^.^^^^^ "'^ naissance, l'hamPnrmpMT''^'^^'°T^^: Ce désintéresseiT^o.h '^ ^u?® ^°^^® ^e grandeur bur- \a\T.Î' '?^ subjugua tout à fait. Peut-être ! extraordinaire a-l-il le droit de plaire à la iVil^Jf^' Peii^étf-e y avait-il entre nous des rapports que 'éducation avait adoucis en S?r^;Pii°' ^"^'^ ^?.^ût, je commençai à négl ger le pa a.s etje vouai à mon 6ncle un attachement a toute épreuve, parce que ie trouvais un plaisir indicible à l'entendre, 'et que son langage héroïco-barbare m'inspirait, en m echanfïant la tête, une sorte de mépris pour le papier marqué.
Ainsi sont faits les hommes. On quitte une femme aimable pour le premier minois chinonne qui vous trompe et se moque de vnns; un état paisible et sûr pour la gloire, quoi! n aborde qu'à coups de canon; on reali-e une fortune solide, et on se ruine en prêtant son argent à trente-six pour cent par an; on dédaigne la maison de ses pères. et on en sort sans savoir si on trouvera un
GHAPITHE IX Je deviens aussi un petit héros.
Mon oncle dînait chez nous pour la dernière fois. Il avait reçu son argent, et il partait le lendemain. Lorsqu'il entra, mon iDère était à ses affaires, et ma mère à la cuisine. Thomas me parlait de se? grandes vues avec cet enthousiasme que donne le pressentiment des succès. En l'écoutant, ma figure s'animait, mon sang bouillonnait, et dans un moment dont je ne lus pas maître, je tirai son grand sabre. Il cessa de parler, me regarda fixement et me tâta le pouls : « Tu es né pour la guerre, reprit-il, et non pour moisir dans un cabinet: N'es-tu pas honteux de te battre à coups de plume pour un peu de mauvais papier, tandis qu'il ne raul qu'une campagne pour t'enrichir et te rendre fameux? Il est temps de quitter les jupons de ta mère. Envoie au diable Técritoire et l'écriture, et prends-moi un sabre ei une paire de pistolets : , voilà ce qui sied k un jeune homme. Mais une écritoire, corbleu ! une écritoire ! fi donc ! »
Cette ouverture était trop de mon goûl pour que je n'y répondisse pas comme mon oncle le désirait. Il fut arrêté entre nous que je serais aussi un grand homme; qu'il me ferait inscrire sur son passe-port, que j'irais le join-iro à la di'igence, que nous partirions ensemble, et que nous aurions
grand soin pendant la journée de ne pas nous laisser pénétrer par mon père, qui n'eût pas manqué de mettre obstacle à ma célébrité.
Quand je ne fus plus soutenu par la présence de mon oncle, je sentis des remords. J'allais quitter en fugitif de bons parents qui ne respiraient que pour moi; je les livrais h de continuelles inquiétudes; si j'étais tué, ce qui ne me paraissait pas impossible, ils finiraient leur carrière dans la douleur et l'abandon. Mais aussi, si je me distinguais, si je parvenais aux premiers grades, si ma réputation et mes richesses embel issaient leurs derniers jours, combien ils s'applaudiraient que je ne les eusse pas consultés ! Celte considération l'emporta sur les autres, et cela devait être : elle s'accordait avec mon penchant. Je passai une partie de la nuit à écrire à mon père une lettre bien tendre, bien respectueuse que je laissai sur ma table, et je m'amusai à bâtir des châteaux en Espagne, jusqu'au lever du soleil dont mon impatience hâtait le retour.
Je me levai, je sortis sans bruit. Je joignis mon oncle à 1 heure indiquée, et nous montâmes dans la diligence. Nos compagnons de route regardaient Thomas avec un étonnement mêlé de terreur, personne ne parlait. Thomas seul faisait les frais de la conversation. Il interrogeait tout le monde d'un ton tranchant, on ne lui répondait que oui ou non prononcés d'un air de déférence. Il se jetait ensuite dans la politique, il débitait là-dessus toutes les billevesées qui lui passaient par la tête, et plus il disait d'extravagances plus an lui témoignait d'égards : on le prenait pour un agent du gouvernement,
Nous arrivâmes à Calais le troisième jour,
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et nous nous établîmes chez M. Meurice, qui tientune auberge très jolie, très propre, qui est plein de complaisance pour Jes voyageurs, qui les sert bien et ne les rançonne pas.
Comme, pendant la guerre, personne à Calais n'a rien à faire, pas même du hareng, on s'y promené sur une grande place, où on gobe'^à la fois les nouvelles tt les trente-deux aires de vent. L'arrivée de mon oncle, dont les goutleux du pays se rappelaient les premières aventures, lit sur cette place autant de bruit que la bise, et les armateurs, les constructeurs, les matelots et les curieux vinrent en Coule nous faire des propositions. Mon oncle leur répondit qu'il savait arranger ses affaires lui-même et qu'il les priait de le laisser tranquille.
Dès r^près-dînée, il s'occupa de son armement. Il me mena sur le port. Pendant que j'admirais la mer, que je voyais pour la première fois, queje faisais sur l'instabilité de l'onde des réflexions queje me gardais bien de communiquer à mon oncle, il courait partout et examinait tout, depuis le longpont jusqu'à la portcldte. « J'ai notre affaire », me dit-il. C'f'tait une longue barque, mince, légère, taillée pour la course, et dans laquelle soixante hommes pouvaient tenir debout et serrés. Mon oncle parla, marchau'la, jura, acheta et paya la barque. Il y lit mettre un mât. une voile et des avirons, et il pensa à faire son équipage.
Gomme une dévote est difficile sur le choix d'un directeur, une piude sur celui d'jn amant, un petit-maître sur celui d'un tailleur, un protégé sur celui d'une place, un agioteur sur le poids des louis, tel mon oncle observait, scrutait, épluchait les sujets qu'il se proposait d'associer à sa gloire. Il
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courait les cabarets avec un sac de 1.200 francs dans son chapeau, il faisait boire, i! donnait de l'argent, il enrôlait ceux qui lui convenaient, et il n'enrôlait que des jeunes gens. Il ne voulait pas d'hommes mariés, parce qu'il prétendait qu'on se bat mal quand on pense à sa femme et à ses enfants et je crois qu'il avait raison. Il refusait encore les jeunes gens qui avaient quelque aisance, parce que l'aisance, disait-il, fiit tenir à la vie, et qu'au contraire un gueux, à qui elle est à charge, l'expose volontiers, et il avait encore raison.
Avec sa façon de voir, il n'avait trouvé que vingt hommes, et cela ne suffisait point; mais, avec son génie inventif, il se mit bientôt au complet. Il embaucha quarante soldats des plus br.ives de Ii garnison, à qui il persuada que le suivre ce n'était pas déserter : en effet, servir sur terre, servir sur mer, c'est toujours servir. Cependant, comme les chefs auraient fort bien pu n'être pas de cet avis, on prit une petite précaution pour tromper leur vigilance. On convint que le jour du départ ces soldats sortiraient de la ville, sous le prétexte d'aller manger delcren bouli ,i) au petit Courgain, qu'ils nieraient de là vers le rivage de la mer, oii on les prendrait à bord.
Il fut question ensuite de trouver un capitaine qui voulût bien se borner à commandes- la manœuvre, pendant que mon oncle dirigerait les opérations. Chacun a son petit amour propre, et aucun des capitaines de Calais ne voulait servir en sous-ordre. M. Meurice, toujours obligeant, nous tira
(t) Excellent laitage qu'on ne sait préparer qu'à Calais On en vient manger de Londres, de Pétersbourg et de l'ôkin.
d'embarras. Il nous amena un certnin Mimi- Duboc, qui n'était pas capitaine, qui n'était pas non plus simple matelot, qui savait le métier à iond, qui était brave, qui buvait sec, qui paraissait digne à tous égards de seconder mon oncle, et qui consentit à n'être que l'instrument de sa gloire moyennant vingt louis comptants et quatre parts de matelot dans les prises.
Il ne restait plus qu'à s'occuper des munitions de guerre et de bouche, et ces deux articles furent bientôt réglés. Comme on trouve à bord des vaisseaux anglais des canons, des fusils, de la poudre, des boulets et des balles, mon oncle jugea inutile de se munir de tout cela. Soixante bouts de fleuret bien affilés, et de vingt pouces de longueur, montés de manches de bois, composèrent tout notre arsenal. Comme les vaisseaux anglais sont encore abondamment pourvus de vivres, les emplettes en ce genre se bornèrent à un baril d eau-de-vie de soixante pintes et à un sac de soixante livres de biscuit. Le bâtiment de mon oncle, tout équipé et prêt à mettre en mer, lui revenait à quatre mille francs.
On commença par rire beaucoup à Calais de ces préparatifs, et quand on fut las de rire, on fmit par murmurer. Les gens qui ont la manie de se mêler de tout représentèrent au commandant de la place qu'il était de son devoir d'empêcher la jeunesse calésienne de suivre un fou à la boucherie. Bientôt toute la ville fit chorus, à l'exception des vingt jeunes gens, que mon oncle tenait toujours entre deux vins ou entre deux bières, et qui ne doutaient de rien.
Cependant le citoyen commandant se crut obligé de céder à ces clameurs générales, et il vint voir mon oncle. Ce n'est pas qu'il
s'embarrassât beaucoup de ce que deviendrait celte brillante jeunesse; mais on est bien aise de complaire à ces concitoyens. Aux premiers mots du commandant/mon oncle tira dune moitié de mouchoir bleu un papier dunt il n'avait pas enf*"re parlé. <c Tiens, frère et ami, dit-il à roCficie'-, voilà de quoi te casser le nez. » C'était un ordre en bonne forme, à toutes les autorités civiles et militaires, de laisser le citoyen Thomas, sans-culo;te éprouvé, maître absolu de diriger ses entreprises contre les ennemis de l'Etat, et de lui fournir à sa première réquisition les secours de tout genre dont il aurait besoin, et ce à peine de destitution pour les contrevenants, et signé Robespierre
Mon oncle ne s'était pas fait lire ce papier; et il n'en connaissait que le contenu en général. Le commandant avait prétendu le mener, et ce fut lui qui mena le commandant. 11 me fit écrire les noms des quarante soldats que nous avions embauches, et il requit qu'ils lui fussent envoyés à Imstant. L'officier salua profondément le [)rotégé du citoyen Robespierre, et sortit. Un quart d'heure après, les quarante braves entrèrent. Thomas les établit à discrétion chezM. Meurice, et il ne fut plus question de cven bouV.
Je n'aurais pas été fâché que le commandant lût parvenu à déjouer les projets de mon oncle. 11 me paraissait difficile, autant que dangereux, d'attaquer et de prendre des vaisseaux avec des bouts de fleuret. Je crois même que je n'aurais pas été lâché de rester à terre tout à fait : l'^ipproche du moment critique avait singulièrement afTHibli ma pass on pour la gloire. Mais comment déclarer cela à mon oncle! Le neveu de Thomas avoir peur! Il était homme à me faire sauter
la tête d'un coup de pistolet, et j'aimais autant courir le risque de le recevoir de la main d'un Anglais.
Depuis huit .iours que nous étions à Calais, mon oncle allait régulièrement matin et soir examiner du rempart les bâtiments anglais qui croisaient à la rade, pour enlever au passage deux pauvres corsaires qu'on équipait dans le port. Jusqu'alors il n'avait découvert avec sa longue-vue que quelques cutters, quelques sloops de dix à douze canons, et il retournait à son auberge avec humeur. Ce jour-là, c'était un vendredi matin, les bâtiments légers étaient disparus et remplacés par une frégate de trente canons. Mon oncle fit un saut, se frotta les mains, m'embrassa et me passa sa lunette : « Eh bien, qu'en dis-tu? — Superbe vaisseau, mon oncle! — 11 est à nons. Allons à bord. »
Je tremblais de tous mes membres. Heureusement la joie très-active de Thomas ne lui permit pas de s'en apercevoir. Il court, il requiert le tambour du poste du Havre de le suivre; il parcourt les rues au son de la caisse, et ordonne à ses enrôlés de se rassembler à l'instant chez M. Meurice. Il ouvre le garde -manger; il perte sur la table de la cuisine un pâté d'Amiens, une dinde de Périgueux, un quartier de veau rôti et un fromage de Hollande. Il tire de la broche un gigot et six poulets ; de dessus les fourneaux, un haricot de mouton et douze pigeons en compote. Il fait monter de la cave une feuillette de bordeaux et un panier de cinquante bouteilles de Champagne. On met le couteau dans les viandes, on dresse la feuilletie, on la défonce, on y puise à plein verre, on fait sauter les bouchons de Champagne, on fait sauter les bouteilles vides, on attaque les pleines, on boit, on mange
tout en riant, en chantant, en jurant, en gamb.idant.
Pour le dessert, Thomas fait apporter un chaudron dans lequel il verse vingt pintes d'eau-de-vie; il y mêle deux livres de poudre à canon qu'il délaye avec ses mains noires et décharnées. On avale ce breuvage infernal, on s'en barbouille la figure aux cris de : Vive la République I les têtes se volcanisenl; mon oncle saisit le moment, il paye, prend le reste de son argent, et on part bras dessus, bras dessous, pour aller soutenir l'honneur du pavillon français.
J'avais remarqué avec étonnement que mon oncle ne buvait pas, ou qu'il buvait peu. Je remarquai avec plus d'étonnement encore qu'il paraissait calme et réfléchi. Je jugeai dès lors qu'il avait les qualités nécessaires pour bien commander. Pour moi, qui avais senti le besoin de me volcaniser comme les autres, je m'étais donné le coup de toupet, et je me crus digne alors de marcher sur les traces du grand homme.
F anchon- la- Poussière, la femme du port la plus laide et la plus connue, nous suivait en tournant ses petits yeux et en fai?ant danser ses grosses mamelles : « Hé, mé Diu, monsieur Thomas, où qu'ous allez ? —
Guerroyer, f — Est-ce qu'ous ne voyez
pon c'te frégate? — Je vais la prendre. — S'embarquer un vinderdi ! — Je m'en f... laisse-moi tranquille, et va au diable ! »
Nous descendons dans notre barque, la voile est tendue, les rames secondent le vent, nous sortons du port à la vue des habitants étonnés, qui de la jetée nous disent le dernier adieu. Nous étions debout, pressée, pouvant à peine résister au roulis et portant chacun notre fleuret à la ceinture. Mimi- Duboc tenait la barre du gouvernail, mon
oncle était à l'avant, presque nu, le corps et la figure couverts de poil, la tête chargée d'un énorme bonnet de peau d'ourson, Tair terrible, et le porte-voix à la main.
Quand nous eiîmes dépassé le Fort-Rouge, Thomas fit carguer la voile et donna Tordre. « On va nous héler de la frégate, je répondrai. Nous essuierons le feu des batteries de bâbord ; on nous manquera. Pendant qu'on rechargera, ou que la frégate virera pour nous envoyer sa volée de tribord, nous aborderons, nous entrerons par les sabords ; vous poignarderez tout. Mon neveu, Duboc et moi nous courrons à la sainte-barbe, et nous verrons après. Allons, f..., hisse la voile, et en avant! —En avant ! » répétâmesnous à la fois. Et au bout d'un quart d'heure nous nous trouvâmes à la portée du canon.
Les Anglais avaient braqué leurs lunettes sur nous, et nous laissaient approch -r. Il y avait si peu d'apparence que soixante hommes sans armes osassent attaquer un bâtiment de cette force, que peut être ils nous prirent d'abord pour une barque de cartel. Cependant ils étaient sur leurs gardes, et nous apercevions distinctement les canonniers à leurs pièces. « Qui vive! nous crie un officier anglais. — France! répond Thomas d'une voix de stentor. — Que voulezvous ? — Vous prendre. » A l'instant la volée de bâbord part, et ne nous manque pas, comme se l'était persuadé mon oncle. Le mât, la voile et une partie de l'avant sont emportés; neuf hommes coupés en deux, et un boulet de sept nous a percés à l'eau. •< A bord, Duboc! à bord de l'Anglais I» criait mon oncle, et il bouchait le trou du boulet avec une jambe qui se trouvait sous sa main, et nous jetions les morts à la
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mer, et nous vidions l'eau avec nos bonnets.
La frégate était en panne, elle avait peu de voiles dehors, la manœuvre n'était pas facile. Cependant nous avancions à force de rame-, et elle voulut virer de bord pour faire feu de ses autres batteries. Duboc fit la même manœuvre, et se tint constamment à bâbord de l'ennemi. Ses canonnifn^s rechargeaient à la hâte, mais nous étions déjà à demi-portée de pistolet. Nous essuyâmes encore une décharge de mousqueterie qui nous tua trois hommes et ea blessa six légèrement. Nous nous trouvâmes alors sous la courbe du vaisseau, par conséquent hors d'atteinte, et nous sautâmes à J'abordage. Thomas entra le premier par un s;ibord, et reçut un coup de hache d'armes qui lui abattit le nez et la moitié d'unejoue : iin'en fut que plus terrible. Il renversait tout avec son poignard ; Duboc faisait des merveilles, et tout en jouant de mon fleuret, je les suivais de très près, car je ne savais pas où était la sainte-barbe.
Elle n'était gardée que par quatre hommes, qui n'avaient, selon l'usage, qu'un sabre à la main. Ils demandèrent la vie. Le sang de Thomas coulait; il les poignarda tous les quatre. Nos gens avaient bnlayé les entreponts, et il se crut maître du vaisseau : il était loin de son compte. On n avait tué que les canonniers, quelques charpentiers, le cuisinier et le chirurgien, car on tuait tout ce qui se présentait. Il restait sur le pont et dans les manœuvres cent cinquante hommes au moins. Ils avaient fermé les écoutilles sur nous, et paraissaient se disposer à faire voile pour l'Angleterre. Nousnoustrouvions prisonniers sous les ponts, au sein mAme He la victoire. Thomas, enragé de ce
contre-temps, cria au capitaine anglais qu'il voulait par.ementer. On parlementa, comme on le peut à travers des planches de trois pouces. « Apprends, chien d'Anglais, dit mon oncle, que des gens comme nous ne se laissent pas mettre en prison. Je te donne cinq minutes pour mettre bas les armes. Si tu refuses, Je mets Je feu aux poudres, et nous sautons ensemble. » L'Anglais, aussi brave que mon oncle, lui cria à son tour qu'il s'en f...taiL Thomas, exaspéré par cette réponse, enfonça à coups de hache la porte de la sainte-b;irbe, défonça un baril de poudre, et courut prendre une mèche aux batteries.
Notre héroïsme, à nous subalternes, n'était pas tout à fait si vigoureux que le sien. Nous trouvions qu'il n'y avait pas de comparaison entre les désagréments delà prison et les inconvénients du saut qu'il voulait nous faire faire. Moi, je n'osais rien dire ; mais nos gens se jetèrent sur lui, lui arrachèrent la mèche, et l'un d'eux fut la jeter à l'extrémité de Tentrepont Thomas ne se connaissait plus ; il les traita de lâches, et tomba sui- eux à grands coups de fleuret. Il en avait tué deux, et continuait de manière à pouvoir dans peu de moments sauter en liberté. On ie saisit, on le désarma, et on le lia fortetnent à la tige du grand màt. J'avais l'air de le défendre, et je recommandais tout bas à nos gens de bien serrer les nœuds : je me sentais pour le saut une aversion de tous les diables. A présent que je pense de sang-troid à la fureur de mon oncle, je ne conçois point comment elle ne Fa point suftbqué, ou comment ses blasphèmes n'ont pas fait abîmer le vaisseau.
La confusion, le bruit inséparable de pareils événements, n'avaient pas permis d'en-
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tendre les cris de quelques malheureux renfermés dans la cale. Duboc crut, le premier, distinguer quelques mots; il prêta Toreille. On lui' parla français, et il ouvrit aussitôt. C'étaient quinze de nos compatriotes qui avaient entendu la contestation de mon oncle avec son équipage, et que la peur de sauter avait rendus blêmes comme des clercs au sov' tir du carême.
Ils nous racontèrent qu'ils étaient partis du Havre avec soixante-trois mille livres écus pour aller prendre à Hambourg un chargement de blé. C'était le bon temps où on nous distribuait patriotiquement deux onces de pain de fè^es ou de chènevis par jour, qu'il fallait atteu'lre à la porte du boulanger depuis onze heures du soir jusqu'à sept heures du matin : c"ét-^it de l'ordure bien achetée. Le farinier du Havre avait été pris la veille par la frégate; les Anglais avaient fait passer a leur bord les hommes et les espèces et avaient coulé le bâtiment, qui n'était bon qu'à los embarrasser dans leur croisière. A la vérité, les négociants du Havre auraient pu ne pas hasarder leur métal et prendre des lettres de change sur Hambourg; mais comment faire connaître aux espions du citoyen Robespierre qu'on avait soixantetrois mille livres écus sans s'exposer à perdre soixante-trois mille têtes, si on les avait eues?
Pendant qu'ils nous faisaient ce récit, qui ne nous intéressait guère, un autre incident renouvela mes terreurs. On avait jeté sans réllexion la mèche qu'on avait ôtée à mon oncle sur des fagots soufrés qu'on lance allumés dans les manœuvres de l'ennemi pourfaciliterlesabordages.Une fumée épaisse et jaune remplit tout à coup l'entrepont, et la flamme se manifesta à la proue du bâti-
ment. Il était faaile encore de l'éteindre; mais il fallait de l'eau, et comment en puiser sans se mettre va découvert et rece\oir d'en haut des coups de lusil à bout portant? Nous étions tous dans la désolation, et je vis Thomas sourire.
Nous délibérions en désordre, et une autre scène se jouait sur le pont. Dès que les Anglais se virent enveloppés par la fumée qui sortait des sabords, ils ne doulèrent pluF que mon oncle n'eût exécLitéea partie la menace quil leur avait faite. Ils naimaient pas la grillade plus que nous; ils frémirent à leur tour, et sommèrent brusquement leur capitaine de se rendre. Le monsieur s'entêta aussi, et on fit en haut ce que nous avions fait en bas : on lia le capitaine anglais, on ouvrit les écoutilles, et on nous cria qu'on se rendait.
Nous étions bien sûrs que mon oncle, que le hasard rendait vainqueur, ne penserait plus à faire le saut périlleux.
On le détacha avec des marques de respect, et on lui demanda pardon d'avoir voulu le sauver malgré lui. Il avait autre chose à faire que de répondre à des compliments. 11 ordonna aux Anglais de descendre l'un après l'autre, et ae déposer leurs fusils à ses pied?.
A mesure qu'ils obéissaient, nos g-ms s'armaient. Duboc faisait prendre aux prisonniers des seaux et des raops. En cinq minutes, il ne resta plus traces de feu, et les Anglais allèrent dans la cale remplacer ceux que nous avions délivrés; un clou chasse laidre. Ce fut alors que, passant de l'inquiétude a 1 excès de la joie, nous montâmes sur ce pont où nous ne devions paraître que pour y recevoir des fers.
Le premier soin de mon oncle fut de cou-
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perles cordes qui retenaient le capitaine anglai!?. Il lui serra la main et lui fit prendre un verre <ie rhum : « Tu es un homme, toi, et j"aimo. les braves gens. Prends, ta chaloupe, quatre de tes matelots, et retourne en Angleterre. J'espère que nous nous rencontrerons quelque jour à forces égales, et sa-credieu, nous aurons le plaisir de brûler quelques amorces ensemble. »
Apres le départ du capitaine, Duboc mit le cap sur Calais. Nous en étions éloignés de deux lieues au moins, et nous ne restions p^us que trente-neuf en état d'agir. Les quinze quenous avions délivrés faisaient un total de cinquante-quatre hommes. Il en fallait cent vingt au moins pour le seul service des batteries, et nous avion-j plus de cent prisonniers à garder. Mon oncle sentit bien que ce n'était pas le moment de faire le gentil, et il til laisser le pavillon britannique, pour ne pas attirer .sur nous les croiseurs anglais qui étaient" dans la Manche. S'il aimait à s*^ battre, il aimait bien autant à garder ce qu'il avait pris.
Pendant que nous marchions à pleines voiles, Thomas fit apporter sur le pont la caisse aux soixant-vtrois mille livres, pour éviter, disait-il Teniremise du juge de paix. En eflét, les vingt-quatre heures n'étaient pas révolues depuis que le vaisseau normand avait été pris par la frégate, et les premiers propriétaires étaient longés à réclamer leurs fonds. J'en lis l'observation moi, homme de l-i, et pour prévenir toutes difficultés, il fut résolu qu'en arrivant à Calais j'écrirais au nom de mon oncle au citoyen Robespierre que des gens qui ne savent pas manger du pain de fèves et de chènevis sont infailliblement des aristocrates, et que leur argent était partagé entre les bons
sans-culottes qui l'avaient repris aux Anglais.
En conséquence, chaque homme reçut comptant quinze cent francs en belles espèces sonnantes. Duboc en palpa six mille, et moi. en qualité d'écrivain et de conseil privé du capitaine, les trois mille qui restaient. Nos quinze Normands, qui ne s'étaient point battus, eurent pour leur part la permission de se faire tuer avec nous à la première occasion, et mon oncle, d'un désintéressement tout particulier, se contenta pour la sienne de la frégite toute équipée et pourvue de vivres poui-trois mois; ce qui ne valait guère que cinq cent mille livres. On murmura un peu; mais il répondit que son vaisseau serait toujours aux braves qui voudraient voguer avec lui à la fortune, et il proposa de se brûler la cervelle sur l'heure avec ceux à qui ses arrangements ne conviendraient pas. Un matelot, un soldat qui gagne quinze cents livres en deux heures n'y regarde pas de si près. Tout le m.onde se tut, et nous mouillâmes sous le canon du Fort-Rouge, le pavillon anglais renversé, et le tricolore flottant glorieusement à la vue du port. La jetée était couverte de ces mêmes habitants qni, quatre heures avant nous traitaient d'insensés. Les chapeaux ctaienten l'air; on nous saluait, on nous tendait les bras; voilà les hommes! toujours tournés au soleil levant.
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