‹ Mon oncle Thomas (volume 3)Chapitre 1 sur 7 · Mon oncle Thomas · texte numérisé non relu

Mon oncle Thomas

X-/e tous les événemens d'éclat dont parle l'Iiistoire , il n'eu est pas peut-ètro qu'on puisse comparer à la tentative du prince Edouard , si on considère la foifclesse des ressources , l'éclat des premiers succès , les malheurs romanesques et presqu'iiicroyables qui leur succédèrent, et les changemens qu'une victoire de plus pouvoit apporter dans le système politique de l'Europe.

En etïet , la bataille de Culloden gagnée, le prince Edouard faisoit remontai' son père au trône, et l'Angleterre devenoit l'alliée de la France. Ces deux puissances so liguaient contre la Hollande : Louis XV pour la forcer à la paix , Stuart

(i) Episode entièrement historique.

pour la punir d avoir détrôné son aieuI. Le conaiieroe des deux Indes prenoit une iorme nouvelle, et il est à présumer que le Pape recouvreit sur l'Angleterre les droits que lai avoit ôtés Henri VIII.

Charles-Edouard étoit fiii du chevalier ^e Sdint-Georgfcs , vulgairement appelé le Prétendant , et petit-fils de Jacques II. Il vivoit à Uome auprès de son père , et sa jeunesse s'écuuloit dans une inaction qui ne s'accordoit , ni avec un courage touillant , ni avec un amour extraordiaiaire de la gloire. Ce dernier rejeton de tant de rois et de tant d'infojlunes , avoit été appelé en France en 17^2, et on avoit fait alors des efforts aussi dispendieux qu'inutiles pour les porter , avec une armée , sur les côtes d'Angleterre. Il attendoit à Paris une occasion favorable pour «léplojer ses talens et satisfaire son ambition. La guerre que Louis XV soutenoit alors contre l'Allemagne , l'Angleterre et la Hollande l'épuiauit d'hi>mmes et d'argent. Ti'op occupé de ses propres affaiies pour penser alors à rétablir celles d'ua prince étranger , le roi laissoit Edouard dans l'obscurité, et mêm.e dans l'oubli.

Ce jeune prince s'entretenoit un jour de ses malheurs et de ses espérances avec le cardinal de Tencin , qui devoit au prétendant sa promotiou à la pourpre ro=

niaine , et le prélat lui adressa ces propres mots: « Que ne tentez-vous de pas- » ser sur un vaisseau vers le nord de l'E- « cosse? Votre seule présence pourra vous » donner un parti et une armée ; alors il » faudra bien que la France vous se- » coure. *

Les plus foibles causes amènent souvent <le grands événemens. Ces mots réveillèrent l'ambition du prince. Mais où trouver ce vaisseau , et comment l'équiper ? Son pëie ne pouvoit ri<ju pour lui , et il vivoit en france des dons de quelques faïUilles réfugicies, attachées à sa maison.

Il avoit vu quelquefois monsieur de Lally , irlandais de nation. Son couraf^e , récompensé sur le champ de bataille même de Fontenoi, et sou caractère remuant, le lui firent juger digne de le seconder. Il s'ouvrit à lui, et Lnlïy se chargea de diriger l'entreprise.

Il s'assura d'abord de sept officiers irlandais ou écossais, qui consentirent à courir la fortune du prince: leurs noms méritent d'être connus. C'étoient le marquis de Tullibardine, f.'-cre du duc d'Athol , un Mikdonall , l^nomas Shéridan, Sullivan, Kelli et Strikland. Tous avant le départ furent pronnis au\ premiers grades d'uae armée iju'ou pouvoit n'avoir jâmtùâ.

L'un d'eux s'adressa à un négociant do IViiiites , irlandais nommé îValsh qu'il savait alïectioniié au parti du prétendant. Par u'i hasard singulier, ce Walsh dont on n'eipéroit que quelqu'argent , avoit un corsaire de dix;-liuit canons, qu'il offrit généreusement , et qu'on équipa eu secret. L'actif et infatigible Lallv ramassa do tous côtés des armes , dos munitions de guerre , et des fonds. Eifin le prince s'eniOarqua avec ses sept officiers, dixliuit cents sabres, douze cents fusils, et quarante-huit mille francs. Telles étoient les ressources qu'il romptoit opposer à des flottes , à des troupes réglées , à dos finances considérables , et à l'opinion publique générMlemout prononcée en faveur d'un roi aflérmi sur le trône.

Par une suite des soins du comte de Lai! y , le corsaire que montoit le prince, fut escorté par un vaisseau du roi de Soixante-quatre canons , VElisabplh , que le ministre de la marine avoit prêté à un armateur de Dunkerque. Cette espèce de f.;veur s'ubtenoit alors , moyennant une somme payée au trésor royal , et l'eiitretien de l'équipage étoit à la charge de l'armateur. I-.e roi , à qui appartenoit le vaisseau , et le ministre qui l'avoit prêté, îgno rident également à quel usage on deyoit l'employer.

Apres huit jours d'une navigation périlleuse , après avoir échappé à Ja poursuite d'une escadre, le prince tomba dans une flotte marchande qu'escortoi nt trois vaisseaux de guerre anglais. Le plus fort, portant soixante-dix canons , se détacha pour combattre l'Elisabeth ; le corsaire, que montoit le prince inquiéta le convoi par de fausses manœuvres , et força ainsi les deux autres vaisseaux à ne pas s'en écarter. lasensiblcment il gngna le vent, et fit force de voiles vers l'Ecosse, pendant que VEUsabeth soutenoit contre le vaisseau anglais un combat long, opiniâtre et meurtrier, qui fatigua également les deux partis , et dans lequel aucun n'eut d'avantage prononcé.

A la faveur de la nuit, le prince aborda uae petite ile à-peu-près déserte , au-delà de l'Irlande , vers le cinquante-huitième degré. Il attendit le jour pour cingler vers l'Ecosse , dans la crainte d'être enveloppé au milieu des ténèbres ; enfin la petit-fils de Jacques II , roi d'Ecosse , débarqua dans un petit canton de ce royaume , appelé le MoiJart. Quelques habitans , auxquels il se nomma , tombèrent à ses genoux, en protestant de leur impuissance. Ils étoient sans armes, paLvres , et ne mangeoient que du pain d*i?« ^Yoiae <ju'ils ofcteuoieat, à force de tra^

vail, d'un terrain pierreux et stérile. « Je V cultiverai celte terre avec vous , leur » dit le prince; je mangerai de ce pain, » je partagerai votre pauvreté, et je vous » apporte des armes. »

De tels seiitimeus exprimes avec la chaleur de la vérité , devoieat exciter l'entliousiasnie. Ces bonnes gens turent ses piemiers soldats. Le bruit de si»n arrivée se répandit dans les environs. Le:^ Makdo- Ball, les Lokil , les Cameron , les Fraser, c'itjf's d'autant de tribus d'Ecosse, vinrent aussi-tot se joindre à lui.

Les peuples qui roniposent ces tribus , Jiabiteat un pajs montagneux et couvert ^e forêts d'une étendue de deux cents ïn\lle. Les ilus Orciides , et celles du Zetlaiid suivent les mêmes usages, et vivent sous les mêmes lois. Ces peuples sont les seuls de l'ancien monvle connu, qui aient conservé l'habit de guerre des romains.

La rigueur du climat, le travail et la vie sobre auxquels les conthmine la nature , les rendent agiles et vigoureux. Us suppor- | tent avec constance les (atigu, s et la disette. Us couchent souvent sur la terre , et résistent aux marches les jilus pénibles, au milieu des neiges et des glaces. Us sont soumis à leurs seigneurs , qui ont conservé sur eux les dr^ùts fVodaux abolis ga Augletenci ttiuai iU ëui\t nécessaire-

ment du parti de ceux dont ils dépendent.

I.e3 Irlaudais , (.utlioliques-ronuiins comme le prétend. int , étuienl re{>cinl.»nt dans des dispositions toutes dill* renies. Le pays est plus fertile et mieux cullivé, le jiruple étoit plus favorablement tiailé par la cour de Londres j les manufactures ëtoient eacouragées , par cousctiuent le commerce tlourissoit , et l'habitant fortuné et tranquille tenoit plus aux dou- ♦ceurs de la vie , qu'aux intérêts des Slu.irt. Voilà pourquoi l'Irlande ne prit point de part active à la révcduliou qui se piéparoit , lorsque tout en Ecosse concouroit à l'avancer par les armes , ou la favorisoit en secret.

Une autre cause des premiers succès du prince , vint du mécontentement de beaucoup de lords écossais , qui , depuis la réunion des deux royaumes, n'avoient pu avoir entrée au parlement d'Angleterre.

La cour avoit négligé de se les attacher par des pensions j ils regardoient donc comme une sorte d'esclavage celte réunion qui ne leur assuroit aucun avantage à eux, ni à leurs tribus , et ils soulevèrent les contrées septentrionales de l'Ero'^se.

Quelques autres, que le ministère crojoit avoir gagnés par des largesses ou des emplois , cédèreut à i'cathousiasine géué-

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rai , et se réunirent à leurs compatriotes eu faveur d'un prince originaire de leur pajs, dent le courage, les talens et les vertus étoient encore augmentés par la renommée. Les ducs d'Argile , d'Atliol , et de Queensburi restèrent seuls fidèles au gouvernement.

Edouard avoit à peine rassemblé trois cents liommes autour de sa personne , qu'on leva l'étendard royal. C'étoit ua morceau de taffetas que Sullivan avoit apporté, qu'on fixa au haut d'une perche. Cette poignée d'hommes se mit en marche, et grossit en avançant , au point que le piince , arrivant au D'jurg de Fenning, se trouva à la tête de qui.ize cents montagnards. Il leur distribua les fusils et les sabres dont Lally avoit ciiargé le corsaire nantois.

Jamais les circonstances n'avoient été plus favorables pour attaquer et abattre le gouvernement. Le roi Georges étoit sur le continent , et il ne restoit pas en An|:;leterre six mille h<j!nmes de troupes réglées. La petite armée du prince, s'augmentant de j«jur en jour, étoit pleine de cour.ge et de bonne volonté. Edouard conçut les plas brillantes espérances , et prépara tout pour seroHiJer sa fortune. Il s'essaya d'abord contr? quelf[ues compagnies du régimeat de Sinclair , qui s'a-

vancèrent contre lui des environs fl'Edimîîourg. Il les défit entièrement , et trente écossais prirent quatre-vingt anglais avec armes et bagages.

11 renvoya alors le vaisseau qui l'avoit apporté , pour donner avis aux rois de France et d'Esp.igne de son débarquement et de la situation de ses ailaires. Les deux souverains lui écrivirent et le traitèrent de frère ; non qu'il» voulussent encore le recounuître publiquement , ni..is ils ne pouvoient refuser ce titie d'bon- 'neur à sa naissance et à son courage.

Ils commencèrent alors à le st-tourir sérieusement. Des convois d'armes et de munitions turent expédiés de dilVérens ports. Plusieurs de ces vaisseaux furent pris par les anglais , qui ne cessoient de croiser dans ces mers j d'autres abordèrent et encouragèrent le parti , qui ne douta plus que la France et l'Esjjagnc n» fissent les plus grands efforts pour rétablir le prétendant.

Les Bourbons étoient loin de prévoir «lors que cin(}uante ans après, les anglais embrasseroient à leur tour la cause d'un autre prétendant , qui , sans qualités comme sans moyens, justifie celte maxime frappante , si heureusement rendue par ua de uos poètes :

Qui ndpiiit sur le trône , en est rare" ment digne.

La confiance générale attiroit sans cessa des soldats à Edouard. Il marchoit avec rapidité. Toujours à pied à la tête de ses montao;uards , vêtu et nourri comme eux, il leur dennoit en tout l'exemple. Il traversa les cantons de Badenocli, d'Atliol, de Penh - Shire j il s'empara enfin de Perth, une des plus considérables villes de l'Ecosse.

Ce tut là qu'on le proclama solemnellement régent d'Angleterre , de France , d'Ecosse et d'Irlande , pour son père Jacques lli. Il est assez extraordinaire qu'il acceptât le titre de régent de France, au moment où il ne pouvoit rien que par la France elle-même ; mais c'étoit un ancien usage auquel peut-être il n'osa déroger , de peur d'indispeser ses troupes , et qui, par son absurdité même , ne pouvoit inquiéter le roi de France.

Le duc de Perth , le lord Georges Murrai arrivèrent alors avec de nouvelles troupes , et prêtèrent serment de fidélité au prince. Des compagnies entières désertèrent pour venir se ranger sous ses drapeaux. Dundee, Drumond, Newbourg lui ouvrirent leurs portes.

11 assembla un conseil de guerre dans

lequel

C '3 ) lequel on discuta des opérations les plus importantes. Les avis étoient partages: le prince vouloit marcher dioit à iLuinxfcourg, et déterminer , par la prise ae la capitale, la couquêle de l'Ecosse. II avuit des intelligences dans la ville , mais la majorité des habitaiis tenoit pour le roi Georges ; la place étoit détendue par une garniion , et Edouard mauquoit de tout: ce qui assure le succès d'un siège, u II ne » faut , repondit-il à ces objections, que » me montrer pour les faire déclarer » tous. » Son opinion prévaut, on marche sur Edimbourg , on s'empaie d'une des portes avant qu'on ait pensé à se défendre. Le gouverneur Guest surpris, se retire dans le château avec ses troupes. L'alarme se répand aussi-tôt dans tous les quartiers j les uns veulent recevoir le fils de leurs anciens rois, d'autres veulent conserver la ville au gouvejiienient i les esprits s'aigrissent, les têtes férmenlouti les magistrats redoutent et veulent éviter la guerre civile; ils ne tiouvent pas d'autre mo) en que de se rendre à la porte qu'occupoient les montagnards , et d'y traiter avec Edouard. Le prévôt , nonmié au'ssi Stuart , porta la parole , et demanda, avec un trouble véritable ou apparent , ce qu'il falloit faire : « l'omber à « ses pieds et le reconnoître, » cria quel- Tome 11, B "

qti'un du milieu de la foule. Ce cri fut répété de toutes parts, et le prince reçu et proclamé dans la capitale.

Ce premier succès , si brillant en apparen( e , étoit {>eu de chose tant qu'Edouard ii'étoit pas maître du château. C'étoit la seule place véritablement forte où il pût établir des magasins , se retirer en cas de revers , et d'où il pût contenir des habitans dont les dispositions étoient encore incertaines.

Le château d'Edimbourg est situé sur un roc inaccessible , il est défendu par des murailles de douze pieds d'épaisseur > revêtues d'un fossé prolbnd taillé dans la roche. Cette forteresse antique , et par conséquent irrégulière , exige cependant un siège dans les formes , et le prince n'avoit point de canons: il fut obligé de traiter à sou tour avec Guest. "Ou convint que les hostilités seroient suspendues de part et d'autre , et que la ville fouruiroit des vivres au château.

On sut bien-tôt à Londres les avantages qu'avoit obtenus Edouard. Ce prince , qu'on y rcgardoit lors de son débartiuenient , comme un aventurier qui n'étoit pas à redouter, inspiroit déjà des craintes sérieuses. La régence établie par le roi Georges avant son départ d'Angleterre , mit eu son nom la tête du jeune princ»

à priv. On promit six cents soîxnntomiile livres de notre monuoie à quiconque le livreroif. l'importiince de lu somme prouvait combien on le ju^coit dangereux; et, par une contradiction singulière , on ne prenoit encore aucune mesura efficace pour le vaincre.

Edouard , maître de la plus grande partie de riicosse , proclanjé pai-lout sur son passage, sembloit autorisé à traiter, de son côté , Georges d'u'îarjiateur. Ou s'attendoit qu'il répondroit aux proclamations de la régence en se servant des mêmes armes : il donna un exemple de modération bien rare dans un jeune guerrier que ses premiers succès pouvoient enivrer. Il n'opposa aux proscriptions sanguinaires de ses ennemis , que son éj)ée , et la défense rigoureuse à ses adlicrens d'attenter à la viî du roi régnant et des princes de sa maison. Une telle conduite fortifia son parti , et rendit sa cause plus respectable.

Il ne négligea rien pour la faire valoir, et pour profiler de cette première ardeur au soldat , qui se ralentit si aisément. Il apprit que le général Cope s'avancoit contre lui avec des troupes réglées, et il sortit aussi-tôt d'Edimbourg pour le combattre, il conduisoit trois mille montagnard» qui étoieut toute sou armée, et

qui avoient des cuniemuses pour trompettes. Les anglais , au noiiiine de qudlre mille hommes, avoieat deux régimep.s de dragons , et six pièces de campagne :

Edouard étoit décidé à tout bravei-. Il monte quelques Iiommes sur des chevaux de bagage , il avance à marclies lorcZ-es , il se trouve en présence des anglais à Preston-Paus , et range aussi-tôt sa petite armée eu bataille. Il u'avoit ni corps de réserve, ni seconde ligne j il n'en avoit pas besoin : ses soldats étoient disposés à se battre en furieux. Il tire son épée , et jetant le fourreau au loin : « Je ne la re- •» mettrai , dit-il , que quand vous serez I) libres et heureux u

Ce f)r ince étoit né général. Il avoit remarqué un delilé par où l'ennemi battu, pouvoit faii-e sa retraite: il détacha cinq cents hommes pour s'en emparer , et il engagea le combat avec deux mille cinq cents montagnards.

Son attaque est si vive , que l'ennemi n'a pas le tems de se servir de son artillerie. Ses montagnards fondent sur les anglais, tirent à vingt pas, et jeient leurs fusils, se couvrent de leurs boucliers, se précipitent entre les chevaux , les tuent avec le poignard , et combaitent les hommes le sabre à la main. L.a for- e du rorp^, iautile aujourd'hui dans les batailles, fit

tout dans celle-ci. Les anglais , étonnes d'une manière de rombittre nouvelle pour eux, se déb.mdeat et fuient de tous côtés j on leur tue huit cents hommes; le reste, aiiiii que le prince l'avoit prévu, cherche à se sauver par le défiléj les nionj tagnards, qui les attendent, en foi\t quatorze cents prisonniers ; i'artilleris , les bagages, les drapeaux restent au pouvoir du vainqueur; les chevaux dos morts et des fuyards lui font à l'instant une cavalerie : cette première victoire ne lui a coulé que soixante hommes.

Le général Cope avoit fui presque seul. La nation , indignée de sa défaite , demanda qu'il fût traduit devant uns cour martiale; et celle-ci , contre l'ordinaire de ce genre de tribunaux, qu'égarent souvent la passion ou l'intrigue , prononça que la présence, l'intrépidité du prince et la manière de combattre des écossais , avaient seules décidé la perte de la bataille.

Cependant ce grand nombre de prisonniers embarrassoit le prince. Il n'avoit point de place où il pût les envoyer; il n'étoit pas possible de les -faire garder par ses soldats , qu'ils égaloient presqu'en nombre. II se détermina à les renvoyer, après leur avoir fait jurer de ne pOAter d'ua au les armes «outre lui. Il

garda les blessés , les fit soigner comme les siens , et cette générosité lui attira de nouveaux partisans.

Deux vaisseaux , l'un français , l'autre espai;nol , chargés d'armes et d'argent, arrivèrent alois sur les côtes. Ils débarquèrent un certain nombre d'officiers irlanilaii qui étoient au servirt- de France, et qui brûluiewt de se distiut'uer aux ^ eux de celui qu'ils legardoieuL comme leur légitime souverain : hdouard les employa à discipliner ses troupes.

Le même vaisseau français revint, quelques jours après la virtoiie de Preston- Pans , au pcit de Mont-Rose j il apportoit encore de l'argent et des armes, et le frère du marquis il'Argens , si connu par ses écrits, étoit à bord, en qualité d'envoyé du roi de France .jupiès d'Edouard. Ses affaires preaoienl la tournure la plus avantageuse. 11 etoit rentré dans Edimbourg, où son armée s'augmenta jusqu'au nombre de six mille liommos. L'ordre commença à s'établir dans t<^>utes les parties. Il avoit une cour, des secrétaires l'ctat, des hauts officiers j le [)ays fournissoit des subsides réglés ; les auglaia ne le menacoient d'aucun côté; sa sécurité eût été entière , s'il eût été maître du château d'Eilimbourg: il n'avoit pas de grosse artillerie , il ne pouvoit rien (Siitrepreudre contre cette forteresse.

A la valeur, à la modération , a la générosité (i'E.lou.iid , la 1 égeiico d'A igleterre avoii d'abord opposé la proscription ; fcile css.i^a e;isuite la calomnie , et enfin rariiie lu ridicule, toujours sûre eu France , mais i!i!j>uissunte sur le llegme anglais. On iinpiima et on afficha partout que le prétendant venoit renverser la religion dominante , persécuter les anglicans , et sul>stituer le despotisme aux lois du pajs : Edouard protestoit que jamais il n'itttenteroit à la liberté des cultes , et qu'il res[)ecteioit les immunités du peuple. La régence exigea des fomtionnaiiês publics une nouvelle formule de serment , conçue en ces propres termes : J'abhorre , /> déteste , je rejette comme un sentiment impie cette damnablc doctrine , que des princes excommuniés par le pape , peui'ent être déposés ou assassinés par leurs sujets , etc. Edouard répondoit que si quelqu'un avoit à craindre le fer des assassins , c'étoit celui-là seul dont on avoit proscrit la tête. On lit sortir de Londres et de son territoire tous les prêtres catholiques , trop peu nombreux pour être redoutables j et on ne redautoit en eftbt que le courage d'Edouard , une «rmée conduite par renlhousiasme qu'échauffuieat encoi e des succès presque prodigieux. £ujia, ou ût parolue uu jouraal

qu'on distribuait gratuitement , dans lequel ou comparoit les chose-j imnortajifes laites pendant le règne d? Georges II, aux changemens qui ne Jevoienl p.ts manquer d'arriver sous lu 'iomiiiation d'un prince catl)olique-roni.ii.i , les moines rétablis , les édili es publiis cnveîtis en couvent, un jésuite t oufesseur et ministre, p!usieuis pDrts livrés aux français, etc. Les parlisaus qu'avoit Edouard dans Ijoudres même écrivoient dans le sens contraire , et leur siyle aiiibigu, et la modération qu'ils observoient , ne donnoient aucune prise au g.njvornement.

Le prince, à [ui son ardeur ne permettoit pas de s'fjccuper long-teias d'une guerre le plum?, sorîit de nouveau d'Edimbourg . et enleva , l'épée à la main , Dundee , Dnnnond et IVewbourg.

Le r(H Georges , de son côté , étoit revenu en Angleterre pour arrêter les progrès efTrayans de son adversaire : il i'en alarma au point de ne pas croire les forces nationales suffis mtes. 11 fit venir six mille liessois . et les gaïuisoas hollandaises de Touraai et de Deniermonde , qui , par la plus précise des capitulations , ne dévoient faire aucun service pendant dix-huit mois, ïl mit sur pied les milices, il engagea plusieurs soigneurs à lever des légimens à leurs frais i ii eu fit reveair plusieurs de

Flandres : il mit enfin dans ses piéparatifs BUtaut d'activité que la icgcact; avoit inarqu(^ de lenteur.

Ses alarmes augmentèrent , et la fermentation s'empara à Londres de loys les esprits , quand on y sut qu'Edouard avoit pris i^arlislo , et qu'il avoit pousse jusqu'à Derbi , à trente lieues de cette <apitale. Ceux qui n'avoient osé se déclarer liautement pour lui sur des espérances incertaines , cessèrent de se contraindre. On buvoit dans les tavernes à la santé du roi Jacques, quelques ministres prononcèrent son nom dans les prières publiques , le comté de Lancastre lui fournit un régiment entier. Chaque jour, à chaque instant, on apprenoit quelque nouveau succès du prince ; la consternation grossissoit ses avantages et s^s forces j le désordre fut porté à un tel pfjint , que la banque et les boutiques de Londres furent lermées pendant vingt-quatre heures.

Depuis qu'Edouard étoit descendu en E'os->e , ses amii pressoient sans relâche la cour de France de le secourir eiiicacement. Ils assuroient qu'il étoit facile de débarquer la nuit huit ou dix mille hommes et de l'artillerie. ïls np vouloient pas do vaisseaux de guerre : i! falloit perdre du tems pour les équiper, et le moindre retard pouvoit être funeste. Ils demaii-

doient les bâfiniens de transport qui se tr.;Liveroieut <Jans les ports de Calais , de Bt^ulugne et de Dunk^rque ; ils as6uri)ient que, d'une marée à l'autre, ces'troupes déhaïqueroieat à la côte d'Angieterrc ; ils lépoiidoient que dès qu'elles seroient à tejre, les trois royaumes se déclareroient; ils désiii'loieiit pour les commander , le duc de Richelieu dont la réputation éloit déjà faite on Europe j ils demandoient Lall y pour diriger les détails , et servir sous Riclielieu : enlia leurs sollicitations furent si vives , si opiniâtres, et les prohaLilités si bien établies par eux , qu'on leur accorda ce qu'ils demandoient.

Il est cerlHin que , si le passage eût été libre , la révolution se faisoit i mais on reu'-ontroit par-tout les tlolles anglaises , et celte tentative manqua comme celles qui l'a voient précé(iée. On ne put faire aborder que quelques détacliemens , qui passèrent pai la mer geimanique, et tournèrent ensuite à l'est de l'hcosse. Le lord. J3romond , «/ffi' iei- au service de France , débarqua à Mont - Rose avec plusieurs piquets et trois compaguies du régiment Rojal-Ecossais. Il se mit aussi-tôt en marche avec ses troupes pour se réunir à l'armée du prince. Par-tout où ils passoient , iia étoient reçus aux acclamations des habitaiis. Les femmes alloieat au-devant

(Veux , et conduisoieut les clievaux deis officiers par la bride ; dans ciiaque maison ils trouvoient des rafraîchissemens ; c'étoit à qui les logeroit.

Cependant Edouard touchoit au moment qui devoit décider de son sort i il le sentoit, et il se servit de tous les mo^jeas qui étoient en son pouvoir. Il répandit des manifestes qui pressaient la nation de se joindre à lui; il proniettuit à tous protection et justice ; il protestait qu'il Iraiteroit les prisonniers comme on traiteroit les siens ; il renouveloit la dcl'ense d'attenter à ia vie du roi Georges. Ces proclamations, remplies d'ailleurs de sentimens d'iiumanité, furent brûlées à Londres par la main du bourreau.

Déjà les avant postes des deux partis s'étoitnt livrés de ces combats partiels qui ne décident rien , mais qui mènent à une affaire décisive. Edouard , trop avancé dans un pajs qui ae se déclaroit pas pour lui , craignoit que les milices répandues dans le comté de Lanrastre , ne coupassent ses conununications , et ne le forçassent à se rendre faute de vivres. Toujours impatient de combattre , il fat cependant contraint de reculer , et dé rentrer en Ecosse. Pendant cette marche , son armée s'augmentoit ou diminuoit selon les besoins des soldats , à (jui il ne pouvoit

payer rie solde réglée , et que par cette raison il n'ctoit pus possible de soumettre à un service régulier. Il lui restoit pourtant environ liuit mille hommes, lorsqu'il sut que l'ennemi étoit h six milles de lui , près des marais de Falkiik, et en nombre inHnimeut supérieur. Il n'en marcha pas moins à eux , et leur présenta aussi-tôt la Lataille. Ses montagnards se battirent de la même manière qu'à Prcston-Pans , et avec le même avantage. Un orage , qui souffloit au visage des anglais , les iavorisa eiicore j mais leur impétuosité leur devint fatale : ils se trouvèi'ent débandés, rompus et niêlés parmi les anglais , qui gardoient leurs rangs. Le prince vit le danger , et les fit reculer. Six j)iquets de troupes françaises les couvrirent , soutinrent et rétablirent le combat, et leur donnèrent le tems de se rallier. Ils revinrent à la charge avec une nouvelle l'ureur, et enfoncèrent enfin les lignes anghuies. Les dragons s'enfuirent les premiers, et entraînèrent l'inianterie ; les généraux , Its ofRciers , fuient contiaints de suivre la foule. Ils se jetèrent en désordre dans leur camp , entouré de marais , et déiendu [lur des i^tranchcniens.

Edouard, maître du champ de bataille, résolut d'achever la victoire , et de forcer le camp, malgrés les téiièl>ies , et l'orag©

deat

Jnnt la violence i edouLloit ; il ne s arrêta que pour donner le tems à ses niontagn<.rds de chercher et de rolrc-uver leurs iiiiils , que , selon leur méthode ordinaire , ils avoient jetés au comniencenient de l'aciion ; il marcha aux retranchemens l'épce à la main. Les anglais , déjà vaincu par la terreur , se dispersèrent et luirent uno seconde fois du côte d'Edimhoui g. Leurs tentes et leurs équipa^;es lui eut les ^arans de cette double victoire.

Ces tjophées, qu'Ldouard devoil à son intelligence autant qu'à sa valeur, laisoient beaui ( up peur sa j;loire , et rien piur la décis'un de celte grande allaire. Ces actions liécjuentes l'aiic-iblissoient insensiblement , et le duc de Cumberland s'avançoit en tresse avec des troupes Iraîches. 11 entra à lïdimb(»urg , et se réunit aOx <lébiis de l'uimte vaincue à Falkirk , et à la garnison du château. 11 en sortit à la tête de toutes ces forces pour chercher le prime Eclcuard.

Celui-ci, convaincu plus que jamais de la nécesiite de s'assurei d'une pluce forte, assiégeoit le château de Sterling. L'approche du duc de Cumberland le força à lever le siège, et de se retirer dans Inverness. Le duc ne lui uonna pas de relâche j il passa la rivière de 5pée , et se présenta à la vue d'Iiiveruess. Lùouard qui doutoit Tome IL C .

des dispositions des hahitnns , sortit de la ville , et se prépara à une bataille dont le résultat le portait sur le trône d'Angleterre , on le faisoit déclarer rebelle et traître à son roi.

Nous avons vu des armées de cent mille hommes , en Allemagne , en Flandres , en | Italie , décider à peine de la prise d'une citadelle ; ici le destin de trois royaumes va dépendre de onze mille hommes du côLé des anglais , et de sept à huit mille de celui du prétendant. Si Edouard est battu , son parti est éteint pour jamais ; s'il est vainqueur, le chemin de Londres lui est ouvert , et la couronne l'attend.

Les deux armées se trouvèrent en présence à deux heures après midi ,'près d'ua village nommé Culloden. Le duc de Cumberland avoit l'avantage du nombre, une forte cavalerie , et une artillerie parfaitement servie. Les anglais avoient en lui la confiance que méritoit le général qui avoit si bien dirigé leur bataillon carr*^ à Fontenoi. Ils étoient encore animés par le désir d'effacer la honte de deux défaites de Preston-Pans et de Falkirk.

Edouard , au contraire, ne livroit bataille que parce qu'il ne pouvoit se maintenir dans Inverness. Celui qu'on force au combat , a rarement l'avantage de la position , et il n'est jamais poussé par ces

}.rcssentîmens intérieurs attribués , je ne Si! s pourquoi , à uue cause suinaLurt;lIe , liiais qui l'ont toujours faire de grandes < iioses , parce qu'ils exaltent rimai;ina-r t . a : c'est ce qui arriva à Culloden. Les ( ' ossais se présentèrent mal j ils n'atla- <j lièrent point à leur manière accoutumée. ' • i le taçon de combattre u'étonnoit plus 1< ; anglais, mais ils la jugcoieut ti-ujours (ic ii^eieuse. Les premièrt-s décharges de l'ennemi mirent le désordre parmi les montagnards. Les français firent la même manœuvre qu'à Falkirk, ils se portèrent en avant ; mais les écossais ne se rallièrent point , et les laissèrent seuls exposés au feu. Les fiançais furent forcés de plier à leur tour, et la déroule devint généi'ale. Edouard blessé tut entrainé par lu multitude , oblige de fuir , et de renoncttr à toutes ses espérances, ayant à peine perdu neuf cents hommes. Le reste se dispersa du côLé d'Invernoss , poursuivi sans relâ-^ che par les vainqueurs. Le prince , suivi de quelques officiers, fut obligé dépasser j une rivière à la nage , et de ï'auti'e bord I il vit les flammes, et entendit les cris de cinq à six cents montagnards qui s'étoient lélugiés dans une grange , et que les anglais brûlèrent impitoyablement. Le gaia de cette bataille , qui termina ccLLe guerre , ncj leur coûta, q^ue cinquante hoin-

mss tues, et deux cents cinqurtnte blessés. Parmi les prisouuiers que (k le du : de Cuaibarlaad , étoient tous les ofîicisrs franc tis. L'eavojré du roi de France prè* d'Edouard , vint se rendre lui-même au duc dans laveruess ; et ce qu"^!! y eut d'extraordin lire , on lui amena truis dnmes écoss:tises , qui avoieut ci>m')ittu ave" leprince à P.-estoa-Pa'is, à Fdki.k. et à Culloden. IJ le quatrième , midjuiJ Séford , commandant un corps dî mjntagnards qu'elle avoit levés elle-mê'ne , fut assez heureuse pour s'écliapper.

Le dun de Cumherland sentoit la né^^essitë de disperser sans retour les l'ebeiies ( ce fut ainsi qa'i) i les nomma alors ; en }»'ditiqae, le meilleur fait les criminels : ) il ne leur donna pas le tems de respirer. Les sol lats, à la faveur de leur obscurité, se rachoient aisément , ou se reUrolent dans leurs mont >gnes. Les officiers sa readoient, dans l'espoir d'obtenir grâce ; plusi.'urs furent livrés par ces mêmes écossais qui la veille combattoient sous eux, ou qui formoient des vœux secrets p'^iur le prétendant. Eiouard , Sullivan, Shérida i et quelques autres se réfugièrent d'aî>''rd d.ms les ruines d'un fort, d?!it la faim les chassa bientôt. A mesure qu'ils niarcîioient , la misère se fiisoit sentir davantage j le chagria les aigrit , ils ei»

.iireiit aux reproclies; la division suivit; a (liaque instant il s'en détachoit quel- Miies-uiîs: EJouard resta seul entin avec ■SiicrjJan et Sullivan.

11 marcha avec ses deux amis cinq jours ict cinq nuits , sans oser s'arrêter , eu proie à ce qu'ont d'Iiorrible la fatigue , la iaaiine, et sur tout le sf»uvenir des espérances les mieux 'fundées, et si complètement évanouies. Des détachemens anglais étoient répuidas partout , et les soldats clierchoient le pi ince avec un acliarnement que soulenoit la soaime prooaise à qui le livreroit. Il étoit à pied, ses lia- Lits étoieut en lambeaux , sa blossure sans a|)pareil. L'excès des revers mcme aigrit son courage , et jamais peut-cire il ne l'ut plus grand qu'au milieu des plus afireuses calamités.

Je vais me répéter souvent , sans doute. Vne continuité de malheurs uniformes ramènent les mêmes situations , et par suit© les mêmes expressions.

Edouard arriva à un petit part nommé Arlzaig, abusé par l'espérance de pouvoir s'y embarquer. Deux navires de Nantes , qui apporloieiit de l'argent, des soldats et des vivres , faisaient voile précisément vers ce port , et soutinrent un moment l'illusion. On lui rapporte qu'on le cherche dviu» Ariz.uig luéuie i 11 est forcé d«

s'éloigner avant que ces deux bâtimens aient abordé : il n'a pas fait deux mille, qu'il apprend que ces navires ont touché au port , et qu'à la nouvelle de la délaite de Culloden , ils sont retournés en France.

Onel , officier irlandais au service d'Espagne , étoit veau dans un de ces vaisseaux. Il refuse de se rembarquer; il cherche, il trouve le prince n'attendant plus que la captivité où la mort. Il lui dit que l'ile de Stornai , la dernière au nord-est de l'Ecosse , est une retraite à-peu-près sûre dans ces premiers momens : Edouard, iouché du dévouement d'Onel , lui accorde aussitôt sa confiance , et se laisse conduire. Quel déta< he une barque de pêcheurs; Sullivan , Sliéridan et lui rament tour-à-tcur : ils ariiveiit dans l'île. A peine débarqués , ils apperçoivent dans î'éloignenient un gros de soldats, il reconnoisseiit l'uniferme de l'armée anglaise; ils n'ont que le temps de se jeter dans xiii marais; ils y passent la nuit, couverts par des roseaux, et dans l'eau jusqu'aux seins. Au point du jour , ils remontent dans leur petite barque, et se remettent «n mer , sans provisions , et sans savoir où se retirer. Un brouillard épais l&a rends plus iacertaiiis encore j ce

ijiouillard tomhe , ils se trouvent au imiicu d'une flotte anglaise.

Le piiuce alors oublie sa blessure , et prend un aviron : tous quatre forcent de rames pour gagner une petite île déserte Lurdée de rochers, inaccessible aux vaisil aux et même à leur chaloupe. Us échap- ])tnt encore à ce danger ; ils passent au milieu des ennemis, qui ne soupçonnent pas que c'est le fils du prétendant qui luit devant eux. Ils parviennent aux bas-fonds qui environnent l'île , ils se jettent à la iTiCr , et tirent à force de bras leur nacelle dbjrièrc un rocher.

11 ne leur restoit qu'un peu d'eau-devie: des coquillages et quelques poissons secs, abandonnes par des pèrheuis sur la plage , soutinrent leur déplorable existence. Us se caclièrent dans le creux d'une roche , jusqu'à ce que les vaisseaux ennemis fussent hors de vue. Us repailirent alorsj ils ramèreiit d'ile en île, cherchant par-tout un asyle qu'ils ne trouvoieiit nulle part: ils eurent cependant quelijues inomens de repos dans l'île de Wight. De pauvres gens les recureut et leur donnèrent quelques vivres. Us se proposoient de se refaire de tant de fatigues, lorsque des milices anglaises débarquèrent dariS l'île. Us furent réduits à passer tiois jours «i Uois uuits daiiâ une caverue > iibaudou-

Mes de ceux qui les avoient d'abord secourus : on aile les infortuiiés , oa ne se sacrifie pas pour eux.

ÎI3 se crurent trop heureux de trouver le moment de se rembarquer. Ils se sauvèrent encore dans une autre île déserte , où ils manquèrent absolument de tout. Forcés de se remettre en mer, et n'osant gagner le large avec une barque aussi frêle, il ne restoit qu'un parti à prendre; c'étoit de retourner en Kcosse , au risque d'être pris k par les anglais , qni sans cesse parcouroieat le rivaîre: il falloit mourir de faim , ou s'y Gi'lerminer.

Ils rentrent donc dans leur nacelle, presque sûrs de trouver la mort sur ces côtes où Edou l'd avoit un instant donné la loi. Ils V descendirent la nuit, et marchèrent à l'aventure , couverts de haillons que leur avoient donnés des montagnards. Au point du jour , ils rencontrèrent une jeune demoiselle à cheval , suivie d'un domestique. L » jeunesse et ce sexe font naître au moins la sécurité , il falloit s'ouvrir à quelqu'un. Le prince aborda la jeune personne; c'étoit une demoiselle Makdonall, dont la famille étoit attachée aux Stuart : le prince l'avoit vue pendant le coui's de ses succès, et se déclara à elle. Mademoiselle Mikdonall fondit en larmes , en le reU'guvaai ddas cet éUti« hQ jpriace et seâ

i iras s'attendrirent avec elle ; ils plenré- ; eut tous ensemble , et la douleur de la

ii'ie écossaise s'accrut encore en pensant elle ne pou voit rien pour un prince ex-

sé aux dangers les plus cruels et les

i5 certains. Elle lui conseilla cependant s'enfoncer dans une caverne profonde

; elle lui montra au pied d'une monta-

e voisine. Non loin de-là éloit la ca- 13 d'un montagnard sur la fidélité du-

: d il pouvoit compter. Elle lui promit .in de l'y venir prendre, ou de lui envoyer un guide sûr, si la fuite devenoit possible,

Edouard et ses estimables compagnons se réfugièrent dans cette autre caverne. Le paysan les secourut autant que le perrvittoit sa pauvreté: il leur donna Ce qu'il aToit de farine d'orge, détrempée dans da l'eau. Deux; jours passés dans ce lieu obscur et hamide , empirèrent i'Jut du prince, déjà malade. J)on corps se couvrit de boutons purulens et d'ulcères; les provisions du montagnard ctoient épuiiées , et les pro^jcrits ne vojoient paroître personne.

Ils rommençoient à désespérer , lorsq j'uu homme envoyé par mademoiselle INljkdonall , se présenta à l'entrée de la caverne. Il leur avoua qu'il étoit impossible de trouver un vai^sûau pour les pas-

(54) scr en France; que lu seule ressource qui leur resloit , éloit de se tacher dans la petite île de Beiibécula, chez un puuvre gentilhuniine qui les recevioit vnUmliefs, et chez qui inademoiselie Makdonali se trouveroil à leur arrivce.

Ils attendent la nuit, ils se hasardent à descendre au rivage , ils retrouvent la i)arque qui les a apportés , ils passent à 33enl3cculu. Mademoiselle Makdunall s'éloit enibaïquée à quelques milles de là , pour les aller joindre , et se concerter avec eux sur les moyens de pourvoir à leur sûreté.

Ils aiiivent à la maison du gentilhomme , qu'on leur a indiquée. Us apprennent que cette nuit même , des satellites du gouvernemenl se sont emparés de lui et de sa famille. Le prince et ses amis se sauvent dans des marais , et y passent la journée. Vers le déclin du jour , Onel s'expose à tout , et sort de la boue et des joncs pour aller à la découverte. Il treuve mademoiselle Makdondl! dans une chaumière; il se croit hors de danger, lui et ses compiignons : elle lui déclare qu'elle espère sauver le prince , en lui taisant prendre des iiabits de femme qu'elle a apportés avec elle; mais elle ajoute qu'elle jie peut sauver que lui , et qu'une personne de plus la leudroit suspecte. Onel ,

Sullivan et Sliéridaa ne balancent point ? ils se sacrifient au salut d'Ed&uard, l'embrassent «="11 pleurant , s'éloignent , et s'abandonnent à leur lortune.

Le prince, sous ses habits de femme, suit mademoiselle M..kdonall : elle le conduit dans l'ile de Skie, t^a maison où ils sont retirés , est tout-à-coup investie par des soldats. Edouard , sans se troubler , va leur ouvrir lui-même , et n'en est pas reconnu. Cependant le bruit se répand bientôt que le prince est dans l'ile j lea perquiiititvns recommencent: il faut fuir de nouveau. Il se sépare de mademoiselle JVlakdonall , il mari lie dix mille sans savoir où il va , et toujours sur le point d'être pris. Prêt à succom!)er de lassituda et de besoin , il arrive près d'une maison d'assez belle apparence; il s'inlorme , il apprend que le propriétaire avoil constamment tenu pour le gouvernement. Trop généreux lui-même pour ne pas croire à la générosité , il entre , il sa nomme , et adresse au geulilhomme ces propres paroles : « Le lils de votre roi » vient vous demander du pain et un ha- » bit. Je sais que vous êtes mon ennemi; » mais je vous crois assei de ver^u pt^ur )!> ne pas abuser de ma confiance et de »> mon malheur. Prenez les misérables » vêtemens qui me couvrent , et gardez^

(36) ù les : vous pourrez me les apporter uti i> jour dans le palais des rois de la Graii- » de-Bietagne. » La délation u'entroit pas encore dans le code des nations civilisées . le gentilhomme lit ce qu'Edouard devoit attendre d'un homme d'honneur. Il le vêtit , le nourrit , le logea , et lui donna les. moyens de sortir de l'ile.

An été depuis pour l'avoir reçu , et traduit devant la cour établie à Edimbourg pour juger les rebelles, ce gentilhcmme répondit avec Iranchise aux interroga- I , tions de ses juges j il leur rendit les paroles que lui avoil adressées le prince, et s» justification se réduisit à ces mots : <s Que y celui de vous qui , dans une telle cir- » constance, eût pris sur lui de le trahir, y prononce le premier mon arrêt de mort.»- Il tut renvoyé absous.

Edouard , sans cesse environné d'ennemis , ne savoit plus où traîner sa niiscreo Il pensa que la tribu du IMorar, qui iui étoit généralement attachée , l'accueillerc'it dans sa détresse. Il repassa donc ea Ecossej il erra dans le Lckaberet dans le Badenorh. Ce lut là qu'il apprit que sa bienfaitiice mademoiselle Makdonall étoit aussi arrêtée, que ses partisans qui s'éloient dérobés aux recherches, étcient condamnés par contumace j et enfin qu»

deux bàtimÈUS légers , expédiés de Frau'

ce.

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lie c'ei, Léo, rejû Pi dile

prl

ce, avoient abordé heureusement la côte occidentale de l'Ecosse , à l'endroit où ce prince étoit d'abord descendu seize mois auparavant. Ce qui prouve invinciblement que le parti n'étoit pas comprimé , c'est que ces deux vaisseaux étoient mouillés depuis trois mois près des côtes , sans que personne en donnât avis au gouvernement.

Pendant ce tems on avoit inutilement cherché le prince. Edouard , craignant de Se conlier, se déroboit également à tous les jeux. Trouvé et armé euiin par des serviteurs que l'inutilité de leurs premières démarches n'avoit point iebulés,il arriva par les montagnes , et à travers mille dangers , à l'endroit où il devoit s'embarquer. Il vogua heureusement jusqu'à la vue de Brest, et il en trouva la port bloqué par une escadre anglaise: il fallut changer de direction. Il regagna la haute mer, et tourna ensuite du côté de IVIorlaix : une division anglaise y croisoit. Il échappa encore à ce nouveau péril, et débarqua enfin au port de Saint-Faul-de- Léon , avec quelques amis qui l'avoient rejoint au moment de son embarquement.

Pendant qu'Edouard erroit , poursuivi d'île en ile , et de caverne en caverne , le duc de Cumberland entroit triomphant dans Londres, et le roi Georges eftrajoit, par l'appareil de la justice, ceux qui te*; Tome II. D

l>oient encore intérieurement pour sou compétiteur au trône. Il comniença par faire porter dans les lues de Londies les drapeaux prisa Culloden. L'étendard roj al du prince éloit entre les mains du bourreau ; les autres étoient traînés dans la boue par des ramoneurs de cheminée , et tous turent brûlés par le bourreau.

Cette misérable iarce , qui prouvoit seulement combien Edouard avoit paru redoutable, fut le prélude des scènes tragiques qui se multiplièrent bientôt. Ou exécuta d'abord dix-sept officiers , qu'on traîna sur la claie au lieu du supplice; ou les pendit , on leur lendit le ventre , on leur arracha le cœur, et on leur en battit ies joues. Deux jours après , trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tèle.

Les lords anglais Balmerino , Kilmarnoch et Cromarty , furent jugés par les pairs d'Angleterre. Tous trois , convaincus d'avoir porté les armes pour le prétendant , furent condamnés à mort. Lady Cromartv enceinte, et déjà mère de huit enfans , alla avec eux se jeter aux pieds du roi , et obtint la grâce de son mari : les deux autres furent décapités. Le gouverneur de la tour ajant selon l'usage crié ; yive le roi Georges ! Balmerino cria tout . liant : F^ive le roi Jacques et SOii. digilQ filsJ, el il préseûta la têjle.

La vengeance s'étendit sur tous ceux qui avoieiit pris part à la rébellion. On en fit mourir vingt à C.irlisle, trente àJorek, soixante-dix à Penrith et à Brumpton , et cinqiiaiite-six à Londres. Un prêtre anglican avoit demandé l'évêclié de Carlisle à Edouard , pendant qu'il étoit maître de cette ville ; il fut condamné à mort , et conduit au gibet revêtu des habits pontificaux. Enfin on fit tirer au sort les soldats et les bas-officiers qu'on put prendre: on en supplicia un sur vingt j les autres furent déportés aux colonies.

De toutes les victimes de la rigueur do Georges, celle que plaignirent également les deux partis , lut le lord Devenwater. Son frère aine , qui, dès lyiS avoit pris les armes pour le prétendant , avoit eu lu tête tranchée à Londres; son frère cadet, emplové au service de France , et pris par les anglais pendant le cours de cette dernière révolution , avoit subi le même sort. Devenwater voulut que son fils , encore enfant , montât sur l'échafaud ^ et il lui dit : « Soyez couvert de mon sang , » et apprenez à mourir pour vos rois. »

Enfin le dernier pair qui tomba sous la liache du bourreau , fut le lord Lovât , êgé de quatre-vingts ans. Il marqua la plus grande fermeté , et , avant de recevoir 1$ coup , il répéta ces vers d'Horace :

Dulce et décorum est pro patviâ morî.

11 sembloit qu'Edouard , rentré en France , n'avoit plus à redouter que de mener une vie obacure , insupportable aux hommes qui se sentent nés pour de grandes choses : un dernier coup lui étoit xéservc , et ce fut de tous celui auquel il ise montra le plus sensible.

Trois ans après sa triste expédition , la France et les puissances alliées , également épuisées et lasses de la j^uerre , en- Tojèient des rjiinistres à Aix-la-Chapelle pour traiter Je la paix. La première conoition qu'y mirent les anglais , lut que Louis XV renv'erroit de ses états le tils «lu prétendant. Les plénipotentiaires de France observèrent que cette paix méma alloit mettre le prince dans l'impossibilité de i-ien entreprendre. Les ministres du roi Georges insistèrent, et on ne crut pas devoir recommencer la guerre uniquement pour les intérêts d'Edouard. Il lut sacrifié au repos de la France.

Quand ou lui annonça qu'il falloit sortir du royaume , il répondit que le roi lui avoit promis de ne jamais l'abandonner , et qu'il ne partiroit point. Son caractère , aigri par tant de revers , le fit résister aux remontrances , aux prières , et euiia aux Oidies les plus précis. On s9

crut obligé alors de s'assurer de sa personne , et on vint pour l'arrêter. Il sd défendit; mais il fut pris, chargé de fers, jeté dans un fiacre, et conduit en prison, d'où on le tira bientôt pour lu mener hors des l'rontières. Depuis ce tems , ce prince , qui par sa jeunesse et ses qualités méritoit un meilleur sort, vécut ignoré de toute la terre , et avec lui s'éteignit celte longue suite de rois si constamment infortunés.

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