‹ Mon oncle Thomas (volume 3)Chapitre 2 sur 7 · scène · texte numérisé non relu

scène

V EST-CE qu un roman l Ln ramas evenem.ens imaginaires qui amusent ou ennuient , et qu'on oublie après les avoir lus. Qu'est-ce que l'histoire l Des faits réels , défigurés , tronqués , mutilés par l'erreur ou la passion de l'écrivain. L'historiographe d'un roi fait des hommes libres des brigands ; l'historiographe lépublicain veut que tous les rois soient des tigres ; les écrivains qui ne tiennent à aucun parti ( l'abbé de Vertot , par exemple ) adoptent tel héros, ajoutent à ses quali-j

f 42 ) tes, et transforment quelquefois ses vires Cil vertus. Cet abbé de V^ertut, puisque je tiens celui-là, écrivoit l'histoire de Malte; il en étoit au siège de Rhodes ; il attendait sur ce siège des mémoires qui n'arrivaient pas ; il s'érige en généralissime du grand-turc et en grand-maître de l'ordre de Maite : il attaque la place, il la défend , il la prend enlin , et les mémoires arrivent au moment où l'abbé iiaissoit de conquérir l'île entière. I^es mémoires ne ressembloient pas du tout à ce qu'il avoit imaginé: «J'en suis fà-hé , dit il , mon » siège est fait ; je ne le recommencerai » pas. ^>

Lequel vaut mieux , à votre avis , on du roîiian qui s'oublie , eu de l'histoire qui vous burine l'erreur sur le périoste du crâne ? L'un et l'autre n'ont de valeur , selon moi , que celle que veut bien leur accorder le lecteur , et tous deux ressemblent à la lanterne magique , où on voit paroître tour-à-tour le soleil et la lune , le mitron , le père éternel , et madame Cigogne. Je vous ai si longueiTient entretenu de princes , de montagnards , de rois , de palais , de cavernes , de succès et de défaites ; je reviens à mou oncle Thomas , et ce que je vais vous raconter est aussi vrai que lé" siège de Rhodes par l.'abbé de Yeftot \

•Vous en retiendrez ce qu'il vous plaira.

Le réiriment de Lall^' étoit eu garnisoa à Nantes lorsqu'Edoui.rd s'y embarqua , et voilà pourquoi le comte y avoit fait venir mou oncle. Il espéroit obtenir un ordre du ministre , pour faire passer la régiment avec le prince ; on lui refusa l'ordre , et voilà pourquoi le régiment resta à Nantes. IMais comme monsieur do I>allj pensoit à tout , il prévit que pendant la traversée sa majesté future auruit Ijesoin d'un garçon de chambre et d'un marmiton pour le service de sa personne et de sa table , d'un musicien pour l'amuser à bord , et d'un trompette pour rassembler les montagnards à terre ; mou.

oncle n'étoit pas porté sur les contrôles du régiment , et voilà enfin pourquoi on le fit partir avec le royal aventurier.

Thomas, qui n'avoit jamais respiré l'air de la mer , eut mal au cœur en mettant le pied sur le vaisseau ; re qui fut cause qu'on l'envoya dans l'entrepont , où il couclia entre un sac de biscuit et une bouteille de rum , rendant sans cesse , et réparant à mesure fju'il rendoit. 11 ne guérit qu'pu descendrait en Ecosse ; ce qui fut cause encore que le prince ne s'occupa point de lui , et l'avoit même oublié. Mais dès qu'Edouard eut touché la terre ferme , et salué le sol aaUl de ses pères, Thomas

sortit de son trou ; dès que dix à douze montagnards se lurent rassemblés autour du prince , il tira de sa poclie son turliitutu , et tantôt fifre , tantôt jouant de la cornemuse , quelquefois tambour , plus souvent soldat , insensible au péril , et sabrant quelqu'anglais quand il en trouvoit l'occasion , il avoit aidé à vaincre à Preston-Pans , à Falkirk, et, lors de la déroule de Culloden , il avoit la perspective d'être bientôt maître de musique de la chapelle du roi Jacques , ou tambourmajor de son régiment des gardes , ou page , ou aide de cuisine ; mais cette chienne d'affaire, en ruinant les espérances du prince , envoja les siennes au diatle. Trop heureux de n'être pas sabré , il couroit avec les autres aussi vite que le perinettoient ses jambes courtes encore , lorsque trois ou quatre dragons anglais , qui couroient aussi, et beaucoup plus vite que lui, parce qu'ils étoient à cheval, le décidèrent , non pas à les attendre,

( La valeur n'est valeur (juautant quelle est utile. ) mais à se coucher parmi les morts , pour les lai^er passer.

Le dernier qui passa, j'entends le dernier cheval , lui pinça l'oreille avec le bout de son fer , et la pinra si bien , que mou oucle eu sauU deux pieds de haut y

, U5 ) et en vetomnant , il vit qu'il étoit seul iivcc des morts, et par conséquent maître •le prendre le parti <ju'il aviseroit dans sa sai^esse. Il commença par faire de S(>n uniforme ce qu'il avoit fait à Paris de la livrée de monsieur l'ambassadeur. 11 le quitta , parce qu'il sentoit que cène pouvoitpas être un titie de recommandation dans la circonstance actuelle; et par suite de cette i^ée , il pensa qu'il valoit mieux ce jour-là ressembler à un ant;lais qu'à qui que ce fût au monde. D'après ce raisonnement , il chercha si , parmi ceux: qui venoient d'avoir la complaisance de se faire tuer pour upe affaire qui ne les regardoit pas , il n'en trouveroit pas un à-peu-près de sa taille.

Un jeune enseigne de son âge , que le lord son père avoit envoyé à la guerre, au lieu de l'envoyer à l'ccule , étoit aussi parmi les morts. Habit rouge , paremens et revers bleus , agrémens en argent , sa- Lre à monture du même métal , la montre au gousset , et sans doute une bourse biea fournie dans la poche : mou oncle trouva très-convenable de s'accommoder de tout cela, et il se mit en devoir de dépouiller le mort.

Le jeune enseigne , qui avoit de paraître tel , les mêmes raisons i[ue mon oncle, et qui se purtoiL aussi bien que lui , ne vit

pas plutôt à quel enn-'^mi il avoit affaire, qu'il se mit sur son séant , et reprit soa Sabre. Mon oncle , étonné d'abord d'un mouveineiit auquel il ne s'altcndoit pas , se remit bientôt , et chargea l'angbjis en jurant qu'il auroit sa dépouille. Voilâmes cleux lurons attaquant , parant , avançant, reculant, et s'alongeant parfois des coups de sabre à se pourfendre tous deux. T^a lame de mon oncle s'eneaj^e dans la fnonture de son adversaire ; il liiit un saut en arrière , et retire son fef si vivement , qu'il tranche net le petit doigt de milord à la première phalange : milord , c|ui voit son sang pour la première fi/is , se croit ïnôrt tout de boa , et demande quartier. Mon oncle vainqueur lui donne la vie , ïnais il le déshabille com[îlétement : il ne lui fait pas même grâce de son caleçon.

J'avois envie de mettre ce grand combat sanglant en grands vers bien ronflans; mais j'ui pensé c{u'il pouvoit fournir une épisode à quelque poète épique , et je lui en ai laissé le plaisir.

Mon oncle , vêtu en officier d'imnortance , prit tranquillement le chemin d'Inverness. Il saluoit de la main les anglais qu'il rencontroit ; il rioit , en voyant les écossais fuir devant lui d'aussi loin qu'ils rap[)ercevoient : il entre enfin dans la ville , persuadé de sa bonne

mine, et plus encore du I)esoin de orner.

Il cherche dans le gous^eL de l'enseigne , et il y trouve une ticntaine de guiuées. Ixassuré sur sou existence , il va droit à îa nieilleuie auberge , qu'il connoissoit parce qu'iiiloiiard y logeoit la veille : ello <- ioit occupée alors par le duc de Cumber* land et sou élat-major.

Le tavernier , très-poli ce jour-là envcjs les officiers anglais, salue rtsjiectueusemcnt mon oncle , et l'invite à le suivre. INlon oncle , pendant sept à huit înois passes dans les moutaguts , avoit ! pris j.assabicnient l'écossais j il ne se lit . -- répéter l'invitation , il marclie sur les j as de son guide. Celui-ci le mène à une ' liamlre d'où s'exhaloit une odeur délicieuse j il ouvre la porte , 'l'homas entre, tt trouve à table le général anglais et sa cuite.

Sa position étoit embarrassante. S'enfuir, c'étoit se déceler, et il eût été pris à quatre pas ; rester étoit aussi dangereux: oes deux paitis, il choisit celui qui le tlattoit le plus ; il se mit aussi à table.

Le duc , clioqué d'une familiarité à laquelle il n'étoit pas accouiumé , en marqua son mtcoutentenieut à ses officiers.

3\]on oncle ne savoit pas un mot d'anglais i il ne se doutoit pas qu'il fût question de L'2i : il mangeoit avec avidité , et avcit

grand soin de se servir les meilleurs morceaux. 11 réfléchit cependant qu'aussi-tot qu'on lui adresseroit la parole , la fourberie serolt découverte ; mais il pensa en ïnême tems qu'on ne lui feroit pas rendre ce qu'il auroit avalé , et il se décida à boire et à manger jusqu'à ce qu'on le mît à la porte.

Le duc connoissoit l'uniforme. Il savoit que le lord un tel avoit son fils enseigné dans le régiment ; il avoit vu le père à la cour, il ne connoissoit pas le fils , et par égard pour le premier, il marqua de l'indulgence au second : Il s'amusa même de sa voracité , et de tems en tems il lui adressoit quelques mots. Mon oncle le regardoit d'un air bête , ne répondcit inen, vovoit l'orage qui se formoit, mais ne perdoit pas un coup de dent.

Le duc , étonné du silence de l'insatiable mangeur , demanda à ses officiers ce qu'ils en pensoient. Ils crurent que la frajeor , nalmelle à un enfant de cet âge , avoit dérancé ses organes : le duc ajouta qu'au moins elle ne lui avoit pas oté l'appétit.

On n'est pas long-tems à table après une victoire , lorsqu'il reste des ennemis à poursuivre. Déjà la générale battoit dans tous les quartiers de la ville , et 1© çolouel du régiment dont mon oncle por*-

toit

toit l'uniforme , entra pour prendre le» oidres de son général.

Imaginez-vous la surprise de cet officier en voyant son liabit sur le corps d'un inconnu ; figurez-vous mon oncle , interdit de la munièie dont le regarde le colonel , laissant tomber sa fourchette , et n'ayant pas la forte de màclier son dernier moiceau j voyez enfin le duc de Cuniberland demandant l'explication d'un tableau muet auquel il n'entend rien encore , mais <^iui annonce quelque chose d'extraordinaire.

Le colonel répond qu'un drôle, et peutêtre un espion , a endossé l'unilbime de son régiment. Il prend mon oncle par une oreille j c'étoit justement celle qu'avoit foulé le cheval du dragon , et la douleur qu'éprouve le patient, lui fait pousser un god dam qui lui vaut un soufïlet et un coup de pied au cul. Il répond encore à cela par de nouveaux god dam , et c'est tout ce qu'il pouvoit dire : c'étoit le seul cri qu'il eût entendu des anglais vainqueurs ou en fuite , et ce mot, employé dans tous les cas , lui paroissoit le fond de la langue.

Cependant le duc de Cumberland fait cesser les voies de fait , et interroge luimême l'espion prétendu. A chaque interpellation , Thomas répète son god dam Tome IL E

(5o) çlu ton le plus humble. Tout le monde se regarde , on ne sait que penser, lorsque mon oncle , très-inquiet du dénouement , s'écrie en français : «c Sacredieu ! où me » suis-je fourré ! »

Le duc et la plupart de ses officier?

savoient notre langue j elle fait partie , en Angleterre , de l'éducation : dès-lors on commença à s'entendre. Mon oncle , interrogé dans son idiome naturel , répond avec précision et originalité : il raconte les faits , il intéresse , il amuse. Une seule chose tracassolt le colonel j c'étoit de savoir où il retrouveroit son enseigne , que son père lui avoit expressément reconmiandé. D'ailleurs il ne crojoit pas que mon oncle fût coupable pour s'être battu bravement , et le duc lui pardonna volontiers d'avoir dîné à ses dépens.

Les anglais aiment les gens de cœur , parce qu'ils en ont , et sans cela nous n'aurions pas de mérite à les battre. Ceuxci demandèrent à mou oncle s'il vouloit servir le roi d'Angleterre : il répondit que pourvu qu'on l'habillât et qu'un le nourrît , il lui éloit égal de jouer du fifre pour Jacques ou pour Georges. Aussi-tôt on lui fait quitter l'habit de l'enseigne , on lui en donne un de trompette , on lui met ua cheval entre les jambes , et le voilà.

sonnant la charge contre Edonarn , pour 'fui quatre heures auparavant il soiinoit la lelraile. Cette conduite n'éloit pas tièsr('^ulière , mais mon oncle ne se piquoit pas de régularité.

Le petit lord , resté nu sur le champ de hataille, n'etoit pas si madré que Thomas. 11 passa à se désoler deux heures qu'il pouvoit employer plus utilement ; il finit enfin par où it auroit dû commencer. Il s'enveloppa le doigt d'un mouchoir qu'il trouva dans la poche d'un vrai mort , il endossa la détVoque de mon oncle , et prit tristement le chemin d'inverness. Arrivé aux avant-postes, il est pris pour un français qui ne sait où donner do la tête , et qui vient se rendre prisonnier avec les autres, I.e cerveau encore échaulfé par la poudre et l'eau-dc-vie , deux anglais le saisissent brutalement ; il veut s'expliquer, on ne l'écoute point; il résiste, on le bourre , et on le traîne dans une cave où ou l'enferme , au pain et à l'eau , avec une S(>ixautaine de malheureux que le défaut d'espace obligeoit à se tenir debout.

Deux jours après, les esprits étant calmés , on commença à s'occuper des détails. Le duc envoya un officier-major visiter les prisonni<*rs , avec injonction particulière de traiter les français selon les lois do la"

(5Ô guerre. Il étoit tems ; vingt-quatre heures encore , et ceux-ci péi'issoieat de misère dans leur cave : c'est une belle chose que la guerre ! Jj

Le pelil lord eut à peine apperçu l'of- | ficier anglais , que fendant la presse , il courut embrasser ses genoux , et lui conter sa déplorable histoire. L'officier le consola , le sercjurut, et le fit couduire à fion régiment. Son colonel lui rendit les effets dont Thomas l'avoit dépouillé, lui délivra un certificat qui attestoit qu'il avûit été biesbé en combattant glorieusement pour son roi , et le renvoya à Londres, guprir sou doigt auprès de sa maman.

Mon ourle , eiichanté d'être à cheval , trottoit de m(»uts en monts en soufflant dans sa trom|>ette. Plias il soufPioit, moins il avançoit les affaires du roi Georges , parce que les proscrits , avertis par le son aigu de la trompette, se réfugioient dans le premier trou, et lai->soieut passer les liuiiers lojaux. Son colonel qui s'appercut enfui des effets nuisibles de l'instrument, renvoya le musicien a Inverness, d'où on l'envoya à Carlisle, de-là à Durham , et de Durham à IVewcastle , où il trouva le duc de Cuuiberland occupé des préparatifs de sa pompe triomphale, II agrégea mon oncle à la masse des musiciens qui dévoient ouvrir la marche , et

iTion oncle , en reconnoîssance de cette distinction , pendit à l'arçon de sa selle la tJompt lie dont il sonnoit fort mal , et tira son (Idgeolet de sa poche.

Dés les premiers pas , le trompetlelîiajor secoue les oreilles , et bientôt sa canne voltige sur les épaules de Thomas, parce qu'il déraugeoit l'harmonie. Eu etlet , il jouoit un air français, et il étoit permis au ménétrier en chef d'être choqué de la dissonance j mais Thomas n'en savoit pas d'autre, et il trouvoit très-dcplacéos les manières du trompette-major.

Il avoit appris je ne sais où , qu'à quelque prix que ce soit , il faut se concilier la bienveillance des gens en place , surtout de ceux à qui on a directement affaire. Si cette bienveillance n'est pas toujours profitable , au moins elle les empêche de nuire , et c'est beaucoup. Mon oncle renonça donc au plaisir d'enchanter les oreilles des habitans , qui étoient sur leurs portes , à leurs fenêtres , ou dans la rue , et il ne douta point de mériter les bonnes grâces de son chef, en remettant dans sa poche l'instrument qui lui avoit déplu j pas du tout : la canne roula encore , parce qu'il ne jouoit plus. Il y avoit de quoi se donner au diable , et moa oncle qui n'étoit point endurant, sortit de la lilo, et se disposoit à piquer des

deux ; l'impitoyable major lui Barré lé passage. Mon oncle jure et crie à tuetête ; on n'entend pas un mot de ce qu'il dit : ou comprend seulement, ou on croit comprendre qu'il ne sait pas la marche qu'on joue, et on la lui attache notée à la batte de sa selle. Il ne connoissoit pas une ilote , mais il vit bien qu'à toute torce il falloit jouer. Il crut qu'il snffiroit , pour avoir la paix, de changer l'air qui déplaisoit si fort au trompette-major , et qui. lui avoit valu la première bastonade. Il commença au haSiird un Dupont , mon ami , qu'intertumpit ..ussi-tôt la canne, et mon oncle outié de rage ne se possédant plus , Saute de son cheval , saisit une botte du Ihajor, l'enlève, lui fait perdre les arçons, et l'envoie louler dans un tas de boue. Deux musiciens se détachent et courent après lui ; il so glisse entre les chevaux , il court , il s'arrête , il fait des crochets , il repart , il se trouve à côté du duc de Cumberland , et saute en croupe derrière lui , bien sûr qu'on ne viendra point 1© bâtonner là. Deux officiers majors indignés de sa témérité , le menacent du plat de leur sabre : le duc tourne la tête , et reconnoît le jeune français.

C»lui qui avoit balancé à Fontenoi les talens de Maurice de Saxe, et qui venoit de p^ciûer l' Angle ten'e, nepouvojt se fâ-

cner sérieusement d'jiiie telle esrapacle . un grand homme ne croit pas qu'on puisse lui manquer i il n'est d'iiisolens que [lour ceux qui n'ont de leur place que l'hahit. Le duc , instruit de ce qui s'étoit passé, convint que lui seul avoit tort dans ( etle affaire , et qa'il auroit dû informer le tronipetLemajor que mon uncle n'enlendoit pas l'anglais. Il le fit venir , rit un peu de l'état où l'avoit mis le jeune français , lui recommanda de le ménager , et de lui donner un maître de marclies anglaises. Que d'hommes pulssans font tous les jours des sottises , et ne daignent ni les réparer , ni même en convenir i

La canaille de tous les pays est insolente ; celle d'Angleterre , qui se croit libre , et qui l'est , quoi rpj'on en dise , joint à l'insolence le sot orgueil, et par fois des actes de violence , sur-tout envers les français, contre qui le gouvernement nourrit avec soin la haine la plus invétéiée. C'est ainsi qu'on cherche à persuader ailleurs que tous les anglais sont des lâches et des fripons ; ce qui n'empêché pas qu'il n'y ait en Angleterre et en France de trèsbraves et de très-estimables gens ; mais par-tout les gouvernés ont la vue basse , et on leur ôte leurs lunettes : il faut bien qu'ils se laissent conduire par ceux qui les porleut.

C II A P I T Pi E I I L

Thomas soutient de son mieux la dignité du nom Jrançais.

.¥j o N oncle ne tarda pas à sentir les effets de cette antipat.'ie nationale , dont j'civoià l'honneur de vous parlera l'instant. 11 fut assez trunqu.iie jusqu'à Londres , parce qu'on savoit que- la croupe du cheval du duc ctoit L9^ijours là j nmis quand le régiment eut laissé dans la capitale le prince assoujti >ur ses lauriers, il retourna à Oxford , Sa j; i; nison , et c'est là que le trompette-ini'jor et les autres se montrèrent ce qî:'i's étoient , c'tst-à-dire , des anglais' de !d plus f'étestable espèce. Ua vieux hauthijis , chasgé de lui enseigner les airs anglai.-., le rudevoit, le bâtonuoit, et trijiivoic qu'il faisuit tout niai , cjuoiqu'il fît tout/bien quand on ne lui donnoit pas trop d'hun)eur ; les hommes faits lui prodif;uoient les taloi hes ; ses jeunes camarades i'appeloient or'linairement french dog i (i) ce qui d'abord ne l'affectoit pas jrifi:n"ment , parce qu'il ne savoit [>as l'anglais j mais ils lui voloieat ce qu'ils pou

(tj Chien de français.

voient de sa pitance journalière , ce qui étoit plus sérieux , et le trompette-major le rommandoit de toutes les corvées.

Il eut viiif^t fois envie de déserter. La difficulté n'étoit pas de s'exrjuiver de la ville ; mais comment sortir de l'île ? Mon oncle nni^eoJt fort bien , mais il n'est pas de nnp;eur qui passe de Douvres à Calais. Il fallut donc prendre patience. Il patienta , ou plutôt il enragea une année tout» entière , pondant laquelle il souffrit tout ce qui peut humilier un français intérieurement persuadé qu'il vaut un autre homme , quel qu'il soit.

Il étoit brave comme un romain , vif comme un gascon, rancuncux comme une vieille dévote, et vigoureux comme on l'est à quinze ans , quand on a reçu de la nature un bon tempérament. Avec ces avantages , on ne peut pourtant pas échiner tout un régiment ; avec tous ces avantages aussi , on ne peut toute sa vie s'abreuver de dégoûts et d'opprobres : mon oncle , excédé , poussé à bout , jura de mourir , s'il le falloit, plutôt que de souffrir davantage.

M.ns Tliomas n'étoit pas un garçon à mourir comme un sot , c'est-à-dire , à s'expédier lui-même, il vouloit au moins que sa mort devînt fatale à ses ennemis. 11 commeaçoit à très-biea savoir l'anglais,

et un ]our que la chambrée étoit reunia autour de la gamelle , il Iiarangua l'asseml)lée en ces termes : c> Vous êtes des » gredins qui vous prévalez de l'avantage » du nombre pour me turlupiner. Je vous i> préviens que cela me déplaît , qu'il est » tems que cela finisse , que je suis ua » chien à vous sabrer tous , et que le pre- » mier qui m'apitelera Jrench dog y aura » affaire à moi. »

A peine a-t-il fini de parler, que tous répètent à la fois le mot qui lui blessoit l'oreille : il tire son sabre, et défie le plus adroit. Le plus fort met son sabre et son habit à terre , et se présente les poings croisés , et la tête inclinée à la manière des béliers. Mon oncle répond qu'il est soldat , et qu'il ne se bat pas à coup do poing. On lui réplique qu'on est pendu ea Angleterre , quand on met l'épée à la main ; mais qu'on peut y tuer son homme d'un coup de tête , sans que la justic* s'en mêle.

Dans tous les pays du monde , les hontmes sont plus ou moins enragés , et la rage varie selon le climat et l'usage. Au Japon , par exemple , on s'ouvre le Ventre en présence de son adversaire , et il est obligé d'en faire autant , à peine de passer pour un lâche ; en Italie, on fait poignarder sou euuemi , ce qui eat plus

commode ; en Espagne, on lui alonge des coups d'épée avec une gravité à l'aire mourir de riiei en France , on monte avec lui dans un fiacre ; on le comble d'honnêtetés en route , on descend au bois de Boulogne , et on lui laisse gaîment le choix de se couper la goige , ou de se brûler la cervelle j en Angleterre , on met perruque et habit bas au milieu de la rue , et on se donne des coups de tête et des coups de poing jusqu'à satiété. Ce geuie de rage , le moins fou de tous , en ce qu'il est: moins dangereux , a ses règles paiticulières , auxquelles les combattans ne déiogent jamais, et que mainliendroit d'ailleurs la galerie. Il est défendu d'empoigner son homme par quelque partie que ce soit ; ce seroit un crime de le prendre aux cheveux , s'il en a , ou de le Irapper à terre j on le tue debout si on peut , et le vainqueur est reconduit en triomphe par les assistans émerveillés.

Cela me rappelle une anecdote , trèsvraie et très-peu connue , du maréchal de Saxe. Il éloit à Londres dans un de ces intervalles où les hommes , las de s'égorger , avoient signé un de ces traités qui n'obligent qu'autant qu'on veut bien les tenir , ou qu'on n'a pas la force de les enfreindre. Le maréchal de Saxe donc se promeuoit dans son carrosse, et son co-

C Go )

cher se prit de querelle avec un Loueur fortemenl constitué. Le boueur arrête l'équipage , ouvre la portière , et prie le maître de lui faire raison de l'insolence de son valet. Le maréchal doué , comme vous le savez , ou comme vous ne le savez pas , d'une force de corps extraordinaire, laisse dans son carrosse son épée et son habit , et saule sur le pavé.

Si quelque chose peut prouver que I« cœur humain n'est qu'un assemblage Lizarre de toutes les passions et de tous les extrêmes , c'est de voir aux prises avec un boueur de Londres , le fils d'un roi de Pologne , élu duc souverain de Courlande , vainqueur à Fontenoi et à Lauléldt.

Le maréchal reçoit le premier coup, et saisit son boueur par la nuque du col : les spectateurs se reciient j il l'enlève d'ua bras nerveux , et le lance dans son tombereau plein de boue. La populace que séduit toujours l'extraordinaire , crie bravo 1 détèle les chevaux , et traîne chez lui Maurice de Saxe , qui pouvoit s'applaudir de la seule de ses victoires qui ne coûta de larmes à personne.

Depuis quelques années les lords , qui ne se soucient plus de ressembler au petit peuple , ont adopté l'usage plus noble de se casser mutuellement la tète avec un

pistolet.

pistolet. Cet exemple a été suivi par quelques officiers , et autres qui sont I ieii aises de singer les grands j et le pugilat est abandonné aux médecins , aux procureurs, aux marchands, aux artisans, aux porte-faix, et aux ivrognes de toutes les classes.

Mais j'ai laissé mon oncle aux prises avec sou camarade le trompette : voyons ce qu'il eu advint. Thomas n'ajant pu convaincre son adversaire qu'un coup de sabre au travers du corps étoit plus dans la bienséance qu'un coup de point sur l'oreille ou dans les dents, et voulant étonner par un début d'éclat j Thomas s'exposa à tous les inconvéniens d un combat où il devoit avoir le désavantage: en ellet, il retevoit dix coups pour un qu'il donnoit, et le poir.g de l'athlète anglais tcmboit toujours d'à-plomb sur son esttimac ou sur sa tête. IVlon oncle, opiniâtre à soutenir l'honneur national , ne reculoit pas d'une stmelle , et bientôt le sang lui sortit en abondance par la bouche. « Sacrebleu ! s'écria-t-il , je suis bien »> dupe de me laisser assommer comme un » bœuf, tandis que je peux hacher tous « ces marauds-là : en garde , tous tant i> que vous êtes ! ajouta-t-il en reprenant i> son sabre j et s'il faut être pendu , nous >> le serons tous ensemble. »

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