C HT
peut le sauver : il iniaj^ine et exécute à la fois.
I-a redoute qui protège le fort, n'est défendue du côté de terre que par un ëpaulenient , et n'est gardée que par quarante liommes ; Thomas profite du moment où- les canonniei's rechargent leurs pièces, il court droit au fort , il y pénètre à travers la fusillade , il égorge la garde, il force les portes d'un magasia d'armes, et il arme le reste de son monde..
Il ne perd pas une minute , et fait toutes ses dispositions : il range ses soldats d'infanterie le long du parapet, il met ses artilleurs aux pièces , il les fait pointer sur la ville ; ses matelots apportent co qu'ils trouvent de charbon et de grils pour fiiire rougir des boulets.
Cependant le régiment de milice d»
Midiesex s'avancoit , croyant n'avoir k réduire que trois cents prisonniers sans armes : on est étonné de les voir maîtres du furt. Le colonel déploie sa colonne sup les quais , et combine un plan d'attaqua avec son état-major. Pendant qu'il délihère , le général Thomas engage l'affaire à coups de canon ; son infanterie fait ua feu roulant qui met le désordre dans les rangs ; les français encouragés redoublent d'efforts et de prestesse ; les ennemis sa cachent derrière les maisons ; le colonel
( iiO
«t ses ofîicîers-maJDrs restés seuls , tombeut enfin d'accord sur un point : c'esfc qu'il faut se retirer.
Déjà Thomas se croit victorieux ; déjà le pavillon rouge est abattu , et remplacé par un pavillon français , que mou oncle a fait avec le devant de sa chemise. Le charbon est allumé , les boulets rou^'issent, et nos français ne doutent pas qu'en ïTiettant le feu à quelques mais'nis d'Yarmoutli , ils n'obtieiinent des provisions et oin bâtiment pour pas-er en France : c'est .'à cela que se borne leur ambition.
]V1ais un général de seize ans ne peut pas tout prévctir. L'attention et les efibrts de Thomas se dirigeoient contre la ville , et il ne s'appercevoit pas que le vice-amiral , commandant la marine , Tifux renard sachant à fond son métier , se disposoit à 'e chaufter de près.
Il avoit lait aniarer sous le fort "les vaisseaux dont les manœuvres n'étoient pas en état, et le canon de mon onde aie pouvant plonger perpendiculairement, 51s se trouvoient hors d'atteinte. Il avoit ïait conduire au milieu du port. deux frégates de cinquante canons , dont les hunes étoient chargées d'hommes armés de pierriers et d'espingoles qui , portant la balle plus loin que le fusil, dévoient faire ^aire la mousqueterie de la redoute. Dei>
rière les frdfrates etoient deux galiotes à bombes , destinées à écraser , ou à disperser ceux qu'on ne pourroit ajuster du haut des Jiuues. D'un autre côté , le régiment de Midlesex , qui ne pouvoit se battre à découvert devant vingt pièces de batterie , laisoit des coupures derrière les maisons , et se retranchoit avec des charretces et de gros meubles , pour repousser les sorties , s'il prenoit à mi-n oncle la fantaisie d'en tenter. Tout cela se disposoit avec ordre et diligence , et le général Thomas touchoit à sa ruine totale, lorsqu'il se crojuit sûr du plus brillant succès. Les boulets étoient rouges , les canonniers commençoient à les faire rouler dans les pièces ; plusieurs étoient déjà tombés sur les édilires d'Yarnioulb , quand un carillon d'enfer fait tourner mes héros français du coté de la mer. Les pierriers des iiuiics , les batteries des frégates , les mortiers des galiotes , tout fait feu à la fois j les balles et les bombes plcuvent dans la redoute ; le plus grand nombre est lue ou mutilé avant qu'on puisse retourner les canons , et les pointer contre le port j le sang coule , il ruisselle , et les plus hardis pâlissent j Thomas , l'intrépide l'honias perd lui-même la tramontane j il prononce le cri fatal : Sauve qui peut ! cri qui déshonore un général fait ,
( ii4 ) ,
et qu on peut pardonner à un commandant de hasard , âgé de seize ans. Au reste , que vous pardonniez ou non , il n'en seroit ni plus ni moins.
A ce cri , le désordre est porté à son ccmble. On jette les armes, on se presse, on se cuibute , on sort de la redoute , on fuit sans savoir où on va. Les uns se précipitent dans la mer , d'autres vont se jetei- sur les baïonnettes des iniiices anglaises , quelques-uns se dispersant dniis les rues, et sont tués à coups de fusils ; nion oncle, après avoir erré à l'aventure , se trouve sur le bord de la rivière qui '>e jette dans le port au nord de la ville ; huit de ses camarades l'ont suivi machinalement ; six savent Hager , et passent avec lui à l'autre bord. Ils courent, ils [ilent le long de la côte , en tirant sur ^V^uisied ; ils apnerçoivent à peu de distance (les ciiamps de houblou; ils se courbent , ils se traînent sur les genoux et les mains ; ils y entrent sans être apperçus.
Le vice-amiral et le colonel avouent autre chose à faire que de s'occuper de sej.)t à huit fuyards. îl falloit détraire le gros des insurgés , sauf à se mettre ensuite à la recherche de ceux qui auroient échappé. Il restoit à peina une heure de jour , il ttoit essentiel d'en profiter , et ce fut ce qui sauYâ iiiou ()iicle.
La nuit vint. Les malheureux, excède»
de thtigue et de faim , se levèrent , m;uigéient du houblon, et reprirent quelques lorces. Ils tinrent ensuite conseil , et tuus étoient d'avis ditïérens. On se contredit , on s'aigrit , on reprocha à mon oncle la témérité d'une entreprise qu'un ne regardoit plus que comme une folie : tel est le Sort de ce qu'on appelle un grand homme. Lu iuccès seul le justifie :
Mais au moindre revers funeste , Le masijue tombe , l'homme reste ^ Et le héros s'évanouit.
Il f'alloit pourtant se décider à quelque chose : se rendie à Yarnjouth , c'étoit lo moyen le plus sûr d'être pendu promptemerit i se cacher, et piller la nuit, cela ne pouvoit durer lung-tems : on se détern)ir.;i à retourner à la cote , à chercher un bateau , et à s'embarquer , dût-on crever de faim en route.
Voilà donc le général sans armée, et ses compagnons redevenus ses égaux, allant de ruchers eu rochers , tâtonnant, ne trouvant rien, et jurant en proportion de leur mauvaise humeur. Ils arrivent à un petit village bâli sur le bord de la mer. Les habitans , laboureurs et pêcheurs selon les saisons , avoieut leurs
(fi6) bateaux attachés devant leurs portes , et dornioient iranquillement , les uns avec leurs femmes , et tes autres tout seuls.
Les bateaux étoient arrêtés par des chaînes de fer qui s'enfiloient les unes dans les autres , et dont la dernière faisoit , autour d'un poteau élevé , plusieurs tours terminés par un fort cadenas. On jie brise pas cela avec les mains , et on n'avoit pas même un couteau : il n'y avoit d'autre parti que d'arracher la pièce de bois. Mes sept lurons poussent , tirent , s'agitent , se démènent ; le bruit <ju'ils font réveille les matins du village , ils aboient devant les portes , ou dans les maisons j les habitans s'inquiètent et se lèvent i le shérift du lieu, qui procédoit à la fabrication d'un petit magistrat , s'arrête , au grand mécontentement de madame la sliérive , prend sa perruque , son long bâton blanc , et la chemise en avant , et pour cause , il sort pour s'informei- de la cause du vacarme qui l'a dérangé de ses fonctions matrimoniales.
Pendant qu'on s'interroge , qu'on se répond , qu'on allume des lanternes , qu'on se met en état de se présenter plus décemment, le poteau a cédé aux eflorts soutenus de mes aventuriers ; ils ont démêlé les chaînes j ils se sont emparés du
meilleur bateau , et poussé les autres à la dérive , pour qu'où ne courre pas après eux.
La mer ctoit houleuse, et il ii'étoit pas possible de gagner le large d.uis un aussi fiêle bateau, que la moindre lame dcvoit emplir ou renverser. Il fallut ramer en longeant la côte, et tâcher de repasser devant le port d'Varmoutb , pour entrer dans la Manche. Les tt'uèbres lavorisoient les fugitifs ; ils avoient du courage , de la force , et ils espëroient avoir dépassé le port avant que le jour permit à la garde du fort de les signaler. Si le vent tomboit, ils se proposuiout de s'éloigner de la côte , ils comptoient rencontrer quelque bâtiment français qui les prendroit à son bord.
Le succès cependant ne répondoit point à leurs efforts. D'abord ils avancèrent peu, bientôt le bateau demeura immobile; ils s'apperçurent enfin qu'ils rëtrogadoient. Ils ne savoient à quoi attribuer ce prodige, ils se donnoient au diable pour en démêler la cause : elle étoit très-simp)le. Ils étoient près du golfe de Boston, la mer montoit , et les flots , qui de toutes parts se réunissoient et se précipitoient vers l'embouchure du golfe , entraînoient le bateau. Hors d'haleine €t découragés , ils abandonnèrent les avi»
( .i8) rons, et se livrèrent à la merv'-i des flots.
Bientôt ils se trouvèrent à l'entrée du golfe , dans lequel les courans les portèrent avec rapidité. Ils alloient retoucher cette terre qu'ils avoient tant d'intérêt do fuir , et leur perte paroissoit inévitable : uu iiasard inespéré les sauva.
Une chaloupe à màt et à voile triangulaire snrtoit de Boston vent arrière ; quatre rameurs secondoient le vent , et hâtoient la marche, nrialgré l'impétuosité de la marée contraire. Le bateau de nos français, sans gouvernail, sans manœuvres , emporté à l'aventure , alloiont se croiser avec la chaloupe , ou peut-être l'accrocher, et la violence du choc devoit submerger le plus petit des deux bâtimens. L'amour de la vie se réveille dans le cœur de l'iiomme le plus malheureux , à l'aspect d'un danger éuiiaeut: nos aventuriers reprirent leurs rames pour éviter la chaloupe; mais ils n'avoient parmi eux que trois matelots. Les autres , qui pouvoient les aider dans toute autre circonsr tance , leur nuisoie.i? ddns celle-ci , et rendirent inutiles leur adresse et leurs el't'orts. Des contre-tems , ou des coups d'aviron contraires à la manœuvre que vouloient faire les trois matelots , mirent le btiteau en travers ; l'avant de la cha- lou^>a lui doaaa daus le rlauc , eL le lit
aussi-tôt chavirer. A l'instant ou le bateau est totalement incliné , où la mer y entre en abondante , mes sept aventuriers, par un mouvement maihinal , et prompt comme la pensée , saisissent le bordage de la chaloupe, et sautent dedans, sans autre intention que d'échapper à la mer.
Les rameurs tournent le dos au but vers lequel ils se dirigent. Les anglais , qui conduisoient la chaloupe , n'avoient donc pas vu le J)ateau qui venoit d't'tre englouti. Figurez-vous leur elonnement lor.>qu'ils voient au milieu d'eux sept français qui semblent tombés du ciel : la frajeur s'empare d'eux , ils tombeut à genoux , et demandent la vie. Nos français, qui alloient la leur demander, reprennent courage , et protitent de l'occasion que la fortune leur présente. Us confisquent la chaloupe à leur profit , et après s'être assurés que les quatre anglais sont sans armes comme eux , ils leur ordonnent de continuer la manœuvre ; les trois matelots français travaillent avec eux : les autres veillent sur les prisonniers.
Quel changement de situation ! Cinq minutes avant , tout étoit désespéré , et maintenant nos aventuriers sont maîtres d'une grande chaloupe bien gréée, bien
( i?o ) «•nnduite, et qui peut eu trente^six heures les mener à la cote de France. Mon oucle , ravi, enchanté, oublioit que depuis seize heures il n'avoit eu pour se restaurer qu'un peu de houblon , qui n'est pas très-restaurant. Il alloit chantant d'un bout de la chaloupe à l'autre , j^orLant sur l'épaule, en ^uise do fusil, un mauvais aviron dont il se proposoit de casser les reins au premier anglais qui ne rameroit pas comme il laut.
En allant et venant, lorsque Thomas fut las de chanter, et que le silence qui régnoit sur la plaine liquide ne fut plus interrompu que par le bruit mesuré des rames , il crut entendre quelques pemissemens partir de dessous un abri formé , à l'arrière de la chaloupe , avec un morceau de toile soutenu sur deux bâtons croisés. Il s'approche , il se baisse , il alonge le bras ; c'est une femme qui
pleure Ce n'est rien pour mon oncle î
mais auprès d'elle est un sac , et près du sac un petit baril. O surcroît de bonheur ! Le sac est rempli de pains frais , et le baril contient du rum d'excellente qualité. Thomas jure , rit et saute d'aise: il distribue des vivres à ses compagnons, leur fait boire un grand coup , mais riea qu'un , parce qu'il est essentiel de conseryer sa tête, et il va remettre le petit
baril
baril auprès de la femme qui continue à se lamenter et à gémir.
« Qu'est-ce donc , demanda-t-il à un » matelot anglais , que cette guenon qui y> pleure là-bas au bout ? — C'est une » malheureuse que nous conduisions à » Butan) -Bay. — Vous alliez en Amc- » rique dans une chaloupe ! — Nous al- » lions joindre notre vaisseau, qui est 5> mouillé à une démi-lieue de l'entrée du » golfe, — Ah , vous avez un vaisseau... » et qu'est-ce que c'est que ce vaisseau- » là .' — C'est un bâtiment de trois cents » tonneaux, cliargé de toiles pour les coîj lonies. — Ah , diable ! armé en guerre î n — Non. — Et de combien d'Iioinmes l
» Dix. — 11 n'eu reste donc que six
» à bord Mes amis, l'uppctit vient en
»» niangeant: il faut prendie ce vaiàseau- » là. 11 faut le prendre , répèlent les six ï> autres. Nous le vendrons à Dunker- I» c|ue , poursuit mon oncle. — Nous le •» vendrons.... — Jusqu'à la quille, et « nous nous divertirons tant que nous y aurons de l'aigent. Bravo , Thomas ! ï> bravo , mon ami !
» Ah çà , coquin ! reprit mon oncle en » s'adressant au matelot anglais , si tu ï> nous as dit vrai , on reconnoîtra la cha" » loupe , et on nous laissera aborder sans » difficulté i alors nous te prouverons Tome IL h
î> que nous sommes de bons enfans: sî au »> contraire tu nous as menti , si ton ca- » pitaine brûle seulement une anrjorce , » nous vous jetons tous qualre à la mer. n
Le pauvre anglais jura ses jirauds tlieux qu'il avoit dit l'exacte vérité; mon oncie lui fit boire un coup , et oii mit le ( ap sur le vaîssea^u qu'on vouloit enlever.
Quand on en fut à la portée d'un mousquet , on lia fortement les quatre anglais à leurs bancs , et on aborda remme on l'avoit prévu. Mon oncle et trois autres sautèrent après les manœuvres, et grimpèrent sur le tiili'.c comme des écureuils. Deux hommes faisoient le quart, et fumoient tranquillement leur pij'e en attendant leur chaloupe. Avant qu'ils p'j;;!jerLt se reconnoître,- avant même qu'ils eussent jeté un cri , mon oncle et un de ses camarades avoient empoigné le premier ; les deux autres avoient saisi le secoiid, et les avoient envoj es avec les meiluas et les marsouins.
Armés chacun d'un levier du cabestan, ils descendent dans l'eulrepont , et en assomment trois autres qui dormoieiit dans leurs hamacs , et qui passent , sans s'en douter , du sommeil à la mort. Après cette expédition qui assuroit la victoire, nos gens entrent dans la chambre du capitaine.
Il tenoit un verre fie punch , que venoit de lui verser sou rimus>e. A l'aspect de quatre inconnus armés de leviers teints de s.iu|», le verre lui tombe des mains: il n'a pas la force de se lever de son fauteuil , et «le.iiaiide d'une voix tremblante ce que cela sif^^iiifie. « Rion , lui répond » moii oncle , une baj^:;atel!e : ton vais- » st^au a changé de maîtres, et tu vas » descendre dans la cale jusqu'à nouvel y ordre. » Le c.i[)itain3 marche sans répliquer un mot , saute , sans se faire prier , sur des balots de toile , et on ferme les écoutilies par dessus lui.
Ceux qui étoient restés dans la chaloupe , montèrent, alors à bord avec les quatre anglais , que sept hommes pouvoient aisément contenir , et à qui , par ceite raison , on ne lit aucun mal. Mon oncle , rékabii par ce coup de maître dans l'estitne de ses compagnons, fut aussi-tôt proclame capilaine.
il ordonna d'abord de mettre le vaisseau sous voiles , et de cingler vers Duiikerqiie. Doux eu trois de ses camarades ne vouîoient pas qu'un perdît la clialoupe , qui valoit son prix ; mais mou oncle jugea qu'il ne faHoit p-is s'amuser à la bagatelle ; que , pour conserver le vaisseau , il n'y avoit pas de tems à perdre, et il eu falloit pour hisser la chaloupe
sur le tillac. Oa se rendit à ces raisons , et un des siens déuouoit les amarres qui retenoient l'esquif..... Thomas, à qui une bonne action n'a jamais l'ien coûté tant qu'elle n'a point blessé ses intérêts, Thomas arrêta cet liomme , et fit une réflexion qui fut généralement approuvée :
« A propos , dit-il , et cette pleureuse » qui est restée là-dedans.' il est inutile » de l'exposer à se noyer. Il faut la met- >> tre dans un coin de l'entrepont} nous » la mènerons en France. Si elle sait un » métier , elle travaillera ; si elle n'en a » point , et qu'elle soit jolie , elle fera i> comme tant d'autres. i>
Deux hommes descendirent donc dan»
la chaloupe, prirent cette femme, et la mirent à bord. Elle s'évanouit dès qu'elle fut sur le vaisseau, et mon oncle, ennemi des petits soins , et j)lus encore de l'embarras , la lit descendre dans un des hamacs. Les porteurs , aussi peu galans que Thomas , la jetèrent au hasard auprès d'un des anglais cju'ils avoient assommés , et revinrent faire le service.
Le jour commençoit à paroître , les côtes de France se montroient dans Féloignement , et le fdîte de la tour de Dunkerque semhloit sortir du sein des eaux. On couroit trois lieues à l'heure avec un vent de côté qui enfloit toutes les
voiles : les matelots anglais, sans detense et sans rfssources, secondoient iranchement nos Uibustiers; six heures au plus encore, et ils seront dans le port.
Le capitaine Thomas , très-mauvais marin, mais officier très-actif, avoit l'œil à touti en examinant le dehors du navire, il s'apperrut qu'un des sabords de la cale étoit entrouvert. Il soupçonna celui qu'il avoit dépouillé de son grade et de son vaissLvm, de chercher à se jeter à la nage , ou de tenter à introduire l'eau de la mer dans le bâtiment, et d'cnviyer à fond les vainqueurs et les vaincus. Comme sa présence n'étoit pas de première nécessité sur le tillac , il descendit pour s'assurer de la vérité. Heureusement le pauvre capitaine ne pensoit qu'à déplorer la perle de sa fortune , car un incident assez extraordinaire lui eût laissé la liberté de faire ce qu'il auroit voulu.
Ea traversant l'entrepont , mon oncle passa près du hamac où l'on avoit déposé la pleureuse, et lui trouva une partie du visasre baignée dans la cervelle du malheureux auquel on l'avoit accolîée. Mon oncle , qui avoit comme un autrt? une façon d'honnêteté, jeta le délunt en bas du hamac, et sf mit en devoir de débarbouiller, avec la couverture, i'inlbrtunée dont l'évanouissement duroit encore. En frot-
tant, en essu^yant , il regardoit, il s'arrêtoit , il essuyoit eacore , il s'étonnoit , il
crojoit reconnoître « Sacredieu! c'est
» elle! c'est elle! s'écria-t-il enfin. ■» Et il l'ealève , et il la porte dans la chambre du capitaine, il la met sur le lit , il force toutes Ips armoires , il trouve du liage blanc et des cordiaux , il en fait avaler quelques gouttes, il trotte les tempes, il lave le joli visage avec de l'eau et du vinaigre ; il a enfin la satisfaction de rendre les sens à celle pour qui il donneroit sa vio.
<i C'est vous, madame I... c'est vous!... » Hé , par quel diable de hasard alliez- » vous à Botanj-Baj seule , et dans cet •» équipage ? qu'avez-vous fait <le milord » Sej moor ? » Et sans écouter ce que lui répondoit Fannj , il se repenloit, il s'accusoit , il se désespéroit de l'avoir laissée si longtems sans secours.
La jeune dame, également étonnée de retrouver Thomas , ne parloit d'abord , comme lui , qu'en mots entrecoupés et sans liaison. Us se remirent insensiblement, la conversation prit un tour raisonnable j et lorsque I annj sut qu'elle n'étoit plus au pouvoir ûes anglais, elle jeta un cri de joie , et s'évanouit une seconde fois.
Thomas craignit qu'elle ne fût morte ,
et il perdit la tête tout-à-fait. « Venez, » venez.... courez, à moi , crioit-il de la » porte de la chambre; qu'on ne la touï> che pas , disoit-il à ceux qui dcscon- » doient à la hâte ; qu'on me donne de » l'eau de vie, du rum , tout ce qu'il y a » de plus fort ; mais qu'on ne la touche » pas : je voudrais pouvoir ne pas la » toucher moi-même.... C'est la femme la » plus jolie, la plus respectaliîe , la plus » bienfaisante des îlt^s britanniques : ma v part de prise, mon autorité, mon bras, » mon sang , tout est à elle. » Et il étoit à genoux devant son lit , et il lui baisoit les pieds , et il lui entr'ouvroit la bouche avec une cuiller d'ariient , et il y versoit un peu de rum , et il prenoil le bas de sa robe , et il le portoit sur son cœur.
Ses camarades le croyoient fou , et il en avoit tout-à-ibit l'air : e.\trêmc en tout, Thomas ne pouvoit rien faire comme uu autre. L'excès de son agitation ne l'empêcha pourtant pas de réiléchir que , si elle n'étoit pas morte, l'air feroit peutêtre plijs d'elVet que le rum. Il ouvrit les t'enêlres de la chambre , il en approcha le fauteuil du capitaine , il euveioj)pa avec respect , dans une pièce de voile , les jambes et le corps de Fauny , sur laquelle il se crojoit indi;^ne de porter la main , et il l'assit dans le fauteuil , la tète appujca
( laS ) sur son c'paule , qu'il avoit couverte d'une serviette blanche.
Bientôt une légère teinte rose perça à travers la pâleur j la respiration devint sensible , les veux se rouvrirent , et un souris obligeant fut la récompense des soins de Thomas. Les esprits se remirent tout-à-lait , et cet évanouissement , causé pur une joie immodérée , fut le dernier accident qu'éprouva cette intéressante victime. Jugez de ce qu'elle avoit dû souffiir !
Les deux pauvres , témoins à son mariage , avoient reçu de Sej'mour une gratification qui les avoit fait exister pendant quelque tems. Il n'est pas d'habitude qui se contracte aussi aisément , et dont on se détasse avec plus de peine , que celle de l'aisance. L'un de ces gueux vit avec effroi les privations qu'alloit lui imposer encore le défaut d'argent , et il résolut de se soustraire une seconde fois à la misère. Il étoit clair que le jeune lord s'étoit marie à l'insu de ses parens j il étoit donc certain qu'il avoit fait un mariage disproportionné : il étoit donc évident que le service le plus essentiel qu'on pût rendre à son père , c'étoit de l'en instruire , et il n'éloit pas douteux qu'il ne payât chèrement un tel avis. C'étoU soufHer le chaud et le froid , c'éLoit crier , vii'e le roi l yiye
. ( 1^9 ) la lîi^ue ! P.lais tant de gens font tous les jours ce métier-là sans qu'oii s'en étonne, que la conduite du mendiant ne paroîtra pas du tout extraordinaire.
Il se rendit à l'hôtel du vieux lord Seymaur , dont l'entrée lui fut interdite : un malheureux de cette espèce n'approche pas d'un vice -roi d'Irlande. Celui-ci , poussé par la famine , supportoit avec constance los reljuftades des valets , et revenoit tous les jours à la charge. Il aborda enlin inilurd au moment où il montoit en carrose. Il s'étendit sur son respect et son attachement pour la famille des Seymour , il s'apitoya sur le sort des pères qui ont des enfans indij^nes d'eux; il déclara enfin au vice-roi que son fils étoit marié à la fille de Piobert Thompson , marchand de la cité.
Il auroit parlé deux heures encore, que milord n'eût pas pensé à l'inlerrompre : ce qu'il venoit d'apprendre l'avoit frappé à l'endroit sensible. Furieux et accablé en mênie-tcins , il rentra à l'hôtel , se renferma dans son cabinet , et laissa à sa misère le coquin qui ne pouvoit plus lui être utile: ces drôles là devroient toujours se faiie payer d'avance.
Ce n'étoit pas le mariage de Seymour qui excitoit la colère du vieux lord , le défaut de formes légales le rassuroit en-
. C ''o ) tierement ; mais il i-l'àt indigné que son ti\s eût pensé à une alliaiire oui lui ^embloit une de ces nionitruosités impossibles à concevoir, L'aulace de Tiiompsoa lui paroissoit plus révoltante encore : il auroit donné la moitié de sa fortune pour se venger d'une manière éclatante du bonhomme et de sa famille. Cependant , comme en Angleterre , où on nous assure qu't^n n'est pas libre , le roi lui-même ne peut attenter à la sûreté d'un citoyen , niilord, après avoir exhalé sa fureur, fut contraint de chercher des mojens doux qui le conduisissent au but qu'il se proposoil : c'étoit de détacher son fils d'une femme qui n'auroit dû être pour lui que l'objet d'un simple amusement.
Il fit chercher le père Thompson , qu'on trouva facilement, et il le manda chez lui. riiompson se présenta avec la simplirilé des mœurs antiques, et la confiance que donne une sévère probité. Il écouta d'un front calme les reproches da miiord , qui l'accusoit d'avoir donné les mains à ce qu'il appeloit la honte des Sevmour; mais il s'indiii;na de la proposilion que lui fit ce seigneur, de recevoir dix mille guinées pour faire passer sa fille sur îe continent. Il réj^ondit avec fermeté que le mariage s'étoit fait à son iasu , qu'il avoit blùmé le prcuiier l'ina-
prudence des jeunes tpoux , mais que jamais il ne trafi(]ueroit de l'iioniieui' de sa fille. Miluid chassa durement l'Iioninie qui venoit de se mcnfrer ditrne de son estime, et il se rendit chez niilord Chatam.
Celui-ci apprit avec peine la nouvelle d'un enija^tnient qui, Lien qu« frivole en apparence , pouvoit renverser le projet d'ctablissenieut concerté entre le vieux Sejmour et lui. £ncore un an , et le jeune homme dcvoit jouir du bien de sa mcre ; la droiture de ses principes étoit assez, connue de milord Cliatani , pour lui faire craindre qu'il ne ratifiât son maj ii:ge à sa majorité : c'étoit ce qu'il ial- J<'it prévenir; mais quel biais en;plo\er ? Milord Chatani éloil revêtu de toute l'autorité que peut avoir un niinistje anj^'ais ; mais cette autorité est restreinte par ia loi , et on ne peut sans danger Iraiîchir les limites qu'elle a posées. La nation entière avoit les veux sur lui , sa conduite étoit sévèrement scrutée , les journaux du pai li de l'opposition relevoient ses moindres fautes , lui en attnbuoieui quel- (luelois qu'il n'avoit pas commises , et il ii'osoit ni saibir les presses, ni faire déporter les journalistes , même en se servant de cjes grands mots dont on abuse encore ailleurs à l'année, quand on veut
( '52 ) perdre quelqu'un avec des apparences légales : mots usés , qui n'ont plus de sens, et qui n'en imposent qu'aux iinbécilles.
Les seules ressources que put et que voulut eniploj'er le ministre , lurent la dissimulation, la ruse et l'adresse. 11 convint avec le vieux Sejniour qu'ils resteroient quelque temf>s dans une inaction absolue , pour détruire la défiance qu'avoit inspiiée à Thompson son entrevue avec milord j qu'ensuite on attacheroit des gens afHdés et adroits à tous les pas de Fanny, qu'on lui tendroit des pièges, qu'on l'entraîneroit à des démarclies hasardées qui la perdroient dans l'esprit de Sejmour. Si cela ne réussissoit pas , on l'attireroit à quelqu'endroit écarté, on la feroit enlever pur quelques-uns de tes malheureux prêts à tout teiiler pour un peu - d'or , et à qui on ne laisse pas counoître la main qui les fait agirj on l'embarqueroit , on la descendrolt en Norwège ou en Suède , on la vendroit aux directeurs des mines de cuivre , qui l'emploieroient au service des ouviiers ; eulin , on arrangeroit pour le jeune Sejmour l'histoire d'une prétendue inlidélité , moyen de roman connu , mais qui produit toujours son eflet sur un cerveau de vingt ans.
Dés le mois suivant , on mit en œuvrai
plusieurs
plusieurs de ces espions insînuans , et porteurs de ce jrenie de physionomie qui inspire d'abord la contiuiue. Us se faufilèrent chez les voisins de Thompson , et n'en apprirent rien de relatif à Fannj , si ce n'est que depuis un an à-peu-près , elle vivoit chez une tante à Harlord. Le nom et l'adresse de la tante connus , les mouchards partirent pour cette ville.
Arabella Thompson étoit une fille vieille et infirme. En conséquence , en sortant du lit , elle se mettoit dans son fauteuil à roulettes , et se faisoit pousser à sa croisée , où elle passoit la journée à prendre du thé et à regaider les passans. En face de sa maison étoit une auberge, et c'est-là <jue mes coquins se logèrent, ils ébauchèrent d'abord la connoissance , d'un travers de rue à l'autre, par des révérences qu'Arabella rendoit avec beaucoup d'exactitude. Le lendemain , on prit la liberté de lui souhaiter le bon jour i on hasarda quelques mots honnêtes , auxquels la vieille répondit par un sourire qu'elle s'elïorça de rendre agréable , et qui ne fut qu'une assez laide grimace. Le troisième jour, Harris , le plus jeune et le plus insinuant de la bande, se présenta chez elle.
11 s'annonça comme un marchand qui alloit à la foire de Cambridge, et qui up Tome IL M
vouloit pas quitter Hdittord sans lui faire des couîplimeus de son frère , avec qui il étoit ea relation de commerce ; il l'entretint de sa famille en homme qui avoit pris à Londies tous les renseigneniens imaginables; il parla peu de Fannj , sur laquelle il ne savoit rien , mais il en dit assez pour mettre Arabella sur la voie. U'ne liile vieille et infirme reçoit rarement des visites ; une iille vieille et infirme aime passionnément à parler, c'est le seul plaisir qui lui reste; aussi j^rabella s'en donna pour la veille , le joui' et le lendemain. Elle raconta , beaucoup plus longuement que moi , les amours de sa nièce , son mariage , son départ de Londres.... Harris savoit tout cela. Elle entra dans le détail de son voyage et de son séjour auprès d'elle , de la voiture et des ciievaux qui l'avoient conduite à Oxford. Cela commençait à devenir intéressant. Elle s'étendit sur la vie douce qu'elle comptoit y mener aupiès de son mari , logée sous le même toit , et tjonipaut tous les yeux sous des habits d'homme qu'elle portoit avec une grâce toute particulière... C'étoit ce qu'on vouloit savoir. Elle fit l'énuméralion de ses fracs, de ses gilets ; elle ne fit grâce de rien , pas même d'une cravatte : enfin elle crut faire un acte de discrétion marquée en taisant le
nom rlc l'époux, qui pourtant , disoitclle , éli'it le fils d'uu des plus j^iauds seigneurs des trois royaumes.
H.irris , enchanté de su découverte , quitta la tante comme on quide ordinairement les vieilles dont on n'hérite pas , c'est-à-dire , saus beaucoup de cérémonies. II retourna à son auber{:',e, fit venir des rhevaux de poste , mes drôles remontèrent dans leuis chaises, retournèrent à Londies, et rendirent complo à uiilord Chatam du succès de leur mission.
Le ministre , certain maintenant de ne pas se compromettre, écrivit aussi-tôt au siiérit'f d'Oxford :
» Je sais qu'une fille de Londres , tra- » vestie en homme, vit dans le liberti- » nage avec les é(<!lier3 de l'université. « On m'ussure qu'elle s'attache parlicu- » librement au jeune lord Sejmour, dont » l'opulence est un attrait pour les l'em- » mes de cet!e espèce. Il est du devoir. » d'un magistrat de faire cesser ces dé- » sordres.
)i Cependant , pour ménager les mœurs » publiques , VDUs ne ferez, arrêter cette » fille que la nuit. Vous la ferez aussi-tôt I» conduire à Boston : le shérilï de cette » ville recevra mes ordres. »
Et il écrivoit à cet autra magistrat :
I) Oa vous amènera d'Oxford une lille
» dont los exrès ont mérité la dôporta- » tioii. Comme elle ticit à une lainille » honnête, vous la ferez embarquer ss- » crètoment sur le premier vaisseau qui » partira pour Bttanv-Baj. Jusques-Ià , » vous la tiendrez en prisuii , et au se- » cret. »
Milord Chatam , qui ne vouloit pas donner sur lui la moindre prise , se seroit bien gardé de faire em.barquer Fanny à Londres. Sa famille eût pu être instruite de l'acte de violence commis envers elle ; le bon Thompson, généralement estimé, eût trouvé des amis chauds ; et , quoique les apparences fussent contre sa fiUe , il eût été difficile de ne pas se rendre aux instances , et peut-être aux clameurs de ceux qui eussent pris sa défense. Cachée au contraire dans une petite ville dont le port est peu fréquenté , il n'étoit pas probable que personne la réclamât.
Le shérift d'Oxford , pour prouver son respect et son dévouement aux ordres du ministre, se mit lui-même à la tête de ses' constables , et se rendit la nuit à la maison qu'habitoit Sejmour. A l'aspect des Turques de sa dignité , to"utes les portes lui furent ouvertes , et il alla frapper à celle dos jeunes époux, qui goûtoient avec sécurité des plaisirs purs, toujours nouveaux pour eux.
I^e vieux DIck lut étonné d'entenrire frapper à cette heure ; mais comme il t'tuil sans défiance , il se leva tranquillement, et demanda ce qu'on vouK-it* oii le somma , au nom du roi , d'ouvrir à l'instant même. Dick , certain que son niHÎtre n'avoit rien à se reprocher, crut que le magistrat se trompoit d'appartement. Pour l'en convaincu;, il ouvrit, et il commença un discours teiid,;nt à dissuader le shérilï: on ne l'ccouta point.
Deux hommes s'assurèrent de lui ; les autres pénétréient dans la chambre où.
Fannv reposoit dans les bras de Seymour. Ils se réveillent en surs?iut et voient leur lit entouré d'étrangers. L'elïroi glace d'abord la jeune épouse , et uns douleur poignante Iroisse son cœur, quand le shérift lui ordonne de se lever et de le suivre. Seymour furieux , tait de vains efforts pour la défendre , il est nu , et sans armes. On le remet dans son lit; on emploie la force pour l'v retenir. Il se répiiud en reproclies , en imprécations, dernière et inutile ressource de l'homme desespéré , qui n'a pas la faculté d'agir.
On ouvre les armoires : on oblige Fanny à reprendre les habits de son sexe; on laisse auprès de Sevmour et de son valet cinq à six gardes , pour les empêcher de sortir de la nuiti on met dans une voi-
C i58 ) tiire sa jeune épouse , baignée de larmes et suflbquee de sauylots.
Ceux qui la conduisoient , la jugeoient d'après la lettre que le sliériff avoit reçue du ministre. Ils l'accablèrent d'outrages et d'opprobres ; propos obscènes , actions libies , procédés cruels, elle éprouva ce qu'on réserve à ces niéllieureuses , la lionte d'un sexe et le mépiis de l'autre. Elle appeloit la mort , elle l'appeloit à glands cris , et on insultoit à sa douleur , qu'on crojoit simulée.
Arrivée à Boston , elle eut quelques moniens de relâche. Seule dans une chambre où il n'y avoit pour meubles qu'un peu de paille , pour alimens que du pain et de l'eau , du moins ses oreilles pures n'étoient plus blessées des infamies qu'elle avoit été forcée d'entendre : elle n'étoit plus que malheureuse , et elle Kvoit pour consolation sa vertu et l'espérance.
Mais le lendemain , le shéiiff de Boston brisa toul-à-iait son cœur, anéantit toutes If s laculiés de son ame, cl U jeta dans le dernier désespoir. Elle appiit qu'où alloit la tran'^porter aux colonies i qu'elle y vivroit avec le iel»ut de la société ; <pie la fuite lui seroit impossible, €t qu'il làiioit renoncer à Seymour et à l'estime des honnêtes gens. L'excès même de sa douleur iui rendit des forces, et lui
donna le cou râpe de se défendre. Elle retrouva une suite d'idées j elle entreprit de désabuser le mai;istratj elle lui conta sa déplorable hisloire , elle invoqua sa pitié , elle l'attendrit i elle crut avoir trouvé un protecteur.
Le shérilï étoit humain ; la jeunesse, la beauté , l'infortune de Fauny le touchèrent en effet, il la plaignit, il la fit loger et traiter convenablement, mais ce fut tout ce qu'il osa se pernietlre. Comment désobéir au ministre ? pourquoi se faire un ennemi capital d'un homme aussi puissant que le lord Sejmour? qui répondioit d'ailleurs que les effurts qu'on tenteroit pour sauver l'infortunée , auroient quelques succès ? Voilà les relierions d'un homme du monde, qui n'a pas le cœur gâté , mais que l'intérêt personnel conduit.
Le vaisseau que nos français avoient pris: finissoit son chargemenl j les marées étoieat de midi : il devoit donc sortir de Boston en plein jour. Le sîiérilY vouloit épargner à Faniij la honte d'être publiquement conduite à bord : ce procédé d'ailleurs s'accordoit avec les vues et l'ordre du ministre. Il convint en conséquence avec le capitaine que son bâtiment mouilleroit à l'entrée du gulfe, qu'il enverroit sa chaloupe à minuit , el qu'il
accordernit a Fannj les adoucissemeas qui seroieut eu son pouvoir.
L'innocente et malheureuse femme s'étoit évanouie quand on la livra aux matelots, qu'on Téloigna de cette terre où, elle laissait son bonheur et sa vie. La vivacité de l'air , les sels dont il est cnargé sur la mer, l'avoient fait revenir, et l'avoient rendue au sentiment de soa afireuse situation. Elle avoit pleuré , gémi , jusqu'au moment où on aborda le vaisseau ; elle s'étoit évanouie enctjre lorsqu'on ['y transporta: enfin l'esporau'^e l'avoit ranimée quand elle s'étoit vue c!éliviée par un jeune homme qui lui av Mt des obligations , et les premiers procé.lès de Thomas la rendirent jusqu'à la certitude de revoir son cher Seymour.
Vous allez me demander comment Fanny a su ce qui avoit préparé et amené son arrestation ; je vous répondrai qre c'est ce c[ue mon oncie a oublié de ma dire. Il s'est contenté de me rappoiter Iss faits , et vous ne serez pas plus exigeant que m.)i, si vous le voulez bien.
Quoi qu'il en soit, mon oncle, enragé contre 1« lord Chatam , le shérift d'Oxford et les autres , et ne pouvant rien sur eux , jugea très-convenable de punir au moins le capitaine qui s'étoit chargé de l'exécution de leurs ordres. 11 le fit moa-
ter, lui prononça un très-beau discours sur les égards dus à l'innorence et au malheur j il conclut eu lui déclarant qu'il alloit \s faire pendre à sa c:rande vergue, et il l'averlit que s'il vouloit auparavant dire deux mots au père éternel, il n'avoit pas de temps à perdre. Le capitaiïie , consterné et tremblant , s'excusa sur l'obcissance qu'il devoit au ministre.
« Coquin , reprit mon oncle , le roi , » l'empereur, le diable t'auroient donné » <le pareils ordres , qu'il talloit l'en mo- » quer , et respecter dans madame la n beauté , la vertu , l'amie du capitaine
» Thomas Pendu sans remission : no
» me romps pas la tète davantage. ï>
Il alloit le faire comme il le disoit ; Faiin V , bonne et aimante , incapable de goûter l'affreux plaisir de la vengeance^ Fanny s'opposa de tout son pouvoii à l'exécution d'un pareil jugement. Ella embrassa la défense du capitaine ; ella plaida sa cause avec le charme de la sensibilité , et la grâce que met à tout une femme accomplie. Mun oncle, à dcmi-Vtdncu , étoit debout devant elle ; il écoutoit avec respect, en se grattant l'oreille et en faisant une grimace qui vouloit dire • .le ne peux rien vous refuser, mais pourtant je ne veux point pardonner au capitaine. Elle termina ses iriéso-
lutions. <t Thomas, mou cher Thomas , » inoft véritable dmi , lui dit-elle , vous « ne nie leluaerez pas la pi emiéi 3 i^rare 3> que je vous demande >>, et elle )ui prit une niuia qu'elle pressa en le regardant avec un sourin- si doux !... Thomas désaimé , étonné et fàrhé de se trouver sensible , se tourna vers le capitaine : -« Bciise la poussière de ses pieds , lui >5 dit-il ; vis , puisqu'elle l'ordonae ainsi , » et r&tourne dans ton trou, n
Cependant on approchoit du port si flesiré. Plus d'enntmis , plus d'événement à craindre j la gaieté rcgnoit dans tous les cœurs , la joie se peignoit dans tous les ^ eux. Déjà le vaisseau étoit sous la projection des forts ; déjà un pilote de Dunkerque ctoit venu prendre la barre du gou- \ernuil : le bâtiment enfin entre à pleines voiles dans le chenal , il est amarré au quai.
C'est par-tout un événement , qu'uiie prise qui arrive. Les curieux et les oisifs accoururent de tous les coins de la ville, et félicitèrent mon oncle et ses compagnons : jusques-là tout alloit fort bien. Le capitaine du port , un caporal et quatre Iiommes de la garde passèrent à bord , selon l'usage, et se disposèrent à mener les anglais en prison : mon oncle trouva cela tout simple ^ mais ils voulurent aussi
y conduire milady , parce qu'elle ^toit anglaise , et ici mou uncle se ré^ciia ; iU iiisislèrent , il commença à jurer Irèsiénergiquemeiit : il couvrit Fannj de soa corps , il dit que le roi de France ne taisoit point la jiuerre aux femmes, et c|u'oii le tueioit avant d'attenter à la liberté da celle-ci. Cuinnie on ne tue pas à propos de bottes un homme qui vient de se signaler , le capitaine du port env»»ja cliercher le commissaire de la marine.
Cet offi( ier étoit un de ces tiançais aimables qui honorent la nation. Il écoula mon oncle avec bienveillance et intérêt ; le premier coup-d'œil de Fanny le rangt^a de son parti , il ordonna qu'on la laissât libre , et Thomas , en reconnoissance dé ce bon office , colla sa figure barbouillé© de sang, de lumée et de poudre, à celle du conmiissaire , qui vouloit en valu s'en défendre.
Les officiers de l'amirauté vinrent à leur tour exercer des fonctions très-lu» r.itives pour eux, et très à charge aux aulrcj. Ils examinèrent les papiers du capitaine, déclarèrent son vaisseau de bo:ine piise ; et pendant qu'ils verbalisoient et qu'ils apposoient les scellés , Thomas , qui ne s'occupoit que de Fannj , avuit pris son bras , et alloit avec elle par les rues cherchant la meilleure auberge.
Ils arrivèrent à la Conciergerie dan?
un équipage qui ne commandoit pus la confiiince. La jeune d;inie ne possédoit que la robe blanche qu'on lui avoit lait prendre lors de son enlèvement : cette robe étoit tachée de goudron, son bonnet étoit chiffoné , ses bas et ses souliers pleins de vase. Mon oncle avoit un habit percé aux deux coudes , une culotte usée aux deux genoux, les clievoux gras, et un chapeau déchiré : à eux deux ils ne pouvoient disposer d'un écu. l^out cela n'empêcha point '^i'homas de trancher du grand seigneur : il demanda d'un ton de maître la plus belle chambre et le meilleur dîner. L'aubergiste le regarda de la tête aux {lieds , et lui tourna le dos en levant les épaules.
Mc)n oncle n'a jamais été endurant. II réitéra l'ordre en élevant le ton , et en nienaçi'.nt le crâne de l'hôtelier d'un large et louid couperet qu'il trouva sous sa main ; celui-ci s'esquiva , et mon oncle monta l'escalier, tenant toujours sa jeune lady sous le bras. Il ouvrit toutes les thattibies , choisit en el'iet la plus belle , et avança un l'auLcuil à Funn y , au grand, clonntiïient d'un gros prébendier qui occupoit l'ajtpartement. Le propriétaire fit à mon oncle les reprcseuUtioiis d'usage ; jj^(jU oiicl» lui répondil qu il étoit ti op
heureux
. ( i45 ) heureux que miladj voulût bien accepter sa chambre. Le prébeudior ixpliqua avec humeur j mon oncle le prit par les épaules , le mit dehors, et lui jeta sur le carré sa valise , sa robe de chambre de damas brun , et des papiers qui étoient sur une table.
Fanny lui fit des observations sur la bizarrerie de ses procëtlés ; il ne l'écouta point , et se mit en devoir de prévenir ses autres besoins. 11 sortit , Icrnia la porte , mit la clé dans sa poclie , rit en passant au nez du prcbendicr , et descendit à la cuisine , où il inspecta les casseroles qui bouillotoient sur les fourneaux. Le cuisinirr venoit de rentrer : il ne savcit rien de ce qui s'étoit passé entre le maître et mon oncle , et il trouva très-mauvais qu'un inconnu découvrît les casseroles les unes après les autres. Mon oncle le laissa dire , et alla son train. LIne chose l'embarrassoit : il ne connoissoit pas les goûts de Fanny. Il ne vouloit pas l'engager à descendre, de peur qu'elle ne voulût plus remonter. Il prit le parti de lui porter toutes les casseroles. 11 en lenoit deux; de chaque main , et il alloit les monter : le cuisinier se fâcha tout de bon , et voulut reprendre ses fricassées. Mon oncle n'entendoit pas perdre de tems en explications : il lui vida sur la tête une matelote Tome il. N
d'anguilles , et pendant que le cuisinier heurloit et se débarbouilloit , mou oncle, en d&ux ou trois voyages , rangea dix à douze casseroles autour du fauteuil de Fanay. La jeune femme ne pouvoit tenit" à tant d'extraviigances : elle parla raison ; mais parler raison à TJionias , c'est vouloir blanchir un nègre. Il répondoif à tous ses raisonncuiens , qu'il falloit qu'une femme comme elle dînât , et diiiàl bien.
Elle n'en avoit nulle envie. Les cris du cuisinier, les plaintes du prc'bendier , et le désordre où mon oncle metloit la maison , étoieut bien faits pour ôter l'appétit à quelqu'un qui n'a pas de quoi payer son écût. Quelques services que lui eût rendus Thomas , elle pensoit sérieusement à se séparer de lui, quand un nouveau personnage vint dissiper la plus forte de ses inquiétudes.
C'étoit un usurier : il y en a par-tout. Il avoit appris que le capitaine auroit au moins trente mille francs pour sa part de prise , et il venoit lui offrir sa bourse , parce qu'il savoit que les marins aiment l'argent frais , et le paient aussi cheç qu'on veut.
Il s'anaonça à mon OBcle , qui lui sourit en le voyant tirer un petit sac plein d'or, qui l'embrassa lorsqu'il le lui ollrit, et qui fit gaîment sa croix au bas d'uu
effet de liuit mille lianes , a solder par l'huissier-priseur qui feroit la vente du navire aiiiilais.Fannj se permit encore uu mot sur l'cnormité des intérêts : l'Iionias répondit qu'il ne pouvoit trop acheter une somme dont elle avoit le plus pressant besoin , et il reconduisit pulimcnt sou prêteur jusqu'à la porte de la rue.
Il étoit à peine remonté , que l'aubergiste parut, suivi d'un commissaire qu'il avoit été prier de le débari asser d'un gueux qui mettoit son auberge en combustion.
« Le voilà , s'écria-t-il en entrant , le » voilà ce coquin et sa prétendue lady.... » A la porte , canailles. Apprends, nia- V raud , répliqua Thomas, qu'un homme » qui a pris un fort , canouné une ville , » enlevé un vaisseau , et sur-lout sauvé » miladj , a droit à tes respects , et en » veici une dernière preuve à laquelle til » ne résisteras pas. » Il prend le, sac par le fond , et ai^ÉKe le pai^iielÉfipi^ deux cents louis qu'ilTtenfernie. «J^é^en , rcv » prit Thomas , te voilà là Louche Qjytver' » le, le chapeau à la main, le dos plojé, » et l'air aussi plat que tu étois insjoleut » tout-à-l'licure. Allons , renvoie lun » commissaire , rappelle tes Milles de » chambre qui sont allées se cacher à la »> cave ou au grenier; qu'on mette la ta- 3) bie , qu'on serve chaud , cl pendant
» que milady dînera, qu'on aille lui chep- » cher une couturière et une lin^ère des » plus expéditives du pays. Il faut que ce » soir madame soit mise comme la lemme » du bourgmestre. » Tout cela fut fait dans un tour de main.
On avoit mis deux couvertà; mon oncle en ôta un. Quelques instances que lui fît Bfiilady , il dîna à une petite table qu'il plaça en face de la sienne ; mais le respect dont la jeune femme le pénétroit, ne l'empêcha point de festoyer tous les plats.
Laissons mon oncle et milady à table , et pendant qu'ils se remettent de leurs fatigues , trouvez bon , s'il vous plaît , que je reprenne haleine ; reposez-vous vous-même , et je rêverai demain aux nouvelles fadaises qui feront le sujet de mon troisième volume.
Fin du second J^olume.
PQ Pigault -Lebrun, Charles ï
2382 Antoine Guillaume Pi- ^
P2K6 gault de l'Spinoy