‹ Mon oncle Thomas (volume 4)Chapitre 1 sur 11 · Mon oncle Thomas · texte numérisé non relu

Mon oncle Thomas

X endant le dîner , dont Fanny avoit le plus grand besoin , elle s'arrêtoit de tems en terns ; ses jolis yeux se fixoient au plafond ; elle soupiroit : le nom de Seymour venoit mourir sur ses lèvres , et elle revenoit à son assiette , car de tous les appétits , le plus impératif peutêtre est celui de l'estomac.

Cet appétit satisfait , et une femme sensible mange peu , milady se parloit , pendant que mon oncle , sans soins , sans inquiétudes , se livroit au plaisir de la table , le seul à-peu-près qu'il eût connu encore. « Où est-il , disoit la ten- » dre lady ? — A Oxford , répondoit » Thomas , en déchirant à belles dents une » cuisse de dindon, — Qu'y fait-il ? Il

j> s'y désole. — Comment le consoler / » — U faut lui écrire. — Et comment , » en tems de guerre , faire passer ma » lettre ? — Ma foi , je n'en sais rien ». Et mon oncle d'achever sa cuisse et de vider sa bouteille , et Fanny de relever ses yeux , et de consulter le plafond.

Le commissaire de la marine , je crois vous l'avoir dit , étoit un homme aimable : c'étoit aussi un homme aimant. Il n'avoit pas donné entièrement dans l'histoire que mon oncle lui avoit faite des malheurs de milady j et en effet , il étoit assez difficile de croire à la qualité d'une femme protégée par mon oncle : mais , nous autres français , nous tenons singulièrement aux i grâces , et celle qui en est pourvue a fait toutes ses épreuves.

Ce commissaire donc avoit trouvé la petite anglaise fort jolie , et il avoit raison. Il ctoit bien-aise de faire valoir le service qu'il lui avoit rendu, et cela est assez naturel. Prenez bien garde , mesdames ; ne vous laissez pas obliger indistinctement par tous les hommes : défietvous du plus aimable , et n'oubliez pas qu'un magot est quelquefois aussi exigeant qu'un autre.

Mon commissaire , auquel je reviens , se présente à la fin du dîner , et s'annonce, ïion avec ce ton de fatuité qui répugne ,

(5) moins encore avec cet air à prétention qui avertit du danger, mais avec une physionomie ouverte , affable , honnèle ; une de ces physionomies enfin qui font dire bien bas à la femme la plus décente : Je l'aimerois , si je n'en aimois pas déjà un autre.

Il se présenta donc en homme qui compte la jouissance pour beaucoup , mais qui met avant tout le bonheur de plaire.

Fanny le reçut comme quelqu'un à qui on a des obligations \ elle lui parla avec cette candeur qui atteste sa sagesse , avec ce charme qui ajoute à l'amour , avec cette tendresse pour son époux , qui désespère un amant.

Le commissaire , homme du meilleur ton , ne s'étoit pas indiscrètement avancé ; il ne s'étoit pas même permis un mot qui pût faire froncer le sourcil à mon oncle , très-chatouilleux sur ce qui concertoit milady : il sentit qu'il falioit se borner à prétendre à de l'amitié , et il se décida à la mériter. Un français aimable est toujours flatté d'inspirer un sentiment.

Il écouta avec sensibilité le récit des inforhmes de l'aimable anglaise ; il la plaignît sincèrement , et , ce qui valoit mieux pour elle , il lui indiqua l'adresse

(6) d'un négociant de Hambourg qui recevroit sous double enveloppe , el feroit parvenir en Angleterre , les lettres de la jeune et tendre épouse.

Femme qui aime n'oublie rien ; celleci jugea que l'inaction et une grande douleur ne s'accordent jamais : elle en conclut que son cher Seymour ne se seroit pas borné à déplorer sa perte dans Jes salles d'une université , qu'il devoit être parti en poste , être tombé aux pieds de son père , à ceux du lord Chatam ; à ceux du roi peut-être , qui ne pouvoit , selon elle , se dispenser de prendre le plus vif intérêt à son sort. Pauvre jeune femme ! des rois , des courtisans s'occuper d'une affaire de cœur!

Elle ne doutoit pas que dans tous les cas son digne époux n'ait été voir lé vieux Thompson : elle écrivit donc à son père , et à Oxford. « Et de l'argent , disoit- » elle en pleurant.... avec quoi viendra- » l-i! , si ses parens , si ses amis lui en » refusent » ? Le commissaire ne répondoit rien : la galanterie et la bourse n'ont ordinairement rien de commun. « Eu )) voilà , dit mon oncle , et il mit son » petit sac devant Fannj. Bon , repiit » le commissaire ; je vais prendre une » lettre de change sur Hambourg, dont » milord touchera le montant par toute

» l'Angleterre. Bravo, s'écria mon oncle »,

et il embrassa encore une fois le commissaire.

Celui-ci sort avec les espèces de Thomas , et à peine est-il dehors , qu'on introduit la couturière et la lingère.

Fanny demande les choses les plus simples , et en très-petite quantité. Thomas l'interrompt brusquement : « Qu'est-ce » que c'est, madame , qu'est-ce que c'est ? » voulez-vous ressembler à une griseîte ? » Lingère , je veux des bonnets et des » fichus en dentelles , des chemises et » des mouchoirs de batiste... Otez donc » votre roaiu, milady ; que diable! laissez- » moi la parole libre ». Et s'adressant à la couturière , il lui commande trois jupons de brocard d'or , et six robes de velours de différentes couleurs , brodées en argent sur les tailles et le pourtour ; le tout pour le soir , parce qu'on donnoit au spectacle Toinon et Toinette , et que l'hôtelier , depuis qu'il e'toit devenu poli , lui avoit assuré qu'il y avoit beaucoup d'analogie entre lui et Je capitaine Sabord ; ce qu'il étoit bien-aise de vérifier.

Toute préoccupée qu'étoit Fanny, elle ne put s'empêcher de rire en écoutant les ordres que donnoit mon oncle. Elle voulut absolument donner les siens à son

(8) tour , et Thomas fit une mine de ré. prouvé , quand elle eut déclaré nettement qu'elle ne vouloit pas ressembler à la reine Elisabeth ou à la reine Anne. « Et vous , mon brave ami , lui dit- » elle , ne vous arrangerez-vous pas un » peu? — Corbleu! madame, cet habit est » mon habit d'honneur , il est teint du sang » des ennemis, et ces déchirures attestent » mes travaux. — A la bonne heure; mais... » — Pas de mais , milady. Je vous con- » duis ce soir à la comédie comin^ me » voilà ; je me place avec vous aux » premières loges , et si quelque mir- » liflor s'avise de me regarder de tra- » vers , je lui ferai voir de quel bois je » me chauffe. — ISon , Thomas , vous » ne vous donnerez pas ce ridicule. Mon » ami , mon bon ami , habillez-vous con- » venablement ; faites encore cela pour » moi , ]e vous en prie » : et ce sourire si doux et si persuasif achève de vaincre mon oncle. « Allons donc , puis- » qu'il faut vouloir tout ce que vous » voulez , lui dit-il. Mais ventrebieu , » je ne changerai ces honorables gue- » niiles que contre un habit des plus » somptueux; et puisque vous voulez du » luxe , je vous jetterai de îa poudre aux » veux. Qu'on m'aille chercher un taiilcur. 2» Mon mari Test , monsieur , reprend

» la couturière. — Hé bien , va me cher-

» cher ton mari. — Je vous prendrai me-

» sure aussi-bien que lui : vous n'avez qu'à

» me dire votre goût. — Habit , veste et

» culotle de drap écarlate. — C'est bien

» éclatant , murmuroit Fanny. — Oui ,

» madame , de l'écarlate , et de la pre-

» mière qualité. Ah , vous voulez que

» je me pare... Doublure de satin blanc. ...

» — Mais nous sommes en été. — C'est

» égal. — Un galon d'or à la bourgogne,

» de quatre doigts de largeur. — Cela

» sera d'un poids insupportable. — C'est

» égal , milady. De l'or , de l'or par-tout.

» Un chapeau à plumet , bordé du plus

» beau point d'Espagne. — Mais , mon

» ami , il me semble avoir lu que les

» gentilshommes seuls ont le droit , en

» France , de porter le plumet. — C'est

» égal. D'ailleurs , comme je ne connois

» pas mon père , je peux me supposer

» noble ainsi que roturier ; et puis j'aurai

» une épée , je sais m'en servir, et je

» prouverai ma noblesse à quiconque me » la contestera , en lui crevant le ventre à

» la minute. — Joli moyen. — 11 n'en est

» pas de plus sûr. Allons, voilà qui est

» arrangé , dit-il à la couturière 5 que tout

» cela soit prêt pour six heures. — Mais ,

» monsieur , il en est trois. — Que tout

» cela soit prêt pour six heures. — Mais,

( io ) » monsieur.... — Pas déraisons, et qu'on 9 se mette à l'ouvrage. Refléchissez donc , » mon ami, dit la jolie anglaise : ce que » vous demandez est impossible. — Je » paierai le double , le triple , milady , ». mais , je veux être servi au comman- » dément : qu'on y mette trente ouvriers , » s'il le faut. Vous serez obéi, monsieur, » reprend la couturière , à qui une iacon » payée triple taisoit ouvrir les oreilles. » — A six heures , donc ? — A six heu- » res. — Et le trousseau de milady aussi? » — De milady aussi ». Mon oncle , en, reconnoissan e , prend un énorme gobeiet , l'empul d'eau -de --vie , et veut faire avaler le contenu , et peut-être le contenant , à la couturière. ILHe se défend , il insiste ; elle s'obstine . il s'emporte. Milady lui représente qu'il ne faut pas enivrer les gens quand on veut qu'ils agissent avec célérité ; Thomas se rend à cette raison : la couturière s'esquive , et court procéder à la métamorphose de Fanny et de son compagnon d'aventures.

Le commissaire rentre avec un effet sur Hambourg , tiré p;ir une des meilleures maisons de Dunkerque. Cet effet rappelle à Fanny ce qu'elle n'auroit pas oublié , si son imagination n'avoit été travaillée dans tous les sens à la fois , c'est qu'il ne restoit pas un écu , et que

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