‹ Mon oncle Thomas (volume 4)Chapitre 2 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

tes commandes faites monteroient à plus de cent louis. « C'est égal , dit mon on- » cle , il faut que milord arrive. Envoyez- » lui ce brinborion de papier, et pendant » qu'on fait nos habits , je vais courir » la ville , et chercher de quoi les payer ».

Fanny ëtoit délicate ; elle souffroit d'avance des brusqueries qu'il faudroit éprouver si mon oncle ne trouvoit pas de fonds ; un jour perdu pour l'amour lui sembloit plus dur encore : elle se flattoit intérieurement que les ouvriers ne résisteroient pas à son esprit conciliant , et qu'elle les détermineroit à attendre la vente du vaisseau anglais. Cela étoit assez incertain ; mais , comme l'avoit très-bien observé mon oncle , il falloit que le cher lord arrivât , et promptement : la lettre de change fut donc enfermée dans le paquet , et le paquet porté à la poste.

Mon oncle sort , et cherche son prêteur. 11 ne savoit pas son nom , et il avoit beau demander un usurier , on lui répondoit toujours : Duquel parlez-vous ? il y en a tant ici ! En effet , c'est une c-pèce de petit Paris que Dunkcrq.ue.

On y trouve tous les vices de la capitale , avec la morgue slupide de l'opulence , l'impudeur d'une banqueroute qu'on prépare , un baragouin mi-tran-

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rais , mi-flamand qui rappelle le langage du faubourg Saint-Marceau ; des grâces épaisses; que sais-je encore, et tout cela en quantité... On y trouve aussi des négocians qui honorent leur profession , quelques hommes d'esprit , quelques autres d'un jugement solide , trois ou quatre jolies femmes , cinq à six vraiment aimables , et c'est beaucoup pour une petite ville.

Revenons à mon oncle. Il couroit donc , cherchant son usurier qu'il ne trouvoit pas ; il courut , cherchant le premier huissier priseur , espèce d'animal vorace qu'on trouve farilement par-tout. Habitue' à faire les choses en grand , il demanda à celui-ci dix mille francs , qu'il reprendroit , avec les intérêts , sur le produit de la prise.

Un huissier priseur prête facilement , tout le monde le sait , mais avec connoissance de cause , et l'extérieur de mon oncle ne promettoit pas d'hypothèque bien solide. On n'ignoroit pas qu'il fut capitaine de prise ; mais les scellés étoient sur le vaissean ; les marchandises pouvoient être avariées j détériorées ; un homme dont tout le mérite est en spéculations , doit spéculer juste : pour cela , il faut tout prévoir , et l'huissier prévit qu'il n'étoit pas prudent d'exposer

ses

ses fonds. Il éconduisit très-poliment mon oncle , qui sortit en l'envoyant au diable , et qui alla repéter sa demande à quatre ou cinq négocians , chez lesquels il reçut aussi des politesses et des refus très-positifs.

Cependant il falloit que miladj fût habillée , et qu'elle eût de l'argent à sa disposition; mon oncle avoit bien dîne', et il pouvoit coucher sous le portique de la paroisse , ou sur le fascinage de la jetée Mais milady , morbleu , miladj î l'exposer aux brusqueries d'un

maître d'auberge , d'une lingere , d'une eouturière 1 cette idée étoit révoltante , insoutenable.

Il y avoit deux heures qu'il vaguoit par les rues , en se rongeant la main gauche , se froissant de l'autre le sein

droit , et jurant , ah ! comme devoit

jurer mon oncle. Il passa devant un cabaret d'où partoient des éclats de rire , et les chants aigres de cinq à six gosiers éraillés. C'étoient ses camarades , qui n'avoient pas sauvé de ladys , qui étoient sans soucis , et qui déposoient gaîment , au fond d'un broc de forte bierre , l'oubli de leurs peines passées.

Mon oncle entre , et tout le monde se lève. On lui passe la cannette d'étain , on lui présente la tartine de beurre salé. Tome III. B

et la tranche de fromage de Hollande* « Ce n'est pas de cela qu'il s'agit , ré- » pond Thomas. Avez-vous de l'argent , » vous autres? — Pas le sou, capitaine; » nous avons trouvé un brave homme » qui nous héberge à crédit , jusqu'à ce « que nous touchions nos parts. Veux-tu , » dit mon oncle au cabaretier, héberger » aussi miiady et moi aux mêmes con- » ditions ? — Pourquoi pas , mon offr- » cier ? — Voyons où tu logeras cette » femme incomparable ». C'étoit un taudis en mansarde , où l'on entroit en se ployant en deux , où il n'y avoit qu'une mauvaise couchette, deux matelas plus mauvais encore, un poêle de fonte sur lequel on faisoit le gargotage , et une odeur de fumée de pipe à faire reculer un allemand. Mon oncle descend sans dire un mot , il vide une cannelte d'un trait ( on jure avec plus d'aisance quand on a le gosier humecté ) , et il s'écrie : « C'est de l'ar- » gent qu'il me faut 7 il m'en faut , sa- » crebleu , il m'en faut à tout prix. » Nous avons à cent toises d'ici l'Océan » à parcourir, et les anglais à dépouiller. » Venez avec moi : demandons une bar- » que au capitaine de port, des fusils » au commandant de la place , partons » pour la dune , enlevons la caisse çle

» l'amiral anglais , partageons-la sans que » l'amirauté et les huissiers-priseurs s'en » mêlent , et que je ne me présente de- » vant miladv que les poches pleines » d'or ». Il partait à des héros qui ne se soucioient pas de se faire casser la gueule sans nécessité , et qui trouvoient fort agréable la vie qu'ils menoient à Dunkerque, Ils se récrièrent sur l'extravagance du projet , qui en effet étoit fou j ils entreprirent d'en dissuader Thomas, qui trouva leurs raisons détestables , leur tourna les talons , et s'achemina vers l'auberge de Fanny , le désespoir dans l'ame.

Il ouvre d'un coup de pied la porte de milady étonnée. « Madame , lui dit- » il , je ne peux plus rien pour vous , » vous êtes sans ressources , et je viens » vous proposer de finir à l'anglaise.

» Prenez mon bras , je vais vous mener » sur le quai de la Corderie , je vous » jeterai â l'eau , je m'y jeterai après » vous , et demain , quand on ouvrira » l'écluse , nous irons partager la sépul- » tore de tant de grands hommes de mer » qu'ont mangé des merlans que nous » avons peut-être mangés à notre tour».

Tant qu'on aime , on tient à la vie.

La proposition de se noyer de compagnie parut aussi déplacée à Fanny, que

( 16 ) celle d'aller enlever la caisse de l'amiral anglais , avoit été jugée extravagante par les braves du cabaret à bierre. D'ailleurs , pendant l'absence de Thomas , les affaires avoient changé de face. Le commissaire ne prêtoit pas d'argent ; cet article excepté , tout étoit au service de Fanny. 11 avoit représenté au maître d'auberge qu'il étoit de son intérêt de ne pas mécontenter ses hôtes ; que mon oncle jetoit tout par les fenêtres , et que quand il palperoit ses fonds , il n'examine! oit seulement pas son mémoire. L"n commissaire de la marine est un personnage important à Dunkerque , et il a nécessairement beaucoup d'ascendant sur un aubergiste. Il avoit facilement obtenu de celui-ci , pour le capitaine Thomas et sa compagne , ce que le gargotier avoit fait de lui-même pour l'équipage. Il ne restoit qu'à composer avec la couturière et la lingère , et si elles ne vouloient pas entendre raison , Fanny se décidoit à garder la chambre, ce qui étoit plus raisonnable que le coup de tête qu avoit imaginé mon oncle.

Rassuré sur les premiers besoins de milady , Thomas reprit goût à la vie , et il se fît apporter un bowl de punch: il falioit passer le tcms à quelque chose , en attendaut le linge et les habits. Il eu

bnvoit de fréquentes rasades pour e'viter , disoit-il , l'oisiveté : or, comme il ne ?avoit que boire et se battre , il falloit , pour s'occuper , qu'il bût quand il ne se battoit pas.

La jeune femme ne savoit qu'aimer ; elle ne pouvoit parler tendresse à Seyirtour ; il falloit donc lui écrire pour n'être pas désoeuvrée. Elle avoit rempli deux , trois , quatre pages , lorsque la liugere et la couturière parurent.

La tendre émotion dont Fanny s'étoit pénétrée en écrivant , avoit répandu sur sa figure , dans ses manières , dans son ton de voix ( un charme , des grâces naïves , une expression douce auxquels rien ne pouvoit résister. Dès les premiers mots , les ouvrières sans défense déposèrent leurs paquets sur des fauteuils , et s'estimèrent heureuses de pouvoir obliger une femme aussi intéressante.

Mon oncle ébahi , ouvroit de grands yeux. Depuis qu'il connoissoit Fanny il éprouvoit que le vrai mérite , joint aux qualités aimables , est un aiman qui attire tout , et il ne concevoit pas que, deux femmes mieux élevées que lui eussent autant de sensibilité. Le chien damour-propre !.... 11 n'est pas de goujat q'ù ne se croie intérieurempnt l'homme

par excellence Mon porteur-a'ean ac-

cepteroit le consulat j'espère qu'on ne

le lui offrira point.

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