‹ Mon oncle Thomas (volume 4)Chapitre 11 sur 11 · Tome III. M · texte numérisé non relu

Tome III. M

Suzanne tombait d'accord de tout cela.

Mais comment proposer à un homme comm° Thomas de se taire capucin ? 11 eût été plus facile de lui persuader d'alier attaquer seul et prendre Gibraltar. Sa révérence répliqua que le Dieu des miséricordes autorisoit quelquefois une sainte violence. « Compelle » intrare , dit le Psalmisle ; forcej-le d'en- » trer. Qu'il entre donc , et je me charge du » reste. »

Suzanne rendit compte à Vernier de sa conversation avec le père Esprit , et Vernier trouva son idée excellente. Il n'entroit pas dans ses projets de mettre son beau- frère dans un cloître pour hériter de son vivant ; il étoit même persuadé que jamais il neprononceroit ses vœux; mais ne lit- on que le dérober aux recherches pendant quelques mois , c'étoit gagner beaucoup. La difficulté se bornoit à savoir comment on forceroit Thomas d'entrer.

Vernier étoit sage , prudent, mais il n?avoitpas l'esprit inventif. Suzanne , modeste, candide, étoit femme pourtant, et vive ce sexe pour les expédiens ! Elle ne dit que deux mots , et Vernier court chez cinq à six apothicaires ; il rapporte six grains d'opium , les fait dissoudre dans deux bouteilles de bon Bordeaux, il en met une dans chaque poche, et va rendre visite au beaiifrere. Il lui fait une légère réprimande £nr son escapade de lu veille , il lui propose de

faire venir à dîner : Thomas accepta , on *e met à table ; Vernier se ménage , Thomas se livre , l'opium fait son effet. Ln fiacre attendoit à la porte , on y couche mon oncîe , on part , on arrive aux Capucins, on descend le néophyte , on le déshabille . on lui coupe les cheveux, on le passe daus la robe de bure, ou lé ceint du fameux cordon , oa lui chausse les sandales, on le porte dans une cellule écartée , on l'enferme à deux verroux , et on se retire.

Les vapeurs de l'opium se dissipent , Thomas étend les bras , il ouvre les yeux : un prie -dieu en chêne , un grand crucifix d'érable, une tête de mort frappent ses pre*. miers regards ; il se met sur son séant ; sa robe, son cordon , ses sandales , sa tête rar $ée ajoutent à son étonnement ; il saute de son grabat , empoigne le dieu de bois , et frappe à grands coups à la porte ; la porte s'ouvre , vingt religieux, un cierge allumé à la main, entrent en silence, environnent Thomas interdit , et psalmodient un Miserere ; on lui présente la tête de mort, on la lui fait baiser; on le remet sur son lit , on le couvre du drap mortuaire , et on psalmodie un De profondis : l'imagination de Thomas se frappe , il regarde avec des jeux égarés , il écoute sans rien entendre. Le père gardien l'engage, en nasillant, à se recommander au Très-Haut; il lui annonce tme depuis huit jours il est condamné, et

( t36) que la léthargie dont il sort , vient de l'effet terrible qu'a produit sur lui Vaudition de son jugement. Thomas protes?e avec bonhommie qu'il ne se souvient de rien de tout cela. Preuve nouvelle de la violence du choc , fi ce qu'assure sa révérence ; et elle ajoute qu'il sera exécuté dans la journée , à moins qu'il n'accepte la condition à laquelle le roi . dan<; sa clémence , a attache sa grâce; c'est de se f^i-'e capucin, et d'édifier le monde, après l'avoir scandalisé par ses excès : et on a te'lement compté sur sa vocation , qu'on a répondu do lui au roi . et qu'on l'a revêtu d'avance du saint habit. « Allons » doue , dit Thomas en soupirant , soyons » capucin, puisqu'il le faut; mai* , sacre- » dieu, je ne crovois pas finir par- îâ ».

Les pères indignes se recrnloîent déjà difficilement , et le fils du moindre bourgeois eût rougi de s'agréger à un corps sale , puant et ignare. En conséquence le serviteur des serviteurs avoit accordé aux capucins , dans sa sollicitude paternelle , un bref qui dispensent des épreuves du noviciat les sujets dont la ferveur ne pourroit supporter un an d'attente. Comme !a réponse de mon oncle annoncoit une ferveur extraordinaire, le père Esprit lui proposa de se faire l'application du bref , et à l'instant même le père gardien reçut les vœux de Thomas sous le nom de frère Ange , de Paris.

Ce n'étoit pas précisément ainsi que la

( i37 ) chose avoit ëtë arrangée entre Suzanne et son confesseur ; mais on n'a qu'un moment pour ramener la brebis égarée , et quand il s'offre, il faut le saisir. Quel est le chrétien, attaché à l'honneur de la religion , qui condamneront celte iraude pieuse ?

On caressa beaucoup le frère Ange , on !c flatta , on le fit bien manger et bien boire, on le laissa jurer le reste de la journée , et le lendemain, à l'issue des matines on le mit en ronte avec un compagnon , le bâton à la main , le capuchon sur les yeux , et la robe retroussée sur les côtés avec des bretelles de cuir. ,

Vernier, curieux d'apprendre le résultat du stratagème, avoir fait semblant d'écouter une messe , pour se ghsser de 1 église chez le gardien. 11 apprend que son beaufrère se rend au couvent d'Arras , sous la conduite d'un père pieux et adroit et que la famille peut disposer des biens de celui qui vient de mourir au monde , après toutelois avoir fait une aumône au couvent. A quoi eussent servi les représentations de Vernier ? Thomas étoit erxcpucinaitle , et comme l'observa très - spirituellement Pilate , de patibulaire mémoire , ce pi est dit ,

est dit. . .

Robin avoit appris à Thomas a laire le marquis ; le père Séraphin apprenoit au frère Ange à faire le capucin. Le long de ra grande route , il le faiâoit parler du nez , Il

( i38 ) lui montroit les roulemens d'yeux , les révérences avec les mains croisées sur la poitrine ; il lui enseignoit l'usage du chapelet , il lui re'pe'toit plusieurs mots mystiques qui ont la vertu d'arracher aux paysans la miche de pain, le quartier de lard, et quelquefois la poularde fine; enfin, quand on rencontroit une chapelle, le père Séraphin y disoit une messe blanche, c'est-à-dire, une messe pour rire, et la faisoil servir par le frère Ange , auquel il sout'floil les répons.

Le frère Ange s'impatienloit , bàilioit, trépignoit , et de tems en tems s'écrioit :

« Hé, va te faire f. père Séraphin» ; et

le père Séraphin ne faisoit pas semblant de l'entendre.

On logeoit dans toutes les capucinières da la route , et les pères indignes , prévenus par l'acolyte de mon oncle , de la bizarrerie de son caractère , et de la nécessité de l'amadouer encore , le fctoient à l'envi , l'abreuvoient à gogo , et prioient pour qu'il persévérât dans le chemin de la grâce.

Mais à Arras, les choses changèrent toutà-fait. Le père Séraphin avoit étudié à fond Je nouveau frère , et il conseilla au gardien de prendre d'abord sur lui un empire absolu , s'il vouloit l'empêcher de compromettre la dignité de l'ordre. Le gardien , profond observateur , s'aperçut dans la journée même , que le père Séraphin ne

l'avoit pas trompe , et que le frère Ange

( i3q ) n'avoit du capucin que l'habit : î! essaya cependant d'abord la voie des remontrances, dont le frère A.nge se moqua complètement.

En servant la messe , il faisoit des mines au célébrant , qui se tournoit au dominus vobiscum ; aux vêpres , il chanloit le verset quand on entonnoit l'antienne ; il déroboit au réfectoire les rations de vin quii pouvoit attraper ; il manquoit de respect à toutes les révérences , il juroit toujours par-ci, par-là , et quand on l'envoyoit à la quête pour vingt-quatre heures , il restoit huit jours dehors , parce qu'il n'aimoit pas le couvent ; et les paysans le choyoient , parce qu'il étoit luron , et qu'il ne cajoloit pas leurs femmes ; aussi rentroil-il à la capucinière , chargé de denrées de toute espèce. Souvent la besace ne suffisoit pas , et il se faisoit alors pompeusement précéder de deux ou trois ânes qui ployoient sous le faix, et qu'il chassoit devant lui avec une grâce toute particulière.

Ces récoltes abondantes adoucissoient l'acrimonie des humeurs des bons pères : ou ne pouvoit , sans outrager la providence , sévir contre l'organe dont Dieu se servoit pour faire pleuvoir sa manne j on ne pouvoit non plus tolérer absolument les déportemens du frère. Pour tout concilier T on lui infligeoit des pénitences douces, comme de l'envoyer à genoux , les bras en croix r au milieu du jardin , pendant que les au-

très dînoient; et frère Ange alloit faire diète au cabaret , avec l'argent que Yernier lui envoyoit quand il en avoit besoin , et les bons pères n'avoient pas l'air de s'en apercevoir.

Un événement remarquable , un trèsgrand événement , un événement de la plus haute importance précipita la perte absolue du frère Ange : !e père provincial de la province d'Artois éloit mort , et il étoit question de lui donner un successeur.

Déjà les gros bonnets de l'ordre se rassembloient de trente lieues à la ronde ; déjà le jour de la tenue du chapitre étoit fixé ; la salle des élections préparée ; les intrigues , les cabales en activité.

Mai*, mon très-cher frère et très-patient lecteur , ces intrigues , ces cabales ne ressemblent pas à celles des gens du monde , qui sollicitent ouvertement , et qui cherchent à nuire à leurs rivaux. Ici le hasard, ou plulôt !a sainte providence décide seule en faveur du candidat , et c'est cette providence avec qui on cherchoit à s'entendre.

Tâchons de nous entendre nous-même^ , et expliquons dans toute son étendue le mode d'eîeelion , que mon pauvre oncle ne eouuoissoit pas plus que vous . et dont il eut le malheur de rire. Peut-être , hélas ! rirez-vou^s vous-même, quand je vous dirai que tout tenoit à un pou.. Oui , monsieur ou madame , peut-être bien mademoiselle , tout

tenoit a un pou qui s'appelle le pou sérapkique*

La cloche a sonné : tous les pères sont rassemblés autour d'une grande table couverte de papier blanc ; les frères , qui n'ont droit à aucune dignité , sont humblement rangés en cercle derrière les révérences : on chante le Veni creatoi : on s'assied.

Chaque père tire un peigne de sa manche ; chacun se peigne la barbe sur la table ; une nuée de poux couvre le papier.

Aussitôt toutes les lunettes sont braquées ; on cherche , on examine , on conteste , on commente longuement , gravement , et quand le pou le plus gros , le plus gras , le plus appétissant est tiré de la multitude , et proclamé pou ^èrayhique , les autres , soigneusement enveloppés dans le papier , sont brûlés dans l'encensoir, et la fumée de îeur graisse offerte en holocauste.

Celui dont la barbe a eu le bonheur de produire et d'élever le saint pou, est nommé jirov éditeur , ou, si vous l'aimez mieux, président du chapitre • et comme il est de la foible humanité de courir après les grandeurs , aucun père ne s'étoit peigné depuis le commencement de la maladie du provincial indigne ; aucun ne s'étoit même gratté, et au contraire, chacun avoit soigné, alimenté, engraissé les insectes aimables à qui il pouvoit devoir la prééminence d'un moment : première cabale.

La cérémonie préliminaire terminée , ou

Îirooède à l'élection. On marque sernrmeusenient le milieu , le juste milieu de 1* table ; on y place avec respect le pou séraphique , qui va manifester les décrets célestes. Tous les pères ont le menton appuyé' sur le bord de la table , et la barbe étendue en éventail. On attend, dans le silence et le recueillement , qu'il plaise au pou de se choisir une retraite , et le prédestiné dont la barbe a recueilli ce trésor, est à Pinstanjt promu au grade éminent de provincial. Que d'efforts pour l'ai tirer , ce pou bénévole î L'huile de poisson , le cambouis , et ce qu'il y a de plus odorant a dès le matin humecté , parfumé , engraissé les barbes des bons pères : seconde cabale.

Le nouveau provincial entonne un Te Deum , les subordonnés font chorus , et le tout se termine par un grand dîner, où on boit, à la santé des bienfaiteurs de l'ordre, les vins excellens qu'ils ont envoyés pour la fête.

Dès le commencement des opérations mystiques , frère Ange avoit ri de ce rire qui annonce le mépris des choses les plus respectables. On lui avoit passé les juremens , le cabaret , l'ivresse , le défaut de soumission ; mais rire du pou séraphique ! c'est ce que capucin n'a jamais pardonné , c'est ce qu'il ne pardonnera jamais. Comme la dissimulation est une des vertus du cloîlre^ on^ie laissa rien percer de Tindignaiioa

( .43 ) générale qu'avoit excitée le frère Ange.

Il étoit à peine endormi , qu'il fut éveiller en sursaut. On l'a saisi par les quatre membres ; on le lie malgré ses efforts , on le bâillonne pour étouffer ses cris ; on le prend, on le transporte dans une partie du couvent ou il n'a jamais pénétré ; on lève une grande pierre , on lui passe une longue corde sous les bras , on dit sur lui les prière» des agonisans , on le descend dans un trou de soixante pieds de profondeur , et on remet la pierre en lui disant : Vaàe in pace , c'est-à-dire , aile?, en paix, à un homme qu'on envoie aux diables.

Le frère Chrjsostôme fut chargé d'avoir soin de lui, et ces soins dévoient se borner, tous les jours , à une demi-livre de pain et une pinte d'eau , jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur d'appeler le frère Ange à lui. On écrivit à Vernier qu'il étoit mort subitement j ce qui étoit vrai dans un certain sens appelé par les moines restriction mentale.

Cependant Chrjsostôme, hypocrite consommé » n'étoit pas au fond plus capucin que mon oncle j il avoit été flibustier , hussard, et la confcrmiié de goûts et d'habitudes lui avoit donné de l'amitié pour Thomas : il lui faisoit faire bonne chère , lui fournissoit du tabac à fumer, de la paille fraîche de tems en tems , et une robe neuve quand la sienne étoit usée. Il auroit pu instruire Ternie; de ia position desagréable

de son ami ; mais ils n'e'toient pas plus savans l'un que l'autre ; il eût fallu que Cbrvsoslôme se confiât à quelqu'un ; la moindre indiscrétion le perdoit lui-même : il craignoit le vade in pace. Il auroit pu faciliterl"cvasion du pauvre captif; mais il eût fallu fuir avec lui , et il se trouvoit bien d*étre capucin. 11 «e borna donc à de bons offices qui ne pouvaient le compromettre , et à tromper l'ennui du patient , en lui faisant espérer que les bons pères se relàcberoient tôt ou tard : il savoit de reste que les dévots sont per>éverans dans la vengeance comme dans l'ignorance , l'intolérance , l'arrogance, la bombance et la concupiscence. Laissons mon oncle dans son trou , dont il ne peut sortir sans ma permission , et, pour diversifier vos plaisirs , allez oublier sa tristesse aux genoux de votre me tresse et puisse enfin rencb;.nteres?e , souriant avec gentillesse à votre noble bardiesse , encourager votre tendresse , passer d'amour à la foibiesse , et perpétuer votre ivresse i

Fin du troisième volume.

Pigault-Lebrun, Cl 23e itoine Guillau e i-

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' . oncle Thomas

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