CHAPITRE VU
Mon oncle se fait capucin.
j a surprise dissipée , la joie calmée , il fallut parler raison. « Hé bien, monsieur, » dit Vernier à mon oncle , quel parti » allez -vous prendre? — Ma foi, je n'en » sais rien. — Si vous m'aviez confié votre » démêlé avec le recruteur , ce qui s'est » passé entre vous et le ministre, je vous » aurois donné des conseils , je vous aurois
• soustrait aux recherches , et on auroit » peut-être trouvé des protecteurs faits » pour arranger cette affaire. — Je l'ai ar- » rangée tout seul. — Mais, pensez donc » â ce que vous dites : vous avez résisté
» aux ordres du roi — Pourquoi en
» donne-t-il de semblables ? — Vous avez > tué votre beau - père.... — C'étoit un vieux » coquin. — Et vingt autres.... — Qui u'a- » voient que faire de se mêler de cela. — » Et savez -vous où cela mène ? — Je ne
• m'en inquiète guères. — À être rompu
• vif. »
Un homme courageux brave la mort le&
armes à la main ; mais ridée de la roue est faite pour glacer les plus déterminés , et Thomas pâlït aux derniers mots Je Vernier. Celui-ci profita de l'impression qu'il venoit de produire ; il peignit ce supplice avec des Couleurs si fortes et si vraies , que la constance de mon oncle l'abandonna tout-ù-iaU. Ce n'est plus cet homme terrible qui deuxheures avant faisoit tout trembler; c'est un foible enfant , aussi incapable de se déterminer que de résister à l'impulsion qu'on voudra lui donner.
Vernier lui représenta que le maître dont l'hôtel avoit servi de théâtre à la guerre , savoit qu'il avoit de l'argent ; qu'il ne manqueroit pas de chercher un dédommage* ment aux pertes énormes qu'il venoit d'essu- Ter; qu'à cet effet il donneroit à la police tous' les renseignemens nécessaires; qu'il mdiqueroit les païens et les amis qui pourvoient donner retraite au dévastateur de sa maison , et qu'en conséquence il lui etoit impossible de garder mon oncle chez lui. Mon oncle , assis sur ses talons , les coudes sur ses eenoux , et le menton sur ses deu* mains, écoutoit tout, et ne répondoit plus Vernier proposa ditfcrcns moyens que mon oncle n'admit ni ne rejeta : Vernier le laissî à ses réflexions, et discuta , avec sa jolie femme , les avantages et les inconvémens des différens partis qui s'oiTroient à soc imagination.
II vouîoit envoyer Thomas en Hollande ; si Dantzick, à Saint-Domingue, où son argent, qu'il avoit heureusement exporté de l'hôtel , lui donneroit des moyens d'existence , et où le souvenir de ses fautes passées le rendroit peut-être économe et laborieux. Suzanne , qui avoit autant de jugement que dp gentillesse , prévoyoit que toutes les autorités se ligueroient contre son frère , qu'il seroit proscrit par-tout , que par-tout, ses manières et son langage le feroient remarquer , et qu'il seroit arrêté avant d'être aux frontières. Elle conclut qu'il falloit le cacher pendant la vivacité des premières recherches , sauf à se déterminer ensuite selon les circonstances ' Vernier se rendit à l'avis de sa femme , et il ne resta plus qu'une difficulté ; c'étoit de savoir où on le cacheroit. Le père Vernier et le vieux servent étoient des amis sûrs ; mais ils avoient paru à l'hôtel, et leur condescendance pouvoit les compromettre , et hâter la perte de Thomas.
Le grand sérieux avec lequel les jeunes e'poux cherchoient des moyens rassurans , ajouta au découragement du vainqueur désespéré de l'être. Le jour commencoit à poin-er, et déjà il croyoit voir entrer chez sa sœur ceux qui avoient échappé à sa furie : il voyoit plus loin , un cachot noir et ii.fert, la mine rébarbative des juges , et au iond du tableau , la redoutable barre
< ri6 ) de fer. Celte effrayante perspective rendit quelque ressort à son imagination éteinte; il s'occupa enfin de lui, et nomma d'une voix foible sa marraine de la rue Jean- Saint-Denis , celle qui lui donnoit , dans son enfance , des pommes de terre qu'il ne mangeoit pas toujours.
Vernier , qui aimoit beaucoup mon oncle , mais qui tenoit singulièrement aux douceurs dont il jouissoit près de sa petite femme , "Vernier , dont l'jnquie'tude augmenloit à chaque instant , saisit aussitôt cette idée. Mon oncle a voit encore le bonnet blanc , le tablier et le couteau à gaîne j Suzanne lui couvre le visage de poudre , lui met une tourtière sous le bras , l'embrasse , et respire enfin en liberté , en le voyant de sa fenêtre marcher vers un asile sûr, et s'éloigner de son paisible domicile-
La mère Madeleine vivoit encore. Elle étoit vieille et piailleuse , mais bonne diablesse au fond. Elle avoit déjà ouvert sa boutique , et étalé aux amateurs une falourde et trois choux , lorsque "Vernier et mon oncle l'abordèrent. Elle pleura, quand elle sut que ce grand jeune homme étoit son filleul ; elle ouvrit ses yeux érailles , quand il lui demanda un coin de son grenier ; elle rit, quand il lui mit un double louis dans la main.
Pour empêcher dame Madeleine de parler du filleul aux commères. duYoisinage, il
falloît nécessairement la mettre «ans la confidence : Vernier lui parla de manière à s'assurer de sa discrétion , et il la quitta persuadée qu'un mot pouvoit faire rompre mon oncle , et que le bon Dieu la puniroit tôt ou tard de l'avoir dit.
Madeleine logeoit en effet dans un petit grenier qu'il falloit que Thomas partageât avec elle ; mais , d'après son indifférence pour les femmes , et l'âge beaucoup plu» que canonique de la marraine, il ne pouvoit rien résulter du voisinage : les plus médians esprits n'auroient même pu en médire.
Dans le courant de la journée , Vernier porta petit à-petit dans le galetas ce qui pouvoit en rendre le séjour supportable ; un peu de vin , un peu d'eau-de-vie , un peu de tabac. A chaque voyage ii renouveloit à Madeleine l'injonction de se taire, et à Thomas , celle de ne pas sortir du taudis. Quand Tordre des journées y fut à-peu-près établi, il cessa d'y venir, de peur de se faire remarquer.
Cependant le combat de mon oncle faisoit un bruit de tous les diables ; on en parla même à la cour. Le ministre étoit furieux de son évasion, le lieutenant de police, du. mépris de son autorité ; le maréchal de Biron . de la mort de ses gardes-françaises jp le châteîet , de ne pas tenir le délinquant ; les colporteurs , de ne pouvoir crier sou
arrêt do mort ; maître Samson , de ne pouvoir iaire son office.
Ainsi que l'avoit pensé Suzanne , le signalement de Thomas tut envoyé à tous les procureurs du roi , à toutes les maréchaussées , à tous les commissaires de la marine , à tous les commandans de place , à tous les pousseculs, à tous les gouverneurs des colonies , à tous les ambassadeurs des puissances étrangères, et même à nos consuls en Barbarie. Le roi , qui ne se mêloit jamais de ses affaires , et qui aitachoit une grande importance a celle-ci , parce qu'on lui avoit monté la tête , le roi de France , parbleu , jura , la main non pas sur l'évangile , mais sur le sein de madame de Ponspadour, qu'il aura raison de Thomas.
Thomas bravoit , de son grenier , les rois , les ministres et les agens subalternes. Couché la nuit sur la paille , fumant le jour quand il etoit seul , buvant avec Madeleine quand elle pouvoit quitter la boutique , perdant insensiblement les impressions sinistres qui Pavoïent d'abord agité, il ne faisoit de vœux que pour obtenir de \ ernier un supplément de liquides proportionné à son estomac et à ses habitudes. Vernier , qui n'étoit pas très sûr du beau-frère quand il étoit de sang-froid, résistoit à ses instances , il lui refusoit même de l'argent , et Thomas . que la soif rendoit industrieux , imagina de déterminer Madeleine à mettre
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son casaquin des dijnanches au Mont de- Piéle', « afin , dis oit-il , que je puisse boire, » puisqu'il ne nie reste que ce plaisir-la ». Il étoit bien sur que Yernier finiroit par payer l'écot , et Madeleine , qui aimoit à sy roter , trouva aussi son compte à complaire au filleul.
Il but donc, le cher filleul, et si bien, qu'il sentit un violent désir de humer le grand air et d'exercer ses jambes engourdies. Madeleine , à qui le vin avoit donne' de l'esprit , lui parla à-peu-pres comme l'avoit fait la gouvernante des savoyards , à une époque moins grave à la vérité : il avoit répondu à Marguerite , qu'il aimoit autant être enfermé à Bicêtre que dans son galetas ; il répondit à Madeleine , qu'il aimoit autant être rompu une heure en public , que de l'être toute sa vie dans une mansarde ou il ne pouvoit se tenir debout. Il enfila l'escalier , rt Madeleine , dont l'esprit ne pouvoit le suivre , et dont le corps aviné étoit devenu immobile , le regarda aller, en poussant un profond soupir,
Les Champs- F.lUées sont à deux pas de la rue Jean-Saint-Denis ; c'étoit un dimanche , il faisoit beau, cette promenade devoit être couverte de monde , et ce fut ceile que mon oncle choisit , d'après le proverbe : JP/us on est de fous , et plus on rit.
Il n'avoit pas fait deux tours , qu'une pente irrésistible l'entraîna du coté des ca*
( i3o ) iét, . et il se trouva nez à nez avec Vernier çt Suzanne , qui se regaloient conjugalement de la bouteille de bière el de la douzaine d'échaudés.
A son aspect , Suzanne jeta un cri perçant , Vernier demeura pétrifie. Thomas prit un tabouret, s'assit, vida la bouteille d'un trait , el 'demanda uu bowl de punch. Suzanne prétendoit qu'il n'avoil que trop bu- Vernier prétendit qu'ii falloit l'achever , le mettre dans un fiacre , et le reporter chez lui. Le bowl fut servi ; mais celte fois la prévoyance de Vernier se trouva en défaut : Thomas , après avoir bu le punch à -peu -près à lui seul , se leva, et alla se perdre dans la foule , d'un pas ferme et assuré.
On ne voit pas avec indifférence un frère , un bienfaiteur chercher de gaité de cœur des dangers dont on a pris tant de peine à le garantir ; on ne pense pas sans effroi aux suites que peuvent avoir sa folle imprudence , et au déshonneur qui doit en réjaillir sur une famille innocente. Les pauvres jeunes gens ne fermèrent pas l'œil de la nuit ; ils se parlèrent peu , et ils pensèrent chacun de leur côté à ce qu'on pourroit faire pour contenir un homme qui vouloit absolument être rompu.
Suzanne se lève de grand matin, et sans s'ouvrir à son mari , qui n'étoit pas dévot , elle fut consulter son confesseur, en qui s*
mère, de pieuse mémoire , Un avoit toujours dit qu'elle devoit avoir une confiance sans bornes.
Ce confesseur , le révérend père esprit de Tinchebrai , capucin indigne ( i ) , de la rue Saint -Honoré, jouissoit de la plus haute considération auprès du sexe . et sans doute il la méritoil. Il ne s'informoit jamais de ce que les petites filles faisoient quand elles étoient seules ; il ne demandoit pas même aux petites femmes si leurs maris ne semaient pas le bon grain sur la pierre. 11 étoit un des flambeaux de l'ordre , lisant couramment son bréviaire, sachant à merveille que panis veut dire du pain , vinum du vin , Deus Dieu , et c'est tout ce qu il faut savoir pour opérer une consécration. C'étoit en outre un théologien ergoté, qui embarrassoit les plus subtils parla manière adroite dont il se rtmdoit inintelligible , et quant à l'éloquence de la chaire , personne ne pouvoit lui en remontrer , témoin ce sermon fameux qu'il composa pour les Capucines de la place Vendôme , qui fit tant de bruit dans le tems , et dont peut - être vous
( i ) Les Capucius prennent humblement la qualité d'indigne, comme les Capes ^'intitulent serviteurs des serviteurs de Dieu. Ces serviteur? -là étoient souverains, et les capuens indignes ont confessé des rois , et par conséquent gouverné des ro jaunies.
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ne connoissez pas seulement l'exorde , eue je vais vous transcrire , pour vous donner une idée du tout.
<t Tant et tant de fois vous m'avez de- » mandé, illustres amazones, que je vinsse » dans votre bénin couvent , flanqué de » toutes parts de bastions et de guérites » comme une Sion inexpugnable , pour » alimenter vos âmes virginales du pain » doucereux de la parole evangélique » qu'r nfinyV suis venu J'ai vu , j'ai vaincu. » Je suis venu combattre avec le glaive » spirituel les satrapes infernaux et le père » frauduleux du mensonge ; ] ai vu l'excei- » lence de vos esprits , "qui découvrent le » talon des pensées les plus sublimes avant » qu'elles aient montré le nez ; et j'ai vaincu » ma moue>tie, qui m'empèchoit de paroî- » Ire devant le parlement voile de vos ré- % vérences cloitrées. Puissai-je surgir >ans » naufrage au port désiré de vos flatn- » bo}<antes approbations !
» Avant d'entrer en matière, faisons un » petit compliment à Marie, l'étoile pous- » sinu-re du ciel, le protocole de toutes » perfections, cet océan de grâces , cette » vertu sainte et flottante sur la mer du » monde, dont le Saint -Esprit fut le pi, v lote et|We Gabriel le garde -marine, » quand il lm dit: Ave Maria.»
Le reste du discour* est au moins de la même iorce , et les uleas da efe £ ^
ne
ne se bornoient pas à la prédication. 11 étoit auteur de deux ouvrages dont nous ne pouvons trop recommander la méditation aux fidèles : La Tabatière de la grâce, pour faire éternuer vers le Sauveur , et la Seringue spirituelle, pour Came constipée en dévotion.
Le révérend père n'eut pas plutôt entendu le récit de sa pénitente . que louché de ses anxiéte's \ il forma le projet d'attirer à Dieu un pécheur enfoncé dans la seniine du vies. 11 dit à Suzanne dans son style séraphique , qu'il ne m'appartient pas de vouloir imiler, qu'aucune des actions de mon oncle ne portant l'empreinte de la bassesse, et n'étant que l'effet des passions , il nefalloit peut-être , pour en faire un second S. Augustin, que lin mettre sous les yeux des exemples salutaires ; que puisqu'il avoit la force requise pour porter la sainte besace , il se chargeoit de le faire admettre au noviciat ; que la règle lui détendant de sort t de l'année, et nul profane n'ayant (e di oit de souiller de ses perquisitions l'intérieur d'un monastère, il Y scroit en sûreté j q e si au bout de l'an le bienheureux S. François lui reïusoit ses grâces , il seroit le maître de rentrer dans le monde, qui l'auroit peut-être oublié j qu'enfin , pour peu qu'il eut de raison , il sentirait que quand on "î brouillé avec le roi et "la justice, i! ne rtV.e d'asile que dans les bras de Dieu.