CHAPITRE IL
Mon oncle va à la comédie,
» AH çà , mesdames , puisque vous êtes » si bénévoles , vous prendrez un verre » de punch. — Ah , monsieur !.... — H est » doux ; il n'y a que deux tiers de rhum », et Thomas vers.Jt, el ces dames, qui par décence , ne buvoient pas d'eau-devie , s'étoient armées chacune d'un verre à pied, ei attendoiént respectueuseau nt que Fanny levât les jeux sur elles pour ia saluer. Thomas , étranger au cérémonial , continuoit de boire , en examinant l'intérieur des paquets : il y trouva ce qu'avoit demandé milady. C'étoit beaucoup , mais cela ne lui sufhsoit pas : il retournoit1 toul , et cherchoit l'habit jalonné qu'on lui avoit aussi promis pour le soir, et qu'il grilloit d'endosser depuis qu'il avoit renoncé à la fantaisie de se nojer. La couturière, vidant son verre, et s'essuvant les lèvres du revers de la main , lui dit qu'elle avoit cru remplir ses in-
tentions en servant milady la première,
et que , d'après le peu de tems qu'on avoït eu , il u'avoit été possible que de faufiler son habit. « — Je le mettrai- faufilé. Et où » irez-vous , dit Fanny? — A la coinédie. » Quelle idée ! — Je veux faire connois- » sance avec le capitaine Sabord. Mais ,
» monsieur, reprend la couturière —
» — Quroi ? — Le collet n'est pas monté. — » J'irai sans collet. — Vous savez que je
» ne suis pas chapelière , et — J'irai
» sans chapeau. Tous vous montrez notre » amie ; allez me chercher l'habit tel qu'il » est , et ne vous inquiétez pas du reste. » La Couturière batançoit.... «Hé, sacredieu! » je vous en prie ». Le moyen de résister à celte manière de prier ! La couturière part pour aller chercher l'habit.
« Vous ne croyez pas, monsieur , lui dit » Fanny , que je vous accompagne dans » le costume grotesque que vous allez pren- » dre ? — Aimez-vous mieux celui-ci , mi- » lady ? — Ni l'un ni l'autre , en vérité : » d'ailleurs , j'ai un violent mal de tète , et » vous permettrez que je reste ici. — Qu'ap- » pellez-vous , permettre ! ordonnez au- » jourd'hui, demain , dans cent ans : Tho- » mas est , et ne doit être que votre trèsv humble serviteur. J'irai seul à la comédie, » et je vais vous faire monter une rôtie au » vin , avec la bigarrade , la canelle , la
» muscade .. . *. — Non , non , j'écrirai ; » cela vaudra mieux. — J'en doule : je n'ai » jamais ouï dire qu'une écritoire guérît le » mal de tête. Au reste , ce sera comme il » vous plaira ».
La couturière , qui demeuroit à deux pas , arrive avec l'habit tant désiré. Mon oncle arrache ses guenilles , ouvre la croisée , et les jette dans la rue. Par respect pour milady , il passe sur le carré , il enfourche la culotte à jarretières d'or , et il n'a pas de boucles à jarretières : il boutonne les côtés sur ses bas noirs drapés , et avec la manche de sa chemise bleue il essuie ses gros souliers ferrés. Il endosse la veste , qu'il boulonne de la ceinture au menton , pour cacher ladite chemise : il a enfin l'habit sur le corps. Il gagne le milieu de la salle , il se promène , il se pavane, il s'arrête devant une glace. Le col de la chemise dépassoit le haut de l'habit ; il prend par le bas un rideau de taffetas jonquille, le déchire d'un bout à l'autre , fait du morceau cinq à six tours qui lui masquent le menton et la moitié des joues , ce qui est très-joli aujourd'hui , ce qui étoit et ce qui sera toujours ridicule , quand les hommes ne voudront pas gâter les formes que leur a données la nature.
Pendant que mon oncle faisoit sa toilette, Fannj- continuoit avec douceur ses obser-
vations , et mon oncle ne repondoit pas , buvoit toujours , et copieusement. Il n'étoit pas ivre , mais il se trouvoit au point où Ton veut fortement , et oii l'on est sourd aux remontrances : il refusa même obstinément de se laver le visage et les mains , parce qu'il vouloit , disoit-il , conserver au moins ces marques glorieuses de ses exploits. Il descend , il prend une fille servante pour le conduire ; en le voyant ainsi fagoté , elle part d'un e'clat de rire : mon oncle lui alonge un coup de pied au cul si bien conditionne' , que les larmes succèdent aux ris , et il la fait marcher devant lui.
Ils arrivent à la porte du spectacle ; mon oncle entre comme un trait. On l'arïête , et on lui demande son billet : il ne sait ce qu'on veut lui dire. L'ambassadrice d'Espagne , qu'il avoit quelquefois conduite à l'opéra ou ailleurs , entroit par-tout sans payer , parce que par-tout elle avoit des loges à Tannée , et mon oncle cro}roit fermement que les comédiens jouoient la comédie pour rien , ce qui est assez généralement vrai aujourd'hui.
Mais aussi , pourquoi vingt théâtres à Paris , tandis qu'il y en avoit cinq lorsque la population étoit plus nombreuse et l'argent plus commun? Pourquoi tels et tels théâtres sont-ils en faillite régulièrement
deux fois chaque année , si ce n'est parce qu'il V <?n a deux tiers de trop ? Pourquoi n'abroge-t-on pas une loi qui pareil favoriser l'industrie , et qui perd totalement l'art , en ôtant à ceux qui le cultivent leurs moyens d'existence ? Pourquoi de prétendus artistes ne reprendroient-ils pas l'art mécanique qui les faisoit vivre honnêtement , au lieu de faire des dettes et d'inspirer le dégoût ? Pourquoi la classe laborieuse continueroit- elle à se démoraliser devant des tréteaux , si pourtant du côté du moral il reste quelque chose a perdre? pourquoi le petit nombre de gens aisés et occupés ne se concentreroit- 1 pas à la Pœ'publique , à l'Opéra , aux Italiens et à Feydeau ? Les vrais artistes attachés à ces théâtres , vivraient . sinon dans l'opulence, du moins dans une aisance indispensable à
la culture des arts, pourquoi • .
Pourquoi ? He »
allez vous promener : on feroit vingt volumes du chapitre des pourquoi.
Mon oncle n'avoit pas de billet ; il demande où cela se trouve : on lui montre le bureau. Il passe !a main à la chatière : « Quelle place veut monsieur ? — Une » première , morbleu ! — La voilà : trente » sous. — Comment , trente sous! — Vous « n'avez donc pas lu l' affiche ? — Je ne sais » pas lire. Mon billet , et foi de corsaire ,
» je paierai demain. — Pas de crédit îcî , » monsieur. — Hé, mille tonnerres , voilà » bien des simagrées. Y a-t-i! un orfèvre sur » cette place ? Oui , monsieur , à deux pas , » la troisième porte à gauche ». Et voilà Thomas parti.
Il arrive , il entre , il trouve le bourgeois: «Dites donc, papa , coupez - moi pour » trente sous de galon , et comptez-moi » ma somme ». L'orfèvre étonné , regarde et ne répond pas. Mon oncle impatienté , arrache tout le galon d'un devant de sou habit, qui ne tient , vous le savez , qu'au premier fil ■ « Finissons , vieux reître , je » n'ai pas de tems à perdre ici : la valeur » de ce bout de dorure» ! L'orfèvre donne douze francs de ce qui en valoit quarante, et mon oncle enchanté revient au bureau, prend son billet d'une main , sa monnoie de l'autre , monte , fier comme un paon , et se campe au balcon avec un sérieux imperturbable.
Son habit dégalonné d'un côté , la doublure faufilée , qui au moindre mouvement faisoit le soufflet avec le dessus , ses cheveux noirs , gras et mêlés , sa figure barbouillée , ses mains crasseuses qu'il étendoit sur le bord de sa loge , pour qu'on vît bien la richesse de ses paremens, tout cela excitoil le rire général et les huées du parterre 7 toujours plus insolent ou plus ju^le
que le reste des spectateurs. Mon oncle persuadé , et cela ctoit vrai, que personne n'étoit mis aussi richement que lui , ne s'imagina point qu'il pût être l'objet de ce tintamarre. Il n'eût pas manque de sauter dans le parterre , et de coigner nos flamands , qui , pour être aussi railleurs que d'autres , ne laissent point , par fois , de faire rire par-tout ailleurs qu'en Flandres,
On commença l'ouverture de VAmoweux de quinze ans : la musique a vieilli , mais le poème est dicté par les grâces;, qui sont toujours jeunes. Mon oncle , qui n'avoît rien de commun avec les grâces , ni avec l'esprit , s'ennuya dès la seconde scène , et lâcha un vigoureux coup de sifflet. A bas le sijrfleur , cria le parterre , qui veut avoir seul le droit de siffler , et qui applaudit par habitude à Dunkerque VAmoureux de quinze ans , parce qu'il est du bon ton de faire par-tout ce qu'on laie à Paris.
Mon oncle , révolté de l'apostrophe , se lève brusquement , tourne son postérieur vers l'assemblée , prend sous chaque main un pan de son habit, et recommence à siffler du haut et du bas. Les flamands (î) , qui ne diffèrent des autres hommes
(i) Je peins ici les Flamands tels qu'ils étolejit
que
que par les goûts et les habitudes , mais qui sont très-hommes d'ailleurs, à ce qu'assurent leurs femmes , et ceux qui peuvent démêler leurs qualités sous des formes qui ne sont pas toujours heureuses ; les Flamands furent indignés de la double explosion ; ils sortirent en foule , et marchèrent droit au balcon. Mon oncle , que rien n'intimidoit , arracha une banquette , et jura qu'il assommeroit le premier qui l'approcheroit.
La ville e'toit commandée alors par monsieur de Chaulieu , bon officier , homme aimable , et généralement aimé. Il sortit de sa loge , prévint la tragédie qui alloit commencer, calma les esprits irrités, passa au foyer , et envoya chercher mon oncle par son capitaine des portes. Thomas répondit qu'il n'avoit rien à démêler avec le commandant, qu'il étoit au spectacle pour son argent , et qu'il avoit acheté à la porte le droit de siffler et d'applaudir. Le capitaine des portes appuya son imitation de la présence de six grenadiers d'Auvergne , qu'il fit entrer au balcon , la baïon-
il y a quarante ou cinquante ans. Il est aujourd'hui peu de villes aussi brillantes et d'une société' aussi agréable que Dunkeique , au petit accent près , qui perce de teins en tems. Tome III. G
net!e basse. Mon oncle répliqua que te régiment d'Auvergne n'assassinoit personne , qu'il verroit le soir les six gre~ nadiers l'épée a la main , si cela les anmsoit, mais qu'il ne sorliroit point , qu'il n'eût vu le capitaine Sabord.
La Giberne , caporal à deux chevrons , et commandant de la troupe , releva sa moustache : « Veux-tu sortir , dit-il à
» mon oncle ? Non , f. répond fière-
» ment Thomas. Feu ! reprend la Giberne ». A ce mot , les femmes s'enveloppent dans leurs capuchons , ou dans le reding-coat de leur attentif. Un grand nombre de ces dames se sauvent dans les corridors j une d'elles, froissée contre un mur , accouche sur la place , deux autres sur les escaliers ; les maris , les amans , les frères , les cousins , les nouveaux - nés , les accouchées , tous crient à-la-fois ; on se plaint , on jure en français , en flamand : la salle de spectacle de Dunkerque ressemble à-lafois à la tour de Babel et à l'arche de Noé.
La Giberne , qui ne connoissoit que sa consigne , avoit répété le fatal corn* mandement ; ses grenadiers , très-braves gens, répugnoient à tuer de sang-froid un homme aussi brave qu'eux : monsieur de Chaulieu avoit eu le tems d'ac-
courir. Il enlra au balcon , et, sans employer d'autre arme que cet esprit conciliant auquel on n'oppo:>oil rien , il détermina mon oncle à sortir et à le suivre.
11 lui parla avec une raison si persuasive ; la sévérité' qu'il fui contraint de déployer étoit tempérée par tant d'amabilité , que le grossier, l'indomptable Thomas convint qu'il avoit eu tort, demanda excuse au commandant , qui lui pardonna en faveur de ses exploits maritimes , et qui lui conseilla de retourner de suite à son auberge ; ce qu'alloit faire mon oncle , sans une nouvelle scène qui se préparoit , qu'il ne prévoyoit pas, ni vous non plus.
Le mari de la couturière étoit absent lorsque la femme vint prendre l'habit pour le porter à Thomas ; il étoit rentré lorsqu'elle renlra à son tour , et il trouva très -mauvais qu'elle eût livré sans argent pour dix-huit cents francs d'effets. Sa femme eut beau lui représenter que le capitaine Thomas avoit voulu absolument aller à la comédie , et qu'on ne pouvoit rien refuser à milady , le tailleur , qui avoit une mauvaise îêle , ou qui peut- 1 lie avoit pris lui même les marchandises à crédit , sortit pour aller au spectacle recevoir de l'argent ; ou re-
prendre l'habit. Milady avoit reçu des robes pour cinq à six cents francs ; ainsi le drap écarlate , le satin blanc , le galon à la bourgogne étoient l'objet principal , et il n'est pas étonnant que le tailleur s'occupât d'abord de celui-ci.
Le calme étoit à-peu-près rétabli au spectacle : monsieur de Chaulieu avoit tout prévu , ou il avoit cru tout prévoir, et on attendoit la continuation de V Amour lux de quinze ans. Il est difficile de peindre les passions , et de n'en pas ressentir les effets : la jeune actrice qui jouoit Lindor , éprouvoit des besoins secrets. Eile étoit lorgnée depuis longtems par un jeune flamand dont les joues rosées et l'embonpoint faisoient plaisir à voir ; une mère cruelle ou plutôt avare , empêchoit les jeunes gens de s'approcher : leurs soupirs battoient l'air, et leur unique jouissance étoit de se voir de quarante pas.
Des les premiers momens du tumulte , la maman avoit perdu connoissance : les vieilles femmes v< uient toujours se rendre intéressantes, diront les médisans. On ne prenoit pas garde à celle-ci , et heureusement pour son amour-propre , elle étoit évanouie tout de bon. Le jeune Dunkerquois , bien tendre , étoit par conséquent bien timide r cependant une yoix
intérieure lui disoil : Saute sur le ibe'âtre , prends monsieur Lindor sous le bras j il résistera , insiste ; il cédera : conduisle alors où tu pourras.
Mon petit flamand avoit obéi & la lettre à la voix intérieure, et au moment où toutes les oreilles s'ouvroient , où tous les yeux se fixoient sur la scène , monsieur
le baron ou monsieur le marquis ma
foi, je ne sais pas trop lequel l'un des
deux vint annoncer , avec les trois révérences d'usage , qu'on ne pourroit continuer , parce que monsieur Lindor , qui devoit jouer aussi dans la seconde pièce , mademoiselle Toinette , éloit morte , ou disparue.
La maman ne pouvoit pas être éternellement évanouie , quoique personne la secourût : elle revint à elle quand monsieur le baron ou monsieur le marquis annonça la disparution de sa fille. Elle s'avança sur la scène , enlaidie et vieillie par les gonflemens d'une poitrine desséchée , et par les pleurs qui couloient de ses yeux éraillés ; elle adressa au public un discours pathétique , souvent interrompu par des sanglots : enfin elle déchira , avec une sorte de dignité , un bonnet qu'elle s'étoit fait d'un lambeau de la tunique de Zacharie , plus un mantelet coupé dans un vieux jupon de Chimène ,
deux rôles que sa fille jouoit avec distinction. Monsieur de Chaulieu craignit que ce nouveau genre de ridicule n'occasionnât de nouveaux troubles , et il ordonna définitivement de baisser le rideau.
Mon oncle avoit promis de ne pas rentrer au spectacle : incapable de manquer à sa parole, il se promenoit en long et en large , en dehors de la porte battante. Il vouloit payer à boire aux grenadiers qui l'avoient épargné , et percer à jour la Giberne , qui avoit ordonné de faire feu sur lui. Voilà où en étoient les choses , lorsque le tailleur arriva.
11 se rencontre nez à nez avec mon oncle : « Mon argent , ou mon habit ! » — Ni l'un ni l'autre. — Hé bien , des » coups. — Tu les recevras » ; et mon oncle jette son tailleur dans un baquet de braise allumée , qui servoit à échauffer les bouts des doigts de l'homme de confiance qui veilloit à la recette. Le tailleur se relève avec le feu au derrière ; mon oncle lui applique une taloche sur l'oreille , qui envoie d'un côté le chapeau et la perruque, et qui jette le propriétaire en travers d'une porte du parterre. Va de ses pieds s'accroche au seuil, il chancelle , il tombe , il roule au milieu des spectateurs, qui se pressent pour éviter le feu que le tailleur porte avec lui. L'ha-
( 3i ) bit sec d'un huissier qui ne se range pas assez vite , s'enflamme ; l'incendie^ se communique à la perruque de laine d'un vieux avocat , et de proche en proche, et de perruque en toupet , de toupet en perruque , en cinq minutes la superficie du parterre offre exactement la perspective d'un superbe feu d'artifice chinois. Les mains , les basques des habits , les mouchoirs , couvrent , pressent , compriment toutes les chevelures naturelles , bu d'emprunt : vains efforts! Deux cents Dunkerquois vont être rases jusqu'à la racine , et leurs hurlemens attestent leur douleur et leurs regrets.
Monsieur de Chaulieu, étourdi lui-même de ce nouvel incident , mais conservant toujours une sorte de présence d'esprit , fait amener sur l'avant - scène la pompe, qui est toujours prête derrière les coulisses , et le tuyau, habilement dirige, arrose successivement les chefs brûles , dépouillés, pelés des bons Dunkerquois.
Cependant le tailleur , oubliant qu'il avoit perdu le derrière de son habit et les fonds de sa culotte, ne pensa, après l'incendie, qu'à son galon à la bourgogne , et il demanda justice à monsieur le bourgmestre , qui , par esprit d'économie , lais^oit sa place de dioit à sa femme, et occupoit ordinairement un coin du parterre. Jaloux,
comme tous les gens de robe , de l'autorité militaire , il saisit avec empressement l'occasion d'amener un conflit de jurisdiction. Il s'empara de l'affaire pour tracasser le commandant , et furieux contre mon oncle , qui etoit cause que son manteau , sa cravatte , sa perruque à trois marteaux étoient en charbons , que sa figure et sa poitrine etoient couvertes de cloches , il commença , dans le parterre même , à informer criminellement ; il ordonna que Thomas seroit constitué prisonnier, et son procès fait et parfait , pour avoir trompé un honnête ouvrier , interrompu le spectacle , fait accoucher trois femmes , brûlé Je cul de son créancier , et par suite les meilleures têtes de la ville.
Le bailli , dont la femme avoit perdu dans la mêlée son faux chignon, ses fausses hanches et ses faux telons , dont les manchettes à trois rangs et les falbalas avoient été déchirés , qui s'étoit montrée dans son état naturel , et qui étoit humiliée , désolée , désespérée , le bailli s'unit 3U
bourgmestre , et il fut arrêté entre eux
que Thomas seroit une victime immolée
à tant d'amours -propres blessés.
Les deux magistrats demandèrent mainforte au commandant. Celui-ci, à qui leurs petites tracasseries les avaient rendus désagréables , se retira avec sou état- major ,
( 33 ) en leur répondant que la partie civile avoit ses limiers ordinaires , et que les soldats d'Auvergne n'étoient point des recors;
Pendant que le bourgmestre et le bailli cherchent cinq à six de leurs gredins , le tailleur ameute trente ou quarante têtes brûlées du parterre : tous plombent sur Thomas , inébranlable à sa porte , et riant du mal qu'il avoit fait. L'un tire une manche de l'habit faufile , l'autre un devant de veste , un troisième la moitié de la culotte , un quatrième le reste , et avant qu'il puisse se reconnoître , mon pauvre oncle , naguères si brillant , se trouve réduit à ses bas drapés , à ses gros souliers , et à sa chemise bleue.
C'est peu de chose qu'un héros en chemise. Celui-ci, très - embarrassé de sa personne, avançoit, reculoit , balotté par la foule qui sortoit de toutes parts. Il se trouva enfin porté au milieu de la place publique , où bientôt il demeura abandonné à ses réflexions , et au vent du nord , qui soulevoit alternativement le devant et le derrière de sa chemise.
On le cherchoit par-tout, on passoit à peu de distance de lui , sans se douter que ce pauvre matelot , immobile sur un pavé, fût l'homme brillant qui avoit causé tant de tumulte. Vous êtes étonné sans doute de l'immobilité de mon oncle : je
vais vous en dire le motif. Il attendoit de pied ferme monsieur de la Giberne % et la disgrâce qu'il venoit d'éprouver avoit singulièrement ajouté à l'acrimonie de ses humeurs. Au défaut de la Giberne , il se fut battu avec le premier qu'il auroit rencontré.
La salle de spectacle totalement évacuée , le caporal s'en retournoit avec son détachement. Il traversoit la place sans penser davantage à mon oncle: celui-ci s'avance le jarret tendu, les épaules hautes , la chemise en l'air , et défie énergiquement le caporal. La Giberne , trèsdiscipliné , répond froidement qu'il doit reconduire sa troupe à la caserne , et qu'il verra après. Mon oncle suit , s'arrête au coin de la rue du Sud , et dit à son homme : Je t'attends.
En effet la Giberne arrive cinq minutes après , son sabre au côté, et un autre sous son habit. 11 frappe sur l'épaule de son adversaire, sans lui dire un mot; ils marchent sur la même ligne , gagnent l'esplanade , ils se mettent en garde.
Thomas très-habile à la pointe , ne connoissoit pas l'espadon. Trop loyal pour chercher son avantage , et disputer sur le choix des armes , il attaque avec impétuosité , il lève le bras , et menace d'un coup terrible le crâne chauve de la Giberne •>
la Giberne se fend , entre droit , et lui passe son sabre au travers du corps.
iWon oncle infortune tombe • le caporal le relève, le charge sur son épaule, le porte à l'hôpital de la marine , le laisse entre les mains des infirmiers , et revient tranquillement se mettre dans son lit.
Voyez un peu à quoi tiennent les plus hautes destinées. Une ligne plus haut, ou plus bas , une ligne à droite , une ligne à gauche , et le foie , le cœur , la poitrine • ou le poumon étoient perforés : Thomas perdoit la vie , et vous la suite de cet ouvrage inimitable. Quel malheur pour la postérité! Rassurez - vous , lecteur, sur le sort de ce grand homme ; sa blessure n'est pas mortelle, et nous arriverons à la fin du quatrième volume , si vous avez le courage de lire jusqu'au bout.