‹ Mon oncle Thomas (volume 4)Chapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mon oncle trouve un ami-

XLty rentrant à l'hôtel , le marquis fut e'i.onné de voir encore de Ja lumière chez lui. Il lui sembloil que sa sœur devoit être couchée depuis long-tems , à moins pourtant qu'elle ne tût malade , ou qu'il ne lai fut arrive' quelque chose d'extraordinaire. 11 s'imagina d'abord que le souper avoit aussi opère sur Vernier , el qu'il cherchoit à anticiper sur les droits du maiiage, « auquel cas , disoit mon oncle , je n'ai » rien à objecter, pourvu toutefois que cela » plaise à Suzon , ce qui m'ètonncroil un » peu , et ce qu'il faut savoir • car enfin , » ajouloit-il en montant sur la pointe du » pied , qiureporîe qu'ils commencent huit » jours plutôt , ou huit jours plus tard , » puiscm'absolument ils veulent aussi savoir » ce que c'est » ? Il ouvrit bien doucement la première porte , il écouta à celle de !a secoude chambre, et il entendit qu'on dis — cutoit assr'z vivement : il prêta l'oreille , et reconnut la voix de Robin.

Monsieur Robin n'ètoit-il pas devenu amoureux de Suzanne ? Ne chcrchoii-il

pas à insinuer que son futur e'toit un petis sot dont elle ne feroil jamais rien ? Ne pre'tendoit-il pas être infiniment plus aimable ? Zïe croyoit-il pas le prouver en prenant certaines libertés que Suzanne re'primoit autant que possible? Enfin , quand mon oncle commença à écouter , ne lui oiïYoil-il pas crûment de la mettre sur le grand pied avec l'argent même de son Frère , qu'il menoit , disoit-il, par le nez?

A peine l'expression injurieuse est-elle lâchée, que voilà Thomas qui ouvre la porte , qui empoigne les pincettes , qui tombe sur monsieur Robin , qui le fait sauter sur la table, de la table sur les chaises, des chaises sur le lit, et du lit par terre, oh il se met à genoux, et demande grâce ; voilà la sensible Suzanne qni intercède pour lui; voilà monsieur le comte qui s'est réveille en sursaut , qui passe sa robe de chambre , et qui monte les escaliers quatre à quatre. » Quoi , » monsieur le marquis, allez-vous pêcher » encore? — Non, monsieur , je chasse «; et mon oncle entre dans le détail des griefs qu'il a contre Robin -, et Robin se tait , et Suzon tremble , et le comte rit.

Thomas , que rien ne de'i aneeoit de son objet principal , ordonna à Robin , «les que le -comte fut sorti , de mettre l'habit de velours, et Robin obt'it. Mon

oncle

( 85 ) oncle fouilla dan? ses poches , et Robin protesta que les cinquante louis qui s'y trouvoient, étoient le fruit de ses épargnes j et mon oncle les mit dans sa cassette , et Robin insista; et mon oncle jura que, s'il aiouloit un mot, il ailoit le porter chez le commissaire de quartier , dont il devoit être connu; et Robin frissonna depuis les pieds jusqu'à la tête ; et mon oncle lui fît ses derniers adieux avec un coup de pied au cul , qui le poussa jusqu'à l'escalier.

«Allons, Suzanne, couche-toi, tu as » besoin de te reposer. — Et vous , mon » frère? - — Je vais me meitre dans le lit » destine' à ce drôle. — Mais vous serez » mal. — -delà ne te regarde pas. — Mais...

» si — Si ta raisonnes , je vais coucher

» sur ce sopha. — Bon soir donc , mon » frère. — Bon soir, ma petite. Ah ! corail bien Yernier gagne-t-il par jour avec ses » écritures ? — Mois, trois livres, quatre » francs. — Je lui en donnerai douze , et » vous resterez avec moi jusqu'à ce que je • sois ruiné. Il ne me trompera pas , il ne » me volera pas, lui; il me donnera de » bons conseils que je ne suivrai point; » mais il n'y aura pas de sa faute , et quel- » que chose qui m'arrive, je ne m'en preu- » drai qu'à moi ».

En,eftet , le lendemain Vernier s'installa à l'hôtel ; et tel est l'ascendant de la pro- Tome III. II

( 86 ) bité , qu'il disoit franchement ce qu'il pensoit à mon oncle , sans qu'il s'en fâchât jamais. Il lui représenta d'abord qu'il éioit ridicule de s'être fait marquis , et Thomas répondit qu'il s'en prît au garçon d'auberge. Vernier ajoutoit qu'il étoil plus déraisonnable encore d'afficher un luxe qu'il ne pouvoit soutenir long-tems , et Thomas réphquoit que c'étoit le seul moyen qu'il eût de se faire valoir. Vernier terminoit ses observations en disant qu'avec ce que possédoit encore mon oncle , il pouvoit apprendre et suivre une profession lucrative qui lui assureront un avenir heureux, et mon oncle lui prolestoit qu'il n'étoit point de métier qui valût celui de corsaire , qu'il savoit celui-là à fond , et pouvoit facilement s'enrichir et se ruiner une fois tous les ans ; ce qui étoit infiniment préférable à une vie sédentaire et uniforme.

Vernier gagna pourtant sur lui qu'il congédieroit un de ses domestiques , qu'il quitteroit l'appartement de cent écus par mois , et qu'il mangeroit à six francs par t£le • ce qui fut exécuté à la grande satisfaction de Suzanne : mais ses caresses et les sages réflexions de Vernier ne purent le déterminer à se défaire de son carrosse , de ses habits brodés et de tous ses bijoux. Il couroit tous les coins de Paris pour le plaisir de courir , et il recommandent expressément à son ces

cher d'avoir toujours une roue au milieu du ruisseau. « On m'a assez e'clabousse' , disoit- » il , il est juste que j'éclabousse à mon v tour ».

On le vovoit le même jour visiter le château de Versailles , ou on ne prenoit pas garde à lui; la machine de Marly, à laquelle il n'enlendoit rien; manger une matelote à la Grenouillère ; se promener aux tuileries , bâiller dans les salles de la bibliothèque du roi , et dans ses cabinets d'histoire naturelle ; présenter la main à toutes les femmes en montant et en descendant les escaliers ; s'enfermer dans un me'chant cabaret pour y fumer une ou deux pipes, dîner comme s'il n'eut pas déjeune', dormir au spectacle , et s'enivrer le soir en famille , » parce que, disoit-il, je fais toute la jour- » née le marquis pour les autres , et il est » juste que j'aie au moins la soirée à » moi ».

Au bout de huit jours , il s'ennuya toutà-fait de son marquisat. Il n'o^oil pas en convenir; Vernier le vovoit aisément, et il espéroit devoir au dégoût ce qu'on avoit refusé à ses réflexions. Suzanne et lui se concertoient là-dessus , et lorsque Thomas les croyoit tout à leurs amours , c'est de lui seul qu'ils s'occupoient. a 11 faut essayer » quelque chose de nouveau , dit le mar-

C 83 ) * quîs au futur beau-frère. Ce fripon de Robin 'a parle de l'hôtel d'Angleterre ; pre- » nbns de l'argent , etvoyops si le jeu m'a- » musera ». Vernier lui représenta que rien de ce qu'avoit proposé Robin , ne pouvoit ttre bon , ni raisonnable • que le jeu est une pa^-ion basse qui enflamme la tête et dessèche le coeur ; qu'un honnête homme , qui a la foiblesse de fréquenter ces sortes de maisons , rougiroit d'y être reconnu... « — Per- » sonne ne m'y recennoitra ; et puis , je ne » suis pas fier . moi , je ne rougis de rien : » allons joue'", je le veux ».

L'assemblée étoit brillante. « Tu vois bien >» qu'il y a beaucoup d'honnêtes gens ici. — ?> Vous les cohnoîtrez tout-à-l'heure. — Yois- » tu ces piles d'or en face du banquier? — » JiMes sont là pour amorcer les dupes. » Monsieur le marquis, dit un homme ga- » lonné à mon oncle , prêtez-moi un louis , ■» je n'ai pas encore dîné. — D'où sais-tu » que je suis marquis ? — Peut- on se trom- ?> per à votre mise , à votre bonne mine, à ?) voire figure distinguée ? Prêtez-moi un » louis ; je vous le remettrai demain. En » voilà d'ux , mon bon ami, va diner, et » bon appétit. Connois-ez-vous cet honnête » homme-la , reprit "Vernier ? — Non : mais » c'est un aimable garçon qui m'a dit de :> jolies choses, et qui n'a pas dîné. — II n'y

(8g) » a que cela de vrai dans ce qu'il vous a

» dit : c'est un escroc qui a vu que vous

» n'êtes pas au courant , et qui va se mo-

» quer de vous en mangeant votre argent»

» — Tu me contredis dans tout ce que je fais.

» — Vous me l'avez permis. — Mais lu abu-

» ses de la permission ». Vernier se tut.

Mon oncie regarda quelque tems, suivit les coups , et comprit bientôt la marche du jeu : il tira quelques louis . perdit , gagna , reperdit encore. Sa tète se moula par degrés , il joua l'or à poignées , et vida ses poches en un instant. « Va me chercher de ». l'argent , dit-il à Vernier ». Vernier sortit , et ne revint pas. Mon oncle , fatigué d'attendre , se promenoit en long et en large ; il frappoit du pied , ii tempêtoit : chacun e'toit occupé, on ne L'ecoutoit pas. Un garçon de chambre faisoit la ronde , des cartes a marquer à la main, et des épingles sur ta manche ; il frappa sur l'épaule de Thomas : « Vous avez perdu votre argent ? — Enas- » tu à me prêter ? — Oui , si vous avez des » gages. — Parbleu ! ma montre , ma ba- » gue , ma boue d'or. — Venez par ici » ; et monsieur de la chambre fait passer mon oncle dans un petit cabinet.

Thomas tire sa montre et sa basme : il cher, lie en vain sa tabatière : on la lui a volée. Il fait un carrillon infernal jil jnre qu'il va

fouiller dans toutes les poches , et que, s'il ne retrouvr pas sa tabatière , il se paiera sur la banque. 11 alloit le faire comme il ledisoit ; mais la porte par ou il est entré dans le cabinet e:«i fermée , elle garçon est disparu. 11 veut enfoncer cette porte ; elle est en chêne , et de trois pouces d'épaisseur : aux coups redoublés de mon oncle , un petit guichet grillé s'ouvre , et un autre monsieur lui dit flegmaliquement : « Les tapageurs n'entrent » point ici. — Hé , f..... les voleurs y entrent » bien. — Du moins ils ne dérangent pas la » partie ». Le guichet se referme , mon oncle recommence à jurer , et comme il voit que cela ne le mène à rien , il reprend sa montre et sa bague , descend un escalier dérobé qu'il rencontre devant lui , cherche et retrouve celui par où il est d'abord entré II monte , il frappe , décidé à ravoir sa tabatière à quelque prix que ce soit. Encore une porte de chêne , encore un guichet , encore même harangue du flegmatique monsieur :

mon oncle sort en se donnant des soufflets , il monte dans son carrosse , et arrive chez lui, violet de colère, et blasphémant à fr.ire écrouler l'hôtel.

« Sacredieu > monsieur Vernier , ce n'est » pas aiafti qu'on se conduit : vous me laissez » là comme une bouteille vide , au lieu de » m'apporler de l'argent ? — Vous l'auriez

< 91 ) » perdu , monsieur. — Hé , n'est-il pas a

» moi , monsieur? — Sans difficulté, mon- » sieur : vous pouvez le jeter par la fenê- » tre ; mais je ne dois pas vous y aider ». La réponse froide de Yernier faisoit impression. Tantôt Thomas le regardoit d'un air assez tranquille ; l'instant d'après , sa figure s'ammoit de nouveau : il rougissoit y

}\ pâlissoit alternativement Enfin il se

jeta dans ses bras : « Oui , sacrebleu , tu » es un brave garçon ; je l'ai dit , et je le » répète, tu seras toujours mon ami ».

Un calme profond succéda à la tempête.

Suzanne nièioit à la conversation quelques mots inspirés par l'intérêt le plus vrai ; mon oncle , sur qui Yernier prenoit toujours plus d'empire , l'écoutoit avec une sorte de déférence. Il étoit debout , ses mains dtns ses poches , et il en tira un papier qu'il ne connoissoit pas : « Qu'est-ce » que c'est que ça , dit-il à Yernier » 2 Vernier lut : Quand on ne prendras de tabac , en -l'a pas besoin de tabatière. « Je crois que » mon voleur se moque encore de moi. — — ».Bien d?autres s'en moqueront , monsieur: » c'est toujours ce qui arrive à ceux qui

nndent sans discernement. — Sai>-tu, » Yernier , que je ne me suis pas amusé

"n tout? — Je le crois. — J'avois un .» volcan dans la tête ; tiens , tiens , me » voilà revenu des filles el du jeu : toutes

» t- s , il 11 est qu'un plaisi

■'M : t celui de la table. — He bien » mon-ieur . toupons. — Tope ».

Après le ;ouj er , mon oncle alluma s pip< r, et fui faire un tour à sa cassette

II coniptoîi ^s en fumant; elle

;eni dune manière sensible , €t d le i$ en teins il branloit la tète. « A] ri. » lut . dit-il . l'argent est fait pour rouler » à moi , V . Tu te maries demain

» el i ods que je ne ierai pas c

» s< journée : je vous la donr

» toute entière. Voilà les quatre mille li\r< » que je t'ai promises . a toi , et en voi mires pour Suzanne. — * » ne , . Irai pas. monsieur. — Poui

» O'joi «;e;a , monsieur ? — Parce qu'av* » la i - de cette somme et tme hoi

» nc-îe industrie, nous pouvons vivre cou » modement. — Et nioi . monsieur, je ▼« du bien à ma saur. — Elle pen » comme moi . monsieur. — Hé , oii diab » avez- penser comme cela

■ S vçz-yous que vous ttes des gens rares » Lcoute , ^n-zon ; je ponveis jouer ui » seconde . une troisième fois . et sans 1 )' c^: u-irèie , je l'aurois ù

te : ces coquins-là m'auroie- » £asnc bien an delà de ce que je t'offre » et je place si 1 i^n cet argent ! Ne ir » reiuse pas . ma bonne petite ! ne fajs p;

(95> » de peine à ton Irère Thomas ». Suzanne

et Veruier se défendoient encore. « Prenez , » leur cria mou oncle , ou je retourne à » l'hôtel d'Angleterre j et puis , mes amis , » un soldat n'est pas toujours heureux : » j'aurai peut-être besoin de vous , et vous » m'aiderez à votre tour ». Ces dernières raisons l'emportèrent sur la délicatesse de Vernier : sa future et lui embrassèrent tendrement mon oncle, qui s'occupa aussitôt du festin de noces.

Il vouloit qu'il fût superbe , qu'il y eut quatre services , qu'on dinàt aux bougies , qu'on eut un orchestre à l'antichambre , et que , faute d'amis ou de connoissances, ce qui revient au même aujourd'hui , on invitât les premiers qu'on reucontreroit dans îa rue. Après le dîner, il vouloit un bal, un buffet magnifiquement garni, il vouloit... que ne vouloit-il pas ? Vernier déclara que cet étalage lui paroissoit inutile et déplace', et prouveroit seulement sa vanité à des convives qui, ne le connoissant point, ne rendroient pas justice à son cœur. Thomas soutint qu'il ne pouvoit marier sa sœur sans pompe , et il protesta qu'il n'en démordroit point. Vernier lui promit d'ordonner tout dès le malin.

Des le malin , mon oncle mit ce qu'il avoit de plus beau , et Suzanne aussi ; c'étoil le déshabillé de cirsakas. « Comment *.

a beau-frère , tu n'as pas fait faire une 5) robe à ta femme ! — Voilà, monsieur, » la plus belle parure d'une mariée quand j> elle est digne de la porter » ; et il montroit à Thomas la fleur blanche attachée derrière le bonnet de Suzon. « Mais cet

» homme-là est d'une opiniâtreté ma

» sœur se marier mise comme une coutu- « riere ! — Mais vous savez qu'elle l'est, » monsieur. — Et ce qui me fait enrager , » c'est qu'il a toujours raison : ^h ça, j'es- » père au moins que tu quitteras ta redin- » golte grise , et que tu prendras cet habit » que je n'ai pas mis encore. — Non, mon- » sieur. — Et pourquoi cela , monsieur ? — » Je ne mettrai pas aujourd'hui un habit p que je n'oserois pas porter demain. — » Allez au diable l'un et l'autre , et niariez- Îb vous comme vous l'eutendrez ».

Alors arrive le père "Vernier , qui s'étoit habillé assez proprement à la friperie, avec l'argent de mon oncle : il éloit accompagné dun vieux sergent de mr.rine , et du premier garçon de la buvette du Chatelet.

Mon oncle demanda ce que vouloienl les deux derniers. On lui répondit qu'il falloit des témoins , et qu'on avoit invité d'anciens amis de la famille. 11 prit la main au sergent , et lui demanda si! avoit fait la guerre. « Treize campagnes, répondit celui-ci.—

Sur terre ? — Et sur mer. — Tu es mou

» homme : tu te mettras à table à côté de » moi , et nous parlerons métier ».

Ou partit pour l'église , mon oncle , sa sœur , le père Vernier et le sergent dans le remise ; le futur et le garçon buvetier dans un fiacre. Sur la route , et pendant la messe, on commença l'histoire des campagnes ♦ le servent étoit un brave homme ; il contoit chaudement , et mon oncle l'écoutoit avec plaisir. Il l'interrompît cependant au moment du conjungo. L'air satisfait et modeste des époux , ce que celte cérémonie a d'auguste quand elle consacre les désirs du cœur , 1 exhortation simple et touchante du prêtre , remuèrent le cœur de Thomas : il surprit une larme qu'il se hâta d'essuyer en détournant la tête ; il eût été au désespoir que son sergent le vit i pleurer.

En remontant en carrosse, il commença à son tour le récit de ses exploits ; il continua en descendant , il finit pendant le dé;eûner; et alors les dissertations sur l'art militaire , les fautes des généraux relevées, des projets sûrs pour améliorer notre marine , pour abaisser l'Angleterre , des réflexions sur !a manie des gens en place , de donner tout à l'intrigue , et de négliger le mérite , occupèrent tellement le sergent et mon oncle , que l'Heure du dîner vint sans qu'ils s'en fusseni aperçus. On leur annonça au'ils étoieut servis.

En entrant dans la salle à manger, Thomas fît une mine à faire trembler tout un équipage anglais. La table ordinaire , six couverts , un potage et deux entrées ! Vernier s:atlendoit à l'explosion : elle fut terrible. En homme habile , il lui laissa un libre cours , et ne répliqua pas un mot. « Que prétendiez-vous , monsieur , quand » mon oncle eut fini ? Honorer votre sœur? » elle trouve tout dans votre amitié. Vous » amuser ? je vous ai procuré la compagnie » d un nomme qui ne vous a pas permis » encore de compter les moraens. Faire » un bon repas ? vous aurez le double de » ce qu'il nous failoit. Jouir enfin de vous- » même ? c'est avec de vrais amis qu'on » retrouve son cœur , et non au milieu » d'une loule d'inconnus qui nous eût éga- » lement gênés. Vous voyez , monsieur, » que j'ai rempli tous vos vœux , et je vous » ai ménagé cent louis : je ne vois pas qu'il » y ait là de quoi vous mettre en colère ». Mon oncle tira le sergent à l'écart : « Se » va pas croire au moins que- cet homme- » là me mène : je suis le maître , coj bleu ! » et je le serai toujours; mais je suis juste, » et quand il n'a pas tort , il faut bien que » je lui cède. Allons , enfans , à table ».

Tout ce qu'avoit prédit Vernier arriva.

Quand Thomas ne pavloit pas bataille , il parloit vins avec le buvelier -, quand il

n'ayoit

navoit rien a dire, il regârdoit sa sœur, et s'appîaudissoit intérieurement de son ouvrage. En mangeant comme un ogre , en buvant comme un trou , il écoutoit les deux Vernier,qui avoient des cennoissances , et qui avoient donne à la conversation un tour amusant et instructif: « Ma » foi, s'écria-t-il tout d'un coup , je crois » que le bonheur est au milieu des honnêtes » gens. Et sur-tout auprès d'une épouse » aimable , reprit le jeune homme , en » embrassant la sienne. — Ah , par exem- » pie, tu ne me prendras pas par-là. — » Vous ne croyez donc pas , mon frère , » qu'il y ait des femmes aimantes et sages ? » — Je n'en ai encore trouve que deux que » je respecte infiniment , milady et toi - » mais je suis jeune , et j:en pourrai ren-

» contrer une troisième — Que vous

» épouserez, mon frère? — Non, le diable » m'emporte : ne me pailez pas de ce » métier- là ».

Mon oncle rumina toute la nuit aux scènes douces qui avoient rempli sa journée. « Si ce chien de garçon d'auberge ne * s'^oit pas ingère de me créer marquis , » disoit-ii en se tournant et en se retour- » nant dans son lit , je vivrois paisiblement » comme ces gens-là , et je m'enivrerois » sans craindre de gâter mes habits. Vivre » paisiblement rcprenoit-il l'instant d'a- Tome III. I

» près ! je crois le repos aussi ennuyeux » que mou marquisat : parlez -moi d'Un » vaisseau qu'on commande , qu'on dirige o à son f(té sur ftntiridisité de l'océan ; » d'une piace qu'on prend , d'une garnison » qu'on passe au fil de l'épée ; d une ville b qu'on pille , qu'on brùie ; d'une île ou ou » transporte son butin et ses esclaves , oit » on s'établit , où on se fait roi... Ah ça , » quand je serai roi, qu'est-ce que je ferai? » La guerre à mes voisins , je les détruirai , » je les soumettrai.... Et quand j'aurai tout 5) soumis? Je me battrai avec les sangliers » el avec les loups... Et quand il n'y aura » plus de sangliers et de loups ?... quand » i! n'y en aura plus ?.... eh , alors je com- » mencerai à être vieux , et je n'aurai plus » besoin que de ma bouteille. Voilà qui est » décidé ; aujourd'hui même je demande » un vaisseau au ministre de la marine ».

Et voilà mon oncle , fatigué d'être marquis . qui veut se faire roi , et qui ne voit au bout de la perspective que sa bouteille qu'il tenoit déjà, et qu'il étoit le maitre de ne pas quitter. Que de gens ont fait de ces rêves-là, qui n'ont abouti à rien ! Combien d'autres , après avoir été tout, sont retombés à côté de leur bouteille ! combien attendent la culbute , et ne savent ou ils tomberont I

Vernir combattit de tout son pouvoir

. ( 99 ) ce nouveau projet de mon oncle : il épuisa

ce qu'il avoit d'éloquence à peindre les avantages d'une ïie obscure et aisée. Aux douceurs du lien conjugal et d'une utile activité, Thomas opposoit ses brillantes et sanglantes chimères , et aux raisonnemens les plus çonvaincans, son opiniâtreté. Pour dernière ressource , Yernier fît lYnumération des difficultés insurmontables qui s'opposoient aux vues de monsieur le marquis. Il falloit faire des preuves rigoureuses pour être admis dans la marine royale ; on ne donnoit un vaisseau qu'à un officier consomme, et il étoit aussi impossible à mon oncle de prouver sa noblesse , que la plus simple connoissance en marine. D'ailleurs les grands de ce tems-la donn oient tout à la laveur ou à l'intrigue ; mon oncle étoit inconnu , et incapable de faire sa cour : ii l'étoit moins encore d'employer celte patience , cette adresse qui t< noient ileu , s ce tems-la , de talent et de probité. "Yernier conclut enfin que , loin d'accueillir sa demande, le ministre le prendroit pour un visionnaire , et le congédieroit peut-être avec mépris. Piqué de ce dernier mot , et fatigué de la longueur du sermon , mon oncle lui répliqua sèchement qu'il n'entendoit rien à la partie militaire , et il lui conseilla d'aller écrire ses lettres et plccets. Veraier le remercia de ce qu'il vouloit

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