Mon oncle Thomas
Si on se choisissait un père, disait-on en 1740, je serais le fils d'un roi. On dit probablement aujourd'hui : je serais Je fils d'un fournisseur, d'un agioteur, d'un spoliateur. Quelques-uns disent, peut-être : Je serais le fils delà gloire ; mais la gloire est une belle femme qui ne cède jamais : elle veut qu"on la viole. Bonaparte ne peut pas être le père de tout le monde. Au reste, en dépit de ces rêves et de ces vœux, on fmit toujours par être le (ils de son père, quel qu'il soit^ et il faut le prendre tel qu'il est.
Mon oncJe Thomas était incontestablement le fils du sien. Mais quel e&t celui qui donna l'être à cet homme incomparable? C'est ce dont il ne s'est jamais inquiété, et ce que n'a jamais pu lui dire Rosalie la Brune, fille majeure, usant de ses droits, rue Froidmanteau, qui devint sa mère sans savoir à qui accorder les honneurs de la paternité. Ce fut le 18 mars 1740.
Mon oncle Thomas eut au moins cet avantage sur bien d'autres, d'être certain de ne pas se tromper en appelant papa le mari de maman, car il avait six ans que M^^^ Rosalie n'avait encore épousé que le public.
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C'était d'ailleurs une fille assez honnête pour son état, et très propre pour sa rue. Elle mettait la chemise blanche tous les dimanches, et ses adorateurs du moment sortirent constament de chez elle avec leur bourse dans leur poche et leur montre à leur gousset.
Par dessus tout cela elle se piquait d'être bonne mère. Elle n'avait pas nourri ellemême le petit Thomas, parce que son lait était échauffé ; elle ne l'avait pas mis en nourrice faute de fonds; mais M. Belle- Pointe, maître en fait darmes et racoleur sur le quai de la Ferraille, qui l'aidait à manger les produits de l'état, M. Belle-Pointe avait été faire un tour sur les talus des boulevards neufs, et d'un revers de main il avait fait taire une petite fille qui trouvait mauvais qu'il prît sa chèvre sous son bras, quoiqu'il lui eût répété trois fois qu'il fallait une nourrice au petit Thomas.
M'^« Rosalie, lorsqu'elle déménageait, faisait son paquet dans une serviette, et il ne lui était pas aisé d'arranger une layette à M. son fils. M. Belle- Pointe, que rien n'embarrassait, fut se promener au Gros-Caillou, et il avait déjà décroché quatre ou cinq chemises, lorsque. Var<70^ la Tapageuse, hlsinchisseuse de profession et faible d'inclination, accourut en criant au voleur. M. Fretzfortz, grenadier aux gardes suisses et maître d'espadon, arriva tranquillement le jarret tendu, retroussant sa moustache d'une main et caressant de l'autre la poignée de son sabre. Il notifia flegmatiquement à M. Belle-Pointe d'avoir à remettre les chemises. Belle-Pointe Jul rit au nez et serra les chemises dans ses poches. M. Fretzfortz mit flamberge au vent: Belle-Pointe en lit de même et reçut au travers du corps un coup si vigoureux, que la
garde du sabre de Fretzfort lui servit d'emplâtre. Il tomba, comme c'est l'ordinaire, et il respirait encore; mais, comme il est toujours prudent d'étouffer ces sortes d'affaires et qu'on était masqué par le linge suspendu aux cordeaux, le garde suisse jugea à propos de jeter le racoleur dans la rivière, après lui avoir préalablement ôté les boucles d'argent de ses souliers et les chemises de ses poches.
Ce petit accident fut cause que mon oncle Thomas se passa de layette. Il n'en vint pas moins comme un champignon. L'été il se roulait sur le carreau, et l'hiver il se traînait entre les cuisses velues de sa nourrice encornée.
Une fruitière de la rue Jean-Saint-Denis, qui avait eu l'honneur de tenir mon oncle Thomas sur les fonts de baptême, portait tous les soirs à la nourrice les abatis de ses carottes, de ses choux et de ses laitues, et quelquefois au filleul le quart de boisseau de pommes de terre, que Rosalie faisait cuire dans son couveau, et mangeait les jours où le commerce n'allait point, ce qui arrivait quelquefois, car tout ici-bas est chanceux et mêlé de bien et de mal.
En récompense, on se dédommageait selon temps, et on partageait maternellement, avec le petit Thomas, qui ne pouvait pas mâcher encore, mais qui suçait déjà sa côtelette avec une grâce toute particulière.
N'anticipons pas sur les événements, et en historien exact, suivons scrupuleusement la chronologie.
Un fille aussi méritante que M"* Rosalie devait faire plus d'une conquête, et depuis longtemps elle était lorgnée par ce qu'il y avait d'hommes délicats dans le quartier. Garçons perruquiers, commissionnaires, décrotteurs, porteurs d'eau, gens de tout état
enfin, et qui ne dégradent point l'amour en stipendiant l'objet de leurs tendres feux, brûlaient pour la brune dune flamme respectueuse que répée sur la quarte de Belle- Pointe rendait extrêmement circonspecte.
Mais à peine le grenadier suisse eut-il rendu Rosalie maîtresse absolue de ses faits et gestes, que la foule des adorateurs obstrua son cabinet garni, au point que ceux qu'elle appelait ses amis utiles n'osaient plus s'y présenter.
Une veuve doit pleurer, au moins pour la forme, st Rosalie avait fait retentir le quartier de ses clameurs, quoique intérieurement elle fût fort aise d'être débarrassée de son maître d'armes, qui buvâit tous les jours à ses dépens, et qui, assez ordinairement, se permettait des gestes d'une énergie tout au plus supportable par des amours de la rue Froidmanteau. M"^^ Belle-Pointe sentait une répugnance invincible à lui donner un successeur : elle commençait à goûter les charmes de l'indépendance. Cependant elle sentait la nécessité de faire un choix qui mit d'accord la multitude des prétendants, qui les déterminât à évacuer le cabinet garni et à rendre l'accès facile aux amis utiles. Après bien des combats et des réflexions, elle allait se prononcer, quand M. Riboulard se mit sur les rangs.
M. Riboulard était un joli homme entra deux âges, un peu louche, un peu boîteux. un peu Îdossu, sachant un peu lire, écrivam: même au besoin, et faisant l'important, parce que depuis quinze ans il était caporal dans le guet à pied, la troupe de France la plus malpropre, la plus lâche et parfois la plus friponne, à quelques exceptions près, Il y a de braves gens partout.
La veuve Belle-Pointe (it ses petits calculs.
La première idée qui lui vint fut, qu'avec un caporal du guet, elle n'aurait point à craindre les voies de fait, et c'est quelque chose que cela. Elle prévoyait que les moyens physiques de M. Riboulard étaient à peu près nuls; mais elle comptait sur son pivé. Le caporal aimait passionnément l'argent; elle pourrait donc faire des économies, qui tourneraient au profit de mon oncle Thomas. Je l'ai déjà dit, elle était bonne mère, et cette considération était d'un grand poids sur son esprit. L'amour-propre, satisfait d'ailleurs, devait entraîner la balance : il est flatteur, pour une fille, de fixer l'attention d'un officier de police, et puis cela finit par procurer d'excellentes recommandations à fhôpital et à Bicêtre, et il est bon d'avoir des amis partout. Il fut donc décidé que Riboulard prendrait place dans un cœur qui ne ressemblait pas mal à des casernes. On eût pu, dans un moment de gêne, y loger une armée.
Vous sentez bien, lecteur bénévole ou malévole, qu'une décision de cette imocrtance ne pouvait se prononcer qu'avec une sorte de solennité. Un certain dimanche donc, c'était, je crois, le 18 mai 1740, Rosalie la Brune convoqua tous ses amants à Idi Grande- Pinte, cabaret renommé à Vaugirard. On s'assit autour d'une grande table, sur laquelle étaient placés un pot d'eau-de-vie, une miche de douze livres et un fromage de Géromé qu'on aurait senti de Saint-Sulpice.
Bien que Rosalie ne se piquât pas d'amourpropre, elle était convaincue des regrets de ceux qu'elle allait éconduire, et pour en adoucir l'amertume, elle était restée dans son négligé du samedi soir, et rien n'était moins séduisant. Un bonnet de travers, pour donner plus d'expression à la harangue
qu elle allait prononcer, et dont un des papillons avait été déchiré la veille par un soldat aux gardes; du rouge brique-aurore qui avait sillonné sa figure, du sourcil aux bajoues ; une énorme mouche descendue de la tempe gauche au bout de l'oreille et laissant une traînée de gomme brun-foncé, qui, mêlée aux nuances de rouge, formait une marqueterie à travers laquelle l'œil le plus pénétrant ne pouvait distinguer les taches de rousseur qui couvraient l'épiderme ; enfin, un fichu de gaze assez régulièrement moucheté par les éclaboussures des fiacres, et un jupon de damas jonquille qui avait balayé les ruisseaux, tel était, fobjet enchanteur qui n'avait qu'un mot à dire pour armer vingtdeux rivaux les uns contre les autres et faire joncher le pavé de dents, de cheveux, et du sang des nez meurtris, des verres et des bouteilles cassés.
Mais loin de Rosalie ces projets de dissensions et de haines; de tout temps elle fut l'amie des hommes, et on l'appellerait phitanthrope aujourd'hui. Elle emplit vingt-deux verres d'eau-de-vie, elle coupe vingt-deux quignons de pain, vingt-deux tranches de Géromé. Elle invite les convives du geste, et pendant que ces messieurs boivent et mangent, ballottés entre la crainte et l'espérance, et toujours en extase devant Rosalie, elle arrange dans sa tête les traits saillants de l'étonnant discours qui va faire vingt-et-un infortunés. Exorde, narration, confirmation, péroraison, tout s'y trouve, et Rosalie n'est pas rhétoricienne. Tant il est vrai que de tous les arts la rhétorique est le seul oii on puisse se distinguer avec le simple secours des lumières naturelles. Vous allezen juger.
Rosalie se lève, elle tousse, elle crache; elle s'essuie la bouche avec le dos de Ja main;
elle étend les bras en avant ; elle regarde son auditoire d'un air qui voulait dire: Ecoutezmoi, et elle commence ainsi :
« Farauds, qui voulez avoir du plaisir à pouf et qui m'^ciez depuis un mois, le moment est venu où je vas m'expliquer sans détour. Ce pauv'Belle-Pointe, Dieu veuille avoir son âme, était un jeune et gentil garçon, quoiqu'i m' donnît d'tempsen temps la ratapiole.Vous sentez bien qu'on n'remplace pas aisément un luron comm'ça. Ce n'cFt pas que j' vous méprisions ; tout au contraire. Y en a ici qui valent leur prix comme el' défunt; mais tout tant qu'vous êtes, vous n'avez pas de c'quis' compte, vous aimez la ribote, et je n' veux pus été eune vache à lait. »
Ici, un murmure d'improbation interrompt Yoratrice, qui reprend avec une force nouvelle :
. « Non, je n' veux pus ête eune vache à lait. Mon cœur saigne à l'idée de manger mon argent comme eune dévergondée. J'ons de l'honneur à not' manière, et surtout j'ons des entrailles. »
Ici elle tire de dessous son vertugadin un paquet qu'elle avait suspendu à ses reins avec une bretelle, et qu'elle réservait pour les grands effets ; elle 1q dépose dans le plat au fromage.
« Voyez-vous, continue t-ellc, voyez-vous c't innocent qui n' nous a pas demandé la vie, et à qui j' voulons faire un sort? L'entendez-vous qui m' crie : Des pratiques, ma p'tite maman, des pratiques, et plus de favori! »
Ici l'auditoire fond en larmes, ici mon oncle Thomas crie en effet ; on entend un certain bruit, on sent certaine exhalaison, et vous vous rappelez qu'il n'a pas de layette.
a G' n'est rien, messieurs, c" n'est rien, » dit Rosalie.
Elle tire son mouchoir de poche.
« Vous voyez, poursuit-elle en essuyant de son mieux le fromage et le postérieur de mon oncle, vous voyez que lenfant a parlé, et que je n'vous en imposons pas. Non, Thomas, non, m'n ami, ta mère n' sera pas eune marâtre.
« Cependant, comme une femme d'ïétat a toujours besoin de quelque-z-un qui contienne les tapageurs et qui écarte les mauvaises payes, j'allons lâcher d' tout concilier. J' faisons "^cboix d' monsieur Riboulard, qu'est un homme en place, qui vit honorablement de sa solde, qu'est ladre comme l' lard jaune, et qui arrondira pulôt no" magot que d" l'écorner. »
Ici Riboulard se lève, fait ce qu'il peut pour sourire agréablement à Rosalie, la salue d'un air gauche et bète, et va s'asseoir à ses côtés.
Ses vingt-et-un rivaux, humiliés, décontenancés, dépités, se lèvent aussi, boivent le dernier coup de rogomme, et filent les uns après les autres. Certain fort de Jahalle avait envie, avant que de sortir, de mettre au beurre noir les deux veux du préféré; mais comme il s'enivrait tous les dimanches, quil était carillonneur, et qu'alors on le faisait ordinairement coucher au corps de garde, il jugea de son intérêt de ne pas se brouiller avec un officier du guet.
M. Riboulard demeure seul avec Rosalie, agit aussitôt en chef de communauté. Il mit le reste de fromage dans sa giberne, une des bouteilles à l'eau-de-vie dans une jDOche, et les débris de la miche dans l'autre. Parlezmoi d'un homme économe et rangé.
Pendant toute cette matinée, M. Ribou-
lard n'éprouva cm un moment désagréable, et ce fut celui du départ. Les amants réformés s'étaient bien gardés de payer l'écot : on ne lâche pas cinquante-deux sous pour un congé. Il n'éta.t pas dans les convenances de laisser faire les honneurs à M"« Rosalie, surtout le jour d'un triomphe éclatant : il fallait donc que Riboulard s'exécutât. Déjà il soupirait en tirant un petit sac de peau qui renfermait au moins trois livres ou quatre francs, lorsque le diable, qui n'abandonne jamais ses suppôts, tira celui-ci d'affaire aux dépens du cabaretier.
Il souffla à Ribonlard d'examiner la bouteille qu'on avait vidée. Pauvre cabaretier ! Le poivre, qui était entré dans la fabrication do l'eau -de-vie, déposait encore au fond du flacon. Riboulard crie à l'empoisonnement; Je maître arrive. Le caporal tonne, menace, et prononce le nom redouté de monseigneur le lieutenant général de police. Le cabaretier frémit, pâlit, tombe à genoux, et demande j^Tâce. La sensible Ro^^alie intercède pour lui, et l'inflexible Riboulard ne peut pourtant refuser la première faveur que sa belle sollicite. Tout s'arrange au moyen de la nappe envinée dans laquelle on enveloppe mon oncle Thomas. Riboulard le place élégamment sur son bras gauche, il présente le droit à Rosalie, la reconduit à la rue Froidmanteau, et la laisse à ses affaires accoutumées, avec promesse de la rejoindre à onze heures du soir.
U PIGAULT-LEBRUX