CHAPITRE II
Mon grand-père Riboulard et ma grand'maman Rosalie s'épousent tout de bon.
Quelque désir que j'aie de ne vous laisser ignorer aucune particularité de la vie privée des personnages recommandables que j'ai eu l'honneur de vous présenter, j'en supprimerai cependant un grand nomJjre, et vous ne m'en saurez pas mauvais gré quand je vous aurai dit que je crains de vous fatiguer par une ennuyeuse uniformité.
En effet, lès journées se ressemblaient toutes, à quelques petits incidents près. Riboulard avait vingt sous de paye; le pavé valait à peu près le double à ma grand'mère, et voici comme on vivait. Je crois devoir ce tableau à ceux qui dépensent plus qu'ils ne
fjagnent, et aux esprits dociles pour qui une eçon d'ordre n'est jamais perdue.
Une livre et demie de vache à six sous faisait le pot-au-feu de deux jours; ce qui, par réduction, donne par fois quatre sous six deniers ; ci 4 s. 6 d.
Gomme on ne mange pas de soupe sans légumes, on se permettait pour deux jours six sous de dépense en carottes, pommes de terre, navets, etc, ; ce qui fait bien par jour trois bons sous ; ci 3
Un pain de quatre livres, douze sous; ci 12
Et la demi-voie d'eau, un sou, ci.. 1
La dépense journalière se montait à vingt sous six deniers, ci 1 1. 6 d.
Report 1 1. 6 d.
Ajoutons à cela une livre de savon, deux falourdes, le loyer du cabinet, plus deux goûters économiques par mois, pris à la Râpée ou à la Grenouillère, faisant en tout neuf francs. Cette somme, jointe à trente livre quinze sous pour la dépense de la table, donne par mois un total de trente-neuf livres quinze sous, ci 39 1. 15 s.
Apprenez à vivre, grosses petites maîtresses, élégants, qui ressemblez à des chevaux de Orasseur, et ne vous plaignez plus que les temps sont durs. Je reviens.
Or, comme la recette allait à quatre-vingtdix livres, il se trouvait donc, à la fm des trente jours, une épargne de cinquante li vres cinq sous, et au bout de l'année, six cent trois livres, si je ne me trompe pas, car j'avoue que je suis un pauvre calculateur.
Où l'ambition va-t-elle se fourrer? Ne voilà-t-il pas qu'à l'expiration de la seconde année, Rosalie, propriétaire, pour sa part, de douze cent six livres, dédaigne la rue Froidmanteau, où elle les a péniblement amassées. Ingrate ! Ne blesse-t-elle pas les oreilles de Riboulard en parlant d'une bonne, d'une chambre rue Saint-Honoré, et d'un chapeau à la bibi? Le parcimonieux caporal, qui n'avait plus d'amour, la regarda de manière à dissiper pour quelque temps les fumées de grandeur qui lui offusquaient le cerveau.
Ce que femme veut. Dieu le veut, dit le proverbe. Au bout de quelques mois, Rosalie commença à s'attifer en secret, et le soir, vers l'heure où le caporal arrivait, elle déposait ses pompons sous un vieux boisseau qui, lorsqu'il était debout, servait à faire la
lessive, et de siège à mon oncle Thomas, lorsqu'il était renversé.
Cependant la recette baissait. Riboulard, après une inspection exacte de la personne de Rosalie, Riboulard, bien assuré quelle n'avait rien perdu de ses charmes, Riboulard jugea qu'on le trompait. Rosalie protesta, jura et pleura; mais le caporal, qui ne se laissait p .s aisément persuader, ne répondit à ses sirangrées qu'en faisant perquisition dans le cabinet, et le malheureux boisseau trahit les secrets de ma grand'mère.
Grande et vive explication, des injures, et même une taloche, à ce qu'on m'a assuré.
M. Ribou'a.'d se repentit aussitôt, non par bonté d'âme, mais parce que n'ayant pas de droits civils sur sa brune, elle'^pouvait, en cas de séparation, contester la propriété du magot. Riboulard eut bien q'jelque envie de le mettre dans sa poche et de disparaître; mais un caporal du guet, qui prétendait à la hallebarde, ne pouv.,it se permettre une plaisanterie de c^tle nature. D'ailleurs, il préjugeait que B.osH.\\e commercerait trois ou quatre ans encore. Quelle mine à exploiter, et quelle somme perdue pai- trop de précipitation! Il fit donc tous les irais du racommodement. auquel Rosalie, fille qui n'avait pas plus de i\e\ que de tête, se prêta de la meilleure grâce du monde.
Quatre ans se passèrent encore, tant bien que mal. Des menaces, des coups, rarement des caresses; mais de l'argent, toujours de l'îfrgent, et Riboulard l'aim-iit à la fureur.
Nous approchons de la grande époque où mon oncle Thomas va sortir de l'obscurité et commencer à paraître sur le théâtre du monde. N'oublions aucune circonstance : ceci devient intéressant.
II était quest-on d'une promotion considé-
MON ONCLE THOIIAS 15
rable dans le guet, et Riboulard avait la perspective d'être élevé au grade éminent de sergent. Son ancienneté lui donnait des droits ; la bienveillance de son commandant semblait autoriser ses espérances. Cependant, comme un peu de recommandation ne gâte rien en alFaires, Riboulard fit a^ir la filleule de la tante de la cousine de la bellesœur du valet de chambre du commandant, et le commandant, qui n'avait rien à refuser à d'aussi puissantes protections, donna la hallebarde à Riboulard.
Riboulard, admis dans le corps distingué des sergents, sentit qu'il ne pouvait piu.s vivre avec une fille de la rue Froidmanteau: une liaison de cette espèce eût révolté ses nouveaux camarades. Tout le monde sait que MM. les sergents du guet étaient très chatouilleux sur les convenances et qu'il n'en était aucun qui ne prétendît, au moins, à la cuisinière d'un chanoine ou d'un receveur des tailles.
D'un autre côté, Riboulard aimait trop l'espèce pour abandonner cinq mille livres entassées dans le cabinet : la seule idée de les partager lui donnait des crispations, 11 se rappela le vieux dicton : Un bon mariage efface tout, et il se décida à épouser Rosalie, pour accorder ses intérêts et l'honneur du corps.
On jette par la fenêtre le rouge, les mouches, les gazes éraillées. On vend le jupon et la robe de soie. Le modeste battant-l'œil, le caraco de siamoise, le fichu rayé et les souliers noirs remplacent ces objets d'un luxe recherché. On paye le cabinet garni; on va se loger à un septième, rue des Prêtres; les bans sont publiés à Saint Thonias du Louvre et ;i Saint-Germain-l'Auxerrois. Enfin Riboulard présente sa main avide à Rosalie, transformée en honnête bourgeoise.
Ce fut alors que M. le sergent, maître absolu de la cas=ette. et n'ayant plus de ménagement k garder avec sa pudique moitié, dévoila ce que les gens qui ne plaisantent jamais appelleront l'atrocité de son caractère. Il commença par exiger que ma grand'mère mangeât peu et travaillât beaucoup. La donzelle n'aimait ni le jeûne, ni le travail, elle regimbait. Femmes, obéissez à vos maris, disait son sergent, et quand le passage sacré n'opérait pas son effet, Riboulard joignait le geste à la puissance de la sainte Ecriture, et Rosalie, résignée et non persuadée, se mit à raccommoder les bas et les guêtres de la compagnie, dont son époux lui avait fait obtenir l'entreprise.
Comme elle avait adopté les vertus bourgeoises avec leur costume, elle n'aurait opposé que la patience aux procédés révoltants de M. Riboulard, si elle eût été son unique victime; mais son fils, son cher fils, son Thomas, était maltraité à la journée, et un spectacle de cette nature hache et broie le cœur dune mère comme chair à pâté.
Le pauvre petit, qu'à sa gourmandise on aurait juré être le fils de quelque prében- <'ier, était réduit à une abstinence plus rigoureuse encore et, quoi qu'il pût à peine se soutenir, Riboulard, lorsqu'il était de service, lui faisait balayer le corps de garde, pour épargner le pourboire du tambour. Il chargeait sa pipe, il blanchissait le ceinturon de sa colichemarde immaculée à la garde descendante. Il avait fait pendant les vingtquatre heures les commissions du post:* entier et, s'il regardait trop attentivement souper ces messieurs, Riboulard l'envoyait, d'un coup de pied dans le derrière, se restaurer dehors en humant le grand air.
Le bedeau de Saint-Germain TAuxerrois
élevait très joliment les enfants du quartier moyennant dix sous par mois. Ma grand'mère, qui avait ouï vanter les avantages d'une bonne éducation, voulait envoyer mon oncle à l'école, et mon grand'père eut Ja cruauté de s'y opposer. Hélas ! si l'esprit de mon oncle eût été cultivé, il fût incontestablement devenu un petit Voltaire.
Le cher innocent n'était pas mieux vêtu que le héros du Lutrin vivant. Il allait à peu près nu quand M Riboulard ne lui passait pas une vieille culotte ou des guêtres hors de service, et le ladre renforcé ne les lui passait que lorsqu'elles ne pouvaient plus convenir qu'à la hotte du chiffonnier.
Pour comble d'indignité, Riboulard vendit la chèvre que Rosalie avait toujours conservée en commémoration des services par elle rendus à son fils, et ce fils, plein de naturel, qui jeta les hauts cris en voyant livrer sa bonne nourrice, fut condamné à huit jours de pain sec, punition qui tournait au profit de la masse.
Rien de si aisé que de pratiquer la probité à celui qui ne manque de rien. Mon oncle Thomas, qui manquait de tout, s'appropria à la dérobée les restes d'un cervelas de douze sous sur lequel on avait déjà fait deux soupers et un dîner. Mon grand-père saisit le délinquant sur le fait, il s'emporta au point de casser un balai qui pouvait servir au moins huit jours encore, et il fessa le pauvre petit diable jusqu'au sang. A cet aspect, ma grand'mère, exapérée, redevint Rosalie la Brune. Elle jura, elle mit le poing sous io nez du sergent qui, prenant la banderole de sa giberne, la fit sauter à volonté autour de la chambre.
Rosalie s'aguerrit sous les coups; elle se mit sur la défensive, et s'oublia au point de
casser un pot de nuit écorné sur l'auguste face de son époux. Riboulard, qui tenait à son mufLe, fut ramené à l'ordre par cette petite correction coDjugale, il fut moins violent dans sa conduite, mais il ne changea rien à son système parcimonieux. Non, il n'y changea rien et, je le dis à regret, car il est affreux pour un homme sensible detre obligé de médire de ses ancêtres.
O'vous qui êtes assez heureux pour être désœuvré, et à qui le sort, impitoyable pour tant d'autre??, permet d'acheter et 'de lire les fadaises dautrui.au lieu de vous condamner à en faire pour votre propre compte; ô vous, qui que vous soyez, frémissez, mon ami! ce n'est encore rien que ce que je viens de vous raconter. Poursuivez, si vous en avez le courage. Mais non, passez, lecteur humain, car ce qui suit est à faire trembler. Quant à moi, je continuerai mon récit, que vous me lisiez ou non, car il faut bien que j'écrive quelque chose.
L'inoculation commençait à être en vogue, et M. Carabin, chirurgien-major des guets à pied et à cheval, grand praticien, à ce qu'il croyait, et partisan zélé des nouveautés. M- Carabin s'était jeté à corps perdu dans le système en faveur. Il n'osait prendre son virus aux Enfants-trouvés ni à la Pitié, parce qu'il y avait là des petites véroles conlluentes qui pouvaient emjDoisonner les inoculés. Il fallait, pour propager la méthode, un germe bourgeois aussi pur et aussi bénin que peut l'être du virus. Sur un mot que lui entendit prononcer Riboulard, il prit mon petit oncle par la main, et, sous le prétexte d'une promenade, il le conduisit à la Pitié. 0 tendre mère : ton cœur ne te disait point : Va donc, suis donc ; les jours de Thomas sont compromis !
Arrivés à la maladrerie, Ri bon lard déshal)ille mon oncle, ce qui n'était pas difficile; i! le roule et le frotte dans les lits de cinq uu six de ces petits malheureux.
Thomas, de retour, conta tout à sa mère, et sa mère, dms un accès de rage impossible i) décrire, assomma Riboulard de trois coups de fer à repasser. II tomba, elie le crut mort, et, pour s'assurer de ce qui en était, elle courut chercher M. Carabin, qui lui pro mit de tirer de là mon coquin de grandpère. En effet, il le saigaa, le trépana, et n'exigea pour son salaire que la permission (le garnir proprement quelques sétons du produit des pustules de m-n oncle, lesquelles étaient d'une beauté ravissante. Tant il est vrai de dire que ce que Dieu garde est bien gardé !
'' Riboulard, qui n'était bon qu'à faire endiabler les autres, guérit enhn au grand mécontement de ma grand'mère et de mon oncle Thomas, qui s'étaient flattés de l'enterrer. Il regretta amèremeat douze francs au moins que lui eût valu le virus sans l'aventure du trépan, et il jura de s'en dédommager d"un autre côté.
La femme de chambre de la maîtresse d'un riKAichard eut passé pour jolie, si elle avait eu des dents. Comme^ il ne faut à Paris ((u'une figure pour faire fortune, elle résolut de réha!)iliter la sienne, et comxme i! y avait des rapports intimes entre le guet, les mouchards et les filles de toutes classes, ladite femme de chambre manda M. Carabin, qui lui avait déjà épargné une hydropisie de neuf mois. M. Carabin tâta le père R.iboulard, dont il connaissait l'humeur intéressée. M. Riboulard ne lui laissa pas le temps de finir, et en deux minutes les trente-deux dents de m.on oncle Thomas furent vendues
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à douze sous pièce. Le difficile était de les prendre. Ma grand'mère veillait sur lui depuis l'incident du virus comme ce dragon tant célébré veillait sur la toison d'or. Peu s'en fallut, helas ! que Riboulard ne fût aussi chanceux que les Argonautes.
Rosalie était devenue dévote, parce qu'elle n'avait rien de mieux à faire. C'est assez la ressource de toutes les femmes qui commencent à vieillir. C'était le jour de la Fête- Dieu, et elle était allée suivre, les mains jointes et les yeux baissés, son Créateur, qui se laissait promener dans une boîte de vermeil. A peine était-elle sortie du galetas, que Carabin, qui épiait le moment chez un marchand de vin en face, se présenta sa trousse à la main. Avec l'aide de Riboulard, il procéda à la grande opération. Ici le sergent grimace pour se rendre plus terrible, et il commande la manœuvre :
^ Viens ici, petit drôle!
« Le cul à terre?
« La tête haute !
a La bouche ouverte 1
' Plus grande, plus grande que cela ! »
Mon pauvre oncle Thomas, qui ne se doutait de rien, obéit à chacun de ces commandements. M. Carabin écarte les lèvres avec le pouce et l'index de la main gauche, de la droite, il introduit l'instrument fatal. Une dent pari; mon oncle se relève en poussant un en du diable, et, pour la première fois de sa vie, il jure assez distinctement.
Riboulard, qui craint que la procession ne finisse trop tôt, rempoigne le patient, le rejette sur le cul, et se met en devoir de lui rouvrir la bouche. Mon oncle Thomas lui happe un doigt, précisément à la seconde phalange, serre de toutes ses forces, le coupe et le crache au nez du sergent. Il se relève,
il veut s'évader ; M. Carabin le saisit par un bras, le jette derrière lui, et son postérieur se trouvant vis-à-vis de la mâchoire de mon oncle, le petit gars s'attache à ses fesses, mord, mâchonne, et ne lâche prise que lorsque la culotte, le caleçon et le morceau lui restent à la bouche.
Pendant que le carabin se frotte le derrière d'un côté, le sergent secoue sa main de l'autre, que tous deux cherchent en blasphémant les moyens d'étancher leur sang, mon oncle Thomas veut enfiler la porte : le prévoyant Riboulard l'avait fermée à double tour.
Thomas ouvre la croisée de la mansarde. Elle donnait précisément sur la couverture. Toute issue est bonne pour un martyr. Mon oncle profite de celle-ci, et à sept ans deux mois et un jour il commence ses aventures par un voyage sur les toits des environs.
A propos, je ne vous ai pas appris comment mon oncle Thomas est mon oncle, comment ma grand'maman Rosalie et mon grand-père Riboulard furent mes aïeux.
J'aime autant vous le dire à présent que plus tard.
Malgré les orages iréquents qui troublaient le ménage, la nature n'avait rien perdu de ses droits, et au bout de six mois de mariage, Rosalie se trouva grosse des faits, assura-t-elle de M. Riboulard. Quatre mois après l'évasion de mon oncle, elle accoucha dune fille qui fut nommée Suzanne, et qui justifia f opinion que son nom donnait d'elle. Elle fut sage en dépit du sang qui coulaitdans ses veines et se maria honorablement à un écrivain du charnier des Innocents, qui devint mon père, qui nous aima beaucoup, ma mère et moi, qui soigna mon éducation au lieu d'aller au cabaret, et qui me mit enfin en état
d'écrire correctement ces mémoires beaucoup plus qu'intéressants.
Mais revenons à mon oncle Thomas, à qui la peur a donné des ailes, et qui rivalise de légèreté et d'adresse avec les chats du quartier. II saute avec eux d'un toit dans une gouttière, il grimpe de la gouttière le long du talus d'an mur mitoyen ; il est enfin contraint de s'arrêter pour respirer un moment : il avait adopté une manière de voyager à mettre hors d'haleine en cinq minutes un Hercule ou un Samson.
Lorsqu'on est fortement agité et qu'on s'arrête, on réfléchit sans s'en apercevoir. Le premier sentiment qu'éprouva mon oncle fut la joie d'être échappé aux grifies de Riboulard; le second fut la crainte d'y retomber, et le serment, aussi énergiquement prononcé que possible à sept ans. de ne jamais retourner aux foyers maternels.
Cette résolution bien prise, le voilà de nouveau montant, descendant, s'arrêtant, s'asseyant, se chauffant au soleil, et se consolant de sa dent perdue en pensant qu'il lui en restait trente-et-uae, plus que suffisantes pour manger ce qu il plairait au ciel de lui envoyer.
Il était midi, et mon oncle n'avait pas déieuné. Il pensa qu'il pourrait ne pas dîner. ne pas souper, et il regretta en pleurant de ne s'être pas laissé dé'meubler la bouche. M. Riboulard grondait, battait, mutilait, mais au moins chez lui mon oncle avait du pain. Réflexions pusillanimes qui aviliraient un
homme de vingt ans, et qui sont pardonnables à sept. Ces courages précoces sont bientôt abattus. Le petit Tliomas surmonta pourtant cette faiblesse momentanée; il persista, malgré le besoin pressant, à ne pas se remettre au pouvoir de M. Riboulard, et vous voudrez bien observer que ceci annonce déjà un grand caractère que le temps ne manquera pas de développer.
Il était assis sur un toit d'une ponte assez douce, et regardait autour de lui avec cette attention avide que force la famine. A deux pas de là était une lucarne dont il ne voyait pas le dessus. «Ah ! se disait-il, si la fenêtre était ouverte, si quelqu'un demeurait là dedans, si on avait quelques bribes de trop, si on voulait me les donner ! Mais si on me repousse, mais si on me bat, mais si on me reconduit chez M. Riboulard! » En arrangeant ses si et ses mais, mon oncle allonge son petit cou ; il voit en effet le châssis ouvert, et il s'approche encore un peu. Des sabots fendus ou percés, quelques genouillères de cuir éparses çà et là, des paillasses contiguës garnissent le pouitour du taudis... Mais, ô surprise! ô délices! une grosse table ornée d'une gamelle bourrée d'une copieuse soupe aux choux dans laquelle douze cuillers tiennent d'aplom.b comme les pyramides d'Egypte ! Mon oncle dévore ce potage des yeux; il se consulte, non qu'il portât respect aux propriétés, mais il redoutait les propriétaires.
Pendant qu'il invoque les lumières de sa raison, le vent lui porte en droite ligne le fumet delà gamelle qu'il convoite; ce parfum ajoute à son appétit et termine ses irrésolutions. Ses menottes s'accrochent au châssis vermoulu, il passe ses petites jambes, il se laisse glisser sur les reins, se les
écorche un peu... bagatelle! Le voilà monté sur la table, ses genoux et ses bras pressent et caressent la malheureuse gamelle ; il s'arme d'une cuiller et commence à se restaurer.
Il en avait à peu près jusqu'à la gorge, quand la table antique, déjà surchargée du potage, chancelle sur ses pieds noueux. Un des appuis crie et se rompt. Le malheureux Thomas roule sur le pavé, la gamelle roule sur lui, la table roule sur le tout.
Mon pauvre oncle se de'pêtre le plus vite, et du mieux qu'il put, remonte à sa lucarne et s'enfuit sur son toit, l'estomac et ses haillons chargés de la moitié au moins du potage. Gomme il est à présumer que personne ne s'exposera à se casser le cou pour venir le chercher là, il se laisse digérer en paix, et s'endort d'un profond sommeil sans s'embarrasser des suites de son incursion.
Il est réveillé en sursaut par des cris aigus. Il se met sur son séant, il observe, il écoute, il est tout yeux et tout oreilles. Le bruit part du galetas où il a fait bombance. C'est une femme qui se plaint, qui se lamente, et Thomas se rassure un peu : une femme, quelle qu'elle soit, inspire souvent la confiance, et repousse au moins la terreur. Mon oncle, cependant, ne s'exposa point; il laissa crier celle-ci, et elle prit enfin le seul parti à prendre après un désastre aussi accablant. Elle se calma insensiblement, et commença un touchant monologue : rien ne soulage comme cela. On a d'ailleurs l'avantage de n'être pas interrompu par ses interlocuteurs; on peut parler jusqu'à satiété, et c'est beaucoup pour une femme affligée; c'est beaucoup même pour bien des femmes en belle humeur.
« Si la table était tombée d'elle-même, di-
sait la vieille (c'en était une), je trouverais toute ma soupe à terre. Si des chats l'avait mangée, je ne verrai pas des pieds et des mains imprimés dans tous les coins de ma chambre. C'est un chrétien qui a mangé ma soupe; mais par oîi est-il entré? La porte était bien fermée. La lucarne est ouverte, mais il n'y a que celle-là sur la couverture, et je ne crois pas qu'on s'expose à se tuer pour déjeuner à mes dépens. Et puis, on ne se serait pas contenté de manger ma soupe; on m'aurait pris mes chemises de toile écrue, et mon sac de gros sous... Allons, il est clair que c'est le diable qui m'a fait une niche. Jetons de Teau bénite partout, pour l'empêcher de revenir, et voyons ce que nous donnerons à ces pauvres petits. »
Mon oncle n'entendit plus rien que le roulement du loquet qui fermait la croisée, el ce son lui serra le cœur : il était clair qu'on venait de lui couper les vivres. Cependant, comme il pouvait attendre, et que sa prévoyance ne s'étendait pas loin, il ne s'occupa point davantage de l'avenir, et il se rendormit.
La matinée s'écoula. Ses yeux s'ouvrirent enfin par l'efTet de certains tiraillements intérieurs qui l'avertissaient qu'il fallait s'occuper au moins du présent. Il sentait clairement la nécessité de dîner; mais comment faire?
Il se traîne sur le ventre, il se rapproche de la lucarne, et un mélange de voix annonce la présence des propriétaires. C'étaient, à la vérité, des voix d'enfants ; mais des enfants n'aiment pas plus que d'autres qu'on mange leur lard dans leur écuelle. D'ailleurs ils étaient douze au moins, et douze contre un, ma foi, la partie n'est pas égale. « Je serai rossé, disait mon oncle, je ne mangerai pas,
je serai peut-être reconduit chez M. Ribou- Jard, et alors mes dents, mes pauvres dents !. . . il faut prendre patience. »
Pendant la pi us grande partie de la journée, il entendit constamment tantôt la vieille, tantôt deux, trois, quatre enfants, qui chantaient, qui riaient, qui grognaient, qui se battaient. Vers les cinq heures succède un silence absolu. L'estomac de mon oncle se mit en révolte ouverte contre ses petits raisonnements; ses dents acérées s'aiguisaient machinalement, et à tous risques il faut manger. Il revient à la lucarne; il regarde, autant que le lui permet un carreau encroûté de poussière. La table est relevée et supporte une é:lanche flanquée de carottes et de pommes de terre. Personne dans le chenil ; mais la croisée, la maudite croisée est toujours fermée. Cet excellentissime repas est à quatre pieis de lui, et il n'y saurait toucher ; il n'en peut pas même respirer l'odeur. Mon oncle Thomas fait justement le second tome de Tantale.
Le besoin rend industrieux à tout âge. Il eût été téméraire de casser un carreau : la vieille pouvait être dans une chambre voisine. Il était plus sûr de faire un trou du côté du loquet, et cela ne devait pas être difficile, parce qu'à travers les vides dune maçonnerie délabrée il voyait par l'intérieur une partie des tuiles qui couvraient la lucarne. 11 en attaque une, il tire, il pousse, il s'agite, il se démène; ses ongles sont en éclats, les bouts de ses doigts usés sont saignants ; il ne sent rien, il travailla toujours; il ne sent rien, il faut qu'il mange.
Enfin la tuile insensible, cette tuile qui depuis si longtemps résiste aux efforts de l'innocence, cette tuile cède, se détache tombe sur le toit, et du toit sur la tête du
chien-lion d'une procureuse au Chàtelet, qui lait un vacarme affreux, qui pleure son Fidèle, qui ameute les passants; et mon oncle, habitant des airs, indifférent à ce qui se passe ici-bas, laisse ciabauder mes badauds, et baisse son petit bras par l'ouverture qu'il vient de faire. Déjà il a la main sur le loquet, déjà il se croit maître de réclanche et des accessoires, lorsque la clef fait resonner une grosse serrure de bois qui ferme le grenier et force mon oncle ta la retraite. Il se dépite, il enrage, il pleure; mais il se retire, et comme il faut qu'il mange, il ramasse de son mieux les parcelles de pain et de légumes dont ses guenilles sont imprégnées, et il amuse au moins la faim qui le dévore.
La nuit vint, et mon oncle, poussé enfin au dernier désespoir, se décide à frapper à la lucarne, à se mettre à la merci des habitants du galetas, à leur conter sa déplorable histoire, et à tâcher d'intéresser leur pitié. Il a le nez collé au châssis, il va frapper.
Il démêle, à la sombre lueur d'une lampe, dix à douze ramoneurs de cheminée qui finissent de souper, qui se déshabillent, et qui vont pêle-mêle gagner les paillasses. La vieille, qui a soin d'eux, a détaché son jupon crasseux, fi couvert sa tète pelée d'un vieux bonnet d'indienne piquée. Sans doute la lampe va s'éteindre, et mon oncle conçoit un projet qui déjà décèle le héros.
Il a eu le temps d'examiner le local. Les habits bruns sont au pied des paillasses, les sacs à la suie dans un coin derrière la porte, les tristes restes du souper sont abandonnés sur la table, et la Iribouktte est auprès de la cruche à l'eau. La vieille découvre son grabat, elle souffle, la lampe. L'obscurité favorise le courage et l'adresse; mais Morphée retient encore ses pavots, ce qui veut dire
en style vulgaire que personne ne dormait encore.
Le petit Thomas, soutenu par l'espérance et par l'espèce d'orgueil qu'inspire toujours une conception sublime, le petit Thomas se modère, se possède, et prête une oreille attentive, que vient caresser enfin un rontlement général. Le jeune aventurier se dépouille et jette les reliques de Riboulard au premier gueux qui passera dans la rue. Il insinue son bras dans le trou qu'il a fait le jour; il ch' rche, il trouve le loquet; il le tire doucement, bien doucement; la lucarne s'ouvre.
îl retient son haleine, il se pelotonne et se laisse rouler dans le grenier. Voilà sans doute un grand pas de fait. Il semble qu'il n'y a't plus qu'à poursuivre; mais Jes ténèbres, la proximité des dormeurs, la témérité même de l'action, tout s'accorde pour troubler la faible imagination de mon oncle. Il s'arrête, il se repent de s'être engagé si avant; il éprouve une assez forte envie de rétrograder; mais que ferait-il sur son toit? Il faudra y mourir d'inanition, ou marcher vers une autre croisée. Est-il sûr de trouver ailleurs les avantages qu'il a sous sa mam? Ne peut-il pas être accueilli ici et battu là-bas? Ma foi, tout coup vaille, dit mon oncle, et il s'approche de la table en tâtonnant; il allonge le bras, il rencontre, culbute et casse nn pot qu'il n'a pas remarqué en faisant de l'œil l'inventaire du lieu. Il frissonne, il s'arrête encore il se croit perdu ; il ne sait pas qu'il est chez des gens qui dormiraient au bruit du canon. Tout est calme, tout continue de ronfler, et le courage revient à mon oncle.
Il se met à dîner et à souper tout ensemble, et il officie aussi longtemps et avec
autant de sécurité que s'il eût été seul. U va emplir et vider deux ou trois triboulettes, et il continue ses opérations.
Il marche droit aux sacs à la suie; il en ouvre un, s'y fourre tout entier, s'y frotte, s'y refrotte, s'y barbouille de la tête aux pieds, et va se jeter, à croix ou pile, au beau milieu des dormeurs.
On était donc dans les grands jours d'été, et, dès trois heures, quelques-uns des commensaux ouvrent les yeux, bâillent et étendent les bras. Mon oncle, qui n'a pas dormi, et pour cause, imite en tout ces messieurs. Ils chaussent les guêtres la culotte et la veste de bure; mon oncle s'empare de celle d'un paresseux, et en deux tours de main il a tait sa toilette. Ils vident chacun leur sac, prennent leur grattoir et enfilent l'escalier. Mon oncle, également muni des ustensiles du métier, descend avec eux. Chacun s'achemine vers le quartier qu'il a coutume d'exploiter; mon oncle reste seul, enchanté de se trouver sur le pavé, maître absolu de ses actions, et bien certain que si Hiboulard le rencontre, il lui sera impossible de le reconnaître.
Sans doute ce début est d'un maître ; mais que faire, que devenir après un succès aussi brillant? Mon digne oncle s'en tiendrat-il à ce premier exploit, ou ne fera-t-il plus un pas qui ne le conduise à la gloire? C'est ce que développera la suite de cette remarquable et surtout véridique histoire.
Il avait appris par l'expérience de la veille qu 11 est bon de s'assurer des ressources, parce que l'estomac le mieux garni s'évacue au bout de quelques heures. Il marchait en rêvant aux expédients qu'il emploierait, et il n en trouvait aucun, parce qu'il n'avait encore rien vu. Que de gens ont vu tout ce
qu'il est possible de voir, et n'ont pas plus d'idées que mon oncle Thomas ! Et combien de ces automales à qui tout réussit, sans qu'ils sachent pourquoi ni comment ! 0 fortune ! femme capricieuse , ne cesseras-tu jamais de te prostituer à des goujats !
Mon oncle marchait, rêvait et filait le long du quai de la Ferraille; il regardait tout avec cet ait étonné si naturel à un enfant qui n'a encore été que de la rue des Prêtres au corps de garde du guet, et de ce sale corps de garde du guet à la rue des Prêtres. Ici, de la quincaillerie ; là, du vieux fer; plus loin, le jardinier fleuriste; là-bas, l'oiseleur et le perroquet qui jure, et la guenon qui fait la cabriole dans sa cage, et... et... une marchande... est-ce bien cela?... oui, c'est une marchande de pRin d'épice. Mon oncle en a rencontré vingt fois, et n'en a jamais goûté. Qu'il est séduisant le bien qu'on convoite et qu'on ne peut obtenir ! Mon oncle est immobile auprès de la marchande, il couve la bannette des yeux, il la dévore tout entière; l'eau lui en vient à la bouche, il n'est pas de puissance capable de le détacher du pavé oîi il est cloué.
Un particulier assez bien mis s'était aussi arrêté et s'amusait de l'imperturbable altention du petit ramoneur. Il prend sa calotte de feutre, l'emplit de ces bagatelles, la remet à Thomas, paye la marchande et s'en va. Mon oncle, extasié d'un procédé dont il n'a pas l'habitude, court après le monsieur, qu'il prend au moins pour un comte ou un marquis, à en juger par sa munificence. 11 le tire par le pan ue snn habit, lui fait un remerciement bien ou mal tourné, et finit en lui déclarant qu'il voit bien qu'U est de ses amis et qu'il ne le quittera plus. Il était joli mon oncîe, avant qu'un Anglais lui coupât le
bout du nez et la moitié d'une joue, et un joli enfant intéresse toujours. Le monsieur le regarde en souriant et lui dit de le suivre. Le petit Thomas saute derrière lui, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Il croit sa fortune faite.
Ils traversent le Pont-Neuf, prennent la rue des Saints-Pères, celle de Saint-Dominique, et ils entrent dans la cour d'un hôtel somptueux. Le monsieur ouvre un rez-dechaussée, et fait parcourir à mon oncle une entilade de douze à quinze pièces. « Tiens, lui-dit-il, balaye-moi toutes ces cheminées. » Et il disparaît.
(c Les balayer! c'est bientôt dit, reprenait à part lui mo.i petit oncle ; mais comment m'y prendre? »
Il ignorait les premiers éléments du métier; il ne savait pas même pousser ce cri aigre et prolongé qui donne l'éveil aux cuisinières. Il avait sur l'épaule son sac et son grattoir; mais cela lui allait comme un éventail à M"i« Angot. Il fallait cependant marquer sa reconnaissance à son bienfaiteur. Il ouvre donc le sac, en tire son instrument et essaye de grimper, après avoir préalablement caché sous le coussin d'un fauteuil à crépines dor sa calotte et son pain depice.
Il mesure le tuyau de l'œil, il se baisse, il s'allonge; il tourne, il retourne; il essaye de toutes les manières. Jamais il no peut détacher la pointe des pieds du haut des pommeties des chenets. Il avait déjà dans le caractère ce fond dopiniâtreté qui depuis lui fit surmonter tant d'obstacles, et il jura par son pain d'épice qu'il ramonerait la cheminée ou qu'il se casserait le cou.
Il va prendre im des fauteuils, le traîne dans la cheminée, monte dessus sans penser que des pieds noirs ne s'accordent point avec
une étoffe fond blanc brochée d'or. Il s elance, il se cramponne ; ses genoux et ses reins vont lui donner un point d'appui naturel, lorsqu'un grand laquais, tout chamarré d'argent, entre dans la pièce où était mon oncle. Il s'indigne du peu de respect que porte le ramoneur à un siège sur lequel monseigneur s'assied tous les jours; il tire brutalement mon oncle par la jambe, et le jette au milieu du foyer, qui heureusement était froid. Mon oncle, qui n'était pas encore de force à chercher noise à personne, mais qui avait de l'acrimonie dans les humeurs, prend une poignée de cendre et aveugle le laquais. Pendant que celui-ci crie et trépigne en se frottant les yeux, mon oncle lui racle le nez avec son grattoir et le lui met tout en sang.
Aux clameurs redoublées du laquais arrivent trois ou quatre de ses camarades, qui s'indignent à leur tour qu'un ramoneur ose porter la main sur quelqu'un qui a l'honneur de porter la livrée de monseigneur. L'un lui applique un soufflet, l'autre un coup de poing; un troisième lui donne un coup de pied dans le derrière. Mon oncle, étourdi de cette surabondance de tapes, court en chancelant de chambre en chambre ; ses valeureux adversaires le poursuivent avec célérité, non plus pour le battre, mais parce qu'il approchait du cabinet de monseigneur, où ils croiraient bien qu'il n'y avait personne, mais qu'un ramoneur ne doit pas souiller de sapré-ence.
Mon oncle, qui ne sait pas ce que c'est qu'un seigneur, arrive toujours courant à la porte de ce cabinet : il tourne le bouton, il entre, trouve une jeune et jolie dame qui retournait tous les cartons et feuilletait toutes les paperasses. Il va se blottir derrière elle et s'enveloppe dans ses jupons.
MON 0-NCLE THOMAS 33
Vous pensez bien que si la dame fut étonnée de cette brusque apparition, elle ne le fut pas moins des m.anières aisées du diablotin. Les laquais, qui s'étaient respectueusement arrêtés dans la pièce précédente, sont interpellés. Ils racontent l'aventure à leur avantage, comme cela se pratique. Mon oncle passe la tête entre les jambes de la dame, et lui levant les jupons jusqu'aux genoux, il leur donne un démenti formel. La dame est obligée de faire un saut en arrière pour se débarrasser du tenace ramoneur; elle s'assied en riant aux éclats, et veut éclaircir les faits. Elle interroge alternativement mon oncle et ses laquais. Ceux-ci. qui ne savent que trembler devant leur maîtresse, se troublent et balbutient. Mon oncle, encouragé par l'air affable et riant de la dame, prend la parole et ne la quitte pilus qu'il n'ait conté comment Ribouiard lui a donné la petite vérole, comment il a voulu lui faire arracher les dents, comment lui Thomas lui a coupé un doigt et mordu Carabin à la fesse; comment il a vécu sur son toit^ comment il s'est procuré un costume de ramoneur, comment un beau monsieur l'a régalé de paind'épice, qu'il n'a goûté encore; comment, pour le gagner, il s'est efforcé de ramoner toutes les cheminées du château ; comment on lui a fait faire la culbute, et comment il s'en est vengé. «Je suis bien fâché, ajouta-t-il, d'avoir gâté un fauteuil; mais vous voyez bien, ma belle dame, que sans aide je ne pouvais pas monter dans cette cheminée. »
La belle dame, qui s'amusait de ses détails, absolument neufs pour elle, remarquait, autant que le permettaient les intervalles qu'avaient laisses la suie, la vivacité de l'œil et le teint animé du petit orateur : « Qu'on débarbouille cet enfant, dit-elle quand il
eut fini, et qu'on me l'amène chez moi. »
Les politesses et les prévenances succèdent aux coups de pied et aux coups de poing : il est clair que madame prend le petit ramoneur sous sa protection. Un de MM. ],es laquais lui présente la main sans répugnance, quoique ce fût un propret, et il le conduisit à la chambre de sa femme, qui avait aussi l'honneur d'être attachée à madame, et qui était mère dun fils à peu près de l'âge de mon oncle, auquel madame n'avait jamais fait attention, parce qu'avec les grands, comme avec les petits, c'est le moment qui fait tout.
« Attendez, dit mon oncle en passant dans l'appartement blanc et or, Je n'oublie rien, moi. Voyons un peu mon pain depice... sous le coussin de ce fauteuil, Jà-bas, ^> continuat-il en sadressant à un second valet qui, dès les premiers mots, faisait l'empressé. Un troisième courut, prévint son camarade, et marcha en avant, la calotte de mon oncle sous le bras : le premier le conduisit toujours poliment par la main ; l'autre suivait en riant dans sa barbe des fantaisies de madame ; le quatrième était allé se bassiner le nez avec de l'eau et du sel.
Mon oncle entre chez madame Julie, au milieu de ce cortège imposant. On le plonge dans une bassine d'eau tiède ; on lui met tout le corps à la pâte d'amandes, on le repasse au lait, on lui fait prendre une chemise et l'habit neuf du petit laquais, et pendant que chacun est jaloux de contribuer à sa parure, mon oncle grignotte son pain d'épice en se regardant d'un air satisfait Tians toutes les glaces où sa taille lui permettait d'atteindre.
'« Je ne me suis pas trompée, dit la belle dame en le vovant entrer, il est fort bien,
cet enfant-là; il a de l'esprit naturel, et je crois qu'on en fera quelque chose. Faites venir Dugnès.
Dugnès est le factotum de la maison ; c'est le monsieur qui a rencontré mon oncle sur le quai de la Ferraille.
Il reçoit l'ordre de faire habiller le petit sur-le-champ, et l'injonction précise défaire en sorte que tout soit prêt dans la journée. Un poète charmant a dit :
Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de noane est cent fois pis encore :
désir de femme de qualité est bien plus fort que tout cela.
Vous voulez savoir sans doute qui est cette femme de qualité qui s'intéresse si fortement à mon oncle; je vais vous le dire.
C'est la duchesse d'Almanza, qui ne sortait du lit qu'à deux heures, quand certain prélat, jeune et frais, s'occupait de sa conversion à sa ruelle. Malgré ses progrès rapides dans le chemin du ciel, M*"^ la duchesse était pourtant jalouse de son mari, ambassadeur d'Espagne. 11 était alors à Versailles. Pour éclaircir des soupçons qui n'étaient pas dénués de fondement, madame s'était levée ce jour-là à six heures du ma tin, et elle bouleversait le cabinet de M. l'ambassadeur, dans l'espérance d'y trouver des lettres qui n'y étaient pas, lorsque mon oncle vint se réfugier sous ses jupons.
Jalouse d'un mari qu'on trompe, c'est un peu extraordinaire; mais M. le duc était aimable, et madame était bien aise de le trouver quand elle n'avait pas mieux.
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