‹ Mon oncle ThomasChapitre 11 sur 11 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ui paraîtra incroyable, et qui lest moins que la surprise de Crémone.

On rit, on chante, on boit en prison comme ailleurs, quand on a de largent. Le gousset de mon oncle était passablement fourni. Il faisait régulièrement ses quatre repas, et comme il aimait la société, il régalait de. temps en temps trois ou quatre amis qu'il avait choisis pirmi ce qu'il y avait de plus brave et de plus crapuli^nx dans l'espèce de bagne où il et lit enfermé.

Avec les dispositions heureuses qu'il avait reçues de la nature, ces messieurs lui firent faire du chemin en peu de temps. Ce fut d'eux qu'il apprit que la morale est inutile, la religion un préjugé, la probit^^ une duperie. La conséqnence de celto première donnée est que les hommes n'ont rien en propre,

186 PiGAULT-LEBRUN

que la t( rre est à tous, et que tous ont un droit égal à ce quelle produit. Malli^ureusement, il ne pouvait mettre en pratique à Yarmouth ces principes sublimes; mais ils germaient dans son âme, ils y fructifiaient. et il n'attendait que le moment cjui le rendrait à lui-raèiiie pour sortir tout à fait de la classe commune.

Cependant on ne va pas très loin avec sept ou huit guinées. quand on vit bien et qu'on se permet de traiter. Mon oncle, qui n'avait jamais possède un pareil trésor, l'avait cru inépuisable, et comme il est dur de renoncer à un certain bien-être, il prit de -l'humeur quand il fat à sa dernière couronne. Il devint brutal et querelleur quand il se vit réduit au p lin, aux fèves et à l'eau du roi Georges. Mais il avait pris sur ses camarades un ascendant qu'il avait dû d'abord à sa petite opulence, et qu'avaient augmenté et soutenu une ligure martiale, un caractère énergique et un esprit capable de conceptions hardies. Ses compagnons de malheur avaient pris insensiblement l'habitude de lui céder en tout; iis lui pardonnaient ses brusqueries, et ils étaient disposas à sui^TC l'impulsion qu'il plairait à Thomas de leur donner. 11 était chef de parti sans le savoir, et sans autre droit que celui

... qu'on esprit vaste el ferme en ses dessens k sur Tespril groisier des vulgaires humains.

11 soupirait pour la liberté, sans imaginer encore que la force ou l'adresse pût la lui rendre. De.-? murs élevés, des portes solides, des geôliers actifs et une garde militaire ne lui permettaient, pas de se livrera un espoir chimérique. Son imagination même ne s'y était jamais arrêtée, et pendant cinq à six

mois il avait trompé i'enaui qu'amène l'oisiveté en apprenant à tirer des armes d'un maître à qui il enseignait à jouer du flageolet.

Un événement, très faible en lui-môme, amena une étrange révolution dans les prisons d'Yarmoutii. Les guiclieLiers avaient apporte la pitance du jour, et le roi Georges, ou le geôlier en chef, avait jugé à propos de retrancher la livre de beurre qui assaisonnait ordinairement trois boisseiuKde fèves dures et noires. Un prisonnier se permit quelques observations assez fortes, auxquelles l'homme de garde qui accompagnait la chaudière répondit par un coup dt^ bourrade qui jeta le raisonneur à la renverse. C'était justement un des chenapans que mon oncle avait pris en affection.

ce Sacredieu ! s'écria-t-il en français, il faut que nous soyons bien bêtes pour nouslaisser traiter ainsi "par une vingtaine d'hommes, parce qu'ils ont des fusils. Prenons les clefs de ces marauds-là, sortons. La garde fera feu ; mais elle n'en tuera que vingt. Les autres

f)rendront fusils et cartouches, et seront hors a ville avant que la garnison ait le temps de se mettre sous les armes. On gagnera le bord de la mer, on se jettera dans cinq ou six bateaux pêcheurs, et on fera voile pour la France. Allons, amis, à moi! « Et il prend au collet le soldat qui u terrassé son camarade, et il le désarme, et les autres fouillent les guichetiers, et les clefs sont enlevées, et les portes ouvertes.

Mon oncle, en sa quahté de chef, sort le premier; les autres se pré ipitem après lui. La garde se range à la liàte ; ks Français essuient la décharge : dix-huit totnbent. Thomas n'est p:^s touché. Ii s arme, il charge en marchant, ses compjgaons i'miitent, et les

voilà sortis de l'enceinte, ayant vingt coups prêts à tirer.

Ils marchent précipitamment, mais en bon ordre. Ils ne connaissent pas la ville, et au détour d'une rue ils tombent sur un poste de trente hommes qui avaient eu le temps de se mettre en défense. En un instant la baïonnette a décidé laffaire. Les Anglais sont culbutés; l'un d eux est pris. Thomas le force à lui servir de guide, et lui ordonne de h^ conduire vers la mer.

Le soldat, troublé, ou capable d'une ruse de guerre, obéit; mais il fait sortir les Français par la porte du port, et les met sous une redoute qui en défend l'entrée. Thomas, furieux, lui casse les reins d'un coup de fusil, et au même instant la batterie du port tire à cartouches, et jette quarante de ces braves sur le pavé. La générale bat dans la ville; déià les compagnies se forment et marchent. Thomas va être pris entre deux feux. 11 n'espère pas de quartier: un prodige seu; peut le sauver; il imagine et exécute a la fois.

La redoute qui protège le fort n'est défendue du côté de terre que par un épaulement, et n'est gardée que par quarante hommes. Thomas profite du moment où les canonniers rechargent leurs pièces; il court droit au fort. Il y pénètre à travers la fusillade; il égorge la garde; il force les portes d'un magasin d'armes, et il arme le reste de son

Il ne perd pas une minule, et fait toutes ses dispositions. Il range ses soldats d'infanterie le long du parapet; il met ses artilleurs aux pièces; ils les fait pointer sur la ville. Ses matelots apportent ce qu'ils trouvent de charbon et de grils pour faire rougir des boulets.

Cependant le régiment deMidlesex s'avançait, croyant n'avoir à réduire que trois cents f)risonniers sans armes. On est étonné de es voir maîtres du fort. Le colonel déploie sa colonne sur les quais, et combine un plan d'attaque avec son état-major. Pendant qu'il délibère, le général Thomas engage l'affaire à coups de canon, et son infanterie fait un feu roulant qui met le désordre dans les rangs. Les Françii?, encouragés, redoublent d'efforts et de prestesse. Les ennemis se cachent derrière les maisons. Le colonel et ses officiers majors, restes seuls, tombent enfin d'accord sur un point : c'est qu'il faut se retirer.

Déjà Thomas se croit victorieux ; déjà le pavillon rouge est abattu et remplacé par un pavillon français que mon oncle a fait avec le devant de sa chemise. Le charbon est allumé, les boulets rougissent et nos Français ne doutent pas qu'en mettant le feu à quelques maisons d'Yarmouth ils n'obtiennent des provisions et un bâtiment pour passer en France. C'est à cela que se borne leur ambition.

Mais un général de seize ans ne peut pas tout prévoir. L'attention et les efforts de Thomas se dirigeaient contre laville, et il ne s'a- {)ercevait pas que le vice amiral commandant a marine, vieux renard, sachant à fond son métier, se disposait à le chauffer de près.

Il avait fait amarrer sous le fort les vaisseaux dont les manœuvres n'étaient pas en état, et le canon de nmn oncle ne pouvant plonger perpendicu la remt^nt ils se trouvaient hors d'atteinte. Il avait l'ait conduire au milieu du port deux frégates de cinquante canons, dont les hunes étaient chargées d hommes armés de pierriers et d'espingoles, qui, portant la balle plus loin que le fusil, de-

19L) nOAULT-LEBRU-N

valent faire taire la mousqueterie de la redoute. Derrière les frégates étaient deux galiotes à bombes destinées à écraser ou à disperser ceux qu'on ne pourrait ajuster du haut des hunes. Dun autre côté, le régiment de Midiesex, qui ne pouvait se battre à découvert devant vingt pièces en batterie, faisait des coupures derrière les maisons, et se retranchât avec des charrettes et de gros meubles pour repousser les sorties s'il prenait à mon oncle la fantfiiEie d'en tenter. Tout cela se disposait avec ordre et diligence, et le général Thomas touchait à sa ruine totale, lorsqu'il se croyait sûr du plus brillant succès.

Les boulets étaient rouges; les canonniers conimençiient à les faire rouler dans les piè^.es; plusieurs étaient déjà tombés sur les édifices d'Yannouth, quand un carillon d'enfer fait tourner mes héros français du côté de la mer. Les pierriers des hunes, les batteries des frégates, les mortiers des galiotes, tout fait feu à la fois; les balles et les bombes pleuvent dans la redouie. Le plus grand nombre est tué ou mutilé avant qu'on puisse retourner les cmons et les pointer contre le port Le s^ng coule, il ruisselle, et les plus hardis pâlissent. Thomas, l'intrépide Thomas, perd lui-même la tramontane; il prononce le cri fatal : Sau-oe qui peut! cri qui déshonore un général fait, et qu'on peut pardonner à un commandant de hasard âgé de seize ans. Au reste, que vous pardonniez ou non, il n'en sera ni plus ni moins.

A ce cri le désordre est porté à son comble. On jette les armes, on se presse, on se culbute, on soi't de la redoute, on fuit sans savoir où l'on va. L'3S uns se précipitent dans la. mer; d'autres vont se jeter sur les baïonnettes des milices anglaises; quelques-uns

MJN ONGLE THOMAS 191

se dispersent dans les rues et sont tués à coups de fusil. Mon oncle, après avoir erré à l'aventure, se trouve sur le bord de la rivière qui se jett'^ dans le port au nord de la ville- Huit de ses camarades l'ont suivi machinalement; six snobant nager passent avec lui à l'autre bord. Ils courent, ils lilent le long de la côte en tirant surWursted. Ils aperçoivent h peu de distance des champs de houblor ; ils se courbent, ils se traînent sur les genoux et les mains; ils y entrent sans être aperçus.

Le vice-amiral et le colonel avaient autre cbose à faire que de s'occuper de sept k huit fuyards. Il fallait détruire le gros des insurgés, sauf à se mettre ensuite k la recherche de ceux qui auraient échappé. Il restait à peine une heure de jour; il était essentiel d'en profiter, et ce fut ce qui sauva mon oncle.

La nuit vint. Les malheureux, excédés de fatigue et de faim, se levèrent, mangèrent du houblon et reprirent quelques forces. Ils tinrent er.suite conseil, et tous étaient d'avis différents. On ee contredit, on s'aigrit, on reprocha à mon oncle la témérité d'une entreprise qu'on ne regardait plus que comme une folie. Tel est le sort de ce qu'on appelle un grand homme. Le succès seul le justifie :

Mais, au moindre rerers funeste, Le masque tombe, l'homme resle.

Et le héros s'évanouil.

Il fallait pourtant se décider à quelque chose. Se rendre à Yarmouth, c'était le moyen le plus sûr d'être pendu promptemcnt; se cacher et piller la nuit, cela ne pouvait durer longtemps. On se détermina a retourner à la côte, à chercher un bateau

192 p.aAULT-LBiîRrx

et à s'embarquer, dût-OQ crever, de., faim en route.

Voilà donc le -général -sans armée et ses compagnons redevenus ses égaux, allant de rochers en rochers; tâtonnant, ne trouvant rien, et jurant en proportion de leur mauvaise humeur. Ils arrivent à un petit village bâti sur le bord de la mer. Les habitants, laboureurs et pêclieurs, selon les saisons, avaient leurs bateaux attachés devant leurs portes et dormaient tranquillement, Zt^s i/?î.s avec leurs femmm cl les autres lord seuls.

Les bateaux étaientarrêlés par des chaînes de fer qui s'enfilaient les unes dans les autres et dont la dernière faisait autour d'un poteau élevée plusieurs tours terminés par un fort cadenas. On ne brise pas cela avec les mains et on n'avait pas même un couteau. Il n'y avat d'autre parti que d'srracher la pièce de bois. Mes sept lurons poussent, tirent, s'agitent, se démènent; le bruit qu'ils font réveille les mâtins du village; ils aboient devant les portes ou dans les maisons. Les habitants s'inquiètent et se lèvent. Le shérif du lieu, qui procé'Iait à la fabrication d'un petit magistrat, s'arrête, au grand mécontentement de M"" la shérive, prend sa perruque, son long bâton blanc, et, la chemise en avant, et pour cause, il sort pour s'informer de la cause du vacarme qui l'a dérangé de ses fonctions maritales.

fis nu TOME PREMinn

Paris.— Imprimerie Nouvelle, 11, r. Cadet.-R. n:»rrô. -Jir. — 5:9 J

•aaaiii

Préoost Manon Leacaat... 1 Oulnte-CUPCB. Histoire d'A-

Mex an ire le Grand 3

Rabelais. Œuvres %

Racine Esther. Athalie.... 1

— Phèdre. Britannicus 1

— Andfomaqae. Plaidears. 1

— Iphigénie. Mithridate. . . . 1

~ Bérénice. Bajaiet 1

Regnard. "Voyages. 1

— Le Joueur. Folies 1

— Le Locataire universel. 1 Roland (M"*)- Mémoires.... 4 Rousseau (J.'J ) Emile,4v.;

Contrat social, 1 ▼.; De l'Inégalité, 1 v.; La Nouvelle Héloïse, 5 vol.; Confessions ....i,...I. "b

Saint-RéaL Don Carloti. Con-

juration contre Venise... 1 Salluste. Catilina. Juçnrtha. 1 Scarron. Roman comique. . . 3

— Virgile travesti 3

Schiller. Les Brigands 1

— Guillaume Tell 1

Sedaine Philosophe sans le

savoir, i.a Gageure 1

SÉoigné [Hl^* de). Lettres

choisies 2

Shakespeare. Hamlet, 1 y.;

Roméo et Juliette, 1 v.;

Othello, 1 V.: Macbeth,

1 V.; Le Roi Lear, 1 v.;

Le Marchand de Venise,

1 V.; Joyeuses Commères,

1 V.; Le Songe d'une Nuii d'été, l T ; ifa Tempêtp 1 V.; Vie et Mort de R • chard m, 1t.; Henri VIII, 1 V.; Beaucoup de bruit pour rien, 1 v.; Jules César Sterne. Voyage sentimental

— Tristram Shandy

Suétone. Douze Césars

Swift y oytkges de Gulliver.

Tacite. Mœurs des Germains

— Annales de Tibère

Tasse. Jérnsaleni délivrée.

Tassoni. Seau enlevé

Tite-Lloe. Histoire de Rom« Vauban. La Dîme royale...

Vauoenargues^ Choix

Virgile. L'Enéide

— Bucoliques et Géorgiques Volney Les Ruines. La Loi

naturelle ,

Voltaire Charles XII, 8 ▼.; Siècle de Louis XI Vj 4 v :

Histoire de Russie, 2 v Romans, 5 v.; Zaïre, Me rope. 1 V.; Mahomet, Mon de César, 1 v ; La H'.nriade,iv.; Contes en vers et Satires,! v.; Traité sur la Tolérance, 2 V.; Corre-^ pondance avec le roi d-

Prusse

Xénophon. Retrait© des Di- Mille

— La Cyropédie

Le irol. broché, 25 e.; relié, 45 e.; F», 10 e. ei i«i pirtiUoir

Nota. — Le colis postal diminne beaucoup les fraii de por 1 colis de 3 kil. peut contenir 38 vol. brochés ou 34 reliés; celn: 5 kil., 65 vol. brochés ou 55 reliés.

Adresser let demandes affranchies à M. L. PFLUGER, idit passage Monte%guieu, r. Montesquieu,près le Païais-Royal^Pur.

Dictionnaire de la Langue française osaelle, de 416 page^

Prix, cartonné, 1 fr.; franco. 1 fr. 20.

Page 1