CHAPITRE XII Incidents, accidents, événements
Dick est rentré, la place est retenue, la TaUse est prête, les lettres cachetées. Thomas ressemb'e à une fille assez drôlette, quand il a les yeux baissés, et les mains dans les poches de son tablier de mousseîme. Dans une de ces poches, Fanny a glissé »Qe petite bourse qui renferme dix guinées. Le soled est allé éc airer les antipodes, la ione est cachée derrière un nuage : tout semble favoriser le fugitif.
Le voilà avec Dick. co rant les rues d'Oxt&rd, et s'acheminaiit vers la porte de Mor- 3cw. Pour se donner un air plus intéressant. Il avait le bras droit appuyé sur celui du do- ??iestique; de la main gauche il retroussait
MON ONGLE THOMAS i7S
ses jupo:i3 jusqu'aux jarretières; il tortiilaît le derrière en marchant et chantonnait ua air poissard qui avait conru la ville et les faubourgs. Il approchait de la porte, et il comptait bien sortir d'Oxford sans maleacontre; mais sa démarche plus que hardie, son tortillement de derrière et son chant équivoque l'avaient fait suivre par un am.ateurà qui tout était bon, hors les petits soins et les plaisirs du cœur. Mon oncle entent! quelqu'un sur ses talons ; il a peur, et double le pas. L'amateur presse aussi sa marche, et. prend familièrement sa nymphe par le bran gauche. Thomas tourne la tèle, reconnaît soo. lieutenant et frémit. Dick, persuadé que le trompette est reconnu et arrêté, s'enfuit avec sa valise, et laisse mon oncle 1res embarrassé de sa personiiC, comme voui pouvez k croire.
L'officier, plus sûr de son fait par la r&traite précipitée du grison, commence à faire l'amour militairement, c'est-à-dire qu'il parle peu, et agit beaucoup. Thomas n'a pas trop de ses deux mains pour le contenir. La vîvacité de l'attaque lui prouve l'erreur complète de l'assaillant, et il retrouve sa présence d'esprit ordinaire. Il quitte la défensive, se met à son tour à jouer des mains, en passe une entre la ceinture de la culotte et le caleçon de l'officier; il fait sauter, d'un cou|^ de poignet, la courroie qui serre la boucle; la culotte tombe sur les talons du lieutenant et mon oncle prend sa course en éclatant «te rire.
L'officier joué, et contraint de s'arrêter aa beau milieu de la rue, jure et tempête entre ses dents; une patrouihe, qui le trousse ia chemise au vent, s'arrête, s'informe, prend vivement son parti. Les soldats se dispersent. et se mettent a la poursuite de la donzelk
qui a l'impertinence de déculotter un officier et de lui rire au nez. Thomas, empêtré de ses jupons, pe-d considéiahiement en vitesse; déjà il entend résonner les laloiis des bottes sur le pavé; le bruit approche, il va être pris; il ne sait plus que pen.«^er ni que faire.
Un carrosse élégant attendait à la porte d'un hôtel ; mou oncle s.iule dans la voiture. Le cocher, endormi sur son siège, est réveillé par le bruit de la portière; il descend précipitamment, deman le pardon à milady de ne l'avoir pas entendue sortir de chez son amie, ferme la portiéie, remonte sur son siège et fouette sa.s chevaux. Mon oncle se sent emporter, il ne sait pas où on le mène; mais il ne peut courir de plu-^ grands dangers que celui auquel il vient d'échapper, et il se résigne. Quand il se croit assez loin pour ne plus rien crainlre du lieutenant, il cherche à ouvrir doucement la portière, pour se laisser couler dans la rue; le ressort est arrêté par un bouton qu'il ne connaît pas, qu'il ne trouve pas. Il allait baisser la glace et faire un saut périlleux, lorsqu'il s'aperçut que la voiture était sor-t'C de la ville et roulait surla route même de Morlow.
Il aurait fallu être d'un liien mauvais caractère pour prendre en mauvaise part le service que lui rend.^it le cocher; aussi mon oncle le laissa-t-il faire. Il se remit sur son coussin, et sa main tomba sur un de ces voiles que les femmes poi tent l'été pour se garantir du soleil; il ju^ea qu'il appartenait à milady, et, à tout hasard, il s'en enveloppa la tête, pour rendre la ressemblance plus frappante.
Après une demi heure de marche, le ca- T'osse arrête devant un château. La porte s'ouvre à l'instant; le carrosse entre dans la <'X)ur, la porte se referme, et cela commence
à tracasser man oncle. Deux femmes de chambre se présentent pour J'aider à descendre; mon oncle perd tout à fait la tramontane, et s'appuie sur elles en poussant un gros soupir. Il avance machinalement et se trouve nez à nez avec miJord, qui venait poliment au-devant de sa chè'-e moitié : autre accident! milord est son colonel.
Bien que mon oncle eût le voile de milady, quelle tût comme lui habillée de blanc ce jour-là, et que la scène ne fût éclairée que par une bougie dont le vent faisait vaciller la flamme, il y avait cependant rians la tournure et les manières des différences qui auraient frappé milord, si un mari y regardait de si près. Celui-ci présente la main à mon oncle avec assez d'indifférence; il le conduit à la salle à manger, et sort pour aller voir ses coqs, ses chiens et ses chevaux.
Mon oncle, resté seul, respire plus librement et examine le local. La lune blanchischissait le faîte d'une muraille circulaire, qui n'avait de sortie que par la porte qui s'était ouverte au bruit du carrosse, et le portier s'amusait bêtement à carresser sa femme en dehors de sa loge. La salle à manger n'avait de vue que sui* la cour : il était difficile de prendre un p:nti. Cependant l'heure du souper approchait, il faudi-ait lever le voile, se déclarer, et le dénoûrnent ne promettait rien d'avantageux.
Pendant que Thomas se consulte, il entend la voix de milord; sa frayeur redouble; il sort de la salle pour se réfugier n'importe où. Il passe à tâtons dans une office, de l'office dans un cabinet et du cabinet dans une chambre. De chambre en chambre il arrive dans une basse cour, et de la basse-cour ii gagne une vacherie. Dans un coin était un tas de paille, et mon oncle se blottit au
miiieu des gerbes en attendant les événements.
La vachère, grosse fille réjouie et rebondie, avait pour amant un robuste palefrenier. à qui elle donnait des rendez-vous sur let^s de paille même où mon oncle était caché : on n'a pas toujours ses ais-s dans ce monde- L'amant empres>é était déjà arrivé et attendait avec impatience. Aux premiers pas de mon oncle, le cœur lui battit d'aise, mais quand il enten:lit Tho nas qui se prenait les jambes dans les licous des vaches et qui renversait les pelles et les fourches, il jugea, avec beaucoup de sagacité, que ce ne pouvait être sa chère Mary, qui connaissait trop bien les êtres pour se fourvoyer ainsi. Il craignit d être découvert, et s'était tapi sous les bottes, lor.-que mon on^île se plaça directement sur lui. Le palefrenier ne concevait pas ce que voulait faire là celui ou celle qui demeurait imuiobile comme lui et qui. comme lui, paraissait retenir son haleine.
La fille de basse cour, qu'amour pressait aussi, arrive sur la pointe du pied, vient droit au tas de paille, trouve sous une m'^in la jambe du palefrenier, sous l'autre un jupon de taffetas. Elle ne doute pas que milady ne passe une fantaisie avec son amant; elle enrage, mais elle se tait et se retire, parce que, dans ces sortes de cas, les explications sont au moins inutiles, et qu'intérieurement elle ne pouvait se dissimuler que madame ne méritât la préférence à tous égards.
Le palefrenier, fatigué de porter mon oncle, et ne pouvant résister plus longtemps à la gène horrible qu'il éprouve, et à Tincertitufie qui le tourmente, veut connaître enfin l'immobile et taciturne animal qui lui brise les membres. 11 dégage un bras doucement.
bien doucement ; il avance la main, et le moelleux des étoffes le frappe à son tour. Gomme le drô'e ne manquait pas de bonne opinion de lui-même, il se persuade que milady est sensible à son mérite, qu'elle a découvert ses rendez-vous, et qu'elle veut prendre un moment la place de la vachère. Il agit d'après cette persuasion, il tâtonne, il .ourrage; la culotte de peau du trompette dérange toutes ses idées. Il partage la frayeur qu'il a inspirée à mon oncle, il fait un effort violent, il se tire de dessous les bottes ; il roule d'un côlé, Thomas de l'autre, tous deux se relèvent et se sauvent, le palefrenier par la porle qu'il connaissait, Thomas par une croisée qui se trouvait devant lui. Le déserteur siute dans un potager, gagne un mur garni de treillages, et grimpe le plus lestement quji peut. Le jardinier s'imagine qu'on vient voler ses choux; il sort de sa hutte, suivi de deux chiens, et armé d'un fusil ; il court du côté oii mon oncle, en montant, brisait le treillage sous ses pieds; il ajuste, il lâche son coup à l'instant même où Thomas venait de se laisser couler de l'autre côté.
Les garçons jardiniers, les palefreniers accourent à l'explosion. Le jardinier soutient qu'il a tué le voleur et qu'il l'a vu tomber. On le cherche, on ne trouve personne ; on conclut qu'il n'est que blessé, et qu'il s'est traîné dans les asperges ou dans les artichauts. Les recherches continuent, et mon oncle, débarrassé pour la seconde fois, court ;\ travers les champs, et cherche à regagner .^on chemin.
Cependant le désordre se communiquait du potager au grenier à foin, oui Mary avait joint son palefrenier, et où elle s'expliquait avec les pieds et avec les ongles. Du grenier
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à foin, le tiimulle commençait à s'insinuer dans le château. Milord avait fait sa tournée, il était rentré, on avait servi, et miladyne se trouvait pas. Ses femmes la cherchent dans sa chambre à coucher, dans sa bibliothèque, dans son cabinet de toilutle; on l'appelle à grands cris, les domestiques se rassemblent, bouleversent inutilemeut la maison et les jardins; l'alarme devient générale. On descend les lanternes dans les puits, dans les privés; on sonde deux étangs; milord se désole, ou en fait semblant.
On sonne à tout rompre à la principale porte d'entrée. On court : c'est un carrosse, c'est la livrée de la d:ime dOxford chez qui milady a passé la soirée; c'est milady ellemême qui descend de très mauvaise humeur, qui gronde son mari stupéfait, qui rudoie son cocher qu'elle a fait chercher dans la ville une partie de la nuit; c'est le malheureux cocher qui jure qu'il l'a ramenée, c'est milord qui l'atteste, ce sont ses femmes qui le confirment, c'est milady qui croit qu'on est d'accord pour se moquer d'elle, qui soulfletteses femmes, qui renverse la table, et qui va s'enfermer chez elle.
Après un peu de réflexion, milord vit clairement qu'il y avait du quiproquo, et qu'il était certain qu'on avait amené deux dames tout à fait différentes. Comme il s'expliquait d'une manière très lumineuse, il se fit aisément comprendre à ses gens. Ceux-ci, persuadés que milady était étrangère au hourvari qui venait d'éclater, rapprochèrent les époques. Les uns racontèrent l'incident de la vacherie, les autres, l'escalade du mur potager, et milord, toujours conséquent, jugea que la dame qu'avait amenée son cocher avait eu de fortes raisons de dispaparaître subitement. Mais pourquoi était-elle
montée dans son carrosse? pourquoi s'étaitelle laissé conduire chez lui? C'est à quoi milord rêva jusqu'au jour, et ce qu'il ne put jamais pénétrer, parce que mon oncle, qui pouvait seul l'instruire, se soucia Tort peu de lui donner de ses nouvelles.
Cependant le cher Thomas approchait du village où il devait prendre la diligence. Son voile chiffonné, son jupon déchiré, sa robe couverte de plaire et de boue, le replongèrent dans de nouvelles anxiétés. Gomment se présenter à la voilure dans ce grotesque équipage? Comment se procurer des habits d'homme sans se faire moquer de soi, et piquer la curiosité, qui pourrait avoir des suites funestes? Il maudit la terreur panique qui avait fait disparaître Dick et sa valise, et il marchait toujours en cherchant quelque expédient que son cerveau fatigué lui refusa longtemps.
Déjà il voyait le clocher du village dont l'aurore naissante dorait la flèche, déjà il entendait le bêlement des agu' aux, le mugissement des bêtes à cornes, déjà le pavé résonnait au loin scus les roues pesantes des rouliers; il était jour enfin, et mon oncle aperçut plus distinctement encore le délabrement ridicule de ses vêtements. Il se pressa de s'en dépouiller, les jeta dans un fossé, et poursuivit sa route, ne possédant au monde que sa culotte de peau, ses bas. ses souliers et la petite liourse de P.^nny.
Il entra dans le village, pâle et défait, comme on l'est après une nuit pénible passée sans boire et sans manger. Une bonne femme, qui l'aperçut la première, s'écria qu'on l'avait volé; mon oncle saisit cette idée et dit aussitôt comme la bonne femme. Les badauds de l'endroit, car il y en a partout, se rassemblèrent autour de lui, il fallut
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il ordonna au mf^rn^iton d'aller chercher un €onstable. Le cabaretier, que Thomas intéressait, essfiya de fléchir le sergent. Celui-ci, outre des coups qu'il avait reçus, ne voulut Vien entendre. Il menaça l'hôtelier de le -dé-noncer lui-même si son garçon n'obéissait à linstant. Il Callut céder, et le sergent impitoyable tint mon oncle en respect avec la pointe de son sabre jusqu'à ce que le constaole arrivât.
Le courage ne pouvait rien dans cette -conjoncture : pas de pelles, point de pincettes, rien à jeter à la tète du sergent. Mon oncle, outré de rage, se rongeait les poings en marchant à gn^nds pas dans la chambre; il s'arrachait les cheveux.se frappait le crâne contre les murs, et n'en était pas plus avancé. Le co: stable arriva avec deux watchmen. Mon oncle, interrogé, avoua qu'il était des troupes françaises faites prisonnières à luverncss. Il se garda bien de parler du régiment anglais dans lequel il avait servi, de .-es camarades qu'il avait échinés, et de sa désertion. II dit que, depuis la défaite du prince Edouard, il avait erré en Ecosse et en Angleterre, cherchant toujours pour repasser en France une occasion qui ne s'était jamais présentée.
Le constablc le fit habiller, lo mit dans un liacre, et le conduisit à la prison de Newgate. Il y passa le reste de la nuit sur la paille, à maudire sa destinée, ou plutôt sa fatale imprudence.
Le lendemain, un commissaire des guerres vint prendre de lui des renseignements qui devaient constater. la vérité de sa déclaration, et il fut décidé qu'il irait partager le sort de ses compatriotes pris à Gullodén ou -ailleurs. En conséquence, on l'agrégea à l'équipage d'un navire marchand qu'un petit
corsaire anglais avait pris et conduit dans la Tamise; on leur attacha à tous les mains derrière le dos, et leur escorte leur (it prendre le chemin d'Yarmouth.
Les grandes inf.)rtunes sont faites pour les grands hommes, et si l'on considère Régulus, Jugiirtha, Mithridate, César, Pompée, Gaton, se donnant la mort ou la recevant de leurs ennemis; si, parmi les modernes, on s'arrête à Biyard, h Nemours, à Turenne, à Charles XII, à Bellille, à Dampierre, à Marceau, tués après des victoires ou au sein de la victoire môme, on avouera que le fameux Thomas devait s"afrecter peu d'un revers qui lui laissait au moins Tespérance. Aussi pritil galamment son parti dès la fin de la première journée.