‹ Mon oncle ThomasChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mon oncle Thomas sort tout à fait de chez son ambassadeur.

0 vous qui dédaignez les fadaises, mais qui lisez avec attention, et par conséquent avec fruit, les ouvrages instructifs, tel que celui-ci, par exemple, vous vous rappelez sans doute que M. l'ambassadeur avait fait mettre mon oncle à l'école, afin de piquer l'amour-propre de M. le duc son fils, en le faisant rougir devant un roturier, un ramoneur, un valet plus savant que lui.

Un jour donc que le papa duc ne savait que faire (par indemnité pour la canaille, le

ciel a voulu qu'un grand s'ennuyât quelquefois tout comme un autre), un jour que Son Excellence bâillait comme un crocheteur qui se promène de long en large en attendant pratique, il s'avisa de mander l'auguste et unique rejeton de son illustre race ; il lui présenta un livre, et l'invita à lui en lire quelques pages.

Le petit duc, qui assemblait à peine ses lettres, commença par impatienter son cher père, lequel se fâcha bientôt sérieusement, s'emporta ensuite, entra enfin dans une telle colère, qu'un Espagnol n'en éprouve pas deux- semblables dans toute sa vie. Plein de respect pour son sang, il assouvit sa fureur sur le malheureux et bien innocent livre. En un instant, les feuillets jonchèrent le parquet.

Un cordon de sonnette qui n'était pas plus coupable que le livre de l'ignorance du petit duc, fut tiré, retiré, arraché et jeté au feu. Voilà comment les gens de haut parage rendent souvent justice.

Faites donc un consul, un législateur, un ministre, un ambassadeur, même un chef de bureau, d'un homme orgueilleux, entêté^ violent, et voyez à quoi vous exposez le citoyen paisible, le mérite modeste', l'innocent qui demande justice, le sage, les mœurs, l'économie, une administration sage... Mais e:'i voilà assez à propos d'un cordon de sonnette.

Celui-ci ne s'était pas arraché sans un bruit qui fit sortir de leur apathie sept ou huit laquais qui bâillaient aussi dans une antichambre. Ils se lèvent, ils accourent, ils se heurtent, ils arrivent pêle-mêle chez monseigneur, qui leur crie, aussi haut que le permet sa poitrine usée, de luif amener Thomas.

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Mon di^ne oncle, qui grandissait, qui ne se souciait plus de jouer à la chique, et qui voulait pourtant s'amuser à quelque chose, avait troqué un des écus de Riboulard contre un flageolet sur lequel il avait trouvé, sans maître, le menuet d'Exaudetet la musette de Desjardins. Il était tout à la musique, plaisir des âmes pures, dit-on, lorsqu'il fut priF, enlevé et transporté devant monseigneur, sans avoir eu le temps de se reconnaître.

— Prends ce Cervantes, lis, petit drôle, et fais honte à un duc qui connaît à peine ses lettres, dit M. l'ambassadeur à Thomas, qui se mit aussitôt en devoir de le satisfaire, sans s'embarrasser de la manière dont il se tirerait de là.

Suivez le tableau, s'il vous plaît.

Le papa, enfoncé dans un grand 'fauteiul à oreillettes, les laquais derrière; le petit duc en avant, debout, les yeux baissés, et ne sachant que faire de ses"mains; mon oncle, un genou en terre aux pieds de Son Excellence, ouvrant et feuilletant sur l'autre le célèbre Espagnol doré sur tranche, et s'amusant à regarder les gravures ; l'ambassadeur répétant son commandement, mon oncle, plus ignorant encore que le fils du patron, cherchant tous les 0 de chaque ligne, les appelant l'un après Tautre, et n'appelant que les 0, çarce que c'était la seule lettre qu'il connût; Son Excellence, plus furietjse que jamais, faisant rouler. d'un coup de pied, et mon oncle et Cervantes ; mon oncle se relevant, se sauvant, et laissant le père et le fils s'arranger comme ils l'entendraient; monseigneur faisant un signe aux valets, ceux-ci suivant Thomas à la piste, mon oncle courant toujours, et jetant aux jambes de la valetaille les tabourets et les chaises qui se trouvent sur son

chemin ; les valets cherchant à se dépêtrer ou à esquiver les coups, Thomas gagnant du terrain sur eux, enfonçant enfin d'un coup de tête un joli panneau d'acajou à moulures dorées, qui faisait partie de la porte du boudoir de M'"* l'ambassadrice, qui avait eu la prudence de tourner la clef, et qui ne devait pas s'attendre qu'on entrerait chez elle par dessous la serrure.

0 surprise! ô terreur! Thomas, qui s'applaudit devoir la livrée arrêtée devant l'asile du mystère, qui se flatte de devoir une seconde fois son salut à madame, mon oncle aperçoit très distinctement le père Polycarpe battant à outrance sa bienfaitrice, et aussi ardent qu'imperturbable, sourd au bruit des tabourets et des chaises, du panneau enfoncé, et des exclamations de Thomas.

Celui-ci, habile à saisir l'avantage du moment, conçoit, avec la rapidité de l'éclair, que le service qu'il va rendre à madame le remettra infailliblement en grâce avec monseigneur. Il repasse par son trou; il déclare à la livrée qu'il se rend de lui-même au fatal cabinet; il vole, il ouvre, il entre; il raconte avec chaleur et ingénuité ce qu'il a vu.

Le mari le plus enclin à battre la femme du prochain ne se soucie pas du tout qu'on batte la sienne. Son Excellence, armée d'une flamberge, marche au malencontreux boudoir. Il arrive, il a le bras levé ; d'un seul coup, il croit châtier deux coupables... Autre surprise ! Madame est à genoux devant le bon

f)ère, et celui-ci, assis sur une chaise longue, e coude appuyé sur le bras de la chaise, la tète soutenue sur sa main, et la joue couverte d'un mouchoir blanc, écoute, d'un air de componction, les péchés de sa pénitente. Que peut faire un maii, et surtout un mari espagnol, en semblable circonstance?

Être sûr de son fait et se taire. Cependant monseigneur, qui avait la bile allumée, et qui ne craignait pas, à Paris, les bûchers de la sainte inquisition, monseigneur hasarda quelques mots, très clairs et très énergiques. Madame se plaignit qu'il eut plus de confiance aux propos d'un valet quà sa vertu. Monseigneur insista; madame trouva quelques larmes. Le bon père la supplia de metti-e cette injure au pied de la croix, et d'offrir ses peines à son Sauveur. Il adressa ensuite au mari un discours respectueusement pathétique, assaisonné de roulements d'yeux et d'un gonflement de poitrine. Monseigneur, fatigué et non pas convaincu, se retira en grommelant. II prit mon oncle au toupet, et comme il fallait qu"il châtiât quelqu'un, il lui prouva, à grands coups de plat d'épéc, qu'il avait eu tort de lui dire la vérité.

Mon oncle, furieux à son tour de la manière dont on reconnaissait ses bons offices, ne pouvant et n'osant se venger, fut exhaler sa colère dans le sein de l'ami Dugnès. Celui-ci, après l'avoir gravement écouté, lui dit qu'un domestique adroit ne rapporte jamais chez monsieur ce qui se passe chez madame; que le mari le plus jaloux finit toujours par maudire celui qui l'a éclairé ; que la femme la plus coquette hait invinciblement et sans retour celui qui l'a prise sur le fait, et qu'enfin lui, Thomas, serait, pour prix de son zèle, ou chassé, ou l'objet de mauvais traitements qu'imagineraient les caprices de monsieur et de madame.

Mon oncle n'entendait rien de ce que disait Dugnès. L'obscurité, et, par suite, l'absurdité de son raisonnement , le faisait donner au diable. Il criait à tue-tête que lorsqu'on battait la femme, ce qu'on pouvait

faire de mieux, c'était d'appeler le mari, et il lui semblait injuste, atroce, révoltant, qu'on lui eût meurtri l'omoplate parce qu'il avait fait son devoir. Il éprouva bientôt que Dugnès lui avait dit vrai, et, sans rien entendre à la cause, il n'en fut pas moins sensible aux effets.

Madame n'osa pas le renvoyer. Monseigneur eût pu croire qu'elle craignait les surveillants; mais elle le traita avec un mépris, une dureté qui l'éloignèrent de son appartement : c'était ce qu'elle voulait.

Monseigneur s'aperçut enfin que Thomas ne faisait rien, n^était propre à rien, et comme, selon Sanchez, il faut utiliser les hommes, monseigneur s'avisa d'un moyen tout à fait nouveau pour tirer parti de Thomas.

Il fit appeler Dugnès et le gouverneur du petit duc. Il défendit au premier de payer plus longtemps le maître d'école. Le pédagogue perdit, avec ses honoraires, l'affection qu'il avait jusqu'alors marquée à mon oncle. Il lui défendit nettement de se présenter sur les bancs : jusque-là c'était au mieux.

Mais monseigneur avait en même temps enjoint au gouverneur de faire assister Thomas à toutes les leçons et de le fustiger jusqu'au sang quand monseigneur le duc ferait mal. Exemple frappant qui lui rappellerait qu'il avait un cul comme un autre, et qui devait faire un grand effet sur son esprit. Le gouverneur ne voyait pas une analogie bien marquée entre les fesses de Thomas et \z cerveau de son élève, il était même persuadé que le disciple ne craindrait jamais pour lui les actes de rigueur auxquels on allait soumettre mon oncle; mais comme M. l'abbé joignait au goût de la toilette, àfarl de chanter agréablement, au talent de faire de pe-

tits vers, beaucoup d'adresse à démêler et à flatter le taible des patrons, il jugea bientôt que l'expédient qu'avait imaginé monseigneur était suggéré par la vengeance, et il conclut

f[ue plus Thomas serait macéré et mieux il erait sa cour.

Cependant, comme ledit Thomas était récalcitrant, et qu'un abbé musqué, pomponné, qui tient à sa figure, à sa coiffure, ne peut pas se colleter avec un petit drôle qui mord, qui pince, qui égratigne, le gouverneur mit deux laquais de planton dans la salle d'étude, «t à la moindre bévue de M. le duc, on les faisait approcher. Ils saisissaient le patient, et la fustigation était d'autant plus vive que la résistance avait été plus vigoureuse.

Dugnès aurait voulu adoucir son sort; mais Dugnès avait une excellente place, à laquelle il tenait plus qu'à mon oncle, et pour la conserver, il ne fallait pas heurter les opinions du maître. Il abandonna donc son protégé à son malheureux sort, et tel qui blâme Dugnès, s'il s'examine scrupuleusement, conviendra, dans son for intérieur, qu'il a quelquefois fait pis. Mais laissons cela, et prenons les hommes comme ils sont. Si on ne voulait vivre qu'avec des gens rigoureusement probes, il faudrait vivre seul, et encore combien mériteraient les honneurs de la retraite? En connaissez-vous?

Revenons. Il y avait huit jours que mon oncle était soumis à ce genre de vie infernal. Sa patience était à bout et son postérieur en lamoeaux. Trop faible pour s'insurger, il se borna à un projet d'évasion; mais il jura qu'il ne quitterait la place qu'après s'être vengé de ses bourreaux. Opiniâtre dans ses résolutions, il attendit une occasion favorable, et se laissa fesser jusqu'à ce qu'elle se présentât.

On donnait un opéra nouveau ; la musique était du bon faiseur; tous les gens à prétentions devaient entendre cela; et comme rien n'est si commun que des prétentions, tout Paris tomba à l'Opéra. Madame était dans sa loge avec quelques complaisants ; monseigneur était dans la sienne avec une de ses maîtresses ; l'abbé, qui s'était un peu fatigué avec une femme de chambre, dormait les coudes sur la table, pour ne pas se défriser; le petit faisait des Anglais avec des capucins de carte, et en renversait dix d'un revers de main; les valets, qui ont aussi leurs affaires, avaient déserté l'hôtel dès qu'ils furent bien certains que monsieur et madame les laissaient maîtres de leur soirée ; il ne restait enfin, dans une immense maison, que le suisse dans sa loge, quelques palefreniers à l'écurie, et mon oncle, maître absolu du local et de ses actions.

Il commença par tirer d'un bahut son équipage de ramoneur, si longtemps oublié dans les jours de sa gloire; il en fit un paquet,

Su'ii déposa dans le coffre en bois, au pied e l'escalier, et il monta, enivré de plaisir, impatient de traiter chacun selon ses mérites, et de rendre en gros, à tous, le mal qu'il en avait reçu en détail.

11 passa d'abord chez madame, et commença cette mémorable soirée en tordant le cou à la perruche. Il pendit le sapajou à une colonne du lit, avec une jarretière couleur de rose qui se trouva sous sa main.

— J'ai vécu avec eux, dit-il en sortant; tous deux étaient mes amis, mais leur mort coûtera des larmes à leur maîtresse. Leur mort est donc légitime.

Que de gens raisonnent ainsi!

Il entra ensuite chez monseigneur, muni d'une cruche d'huile qu'il avait été prendre

à l'office. Il en arrosa indistinctement tous les habits de Son Excellence, et s'attacha de préférence aux plus riches. Il cassa sur son genou la flamberge qui lui avait maltraité les épaules, et se rendit de là chez le petit duc.

C'est peu de chose qu'un duc quand il est seul, et qu'il a affaire à un ennemi vigoureux et déterminé. Celui-ci trembla en voyant l'air terrible de mon oncle. Il se souvint d'avoir ri des disgrâces du malheureux qu'on hachait à coups de verges; mon oncle ne l'avait pas oublié, et c'était le motif de sa visite. Sans égard pour la qualité, il commença l'explication à grands coups de poing, et le duc, qui, cinq minutes avant, se croyait un petit héros capable d'exterminer à lui seule toute une armée anglaise, le duc se mit à crier, au lieu de penser à se défendre. Mon oncle lui jura, en le regardant de travers, que, s'il ajoutait un mot, ou s'il faisait un mouve ment, il le jetterait par la fenêtre, et TExcellence, qui tenait à la vie, se soumit à tout ce qu'il plairait à Thomas d'ordonner.

Thomas lui ordonna de mettre culotte bas, et de lever sa chemise. Il tira de l'armoire l'osier si souvent teint de son sang; il fouailla, à son tour, jusqu'à extinction de forces, jeta les verges au nez de l'Excellence, sortit, ferma la porte à double tour, et prit la clef dans sa poche.

Restait à châtier M. l'abbé, à qui mon oncle en voulait plus qu'aux autres, mais qu'il n'était, pas ^facile d'étriller. Thomas le trouva dans la même attitude, dormant d'un sommeil voluptueux.

L'argent de Riboulard n- était pas entièrement dépensé, et ce qui l'était n'avait pas été uniquement employé en friandises. Entre autres goûts, mon oncle en avait un décidé

pour les i'eux d'artifice, et surtout pour les petits soleils.

Il était debout devant l'abbé, et il rêvait lequel valait mieux, ou de lui casser son pot à l'eau sur la tonsure, ou de lui piquer les gras de jambe avec un compas qui était sur la table. Aucun des deux partis ne lui convint, parce qu'il sentit que l'abbé prendrait sa revanche, s'il ne le mettait hors de combat. Il se souvint qu'i^ avait un petit soleil dans sa poche.

Prendre une longue épingle noire sur la toilette du gouverneur, la passer au centre de l'artifice, en replier le bout, se glisser sous la table, accrocher le soleil au rabat de M. l'abbé, se relever, saisir avec une pincette un charbon allumé, et mettre le feu à la mèche, telle fut l'inspiration qui vint à mon oncle, et qu'il exécuta aussitôt.

L'explosion se fait; l'abbé se réveille en sursaut, se lève, égaré, éperdu. Il a le visage, les sourcils, les cheveux brûlés, avant qu'il soupçonne la cause de cet étrange accident. Le soleil tourne et jaillit encore, que déjà mon oncle est au bas de l'escalier, son paquet sous le bras. Il tra\erse la cour on riant des hurlements du prestolet, et il sort en disant au suisse qu'il va chercher un chirurgien pour M. le gouverneur, qui vient de se donner une entorse.

0 vengeance! si tes préliminaires sont doux, que tes fruits sont amers ! Mon oncle fut à peine dans la rue, qu'il frémit à l'idée de ses hauts faits. Ce n'était pas un franc et salutaire remords qui l'agitait. Une perruche tuée, un sapajou pendu, trente habits huilés, un duc cogné et fessé, un joli abbé défiguré, tout cela lui paraissait fort simple et l'effet d'une récrimination bien naturelle; mais le patron était puissant, il avait l'oreille

du lieutenant de police, et le château royal de Bicêtre se présentait dans la perspective. Où se cacher, où fuir?

Gomme on peut très bien réfléchir en courant, mon oncle pensait à ses petites affaires en trottant le long des boulevards neufs. II jugea qu'il fallait d'abord quitter la livrée de monseigneur, qui n'était bonne qu'à le faire remarquer partout. Un marais mal clos se présenta. Il faisait nuit. Mon oncle s'y glissa; il y reprit l'humble costume de ramoneur; il se remit en route, en faisant des réflexions philosophiques sur l'instabilité des choses humaines.

Des réflexions philosophiques ! s'écrie un censeur rigoureux. De la philosophie dans un enfant qui ne sait pas même lire ! Oui, monsieur ie caustique, des réflexions philosophiques sortirent du cerveau de mon oncle.

On peut être philosophe sans le savoir, par la même raison que tel qui se croit philosophe n'est quelquefois qu'un sot.

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